La Vie de M. Descartes/Livre 2/Chapitre 13

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(pp. 155-160).

Le siége de La Rochelle qui a été l’un des plus remarquables du siécle étoit déja fort avancé lors que Monsieur Descartes y arriva. Il avoit été formé dés le mois de septembre de l’année précédente aprés l’arrivée de Gaston De France, que le roy avoit déclaré général de l’armée. Le roy lui même s’y étoit rendu au mois d’octobre suivant, pour animer toutes choses de sa présence. Le reste de l’année avoit été employé à construire quelques forts au tour de La Rochelle sur le continent ; à faire venir l’armée navalle du roy devant la ville ; et à jetter les fondemens de la fameuse digue dans le canal de la baye, pour empêcher la communication des rochelois avec les anglois, qui étoient descendus au secours des rebelles. Au mois de février de l’année suivante, le roy étoit revenu à Paris ayant laissé le soin du siége et de toute l’armée au Cardinal De Richelieu, qu’il avoit fait son lieutenant général sous prétexte de l’absence du Duc D’Orléans. Le roy étoit retourné au siége au mois d’avril, où il avoit trouvé son camp plus incommodé des maladies que des sorties des rochelois. La bonne police que le Cardinal De Richelieu avoit mise dans l’armée, le bel ordre qu’on observoit dans les travaux du siége, l’obstination et les miséres des assiégez attiroient de toutes parts une infinité de curieux pour voir un spectacle qui passoit de loin ceux d’Ostende et de Breda pour sa singularité.

M Descartes se rendit au pays d’Aunis vers la fin du mois d’août dans le même têms que le Comte De Soissons arriva de son voyage de Piémont pour saluër le roy : et l’une des prémiéres nouvelles qu’il apprit au camp fut celle de la mort du Duc De Buckingham général des anglois qui venoit d’être assassiné par un anglois nommé Felton. Il se joignit avec quelques autres gentilshommes comme membre de la noblesse de Bretagne et de Poitou, que le roy avoit mandée pour combatre les anglois, qu’on croyoit devoir bien-tôt paroître. Aprés avoir vu le quartier du roy, celuy du Cardinal De Richelieu, et tout ce qui méritoit le plus d’être remarqué dans la disposition du camp, il s’appliqua particuliérement à considérer les travaux qu’on avoit faits autour de la ville, tant sur terre que sur mer.

Il trouva sur tout dequoi satisfaire sa curiosité à observer les forts et les redoutes de la ligne de communication, et la construction de la digue.

La ligne de communication environnoit la ville de La Rochelle et la tenoit entiérement fermée à une demy-lieuë de distance. Elle avoit trois lieuës de long, huit pieds d’ouverture et six pieds de creux : de sorte que la cavalerie et l’infanterie alloient à couvert du canon de La Rochelle aux forts et aux redoutes par son moyen. Il y avoit sur cette ligne douze forts considérables et environ dix-huit redoutes. Les forts étoient tres-réguliérement batis, et presque tous égaux pour la force et les autres avantages. Mais le Fort-Louïs commandé par M De Toiras étoit plus large que les autres, et accompagné de plus de bastions et de demy-lunes. La digue achevoit sur le canal la cloture de la ville que faisoit la ligne de communication sur terre. Elle avoit deux forts à ses extrémitez, celuy de Tavanes et celuy de Marillac. Elle étoit en tout de cent soixante pas, et elle avoit dix-huit pieds d’assiéte en largeur finissant en plate-forme à cinq pieds de talû. La plus grande partie de cette digue étoit de pierres, et le reste étoit de ponts bâtis sur des vaisseaux enfoncez et entourez de pieux et de pierres jettées en talû pour fortifier ces ponts. La digue avoit une ouverture par le milieu, faisant de chaque côté de l’ouverture un coude qui avançoit en mer, où l’on avoit mis une batterie de canon. Vis à vis de l’ouverture du côté de l’océan l’on avoit bati un fort sur l’eau pour en empêcher l’entrée aux anglois, et de l’autre côté de l’ouverture l’on avoit fait au dedans de la baye une palissade flotante composée de trente-sept grands vaisseaux attachez les uns aux autres et tournez en prouë vers la mer. Prés de la palissade étoient cinquante-neuf navires enfoncez, et un fort de bois en triangle commencé par Pompée Targon, qui étoit un ingénieur célébre, plus capable néanmoins de concevoir de grands desseins que de les exécuter, selon le jugement qu’en porta le Marquis De Spinola, qui étoit venu voir le siége de La Rochelle en passant des Païs-Bas pour retourner en Espagne. Derriére la digue vers la pleine mer, étoient les chandeliers de M De Marillac.

C’étoient de longues machines de bois enfoncées et liées d’une grosse charpente par dessus : elles étoient rangées en forme de haye le long de la digue à la distance du fort qu’on avoit bâti devant l’ouverture.

Ensuite se voïoient les machines de M Du Plessis-Besançon disposées en paralléle des chandeliers de M De Marillac : et ces machines étoient couvertes d’une demi-lune de vingt-quatre vaisseaux rangez en triangle ou en chevron, dont la pointe regardoit l’ocean.

Voila ce que M Descartes fut curieux de remarquer, comme une infinité d’autres personnes, que ce spectacle avoit attirées au siége de La Rochelle.

Il ne se contenta pas d’en repaître ses yeux : il se procura encore le plaisir de s’en entretenir avec les ingénieurs, et particuliérement avec son amy M Des Argues, qui avoit eû quelque part à tous ces desseins, et qui étoit considéré du Cardinal De Richelieu pour la grande connoissance qu’il avoit de la méchanique.

Le dessein du siége n’étoit pas de prendre la ville d’assaut, mais de la réduire à la nécessité de se rendre ; en quoy le roy avoit fait l’honneur de dire au Marquis De Spinola qu’il vouloit imiter la conduite que ce grand capitaine avoit tenuë au siége de Breda. Quelques longueurs que dût produire cette maniére, M Descartes ne put se resoudre à partir du camp avant la reddition de la ville. Les assiégez étoient déja réduits depuis plusieurs jours à ne vivre que de cuirs boüillis avec du suif, de pain fait de racines de chardon, de limaçons et des insectes qu’ils pouvoient déterrer. Ces miséres en avoient attiré encore d’autres tout-à-fait inouïes, contre lesquelles les femmes même s’étoient toûjours obstinées, jusqu’à ce que la présence de la mort les fit résoudre à recourir à la miséricorde du roy. Leurs députez allérent le dimanche 10 de septembre se jetter à ses pieds sur la digue, et luy demander le pardon que ce bon prince leur accorda avec une facilité, dont ils abusérent dés le lendemain par une perfidie qui étoit soûtenuë de l’espérance du secours des anglois.

En effet ce secours qui consistoit en une armée navale de 40 vaisseaux conduite par le Comte De Damby, accompagné de M De Soubize et du Comte De Laval, parut devant Saint Martin De Ré le vendredy 29 de septembre. Le roy manda aussi-tôt les volontaires que la curiosité de voir le païs avoit écartez de l’armée ; et il alla luy-même reconnoître l’ennemi au village de Laleu. Les volontaires, principalement les gentilshommes se rendirent avec ardeur auprés du roy dans le dessein de signaler leur zéle. Le nombre en fut si grand qu’on fut obligé de les séparer en trois brigades, dont la prémiére fut commandée par le Comte De Harcourt, la seconde par le Comte De La Rochefoucaud, et la troisiéme par le Marquis De Nesle. Ainsi Monsieur Descartes qui croioit en partant de Paris n’aller au siége de La Rochelle que comme un voiageur, se trouva engagé de nouveau dans le service, à l’éxemple des autres gentilshommes de sa sorte, qui étoient venus comme luy sans dessein de se servir de leur épée. C’est peut-être la seule occasion qui puisse aider à la justification de ce que le Sieur Borel a avancé touchant ce voiage de M Descartes, lorsqu’il a prétendu qu’il n’avoit pas été simplement spectateur du siége de la ville, mais qu’il y avoit fait des fonctions militaires en qualité de volontaire.

M Descartes se trouvant au quartier du roy par ce glorieux engagement, eut le loisir de considérer la vigilance et les soins que prenoit ce prince à disposer luy-même son armée par mer et par terre. Le mardy 3 d’octobre les anglois s’étant approchez furent battus quoiqu’ils eussent le vent favorable ; et n’aiant pas réüssi le lendemain à vouloir recommencer le combat, ils furent obligez de se retirer avec perte : ce qui acheva de désespérer les rochelois, qui avoient inutilement usé leur artillerie dans ces deux combats. Les anglois obtinrent du roy une cessation d’armes pour quinze jours, pendant laquelle le Lord Montaigu vint avec un sauf-conduit salüer le roy de la part du Roy D’Angleterre, de qui il avoit ordre de faire des propositions de paix. à la faveur de cette cessation quantité de seigneurs anglois vinrent voir l’armée de France et les travaux de la digue et de la ligne de communication ; et plusieurs gentilshommes françois, parmi lesquels étoit M Descartes, furent à leur tour visiter la flote angloise.

Les rochelois qui étoient dans l’armée des anglois ne voïant plus de ressource à leurs affaires, députérent vers le roy pour demander leur grace : et dés le lendemain qui étoit le vendredy 27 d’octobre, les assiégez sans sçavoir la démarche de leurs compatriotes de dehors, envoïérent aussi des députez pour implorer la miséricorde du roy, qui leur fut accordée avec une bonté qui les interdît et qui surprît toute la terre. Le traité de la réduction de la ville fut conclu le jour de S Simon S Jude ; et le lendemain le Maréchal De Bassompierre conduisit les députez qui devoient se prosterner aux pieds du roy, et demander pardon au nom de toute la ville : ce qu’ils firent aprés avoir été présentez par le Cardinal De Richelieu. L’entrée des troupes dans la ville fut réglée pour les trois jours suivans.

Il ne s’étoit point vû de spectacle plus affreux depuis le sac de la ville de Jérusalem. Il n’y eut point de soldat qui ne fût saisi d’horreur et touché en même têms de compassion, lors qu’on apperçeut dans la ville, non pas des hommes ordinaires, mais des squélétes mouvans qui se jettoient sur le pain avec une impétuosité, qui soulevoit le cœur et arrachoit des larmes aux plus insensibles. Il falut des réglemens de police pour empêcher que l’avidité de manger ne fit périr le peu de gens qui avoit pû résister à la famine et aux autres calamitez du siége. Le jour de la toussains l’on célébra solennellement la messe dans l’eglise des prêtres de l’oratoire qu’on y avoit rétablis la veille. Le Cardinal De Richelieu voulut dire la prémiére messe, et l’Archevêque De Bourdeaux dit la seconde. Le roy fit son entrée l’aprés midy sans beaucoup de pompe ; et il n’y eut point de cérémonie plus remarquable que celle des habitans qui sortirent de la ville au devant de luy deux à deux, et se prosternérent tête nuë dans la bouë lors qu’il passoit. Le te deum fut chanté ensuite par toute la cour et l’armée ; et la prédication faite par le Pére Suffren. La procession solennelle du saint sacrement par les ruës de la ville fut remise au vendredy 3 de novembre à cause du service des morts, dont la commémoration échéoit au jeudy. M Descartes n’aïant plus rien à voir au païs d’Aunis aprés la consommation de cette célébre expédition revint en poste à Paris, où il se trouva pour la Saint Martin.