La Vie de M. Descartes/Livre 2/Chapitre 5

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Mr Descartes aprés un séjour de peu de durée dans la Frise occidentale vint en Hollande où il passa une bonne partie de l’hiver. Il vit à La Haye trois petites cours différentes, dont la fréquentation faisoit un fort bel effet par la diversité des intérêts de ceux qui y abordoient. Celle des etats généraux où se traitoient les affaires de la république ; celle du Prince D’Orange où l’on voyoit toûjours beaucoup de noblesse étrangére ; et celle de l’infortunée Reine De Bohéme electrine palatine, qui ne faisoit que naître, et où se rendoient les dames et les personnes de divertissement, qui alloient charmer les chagrins et les disgraces de la princesse. L’electeur palatin son mary n’y faisoit pas un séjour fort sédentaire auprés d’elle.

Dés le mois de mars suivant il la quitta pour aller au palatinat, tâcher de rétablir ses affaires. Nous avons remarqué qu’aprés la funeste journée de Prague il s’étoit retiré en Silésie. De-là il s’étoit sauvé par la marche de Brandebourg, où il ne demeura qu’autant de têms qu’il en falloit à l’electrice sa femme accouchée à Custrin le douziéme de janvier de son fils Maurice, pour relever de ses couches.

Aprés il s’étoit transporté à Hambourg, puis à Sigenberg, pour assister à l’assemblée convoquée par le Roy De Danemarck et les autres princes protestans, afin d’aviser aux moyens d’arrêter les progrez que Spinola général des espagnols et des flamans faisoit dans le palatinat en faveur de l’empereur. Au printêms il se mit en chemin avec sa famille et tout son train, et il arriva par terre en Hollande à la faveur d’une escorte considérable qui luy avoit été envoyée par le Prince D’Orange Maurice son oncle maternel. Il fut logé à La Haye, et les etats luy assignérent dix mille florins par mois pour l’entretien de sa personne et du reste de sa famille. Au mois de mars de l’année suivante, il s’embarqua travesti et sans suite pour Calais, où ayant pris la poste il vint à Paris salüer le roy incognito , et alla par la Lorraine au palatinat, pour agir conjointement avec le Comte De Mansfeld, l’evêque de Halberstad, le Marquis De Durlach et les autres chefs de son parti dans le rétablissement de ses affaires. Cét éclaircissement des avantures de l’electeur palatin est nécessaire à l’histoire de M Descartes, par rapport aux habitudes qu’il contracta depuis dans la maison de ce prince à La Haye, et aux correspondances particuliéres qu’il eut pour la philosophie avec la Princesse Elisabeth sa fille, qui luy étoit née peu de têms avant qu’il fut élû Roy De Bohéme.

Quand M Descartes arriva en Hollande, il n’y avoit que quatre mois que la tréve des etats avec les espagnols étoit expirée. La guerre avoit été déclarée de part et d’autre dés le troisiéme d’août, et les espagnols assiégeoient actuellement deux villes aux hollandois, celle de Juliers sous la conduite du célébre Spinola, et l’Ecluse sous celle de Borgia gouverneur de la citadelle d’Anvers. M Descartes resta dans les Provinces-Unies, attendant l’événement de ces deux siéges, qui faisoient la matiére des entretiens de tout le monde, et qui ne finirent qu’en janvier 1622 avec un succez fort différent. Spinola prit la ville et le château de Juliers sur les hollandois ; Borgia leva le siége de l’Ecluse, aprés avoir laissé perdre la plus grande partie de son armée par le froid et la misére.

M Descartes quitta la Hollande vers le commençement de février suivant. Il entra dans les pays-bas espagnols, et fut curieux de voir la cour de Bruxelles. L’infante Isabelle gouvernoit seule ces provinces sous l’habit des religieuses de Sainte Claire, étant demeurée veuve de l’Archiduc Albert depuis le Xiii de juillet de l’année précédente.

Elle soûtenoit la guerre contre les hollandois avec autant de vigueur et de vigilance, qu’elle avoit de douceur et de bonté pour ses sujets. M Descartes partit peu de jours aprés pour retourner en France.

Mais ayant appris que la ville de Paris n’étoit pas encore délivrée de la contagion dont elle se trouvoit infectée depuis deux ans, il prit sa route par Roüen, et il passa delà droit à Rennes chez m.

Son pére vers le milieu du mois de mars. Une absence de prés de neuf ans peut faire juger du plaisir qu’il reçut de ses proches, et de celuy qu’il leur donna, mais particuliérement à m. Son pére, qui étoit déja des anciens de la grand-chambre, et qui se vit le doyen du parlement l’année suivante. M Descartes avoit alors vingt-six ans achevez, et m. Son pére prit occasion de sa majorité pour le mettre en possession du bien de sa mére, dont il avoit déja donné deux tiers à ses aînez : l’un à M De La Bretailliére son frére, et l’autre à Madame Du Crevis sa sœur.

Ce bien consistoit en trois fiefs ou métairies, sçavoir le perron , dont il portoit le nom, la grand-maison, et le marchais

; outre une maison

dans la ville de Poitiers, et plusieurs arpens de terre labourable au territoire d’Availle. Comme tout ce bien étoit situé en Poitou, il fut curieux de l’aller reconnoître, afin de voir l’usage qu’il en pourroit faire. Il partit au mois de may pour se rendre en cette province, et il songea dés lors à chercher des traitans pour le vendre, afin de trouver de quoy acheter une charge qui pût luy convenir. Il passa la plus grande partie de l’été tant à Châtelleraut qu’à Poitiers, et il retourna auprés de m. Son pére, qui pendant le semestre de son repos, demeuroit beaucoup moins à Rennes que dans sa terre de Chavagnes au diocése de Nantes ; terre qui luy étoit venuë de sa seconde femme. L’année s’écoula sans que personne dans la parenté pût luy donner de bonnes ouvertures sur le genre de vie qu’il devoit choisir.

Le peu d’occupation qu’il trouvoit dans la maison paternelle, luy fit naître le désir de faire un tour à Paris vers le commençement du carême de l’année suivante pour y revoir ses amis, et pour y apprendre les nouvelles de l’etat et de la littérature. Il arriva dans cette grande ville sur la fin du mois de février. On commençoit à y respirer un air plus pur, et plus sain qu’on n’avoit fait depuis prés de trois ans, que la contagion l’avoit corrompu : et l’on goûtoit le repos que le Roy Loüis Xiii avoit procuré à ses peuples l’année précédente par la réduction des rebelles. Les affaires du comte palatin, les courses et les expéditions de Mansfeld, et la translation de l’electorat du palatin au Duc De Baviére déclaré electeur et archipanetier de l’empire à Ratisbonne le quinziéme de février, faisoient alors la matiére des entretiens publics. M Descartes qui étoit mieux instruit qu’homme de France de l’origine et du progrez de tous ces troubles d’Allemagne, eut de quoy satisfaire la curiosité de ses amis sur ce point.

En revanche ils luy firent part d’une nouvelle qui leur causoit quelque chagrin, toute incroyable qu’elle leur parût. Ce n’étoit que depuis trés-peu de jours qu’on parloit à Paris des confréres de la rose-croix, dont il avoit fait des recherches inutilement en Allemagne durant l’hiver de l’an 1619 : et l’on commençoit à faire courir le bruit qu’il s’étoit enrollé dans la confrérie. M Descartes fut d’autant plus surpris de cette nouvelle, que la chose avoit peu de rapport au caractére de son esprit, et à l’inclination qu’il avoit toûjours euë, de considérer les rose-croix comme des imposteurs ou des visionnaires. Il jugea aisément que ce bruit desavantageux ne pouvoit être que de l’invention de quelque esprit mal intentionné, qui auroit forgé cette fiction sur quelque-une des lettres qu’il en avoit écrites à Paris trois ans auparavant, pour informer ses amis de l’opinion qu’on avoit des rose-croix en Allemagne, et des peines qu’il avoit perduës à chercher quelqu’un de cette secte qu’il pût connoitre.

Il s’étoit fait un changement considérable depuis l’Allemagne jusqu’à Paris sur les sentimens que le public avoit des rose-croix. On peut dire qu’à la réserve de M Descartes et d’un trés-petit nombre d’esprits choisis, l’on étoit en 1619 assez favorablement prévenu pour les rose-croix par toute l’Allemagne. Mais ayant eu le malheur de s’être fait connoître à Paris dans le même têms que les alumbrados , ou les illuminez d’Espagne, leur réputation échoüa dés l’entrée. On les tourna en ridicule, et on les qualifia du nom d’invisibles

;

on mit leur histoire en romans ; on en fit des farces à l’hôtel de Bourgogne ; et on en chantoit déja les chansons sur le pont-neuf, quand M Descartes arriva à Paris. Il en avoit reçu la prémiére nouvelle par une affiche qu’il en avoit lûë aux coins des ruës et aux édifices publics, dés son arrivée. L’affiche étoit de l’imagination de quelque bouffon, et elle étoit conçuë en ces termes. nous députez du collége principal des fréres de la rose-croix, faisons séjour visible et invisible en cette ville… nous montrons et enseignons sans livres ni marques à parler toutes sortes de langues des pays où nous habitons. sur la foy de cette affiche, plusieurs personnes sérieuses eurent la facilité de croire qu’il étoit venu une troupe de ces invisibles s’établir à Paris. On publioit que de 36 députez que le chef de leur société avoit envoyez par toute l’Europe, il en étoit venu six en France ; qu’aprés avoir donné avis de leur arrivée par l’affiche que nous venons de rapporter, ils s’étoient logez au marais du temple ; qu’ils avoient ensuite fait afficher un second placart portant ces termes. s’il prend envie à quelqu’un de venir nous voir par curiosité seulement, il ne communiquera jamais avec nous. Mais si la volonté le porte réellement et de fait, à s’inscrire sur le registre de nôtre confraternité, nous qui jugeons des pensées, luy ferons voir la vérité de nos promesses. Tellement que nous ne mettons point le lieu de nôtre demeure, puisque les pensées jointes à la volonté réelle de celuy qui lira cet avis, seront capables de nous faire connoître à luy, et luy à nous.

le hazard qui avoit fait concourir leur prétenduë arrivée à Paris avec celle de M Descartes, auroit produit de fâcheux effets pour sa réputation, s’il eût cherché à se cacher, ou s’il se fût retiré en solitude au milieu de la ville, comme il avoit fait avant ses voyages. Mais il confondit avantageusement ceux qui vouloient se servir de cette conjoncture pour établir leur calomnie. Il se rendit visible à tout le monde, et principalement à ses amis, qui ne voulurent point d’autre argument pour se persuader qu’il n’étoit pas des confréres de la rose-croix ou des invisibles : et il se servit de la même raison de leur invisibilité , pour s’excuser auprés des curieux, de n’en avoir pû découvrir aucun en Allemagne.

Sa présence servit sur tout à calmer l’agitation où étoit l’esprit du Pére Mersenne minime son intime ami, que ce faux bruit avoit chagriné d’autant plus facilement, qu’il étoit moins disposé à croire que les rose-croix fussent des invisibles , ou des fruits de la chimére, aprés ce que plusieurs allemands et Robert Fludd anglois avoient écrit en leur faveur. Ce pére ne put tenir secréte la joye qu’il avoit de revoir et d’embrasser M Descartes. Depuis qu’ils s’étoient séparez sur la fin de l’an 1614, il étoit demeuré au couvent de Nevers où il avoit enseigné la philosophie pendant trois ans, et l a théologie durant un an à ses religieux. Au bout de ce têms on l’avoit retiré de cét éxercice pour le faire correcteur du même couvent. Ayant achevé son correctoriat

sur la fin de l’an 1619, il avoit reçû une obédience de son provincial, qui lui ordonnoit de venir en qualité de conventuël demeurer au couvent de Paris prés de la place royale, où il se trouva fixement établi pour le reste de ses jours. Lors que M Descartes arriva à Paris, ce pére faisoit actuellement rouler la presse sur son prémier tome des commentaires sur la genése, qu’il dédia au prémier des archevêques de Paris, prenant occasion de la nouvelle création de cette eglise en métropole, faite par une bulle de Grégoire Xv dés le 22 D’Octobre 1622, mais qui ne fut vérifiée et reçuë au parlement que le 8 d’août de l’an 1623, quoique le nouvel archevêque eût prêté le serment dés le 19 de février.

Sous le titre général de questions sur les six prémiers chapitres de la genése, le P Mersenne faisoit entrer dans son gros volume mille choses de sujets divers. L’affaire des rose-croix, y trouva place, à plus juste titre sans doute que beaucoup d’autres qui ne regardoient pas de si prés le rapport de la religion avec la recherche des choses naturelles. M Descartes étoit venu assez à têms pour lui faire prendre des mesures assurées sur ce qu’il en vouloit insinuer : et quoi qu’il protestât qu’il ne sçavoit encore alors rien de certain touchant les rose-croix, il ne pouvoit nier au moins qu’il ne fût parfaitement informé des bruits qu’on avoit fait courir d’eux par toute l’Allemagne. Le P Mersenne qui n’avoit pas besoin d’un grand détail pour son dessein, se contenta d’en juger sur la foy de quelques livres que leurs adversaires et leurs défenseurs avoient publiez de part et d’autre. Il avoit lû entre les autres l’apologie publiée à Leyde dés l’an 1616 in octavo , par Robert Fludd gentil-homme anglois, qui aprés avoir quitté la profession des armes, s’étoit mis à l’étude de la physique, et avoit embrassé particuliérement celle de la médecine, de la chymie, de la cabale, de la magie, et de tout ce qui peut se trouver de mystérieux dans la nature. Le bon Pére Mersenne croyant qu’il n’étoit pas besoin de ménagement avec un hérétique, n’avoit pas fait beaucoup d’effort pour retenir son zéle contre Fludd. C’est ce qui embarassa M Gassendi dans la suite, lors qu’il fut question de défendre ce pére contre cét anglois, qui ne manqua pas de prendre pied sur quelques duretez du pére, pour les lui rendre avec usure. Il fit contre le Pére Mersenne, deux ouvrages latins, dont il appella le prémier, le combat de la sagesse avec la folie . Il publia le second sous le nom de Joachim Frisius ou plûtôt Fritschius, et sous le titre de souverain bien, qui est le vray sujet de la magie, de la cabale, de la chymie, et de l’étude des confréres de la rose-croix . Si celui qui est le plus fort en injures et en aigreur de stile, devoit passer pour le vainqueur, on ne pouroit nier que le P Mersenne n’eût été vaincu. Les mauvais traittemens qu’il recût de Fludd excitérent l’indignation de divers auteurs qui prirent la plume pour sa défense. Les plus zélez furent deux de ses confréres, François De La Nouë, et Jean Durel ; le prémier sous le masque de flaminius , et l’autre sous celui d’Eusébe de Saint Just . Mais personne ne le fit avec plus d’avantage que l’illustre Monsieur Gassendi prevôt de l’eglise de Digne, et depuis professeur royal des mathématiques à Paris. M Gassendi le prémier des philosophes de la France aprés M Descartes étoit plus jeune que le Pére Mersenne de trois ans et demi, plus âgé que M Descartes de prés de quatre ans : et il survêquit à l’un et à l’autre. Les panégyristes de ce grand homme ne pourront élever son mérite si haut que nous ne puissions le concevoir encore au-dessus de tout ce qu’ils tâcheront d’en exprimer. Peut-être ne trouveront-ils pas d’éloge plus éclatant et plus solide pour lui, que celui d’avoir mérité d’entrer en paralléle avec M Descartes ; et d’avoir été l’un des plus sages, des plus modérez, et des plus raisonnables d’entre ses adversaires. Si Robert Fludd n’a point trompé M Gassendi sur la peinture qu’il a faite des rose-croix dans les ouvrages qu’il a publiez en leur faveur, il faut laisser à M Gassendi la gloire d’avoir été plus heureux que M Descartes, dans la découverte et dans la connoissance des rose-croix. Mais si l’éxamen que M Gassendi a fait de la philosophie de Fludd, est une bonne censure de la société des rose-croix : on peut dire que la conduite de M Descartes dans sa maniére de vivre, d’étudier, et de raisonner, en a été une perpétuelle réfutation.