La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 1

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Durant l’espace de neuf années entiéres que M Descartes avoit emploiées à déraciner de son esprit toutes les erreurs qu’il croioit s’y être glissées, il avoit affecté de ne prendre aucun parti sur les opinions et les difficultez qui ont coûtume de partager les sçavans et les philosophes dans leurs disputes. Si l’on s’en rapporte à son témoignage, l’on sera obligé de croire qu’il n’avoit pas encore commencé à chercher les fondemens d’aucune philosophie plus certaine que la vulgaire.

l’éxemple de plusieurs excellens esprits qui n’avoient pas réüssi dans le dessein qu’ils en avoient eû, luy avoit représenté la difficulté si grande, qu’il n’auroit peut-être pas osé l’entreprendre encore si-tôt, si l’on n’eût déja fait courir le bruit qu’il en étoit venu à bout. Cette opinion s’étoit établie parmi les curieux sans sa participation, et elle ne pouvoit avoir eû de fondement que sur la demangeaison que ses amis avoient de publier ce qu’ils en sçavoient.

Pour luy il prétend que s’il avoit contribué quelque chose à cette opinion par ses discours, ce seroit seulement pour avoir confesse plus ingénûment ce qu’il ignoroit, que n’ont coûtume de faire ceux qui ont un peu étudié, et pour avoir fait voir les raisons qu’il avoit de douter de beaucoup de choses que les autres estiment certaines. Mais la bonté de son cœur ne luy permettant pas de souffrir qu’on le prît pour autre qu’il n’étoit, il crut qu’il devoit faire tous ses efforts pour se rendre digne de la réputation qu’on luy donnoit.

Ce desir le fit résoudre à s’éloigner de tous les lieux où il pouvoit avoir des connoissances, et à se retirer dans le fonds de la Hollande. Mais dans la crainte de rencontrer des obstacles à une résolution si extraordinaire de la part de ses parens et de plusieurs de ses amis, il voulut éviter l’occasion de ne pouvoir résister à leur autorité. Au lieu d’aller prendre congé d’eux, il se contenta de leur écrire sur le point de son départ, et s’excusa de ne pouvoir les embrasser et prendre leurs ordres de vive voix sous le prétexte du peu de têms que lui avoit laissé la précipitation de ses affaires. Il établit le P Mersenne son correspondant pour le commerce des lettres qu’il devoit entretenir en France : et il convint avec luy de la maniére dont il luy garderoit le secret pour le lieu particulier de sa retraite, et pour la liberté dont ils useroient ensemble dans leurs sentimens sur les personnes et sur les choses dont il seroit question entre eux. Il commit le soin de ses affaires domestiques et de ses revenus à l’Abbé Picot, et n’ayant dit adieu qu’aux plus particuliers d’entre ses amis, il sortit de la ville vers le commencement de l’avent de l’an 1628.

Il ne jugea point à propos d’aller droit en Hollande pour ne pas exposer d’abord sa santé à la rigueur de la saison : mais il se retira en un endroit de la campagne qui nous est entiérement inconnu. Nous sçavons seulement que ce n’étoit point hors de la France, et qu’il passa l’hyver dans ce lieu de retraite loin des commoditez des villes, pour s’accoûtumer au froid et à la solitude, et pour faire l’apprentissage de la vie qu’il devoit mener en Hollande. C’est ce que nous apprenons d’une lettre qu’il a écrite à un de ses amis, auquel il étoit en peine de persuader que dans quelque train de vie que nous nous engagions, nous ne devons passer d’une extrémité à l’autre que par degrez : et que le changement subit incommode plus la santé qu’il ne la rétablit dans ceux même qui sont obligez de changer de lieu ou d’état pour se remettre.

L’hiver se passa, et M Descartes prit la route de Hollande vers la fin du mois de mars de l’an 1629. Il achevoit alors la trente-troisiéme année de son âge : et à peine fut-il arrivé à Amsterdam, qu’il reçût avis du mécontentement de ceux qui murmuroient contre sa retraite, et qui blâmoient sa résolution. Les plaintes qu’on en forma n’avoient point, à vray dire, d’autre source que l’estime et l’amitié des personnes de sa connoissance qui se croioient abandonnées. Elle se réduisoient à trois sortes de reproches qu’on luy faisoit ; prémiérement d’avoir quitté la France, où la reconnoissance pour sa naissance et son éducation sembloit devoir l’attacher ; ensuite d’avoir choisi la Hollande préférablement à tout autre endroit de l’Europe ; et enfin d’avoir renoncé à la société humaine en fuyant les compagnies.

M Descartes, qui avoit préparé son esprit à tout événement, s’étoit aussi endurci le cœur contre la fausse tendresse : et persuadé que sa conduite n’avoit besoin d’aucune justification, il ne se mit pas en peine de faire cesser les plaintes de ses proches et de ses amis. Mais aprés que le têms eût dissipé leurs ressentimens dont la raison n’auroit peut-être pû venir à bout sur l’heure, il voulut bien donner des éclaircissemens à sa conduite pour la satisfaction de ceux qui auroient été touchez de ces sortes de reproches.

Il témoigne en divers endroits de ses écrits avoir eû deux raisons principales de quitter la France, dont le sejour ne luy avoit point paru compatible avec ses études. La prémiére se tiroit du côté des personnes avec lesquelles il auroit eû à vivre au dehors. Il n’auroit pû se dispenser de répondre à son rang, et à la maniére de vivre établie dans son païs pour les personnes de sa qualité. De ces engagemens naissoit une espéce d’obligation d’aller de têms en têms à la cour et de se conformer à toutes ses pratiques. C’est ce qui luy auroit fait perdre la meilleure partie de son têms, comme il le marque à M De Ville-Bressieux. Cette raison subsista toûjours dans son esprit, sans que la longueur de son absence y pût apporter du changement.

C’est ce qui parut encore neuf ans aprés, lorsque sur les propositions honorables qu’on luy avoit faites de la part du Cardinal De Richelieu, il récrivit en ces termes au Pére Mersenne. Il n’y a rien qui fût plus contraire à mes desseins que l’air de Paris, à cause d’une infinité de divertissemens qui y sont inévitables : et pendant qu’il me sera permis de vivre à ma mode, je demeureray toûjours à la campagne en quelque païs où je ne puisse être importuné des visites de mes voisins non plus que je le suis icy en un coin de la Nort-Hollande. Il ajoûte que c’est la seule raison qui luy avoit fait quitter son païs, où les civilitez, pour ne pas dire les importunitez de ses alliez et de ses parens, n’étoient pas moins préjudiciables à son loisir et au repos de ses études que celles de ses voisins, et de ses amis, comme il l’a fait connoître dans les occasions ausquelles il fut obligé de s’en expliquer pour fermer la bouche à quelques-uns de ses envieux. Il ne laissoit pourtant pas d’alléguer encore une autre raison qui l’avoit porté à cette résolution. C’étoit la chaleur du climat de son païs qu’il ne trouvoit point favorable à son tempérament par rapport à la liberté de son esprit, dont la jouïssance ne pouvoit être sans quelque trouble, lorsqu’il étoit question de concevoir des véritez, où l’imagination ne devoit point se mêler. Il s’étoit apperçû que l’air de Paris étoit mêlé pour luy d’une apparence de poison trés-subtil et trés-dangereux ; qu’il le disposoit insensiblement à la vanité ; et qu’il ne luy faisoit produire que des chiméres. C’est ce qu’il avoit particuliérement éprouvé au mois de juin de l’année 1628, lorsque s’étant retiré de chez M Le Vasseur pour étudier loin des compagnies, il entreprit de composer quelque chose sur la divinité. Son travail ne pût luy réüssir faute d’avoir eû les sens assez rassis ; outre qu’il n’étoit peut-être pas d’ailleurs assez purifié ny assez exercé pour pouvoir traiter un sujet si sublime avec solidité.

Pour satisfaire à ceux qui prétendoient luy former des scrupules sur le choix qu’il avoit fait de la Hollande pour sa retraite, il répondit prémiérement qu’étant né libre, et qu’aiant reçû assez de bien de ses parens pour n’être à charge à personne, il ne croioit pas qu’on pût luy interdire aucun endroit de la terre : que son dessein aiant été de vivre par tout où il se trouveroit sans engagement et sans employ, il n’avoit pas eû sujet de craindre de faire des-honneur aux habitans du païs où il auroit cherché à s’établir. Il leur fit entendre que ce n’étoit pas le caprice qui luy avoit fait préférer la Hollande aux autres endroits de l’Europe : et qu’il ne l’auroit pas choisie, s’il avoit trouvé quelque lieu plus propre à ses desseins.

C’étoit un païs où il n’avoit aucune connoissance, sur tout dans la Nort-Hollande et la Frise, qu’il n’avoit vûë dans ses voiages qu’en passant du Holstein pour revenir en France. La longue durée de la guerre y avoit fait établir si bon ordre, que les armées qu’on y entretenoit sembloient ne servir qu’à conserver les particuliers dans une jouïssance sure et tranquille des fruits de la paix qui régnoit dans le fonds des provinces-unies. Il avoit considéré que la coûtume du païs ne portoit pas que l’on s’entrevisitât si librement que l’on faisoit en France, et qu’ainsi il luy seroit plus commode de vaquer à ce qu’il appelloit ses divertissemens d’étude . Il étoit assuré de vivre aussi solitaire, aussi retiré que dans les déserts les plus écartez parmi la foule d’un grand peuple fort actif, mais plus soigneux de ses propres intérêts que curieux de ceux d’autruy, avec des gens attachez si généralement à leurs affaires, qu’il ne devoit point appréhender qu’ils voulussent s’ingérer des siennes. Il étoit au reste si bien persuadé d’avoir fait un bon choix, et il paroissoit si favorablement prévenu pour la Hollande, qu’il ne pût s’empêcher de proposer son éxemple à suivre à ceux de ses amis qui luy témoignoient quelque envie de vouloir se retirer du monde. Rien n’est plus glorieux pour la Hollande que la maniére dont il en écrivit deux ans aprés à M De Balzac, qui luy avoit fait espérer de l’aller voir dans sa retraite en luy mandant le dessein qu’il avoit conçû de se retirer de la cour et du monde. Je ne trouve pas étrange, dit-il, qu’un esprit grand et généreux comme le vôtre ne se puisse accommoder à ces contraintes serviles où l’on se trouve dans la cour. Et puisque vous m’assurez tout de bon que Dieu vous a inspiré de quitter le monde, je croirois pécher contre le S Esprit, si je tâchois de vous détourner d’une si sainte résolution.

Vous devez même pardonner à mon zéle, si je vous convie de choisir Amsterdam pour vôtre retraite : et de le préférer, je ne diray pas seulement à tous les couvents des capucins et des chartreux où beaucoup de gens se retirent, mais aussi à toutes les plus belles demeures de France et d’Italie, et même à ce célébre hermitage dans lequel vous étiez l’année passée.

Quelque accomplie que puisse être une maison des champs, il y manque toûjours une infinité de commoditez qui ne se trouvent que dans les villes : et la solitude même qu’on y espére ne s’y rencontre jamais toute parfaite.

Je veux que vous y trouviez un canal qui fasse rêver les plus grands parleurs, une vallée si solitaire qu’elle puisse leur inspirer du transport et de la joye. Mais il est difficile que vous n’aiez aussi quantité de petits voisins qui vont quelquefois vous importuner, et de qui les visites sont encore plus incommodes que celles que vous recevez à Paris. Au lieu qu’en cette grande ville où je suis, n’y ayant aucun homme, excepté moy, qui n’éxerce la marchandise, chacun est tellement attentif à son profit, que j’y pourrois demeurer toute ma vie sans être jamais vû de personne. Je vas me promener tous les jours parmi la confusion d’un grand peuple avec autant de liberté et de repos que vous pourriez faire dans vos allées : et je n’y considére pas autrement les hommes qui me passent devant les yeux, que je ferois les arbres qui se trouvent dans vos forêts, où les animaux qui y paissent. Le bruit même de leur tracas n’interrompt pas plus mes rêveries que feroit celuy de quelque ruisseau.

Que si je fais quelquefois réfléxion sur leurs actions, j’en reçois le même plaisir que vous feriez de voir les païsans qui cultivent vos campagnes, considérant que tout leur travail sert à embellir le lieu de ma demeure, et à faire ensorte que je n’y manque d’aucune chose. Que s’il y a du plaisir à voir croître les fruits dans vos vergers, et à s’y trouver dans l’abondance jusques aux yeux ; pensez vous qu’il n’y en ait pas bien autant à voir venir icy des vaisseaux qui nous apportent abondamment tout ce que produisent les Indes, et tout ce qu’il y a de rare dans l’Europe ? Quel autre lieu pourroit-on choisir au reste du monde où toutes les commoditez de la vie et toutes les curiositez que l’on peu souhaiter soient si faciles à trouver qu’en ce-luy- toutes les curiositez que l’on peut souhaiter soient si faciles à trouver qu’en celuy-cy ? Sçavez-vous un autre pays où l’on puisse jouïr d’une liberté si entiére ; où l’on puisse dormir avec moins d’inquiétude ; où il y ait toujours des armées sur pied pour nous garder sans nous être à charge ; où les empoisonnemens, les trahisons, les calomnies soient moins connuës ; et où il soit demeuré plus de reste de l’innocence de nos ayeux. Je ne sçay comment vous pouvez tant aimer l’air d’Italie, avec lequel on respire si souvent la peste ; où la chaleur du jour est insupportable, la fraicheur du soir mal-saine ; et où l’obscurité de la nuit couvre des larcins et des meurtres. Si vous craignez les hivers du septentrion, dites moy quelles ombres, quel évantail, quelles fontaines pourroient si bien vous préserver à Rome des incommoditez de la chaleur, comme un poële et un grand feu pourront icy vous exempter du froid. Mais quelque avantage que la Hollande eût au dessus de l’Italie dans la pensée de M Descartes, la vuë de la religion catholique l’auroit infailliblement déterminé à se retirer au delà des Alpes, sans la crainte des maladies que la chaleur de l’air à coûtume de causer en Italie, où il proteste qu’il auroit passé tout le têms qu’il a vêcu en Hollande. Par ce moyen il auroit ôté tout prétexte à la calomnie de ceux qui le soupçonnoient d’aller au préche : mais il n’auroit peut-être pas vêcu dans une santé aussi entiére et aussi longue qu’il fit jusqu’à son voyage de Suéde.

Pour ce qui est du reproche qu’on luy faisoit de fuir la compagnie des hommes, il étoit bien persuadé que c’étoit moins sa cause particuliére que celle de tous les grands philosophes, qui pour se procurer la liberté de vacquer à l’étude et à la méditation ont abandonné la cour des princes, le séjour de leur patrie, et souvent leur propre famille. Aussi n’avoit-il garde de répondre à cette accusation, s’estimant assez glorieux de pouvoir être condamné avec tant de grands hommes. Ses envieux qui ne pouvoient nier que rien n’est plus commode pour l’étude de la vraye philosophie que la retraite et la solitude, ont tâché de tourner la sienne à sa honte, comme si au lieu d’user de sa solitude en philosophe, il en eût abusé dans la mollesse ou dans quelque oisiveté criminelle ; il avoit certainement l’humeur fort éloignée de celle des mélancholiques et des misanthropes : et s’il n’avoit eu à vivre dans Paris qu’avec d’honnêtes gens, qu’avec des personnes capables de l’édifier, il n’auroit point cherché de séparation.

Le mêlange des uns avec les autres l’a fait résoudre de se priver de l’avantage qu’il auroit trouvé dans la compagnie des gens de bien et des sçavans, pour n’avoir pas à souffrir celle des personnes qui n’avoient point ces qualitez. C’est ce qu’il fit connoître long-têms aprés à M Chanut. Je me plains, dit-il, de ce que le monde est trop grand à raison du peu d’honnêtes gens qui s’y trouvent. Je voudrois qu’ils fussent tous assemblez en une ville : et alors je serois ravi de quitter mon hermitage pour aller vivre avec eux, s’ils me vouloient recevoir en leur compagnie. Car encore que je fuye la multitude à cause de la quantité des impertinens et des importuns qu’on y rencontre, je ne laisse pas de penser que le plus grand bien de la vie est de joüir de la conversation des personnes qu’on estime. Ce n’êtoit ni la fierté ni l’impatience qui luy mettoit ces expressions dans la bouche : et il ne parloit de la sorte que dans la persuasion où il étoit que Dieu demandoit de luy autre chose que de supporter les defauts des autres, ou de condescendre aux volontez de la multitude.