La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 2

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Lors que M Descartes arriva à Amsterdam, la republique se trouvoit encore occupée de la distribution des richesses que les flotes des deux compagnies des Indes orientales et occidentales avoient enlevées depuis peu aux espagnols et aux portugais, et qui répandirent dans la Hollande cette prodigieuse abondance qui l’a renduë si florissante.

Le Prince D’Orange Fréderic Henry commençoit le siége de Bosleduc, qui mérita d’être conté parmi les plus remarquables de ce siécle : et la ville que les espagnols avoient toujours considérée comme imprenable changea de maître par une capitulation signée le 14 de septembre suivant. M Descartes content de la connoissance qu’il avoit acquise du train de ce monde dans ses voyages s’étoit deffait de la curiosité qui l’avoit fait intéresser jusqu’alors dans les affaires publiques, et il ne songea qu’à se procurer un lieu de repos.

Au milieu des commoditez qu’il trouva pour ses desseins, il se regarda toujours comme un étranger qui n’aspiroit points aux droits de citoien, et ne se logea qu’avec la résolution de changer souvent de demeure. L’espace de plus de vingt-ans qu’il passa en Hollande, qu’il appelloit son hermitage, n’ ût presque rien de plus stable que le séjour des israëlites dans l’Arabie déserte.

La diversité de ses stations est quelque chose de si obscur et de si embarassant pour la connoissance de sa vie, que j’ay crû obliger le lecteur en lui rassemblant comme dans une carte les lieux différens de ces stations selon l’ordre qu’il a tenu dans sa route.

D’Amsterdam il alla demeurer en Frise prés de la ville de Franeker en 1629 ; et il revint dés la même année à Amsterdam, où il passa l’hyver avec une grande partie de l’année suivante. S’il éxécuta le dessein de son voyage d’Angleterre, ce ne fut qu’en 1631 ; et il revint achever cette année à Amsterdam, au lieu de faire le voyage de Constantinople dont il avoit été sollicité. On ne sçait pas évidemment où il passa l’année 1632 : mais en 1633 il alla demeurer à Déventer dans la province d’Over-Iffel. Delà il retourna à Amsterdam, où il passa une partie de l’année 1634, durant laquelle il fit quelques tours à La Haye et à Leyde, mais qui furent de peu de durée. Il fit ensuite le voyage de Danemarc avec M De Ville-Bressieux, et il revint à Amsterdam, d’où il fit une retraite de quelques mois à Dort, aprés quoi il alla à Amsterdam, et delà il passa pour une seconde fois à Déventer en 1635. Il retourna ensuite dans la Frise occidentale, et demeura quelque têms à Liewarden, qui est la ville principale de la province.

Il y passa l’hiver, et il revint ensuite à Amsterdam, où il demeura quelques mois, au bout desquels il passa a Leyde, pour vacquer sans doute à l’édition de ses ouvrages. Il alla demeurer ensuite prés de la ville d’Utrecht. Delà il fut pour la prémiére fois s’habituer à Egmond De Binnen ou De Abdye, le plus beau village de la Nort-Hollande dans le territoire de la ville d’Alcmaer, dont nous aurons occasion de parler aussi bien que de deux autres villages du nom d’Egmond, dans l’un desquels il fit aussi quelque séjour. Il semble qu’il retourna ensuite à Utrecht pour peu de têms, et qu’en 1639 il alla demeurer à Harderwic, ville de la Veluve située sur les bords du Zuyder-Zée, et passa delà dans une maison de campagne prés d’Utrecht. Il se retira ensuite à Leyde vers le commencement de l’an 1640. Six mois aprés il fut à Amersfort ville de la seigneurie d’Utrecht.

L’année suivante il passa encore à Leyde, d’où aprés un séjour de quelques mois il se retira dans le village d’Endegest ou Eyndegeest à une demy-lieuë de Leyde.

Il y demeura jusqu’à la fin de l’hyver de l’an 1643, aprés quoi il se retira à Egmond De Hoef, qui est aussi prés d’Alcmaer, et y loüa une maison depuis le prémier jour de may de cette année jusqu’à pareil jour de l’an 1644. Il retourna ensuite à Leyde, et delà il fit son prémier voyage de France, depuis le mois de juin jusqu’en novembre. Etant revenu en Hollande il s’établit si bien à Egmond De Binnen qu’il n’en sortit plus pour aller s’habituer ailleurs, mais seulement pour faire ses voiages dans la résolution de retourner toujours en ce lieu. De sorte que pour expliquer favorablement la pensée de ceux qui ont crû qu’il avoit demeuré tantôt à Alcmaer et tantôt à Harlem, il faut dire que c’étoit des lieux de correspondance pour luy où l’on recevoit de ses nouvelles, et où l’on addressoit ses paquets et ses lettres pendant son séjour d’Egmond. On ne peut nier néanmoins qu’il n’ait demeuré pendant quelque têms dans une maison de campagne prés de Harlem, mais il n’est pas aisé d’en marquer le têms précisément. D’Egmond il fut quelquefois à La Haye, mais seulement pour se promener et pour voir la Princesse Elizabeth De Bohéme, comme il avoit fait souvent d’Endegeest les années précédentes. Il fut aussi delà à Amsterdam voir M Chanut. S’il fit encore quelques courses à Leyde, à Utrecht, et à Groningue en Frise, durant sa demeure à Egmond, ce fut pour solliciter des affaires qu’il avoit contre des ministres et des théologiens du pays. L’an 1647 il fit son second voyage en France par la Haye, Rotterdam, et Middelbourg, qui furent moins des lieux de séjour que de passage pour ce voyage. Il dura depuis le mois de juin jusqu’à l’entrée de l’hiver qu’il retourna à Egmond avec l’Abbé Picot qui l’avoit accompagné en Touraine, en Poitou et en Bretagne. Aprés son troisiéme voyage en France qu’il fit l’année suivante, et dont il fut de retour à la fin du mois d’août, il ne quitta plus Egmond que pour aller en Suede, d’où Dieu ne permit pas qu’il revint.

Quoi qu’il se vantât de pouvoir garder la solitude au milieu de la foule des peuples aussi aisément que dans le fonds des deserts, il évitoit néanmoins le cœur des grandes villes, et affectoit de loger au bout de leurs fauxbourgs. Il leur préféroit toujours les villages, et les maisons détachées au milieu de la campagne, autant qu’il en pouvoit trouver de commodes pour son usage, pourvu qu’elles fussent dans le voisinage des villes pour en tirer sa subsistance avec plus de facilité. Jamais ou rarement faisoit-il addresser les lettres et les paquets qu’on luy envoyoit au lieu de sa demeure en droiture, afin de vivre mieux caché. C’étoit tantôt à Dort par M Beeckman ; à Harlem par M Bloemaert ; à Amsterdam par Mad Reyniers ou M Van-Sureck ; et tantôt à Leyde par M Hooghland. Il n’y avoit ordinairement que le P Mersenne en France, qui eût son secret là dessus : et il le luy garda si religieusement que plusieurs des gens de lettres, et des curieux de France qui voyagérent pendant tout ce têms en Hollande, furent privez de la satisfaction de le voir pour n’avoir pû le déterrer. De son côté lors qu’il écrivoit à ses amis, sur tout avant qu’il se fût établi à Egmond, il datoit ordinairement ses lettres non pas du lieu où il demeuroit, mais de quelque ville comme Amsterdam, Leyde etc. Où il étoit assuré qu’on ne le trouveroit pas. Lors qu’il commençoit à être trop connu en un endroit, et qu’il se voyoit visité trop fréquemment par des personnes qui lui étoient inutiles, il ne tardoit pas de déloger pour rompre ces habitudes et se retirer en un autre lieu où il ne fût pas connu. Ce qui luy réussit jusqu’à ce que sa réputation servît à le découvrir par tout où elle le suivoit comme son ombre.

Voila l’éclaircissement que j’ay crû nécessaire pour les stations diverses du séjour de M Descartes en Hollande, étant persuadé que leur arrangement contribuera beaucoup à débarasser la suite de sa vie dans l’esprit des lecteurs.

Pour reprendre son histoire à son arrivée de France à Amsterdam où nous l’avions interrompuë, nous remarquerons qu’aprés une délibération de peu de jours il passa en Frise pour être encore plus éloigné du grand monde. Il se retira prés de Franeker, ville où se trouvoient quelques sçavans à cause de l’université qu’on y avoit établie depuis l’an 1581 : et il se logea dans un petit château qui n’étoit séparé de la ville que par un fossé. Il jugea le lieu d’autant plus commode pour luy que l’on y disoit la messe en toute sûreté, et qu’on luy laissoit une liberté entiére pour les autres éxercices de sa religion.

Ce fut là qu’ayant renouvellé devant les autels ses anciennes protestations de ne travailler que pour la gloire de Dieu et l’utilité du genre humain, il voulut commencer ses études par ses méditations sur l’éxistence de Dieu et l’immortalité de nôtre ame. Mais pour ne rien entreprendre sur ce qui est du ressort de la théologie, il ne voulût envisager Dieu dans tout son travail que comme l’auteur de la nature à qui il prétendoit consacrer tous ses talens. Ce n’étoit pas la théologie naturelle, mais seulement celle de révélation qu’il excluoit de ses desseins. Il est bon de l’entendre s’expliquer au P Mersenne sur ce sujet. Pour vôtre question de théologie, dit-il, quoi qu’elle passe la capacité de mon esprit, elle ne me semble pas toutesfois hors de ma profession, parce qu’elle ne touche point à ce qui dépend de la révélation, ce que je nomme proprement théologie : mais elle est plûtôt métaphysique, et elle se doit éxaminer par la raison humaine. Or j’estime que tous ceux à qui Dieu a donné l’usage de cette raison sont obligez de l’employer principalement à le connoître, et à se connoître eux-mêmes. C’est par là que j’ay tâché de commencer mes études. Et je vous diray que je n’eusses jamais sçû trouver les fondemens de la physique, si je ne les eusses cherchez par cette voye. Mais c’est la matiére que j’ay le plus étudiée de toutes, et dans laquelle, graces à dieu, j’ay trouvé assez de satisfaction. Au moins pensé-je avoir trouvé comment on peut démontrer les véritez métaphysiques d’une façon qui est plus évidente que les démonstrations de géométrie. Je dis cecy selon mon jugement, car je ne sçay pas si je le pourrois persuader aux autres. Les neuf prémiers mois que j’ay été en ce pays je n’ay travaillé à autre chose, et je croy que vous m’aviez déja oüy dire auparavant que j’avois fait dessein d’en mettre quelque chose par écrit, mais je ne juge pas à propos de le faire que je n’aie vû prémiérement comment la physique sera reçûë. Si toutesfois le livre dont vous parlez étoit quelque chose de fort bien fait, les matiéres qu’il traite sont si dangereuses que je me sentirois peut-être obligé d’y répondre sur le champ, s’il me tomboit entre les mains. Mais je ne laisseray pas de toucher dans ma physique plusieurs questions métaphysiques, et particuliérement celle-cy ; que les véritez mathématiques que vous nommez éternelles ont été établies de Dieu et en dépendent entiérement, aussi bien que tout le reste des créatures. C’est en effet parler de Dieu comme d’un Jupiter ou d’un Saturne, et l’assujettir au styx et au destin, de dire que ces véritez sont indépendantes de lui. Ne craignez point, je vous prie, d’assurer et de publier par tout, que c’est Dieu qui a établi ces loix dans la nature, de même qu’un roy établit des loix dans son royaume. Or il n’y en a aucune en particulier que nous ne puissions comprendre si nôtre esprit se porte à la considérer ; et elles sont toutes gravées dans nôtre ame et comme nées avec nous, de même qu’un roy imprimeroit ses loix dans le cœur de tous ses sujets, s’il en avoit aussi bien le pouvoir.

Au contraire nous ne pouvons comprendre la grandeur de Dieu encore que nous la connoissions. Mais ce qui nous la fait juger incompréhensible est justement ce qui nous la fait estimer davantage ; de même qu’un roy à plus de majesté lors qu’il est moins familiérement connu de ses sujets, pourvû néanmoins qu’ils ne s’imaginent pas être sans roy, et qu’ils le connoissent assez pour n’en point douter. On vous dira que si Dieu avoit établi ces véritez, il les pourroit changer comme un roy fait ses loix : à quoi il faut répondre qu’ouy, si sa volonté peut changer. Mais je les comprens comme éternelles et immuables : et moy je juge la même chose de Dieu. Mais sa volonté est libre : ouy, mais sa puissance est incompréhensible.

Et généralement, nous pouvons bien assurer que Dieu peut faire tout ce que nous pouvons comprendre ; mais non pas, qu’il ne peut faire ce que nous ne pouvons pas comprendre. Car il y auroit de la témérité à penser que nôtre imagination à autant d’étenduë que sa puissance.

Sur cét essay l’on peut juger de la liaison que M Descartes prétendoit mettre entre sa philosophie et la théologie naturelle. Pour l’autre théologie qui a ses fondemens sur l’inspiration divine, il se contenta toujours de la recevoir avec un profond respect sans vouloir jamais l’éxaminer : et sa délicatesse a été si grande sur ce point, qu’encore qu’il ne pût se résoudre à recevoir la maniére scholastique de la traiter, parce qu’il la trouvoit entiérement assujettie à Aristote, il a toujours mieux aimé se taire ou se rétracter que de rien avancer de contraire aux décisions de la foy.

L’espace de neuf mois qu’il témoigne avoir donné à ses méditations sur l’éxistence de Dieu et celle de nos ames, nous fait voir qu’il voulut poursuivre cette étude aprés avoir quitté sa demeure de Franeker où il ne demeura pas plus de cinq ou six mois. Il la continua durant les prémiers mois de son retour à Amsterdam l’hiver suivant. Mais le traitté qu’il en avoit commençé fut interrompu par d’autres études, et il ne le reprit que dix ans aprés.

Ce qui l’empêcha d’abandonner tout à fait cét ouvrage fut un extrait que le P Mersenne luy envoya l’année suivante de ce dangereux écrit dont nous avons parlé, ne croyant pas qu’il luy fût permis de ne se pas opposer aux pernicieuses maximes qu’il renfermoit touchant la divinité. Je vous ay trop d’obligation, dit-il dans sa réponse à ce pére, de la peine que vous avez prise de m’envoyer un extrait de ce manuscrit. Le plus court moyen que je sçache pour répondre aux raisons qu’il apporte contre la divinité, et en même têms à toutes celles des autres athées, est de trouver une démonstration évidente qui fasse croire à tout le monde que Dieu est. Pour moy j’oserois me vanter d’en avoir trouvé une qui me satisfait entiérement, et qui me fait sçavoir plus certainement que Dieu est, que je ne sçay la vérité d’aucune proposition de géométrie.

Mais je ne sçay pas si je serois capable de la faire entendre à tout le monde de la même maniére que je l’entens : et je crois qu’il vaut mieux ne toucher point du tout à cette matiére que de la traitter imparfaitement. Le consentement universel de tous les peuples est suffisant pour maintenir la divinité contre les injures des athées : et un particulier ne doit jamais entrer en dispute contre eux, s’il n’est trés assuré de les convaincre. J’éprouveray dans la dioptrique si je suis capable d’expliquer mes conceptions, et de persuader aux autres une vérité, aprés que je me la suis persuadée, ce que je ne pense nullement. Mais si je trouvois par expérience que cela fût, je pourrois bien achever quelque jour un petit traitté de métaphysique que j’ay commencé étant en Frise, et dont les principaux points sont de prouver l’éxistence de Dieu et celle de nos ames lors qu’elles sont séparées du corps, d’où suit leur immortalité. Car je suis en colére quand je songe qu’il y a des gens au monde si audacieux et si impudens que de combatre contre Dieu.