La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 13

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Mr Descartes ne se trouvoit point mal de son séjour de Déventer, où il demeuroit depuis le mois d’Avril de l’an 1633. Sa solitude y étoit fort entiére et fort tranquille. Il n’avoit en ce lieu presque point d’autre conversation que celle de son ami M Reneri qui y professoit la philosophie. Mais la douceur de la vie qu’il y menoit ne se trouvoit plus accompagnée des secours qu’il avoit accoûtumé de recevoir par le moyen des habitudes qu’il entretenoit auparavant avec divers sçavans de France. Il s’apperçut même de la diminution de son commerce avec le P Mersenne, soit que la ville de Déventer fût un peu trop écartée des grandes routes, soit que les messagers du païs manquassent d’exactitude ou de fidélité. En effet, la plûpart des lettres qu’il avoit écrites à ce pére sur la fin de novembre et vers le commencement de décembre s’étoient perduës, aussi-bien que celles que le même pére lui avoit adressées vers le même-têms. Nonobstant les soupçons qu’il avoit de la mauvaise curiosité de quelque jaloux qui connoissoit leur écriture, et qui lui paroissoit tres-capable de rompre et de retenir leurs lettres, il aima mieux attribuer ces effets au hazard. C’est ce qui le fit résoudre à quitter la demeure de déventer pour retourner à Amsterdam, d’où il manda au P Mersenne qu’ils recevroient dorénavant avec plus de sûreté ce qu’ils pourroient s’envoyer l’un à l’autre.

La résolution qu’il avoit faite de vivre dans cette ville aussi retiré qu’auparavant ne l’empêcha pas de faire de têms en têms le voyage de La Haye, pour y visiter l’ambassadeur de France, qui étoit alors le Baron De Charnassé, et qui l’honoroit particuliérement de son amitié. Il alla féliciter cet ambassadeur du succés avec lequel il venoit de ménager un nouveau traitté entre la France et la Hollande : traitté qui fut comme le gage et l’avant-coureur de la guerre que le Roi Loüis Xiii déclara l’année suivante à l’Espagne, par les conseils du Cardinal De Richelieu.

M De Ville-Bressieux, qui selon toutes les apparances étoit demeuré à Amsterdam, ou s’étoit promené dans diverses villes de Hollande durant le séjour de M Descartes à Déventer, vint se renfermer avec lui dans Amsterdam pour continuer ses études et ses expériences auprés d’un maître si affectionné.

Depuis l’an 1627 qu’il s’étoit donné à M Descartes, il avoit fait des progrés merveilleux dans la méchanique et dans la perspective. Il avoit un génie tout particulier pour appliquer heureusement les réfléxions que M Descartes lui faisoit faire sur les régles qu’il lui donnoit pour travailler. Sur l’observation qu’il lui avoit fait faire à Paris avant que de quitter la France touchant la perspective naturelle, il avoit ingénieusement imaginé l’instrument pour redresser les objets qui paroissent tracez et peints mais renversez dans une chambre bien fermée, lorsque la lumiére les pousse dedans par le moyen d’un trou, au bout duquel est le verre, sur une feüille de papier opposée, qui les reçoit tous renversez. Cela ne fut pas inutile à la dioptrique de M Descartes, qui en composa le cinquiéme discours sur cette observation, pour expliquer les images qui se forment sur le fonds de l’œil. Il en prit occasion pour faire voir que l’on s’étoit trompé jusques-là de croire que l’œil allât prendre les images dans les objets, et que les objets s’approchassent de l’œil : mais que cela se fait par la lumiére qui frappe l’objet. Cette lumiére étant réfléchie peint ou imprime dans le fonds de l’œil cette image qui se représente au fonds de l’œil, de même qu’elle paroît dans la chambre fermée, et qu’on la voyoit dans l’instrument de M De Ville-Bressieux avant qu’on y mît le miroir qui la redressoit contre la superficie d’un plan de couleur blanche. M Descartes estimoit d’autant plus cette observation de M De Ville-Bressieux, que sa machine tendoit à faire deux offices à la fois. Le prémier étoit de redresser l’objet, qui étoit un effet que M Descartes ne lui avoit proposé d’abord que comme possible, M De Ville-Bressieux ayant fait le reste par sa propre industrie. Le second étoit que sa machine se portoit par tout où le point de vuë étoit plus agréable à voir.

C’est ce qu’il jugeoit digne du plus grand prince de la terre, mais d’un prince philosophe et perfectionné dans le raisonnement. C’est pourquoi il voulut persuader à M De Ville-Bressieux de tenir son instrument secret.

M Descartes ne semoit pas dans une terre stérile ou ingrate, en communiquant ses lumiéres à M De Ville-Bressieux. Il n’avoit pas encore trouvé de disciple plus reconnoissant : et je crois que c’est au sujet de cette invention dont il le congratule, qu’il faut attribuer la maniére dont M De Ville-Bressieux le remercia quelques années depuis en ces termes. Je ne puis assez dignement vous remercier des obligations que je vous ai. Il m’est impossible de m’en revencher qu’en vous faisant souvenir du bien que vous m’avez fait en général et en détail. Je vous ai si longuement étudié lorsque vous me faisiez l’honneur de m’aimer, et de vous servir de moi à vôtre voyage de la basse Allemagne, et à Paris pour l’exécution du grand miroir elliptique que vous me fites faire de marbre artificiel. Il avoit six pieds de haut, et deux et demi de large. Etant enfermé dans la chambre il recevoit les objets du dehors par un trou assez petit, et rejettoit la figure au dehors par le même trou, et il la faisoit paroître redressée contre l’ordinaire des miroirs concaves, qui renversent l’objet dés qu’il est par delà le foyer ou le point brûlant, d’où je m’étois étonné d’un tel effet. Mais je viens d’apprendre que cela se fait, parce qu’il ne peut recevoir l’objet par un trou qu’entiérement renversé : et sa nature étant de renverser les images qu’il a reçûës droites, c’est ce qui est la cause d’un tel miracle.

Ces traits de reconnoissance engagérent M Descartes à disputer de la modestie contre M De Ville-Bressieux.

Il prit occasion de lui faire quelquefois le dénombrement de ses expériences et de ses inventions, afin de donner plus de lieu au prétexte qu’il vouloit avoir de têms en têms pour lui donner des éloges. Et plus celui-ci affectoit de rejetter sur M Descartes la cause et les progrés de ses ouvrages , plus M Descartes s’attachoit à dissimuler qu’il y eût part, afin d’en laisser toute la gloire à un disciple si modeste.

C’étoit sur ses préceptes, et principalement sur sa grande maxime que les choses les plus simples sont d’ordinaire les plus excellentes , que M De Ville-Bressieux avoit trouvé la machine propre pour élever les eaux en grande quantité et avec beaucoup de facilité. Néanmoins M Descartes lui en fit compliment, comme s’il eût inventé et découvert cette belle machine par son pur genie . Il faut avoüer qu’il s’étoit contenté de lui montrer la raison par laquelle cela devoit se faire. Aussi-tôt M De Ville-Bressieux se tint assuré de l’effet, de même que s’il en avoit fait l’épreuve en grand et en petit

parce que M Descartes l’avoit accoûtumé

de bonne heure à se faire éclaircir de la cause de tous les effets que nous remarquons dans la nature.

Parmi les autres inventions particuliéres que M De Ville-Bressieux avoit imaginées auprés de M Descartes, nous trouvons 1 la spirale double pour décendre d’une tour en bas sans danger ; 2 les tenailles de bois pour monter par une corde menuë ; 3 le tour fait avec deux bâtons ou morceaux de bois pour monter et pour décendre ; 4 le pont roulant pour escalader une place qui a un profond et large fossé ; 5 le bateau à passer les riviéres fait de quatre ais de bois, qui se plioit et se portoit sous le bras. 6 mais sur tout M Descartes l’exhortoit à donner au public son chariot-chaise , jugeant cette machine fort utile à tout le monde, et particuliérement aux soldats blessez. La structure n’en étoit ni difficile, ni d’une grande dépense. Elle se pouvoit faire par tout où il y avoit des cerceaux de tonneau, et les deux rouës ne pouvoient en aucune maniére incommoder la personne qui étoit dans le chariot. Sa principale commodité consistoit en ce qu’on y pouvoit être mené en santé et en maladie dans toutes sortes de chemins par un seul homme avec moins de peine que n’en ont deux qui portent une chaise, et qu’on y étoit aussi mollement que dans une chaise ou une litiére.

M Borel qui avoit appris de M De Ville-Bressieux son ami particulier ce qu’il a écrit touchant M Descartes, remarque que pendant qu’ils furent ensemble ils ne s’occupérent à rien tant qu’à des expériences de dioptrique. Il prétend que M Descartes fit voir à M De Ville-Bressieux une infinité de choses qui passoient de loin la portée des autres mathématiciens, principalement en ce qui regarde l’usage des lunettes et des miroirs. Il faisoit devant lui toutes ses épreuves, tantôt avec de la glace, tantôt avec du marbre noir artificiel . Il lui en faisoit polir et creuser de toutes grandeurs et de toutes figures ; et aprés avoir produit tous les effets qu’il en pouvoit souhaiter, il les lui faisoit briser, et lui en faisoit faire de nouveaux de la même matiére. Toutes simples et toutes naturelles que fussent ces merveilles qu’il opéroit de jour en jour dans l’optique, elles ne laissoient pas de causer beaucoup d’étonnement dans l’esprit de M De Ville-Bressieux. Mais jamais il ne parut plus surpris que lorsque M Descartes lui fit passer devant les yeux une compagnie de soldats au travers de sa chambre en apparence. L’artifice ne consistoit qu’en de petites figures de soldats qu’il avoit soin de cacher ; et par le moyen d’un miroir il faisoit grossir et augmenter ces petites figures jusqu’à la juste grandeur de l’homme au naturel, et sembloit les faire entrer, passer, et sortir de la chambre.

M Descartes pour ne le pas tenir dans un enchantement perpetuel, trouva bon qu’il lui tint compagnie dans le voyage de Danemarck et de la basse Allemagne, qu’il entreprit vers ce têms-là. Ce qu’ils firent ensemble pendant tout ce voyage est devenu un mystére pour le public par le peu de soin qu’ils ont eu d’en informer leurs amis. Nous sçavons seulement qu’étant décendus dans la Frise orientale, ils s’arrêtérent quelque têms à Embden pour y observer ce qu’ils y trouveroient de plus remarquable. Là M De Ville-Bressieux fit une speculation sur la façade de la maison de ville que M Descartes trouva fort bien imaginée et fort utile aux ingénieurs, aux peintres, et à toutes les personnes qui tirent des plans tant réguliers qu’irréguliers. Car il ne faut pas avoir, disoit-il, beaucoup d’habitudes à la peinture pour lever ou tracer un plan élevé en perspective sans connoître les regles de la perspective, et sans sçavoir même les principes de géométrie, dont on se sert ordinairement dans les leçons que l’on y donne pour la perspective commune et ordinaire. C’est ce qui fait souvent que les maîtres n e sçavent pas dans cette profession ce qu’ils sont obligez de sçavoir ; et que les apprentifs y sont ordinairement fort embarrassez, sur tout dans les choses qui ne sont pas entiérement réguliéres, comme sont des plans inclinez, ou en grotte, ou circulaires . Cette considération augmentoit encore l’estime qu’il faisoit de cette nouvelle invention de M De Ville-Bressieux : et il la jugeoit d’autant plus singuliére, qu’elle n’avoit été trouvée par aucun des anciens, qu’elle étoit tres-simple et trés facile, qu’elle pouvoit s’apprendre par les esprits les plus lents et les plus grossiers, et que par son moien un apprentif se trouvoit en état de faire plus d’ouvrage en une demi-heure et mieux, que les peintres n’en peuvent faire en une semaine selon la maniére ordinaire.

Etant remontez dans le vaisseau au sortir d’Embden ils prirent la route de Hambourg, et M De Ville-Bressieux témoigna depuis n’avoir point trouvé de momens dans toute sa vie plus avantageusement emploiez que ceux de ce trajet. M Descartes voulut profiter du loisir que lui donnoit l’espace de ce passage pendant lequel il se trouvoit hors d’état de s’occuper, pour lui inculquer divers principes, sur lesquels M De Ville-Bressieux a fait depuis des expériences qui l’ont fait passer dans l’université de Montpellier et dans plusieurs autres lieux, pour un génie extraordinaire dans la chymie et la méchanique.

La principale des leçons qu’il luy donna, et dont il profita le plus sensiblement, fut de considérer la cause par laquelle se font toutes les choses qui nous paroissent les plus simples, et les effets de la nature les plus clairs et les moins composez. la grande méchanique n’étant autre chose, selon lui, que l’ordre que Dieu a imprimé sur la face de son ouvrage, que nous appellons communément la nature.

Il estimoit qu’il valoit mieux regarder ce grand modéle, et s’attacher à suivre cét éxemple, que les régles et les maximes établies par le caprice de plusieurs hommes de cabinet, dont les principes imaginaires ne produisent point de fruit, parce qu’ils ne conviennent ni à la nature ni à la personne qui cherche à s’instruire.

M Descartes ne fit pas un fort long séjour en Danemarck. Il y laissa M De Ville-Bressieux : et se voyant de retour à Amsterdam, il alla à Dordrecht pour visiter son ancien amy Beeckman que la vieillesse et les maladies sembloient menacer de la mort. Il avoit reçû peu de jours auparavant des nouvelles de M De Ville-Bressieux qui lui avoit écrit des frontiéres de Danemarck, pour lui mander les observations qu’il y avoit faites depuis leur séparation, et lui rendre conte du têms qu’il avoit employé auprés d’un ami chez qui il l’avoit laissé. Etant revenu à Amsterdam, il lui récrivit en ces termes. J’ay parcouru et éxaminé la plûpart des choses qui sont contenuës dans vôtre mémoire pendant le cours du voyage que j’ay fait ces jours passez à Dort, d’où je suis revenu pour vous attendre à Amsterdam, où je suis arrivé en bonne santé. Vous me trouvérez dans nôtre logis du vieux prince ; et là je vous dirai mon sentiment sur toutes ces choses. Je vous conseilleray de les mettre la plûpart en forme de proposition, de problême, et de théorême ; et de leur laisser voir le jour, pour obliger quelque autre à les augmenter de ses recherches et de ses observations. C’est ce que je souhaiterois que tout le monde voulût faire, pour être aidé par l’expérience de plusieurs à découvrir les plus belles choses de la nature, et bâtir une physique claire, certaine, démontrée, et plus utile que celle qui s’enseigne d’ordinaire. Vous pourriez beaucoup servir de vôtre côté à desabuser les pauvres malades d’esprit touchant les sophistications des métaux, sur lesquels vous avez tant travaillé et si inutilement, sans que vous ayez vû rien de vray en douze années d’un travail assidu et d’un grand nombre d’expériences qui serviroient fort utilement à tout le monde en avertissant les particuliers de leurs erreurs. Il me semble même que vous avez déja découvert des généralitez de la nature ; comme, qu’il n’y a qu’une substance matérielle qui reçoit d’un agent externe l’action ou le moien de se mouvoir localement, d’où elle tire diverses figures ou modes, qui la rendent telle que nous la voyons dans ces prémiers composez que l’on appelle les élémens. De plus vous avez remarqué que la nature de ces élemens ou prémiers composez appellez terre, eau, air, et feu, ne consiste que dans la différence des fragmens ou petites et grosses parties de cette matiére, qui change journellement de l’un en l’autre par le chaud et le mouvement des grossiéres en subtiles ; ou en innobles , c’està-dire, de subtiles en grossiéres, lors que l’action du chaud et du mouvement vient à manquer. Que de la prémiére mixtion de ces quatre prémiers il résulte un mélange qui pourroit être appellé le cinquiéme élement, ce que vous appellez principes, ou la plus noble préparation des élemens ; puis qu’elle est, dites vous, une semence productive ou une vie matérielle qui se spécifie en toutes sortes de ces nobles individus particuliers qui sont sans contredit l’objet de nôtre admiration. Je suis au reste fort satisfait de vôtre sentiment, lors que vous me dites que les quatre élémens qui ont fourni la matiére, et le cinquiéme qui en résulte, se sont tellement changez tous cinq dans ce sujet, qu’aucun d’eux n’est plus ce qu’il étoit : mais que tous ensemble sont ou l’animal, ou la plante, ou le minéral. Ce qui quadre beaucoup avec ma maniére de philosopher, et qui revient merveilleusement à toutes les expériences méchaniques que j’ay faites de la nature sur ce sujet.