La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 4

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La lettre où M Descartes recommandoit le Sieur Ferrier au Pére Mersenne, contenoit aussi la réponse qu’i faisoit à ce que ce pére luy avoit mandé du fameux phénoméne qui avoit paru à Rome cette année, et qui avoit donné de l’éxercice aux philosophes du têms.

Le Xx de mars on avoit vû dans cette ville cinq soleils en même têms, c’est à dire, quatre parhélies

ou faux soleils autour du soleil. Le Pére Scheiner jésuite allemand, qui étoit pour lors à Rome, en avoit fait l’observation avec quelques autres mathématiciens du lieu : et le Cardinal Barberin qui étoit toujours fort zélé pour l’avancement des sciences, en avoit envoyé une description à M De Peiresc conseiller au parlement de Provence, avec la figure du phénoméne. M De Peiresc en avoit fait faire plusieurs copies, pour communiquer la chose à tous les sçavans de sa connoissance, et pour les exciter à donner leurs réfléxions sur le phénoméne. Il en envoya une à M Gassendi qui étoit pour lors en Hollande, et qui étoit parti de France avec M Luillier maître des comptes dés la fin de l’année précédente pour le voyage des pays-bas. M Gassendi ayant trouvé dans Amsterdam deux amis que M Descartes y avoit faits tout nouvellement avant que de se retirer en Frise, voulut aussi se lier avec eux, tant en considération de leur mérite particulier, que par le désir d’avoir pour amis ceux de M Descartes, qu’il estimoit infiniment, mais qu’il n’avoit vû qu’une seule fois de sa vie, et qu’il ne connoissoit pas encore assez pour entretenir avec luy un commerce d’habitudes.

Le prémier de ces deux amis étoit M De Waessenaer gentil-homme de l’une des plus anciennes maisons de la province, mais qui étoit réduit à professer la médecine. Il avoit un fils qui étoit habile mathématicien, et dont nous aurons occasion de parler avec plus d’étenduë dans la suite de la vie de M Descartes.

L’autre amy étoit le Sieur Henry Reneri ou Renier, qui est appellé mal à propos M Reveri dans les lettres de M Descartes, que M Clerselier a fait imprimer, et dans la vie du P Mersenne écrite par le P Hilarion De Coste.

Ce Reneri qui a passé pour le prémier des sectateurs que la philosophie de M Descartes se soit faits dans les païs étrangers, étoit natif de la petite ville de Huy ou Hoey sur la Meuse dans le pays de Liége.

Son pére n’étoit qu’un simple marchand et receveur du chapitre de Huy : mais son grand-pére avoit été homme de grande considération à la cour de Bruxelles, sous Marguerite Princesse De Parme, fille de Charles-Quint gouvernante des Pays-Bas ; et il avoit été choisi pour être gouverneur du Prince Alexandre son fils. Nôtre Reneri étoit de trois ans plus âgé que M Descartes : il avoit fait ses humanitez à Liége, et sa philosophie à Louvain. Mais étant revenu à Liége pour y étudier en théologie, il eut le malheur de tomber sur les institutions de Calvin, dont la lecture luy changea tellement l’esprit qu’il abjura la religion catholique. L’obstination qu’il fit paroître à vouloir demeurer dans sa nouvelle résolution luy attira la disgrace de ses proches, et il ne put se soustraire à l’indignation de son pére que par la fuite. Il se retira en Hollande, et alla à Leyde étudier l’ecriture sainte au collége des françois, où il trouva des gens qui voulurent bien contribuer à sa subsistance. Cinq ans aprés sa fuite, son pére se crût obligé de le deshériter aprés avoir inutilement travaillé pour le faire revenir. Reneri pour tâcher de remédier à son indigence ouvrit une école particuliére dans Leyde, où il s’entretint pendant quelque têms de la rétribution de ses écoliers. Sa fortune l’ayant mis ensuite un peu plus au large, il s’appliqua particuliérement à la philosophie. C’est ce qui luy donna accez auprés de M Desc à qui il se fit connoître dés son arrivée en Hollande par l’entremise de M Béeckmam, ou de quelqu’autre de ses anciens amis de la province.

M Gassendi s’étant trouvé à Amsterdam au commençement du mois de juillet, avoit reçû de Waessenaer et de Reneri tous les bons offices que les prémiéres ardeurs d’une amitié récente peuvent suggérer à des amis. Il fut si satisfait de leurs honnêtetez, que par reconnoissance il leur promit en partant d’Amsterdam pour Utrecht le dixiéme de juillet, d’envoyer incessamment à l’un la description du phénoméne des parhélies avec le discours de l’observation qui avoit été faite à Rome, telle qu’elle luy avoit été envoyée par M De Peiresc ; et à l’autre une explication ample et raisonnée sur les parhélies, qu’il devoit composer à son prémier loisir.

M Waessenaer n’ ût pas plûtôt reçû l’observation, que M Reneri en tira une copie qu’il envoya sur le champ à M Descartes. Il lui fit la même priére qu’à M Gassendi, pour l’engager à dire sa pensée sur le phénoméne. Mais M Descartes qui étoit occupé à quelque chose de plus important, ne parut pas si diligent que M Gassendi. Celuy-cy se voyant pressé d’acquiter sa parole par une lettre que M Reneri lui avoit écrite le croyant encore à Utrecht, et qu’il recût à Leyde, travailla sur l’heure à sa dissertation dans les mouvemens et les embarras de son voyage ; et l’ayant achevée à la Haye, il la lui envoia dés le 14 de juillet. Il y ajoûta un billet d’addition contenant une autre observation de quatre parhélies

ou faux soleils, qui avoient autrefois paru en Angleterre le huitiéme d’avril de l’an 1223 sous le regne de Henry Iii. Cette observation étoit tirée de l’histoire de Mathieu Paris, et elle lui avoit été envoiée de Leyde à La Haye par J Gerard Vossius, qui lui avoit promis ce qu’il pourroit trouver dans ses papiers sur ce sujet.

M Descartes voulant faire de plus amples informations, avant que de dire son sentiment sur le phénoméne de Rome, en écrivit au Pére Mersenne, et lui demanda en particuliér la description qu’il avoit de ce phénoméne, pour sçavoir si elle s’accordoit avec celle qu’on lui avoit fait voir. Le P Mersenne, quoique hors de Paris depuis plus d’un mois pour le voyage des Pays-Bas, ne manqua pas de la lui envoyer par la prémiére commodité : et M Descartes l’ayant confrontée avec l’autre n’y trouva point d’autre différence, sinon que celle du P Mersenne marquoit qu’on avoit vû le phénoméne à Tivoli et à Rome, au lieu que celle de Reneri ou de Gaffendi marquoit que c’étoit à Frescati et à Rome ; en quoi il se pouvoit faire que le bon Pére Mersenne eût pris par inadvertance le mot de Tusculi, qui étoit dans l’original envoyé de Rome par le Cardinal Barberin, pour la ville de Tivoli. Cette différence étoit assez importante pour embarasser M Descartes, qui attendit du P Mersenne un nouvel éclaircissement sur ce point.

C’est à cette observation des parhélies , que le public est redevable en partie du beau traitté des météores que M Descartes lui donna quelques années aprés. Il interrompit ses méditations métaphysiques, pour éxaminer par ordre tous les météores : et il travailla plusieurs jours sur cette matiére, avant que d’y trouver dequoi se satisfaire. Mais enfin s’étant mis en état par ses observations de rendre raison de la plûpart des météores, il en écrivit au P Mersenne incontinent aprés être revenu de Franeker à Amsterdam : et il lui manda qu’il étoit résolu d’en faire un petit traitté qui contiendroit l’explication des couleurs de l’arc-en-ciel qui lui avoient donné plus de peine que tout le reste, et généralement de tous les phénoménes sublunaires. Il le pria en même têms de n’en parler à personne, parce que son dessein étoit de l’exposer en public comme un essay ou un échantillon de sa philosophie, et d’y demeurer caché comme le peintre derriére son tableau, pour entendre plus surement ce que l’on en diroit. C’est, dit-il à ce pére, l’une des plus belles matiéres que je sçaurois choisir, et je tacheray de l’expliquer de telle sorte, que tous ceux qui entendront seulement le françois puissent prendre plaisir à le lire. J’aimerois mieux qu’il fût imprimé à Paris qu’ici : et si la chose ne vous étoit point à charge, je vous l’envoierois lors qu’il seroit fait, tant pour le corriger, que pour le mettre entre les mains d’un libraire. M Descartes ne se hâta point d’écrire : mais son delay ne le fit point manquer à la parole qu’il avoit donnée pour expliquer le phénoméne des quatre faux soleils, dont l’un avoit une longue queuë à la maniére des cométes, et qui étoient accompagnez d’un grand cercle blanc et de deux iris ou arcs-en-ciel de diverses couleurs. Il s’en acquita d’une maniére plus courte et plus nette, mais au jugement du public plus éxacte, que n’avoient fait les astronomes romains et françois qui l’avoient prévenus. Il fit voir pourquoi de ces quatre faux soleils, les deux qui étoient plus prés du vrai soleil étoient colorez dans leurs bords, moins ronds et moins brillans que le vrai soleil, d’où il prouvoit qu’ils étoient formez par réfraction : et pourquoi les deux qui étoient plus éloignez étoient plus ronds mais moins brillans que les deux autres, et tout blancs sans mélange d’aucune autre couleur dans leurs bords, ce qui montroit qu’ils étoient causez par réfléxion. Il expliqua comment celuy de ces soleils que l’on voioit vers le couchant avoit la figure changeante et incertaine, et jettoit hors de soi une grosse queuë de feu qui paroissoit tantôt plus longue et tantôt plus courte. Il n’oublia point la nature des deux couronnes qui avoient paru autour du vrai soleil, peintes des mêmes couleurs que l’arc-en-ciel : et il fit voir pourquoi l’intérieure étoit beaucoup plus vive et plus apparente que l’extérieure ; pourquoi il n’en paroît pas toujours de telles lors qu’on void plusieurs soleils ; et pourquoi le soleil n’est pas toujours exactement le centre de ces couronnes, qui peuvent avoir divers centres, quoi qu’elles soient l’une autour de l’autre.

Voila ce qui a donné occasion au dixiéme ou dernier discours de son traitté des météores, où il a éxaminé particuliérement la maniére dont se forment les nuës qui font paroître plusieurs soleils. Il prétend dans cét ouvrage, qu’il se fait comme un anneau de glace autour de ces nuës dont la surface est assez polie ; que cette glace est ordinairement plus épaisse vers le côté du soleil que vers les autres ; que c’est ce qui la soûtient ; et que c’est ce qui fait paroître quelquefois dans le ciel un grand cercle blanc qui n’a aucun astre pour son centre, comme on l’avoit vû au phénoméne de Rome. Il explique comment on peut voir jusqu’à six soleils dans ce cercle blanc ; le prémier directement ; les deux suivans par réfraction ; et les trois autres par réfléxion.

Pourquoi ceux qu’on void par réfraction ont d’un côté leurs bords peints de rouge, et de l’autre de bleu ; et pourquoi les trois autres ne sont que blancs, et ont peu d’éclat. D’où il arrive qu’on n’en void quelquefois que cinq, quelquefois que quatre, quelquefois que trois : et pourquoi lors qu’on n’en void que trois, il ne paroît quelquefois au lieu du cercle blanc qu’une barre blanche qui les traverse. Pourquoi le soleil étant plus haut ou plus bas que ce cercle blanc, il ne laisse pas de paroître à même hauteur ; et pourquoi cela le peut faire voir encore aprés qu’il est couché, et avancer ou reculer de beaucoup l’ombrage des horloges ou cadrans. Il rapporte aussi en quel cas on peut voir un septiéme soleil au dessus ou au dessous des six précédens, ainsi que M Gassendi dans la vie de M De Peiresc a remarqué que le Pére Scheiner en avoit vû pareil nombre dans la même ville de Rome au mois de janvier de l’année suivante. Enfin M Descartes explique dans ce traité, comment on peut voir aussi trois soleils l’un sur l’autre ; et pourquoi en ce cas-là l’on n’a point coûtume d’en voir d’autres à côté, quoi qu’il ne soit pas impossible d’en voir quelquefois jusques à douze, et même en plus grand nombre.