La Vie de M. Descartes/Livre 3/Chapitre 5

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Mr Descartes à son retour de Frise perdit un excellent directeur, et un ami tres-sincére en la personne du Cardinal Pierre De Bérulle prémier instituteur et supérieur général de la congrégation des prêtres de l’oratoire. Ce saint homme tomba saisi du mal à l’autel disant la messe le 2 jour d’octobre 1629 dans l’hôtel du Bouchage ; et fut porté sur un lit dressé à la hâte, où il expira sur l’heure âgé seulement de 55 ans. Sa vertu lui avoit toûjours donné beaucoup d’éloignement pour les emplois où il y avoit quelque rang de distinction et quelques honneurs attachez. Il avoit refusé les prélatures les plus considérables du royaume, qui lui avoient été offertes. Il avoit travaillé avec beaucoup de zéle pour rétablir l’union entre la reine mére Marie De Médicis, et le Roy Louis Xiii son fils. Cet empressement qu’il avoit fait paroître pour la paix de la famille royale n’avoit pas été fort agréable au Cardinal De Richelieu, qui pour le lui faire connoître avoit trouvé moien de lui procurer quelque petit chagrin à la cour. En effet le Cardinal De Bérulle (selon le récit que le Sieur Ferrier en fit à M Descartes) étant à Fontainebleau deux ou trois jours avant sa mort, et ayant remarqué que le roy ne l’avoit pas vû de bon œil, s’en étoit revenu sur l’heure à Paris avec un saisissement, auquel on attribua l’accident de sa mort. Ce qui donna lieu à certains plaisans du nombre de ceux qui vivoient à la mode du siécle, de dire que M Le Cardinal De Bérulle ne seroit pas canonisé, parce qu’il n’étoit pas mort en grace . Le Cardinal De Richelieu ayant profité de ses bénéfices, et particuliérement de l’abbaye de Marmoutier, ne trouva plus de difficultez à se réconcilier avec sa mémoire. Il avoit fondé la congrégation de l’oratoire dés l’an 1611, et l’institut en avoit été approuvé et confirmé deux ans aprés par le Pape Paul V. Enfin il avoit été élevé au cardinalat l’an 1627 par le Pape Urbain Viii.

M Descartes avoit toûjours eu beaucoup de vénération pour son merite, beaucoup de déférence pour ses avis.

Il le considéroit aprés Dieu comme le principal auteur de ses desseins et de sa retraite hors de son pays : et il eut la satisfaction aprés sa mort de trouver de ses disciples, je veux dire des prêtres de l’oratoire, entre les mains desquels il pût confier la direction de sa conscience pendant tout le tems de sa demeure en Hollande.

La mort avoit fait un autre tort au public un peu auparavant en luy enlevant le célébre Gaspar Bartolin, philosophe et médecin de Danemarck, à qui l’on est redevable d’une partie des connoissances que l’on a acquises en ce siécle pour la médecine, et particuliérement pour l’anatomie. Le cours de sa vie n’avoit pas été assez long pour lui donner lieu de se perfectionner dans sa profession, étant mort au mois de juillet vers le milieu de la 45 année de son âge.

Mais ce défaut fut avantageusement réparé par les écrits et les expériences de ses doctes enfans Thomas, et Gaspar ; de plusieurs autres habiles médecins de ces derniers têms ; et particuliérement par les soins que M Descartes prit de donner quelque accroissement à la médecine, dont la science n’avoit point encore paru assez heureusement cultivée jusqu’alors.

Il ne se fut pas plûtôt établi à Amsterdam que ne pouvant oublier la fin de sa philosophie, qui n’étoit autre que l’utilité du genre humain, il résolut de faire une étude sérieuse de la médecine, et de s’appliquer particuliérement à l’anatomie et à la chymie. Il s’étoit imaginé que rien n’étoit plus capable de produire la félicité temporelle de ce monde qu’une heureuse union de la médecine avec les mathématiques. Mais avant que de pouvoir contribuer au soulagement des travaux de l’homme, et à la multiplication des commoditez de la vie par la méchanique, il jugea qu’il falloit chercher les moiens de garantir le corps humain de tous les maux qui peuvent troubler sa santé, et lui ôter la force de travailler.

Il est juste de l’entendre lui-même faire le récit de ses projets sur ce sujet. Ayant acquis, dit-il, quelques notions générales touchant la physique, et commençant à les éprouver dans diverses difficultez particuliéres, j’ay remarqué jusqu’ou elles peuvent conduire, et combien elles différent des principes dont on s’est servi jusqu’à présent. Elles m’ont fait voir qu’il est possible de parvenir à des connoissances fort utiles à la vie ; et qu’au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle connoissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connoissons les métiers divers de nos artisans, nous les pourrions employer de la même façon à tous les usages ausquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. C’est ce qui seroit à desirer non seulement pour l’invention d’une infinité d’artifices qui nous feroient joüir sans aucune peine des fruits de la terre et de toutes les commoditez qui s’y trouvent ; mais principalement encore pour la conservation de la santé, qui est sans doute le prémier bien, et le fondement de tous les autres biens de cette vie. Car l’esprit même dépend si fort du tempéramment et de la disposition des organes du corps, que s’il est possible de trouver quelque moien qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles qu’ils n’ont été jusqu’icy, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. Il est vray que celle qui est maintenant en usage contient peu de choses dont l’utilité soit fort considérable : mais je m’assure sans aucun dessein de la mépriser, qu’il n’y a personne même parmi ceux qui en font profession, qui n’avouë que tout ce qu’on y sçait n’est presque rien auprés de ce qui reste à sçavoir.

On pourroit s’éxemter d’une infinité de maladies tant du corps que de l’esprit, et peut être même de l’affoiblissement de la vieillesse, si on avoit assez de connoissance de leurs causes, et de tous les remédes dont la nature nous a pourvûs. Or dans le dessein que j’ay d’emploier toute ma vie à la recherche d’une science si nécessaire, j’ay rencontré un chemin qui me fait espérer de la trouver infailliblement en le suivant, à moins que la briéveté de la vie ou le défaut d’expériences n’y mettent des obstacles. J’ay crû qu’il n’y avoit point de meilleur reméde contre ces deux empéchemens, que de communiquer de bonne foy au public le peu que j’aurois trouvé, et de convier en même têms les bons esprits à faire leurs efforts pour aller encore au dela, en contribuant chacun selon son pouvoir aux expériences qu’il faudroit faire. Ceux-cy seroient secondez par d’autres qui viendroient aprés-eux, et qui commenceroient où les précédens auroient fini : et joignant ainsi les vies et les travaux de plusieurs, nous irions tous ensemble beaucoup plus loin que chacun en particuliér ne pourroit faire.

Ce fut donc dans cette persuasion qu’il voulut commencer l’éxécution de ses desseins par l’étude de l’anatomie, à laquelle il employa tout l’hiver qu’il passa à Amsterdam. Il témoigne au P Mersenne que l’ardeur qu’il avoit pour cette connoissance le faisoit presque aller tous les jours chez un boucher pour luy voir tuer des bêtes, et que delà il faisoit apporter dans son logis les parties de ces animaux qu’il vouloit anatomiser plus à loisir. Il en usa de même tres-souvent dans tous les autres lieux où il se trouva depuis ; ne croyant pas qu’il y eût rien de honteux pour luy, ni rien d’indigne de sa condition dans une pratique qui étoit tres-innocente en elle même, et qui pouvoit devenir trés-utile dans ses effets. Aussi se mocqua-t’il des reproches de quelques esprits mal-faits parmi ses envieux, qui prétendant se divertir aux dépens de sa réputation, avoient tâché de lui en faire un crime, et l’accusoient d’aller par les villages pour voir tuer des pourceaux

quoique le fait fût

absolument faux en ce qui regarde les villages. Il faut avoüer qu’il lisoit peu alors, et qu’il écrivoit encore moins. Il ne négligea pourtant pas de voir ce que Vesalius, et quelques autres auteurs des plus expérimentez avoient écrit sur l’anatomie. Mais il s’instruisit d’une maniére beaucoup plus sure en faisant lui-même la dissection des animaux de différentes espéces : et il découvrit par sa propre expérience beaucoup de choses plus particuliéres que celles que tous ces auteurs ont rapportées dans leurs livres. Il continua plusieurs années dans cét éxercice, en diversifiant néanmoins ses occupations par d’autres études. Son éxactitude alla si loin dans l’éxamen des moindres parties du corps de l’animal, que pas un médecin de profession ne pouvoit se vanter d’y avoir pris garde de plus prés que luy. Il assuroit au P Mersenne qu’aprés dix ou onze ans de recherches qu’il avoit faites dans l’anatomie, il n’avoit trouvé aucune chose si petite qu’elle parût, dont il ne crût pouvoir expliquer en particulier la formation par les causes naturelles, de même qu’il a expliqué celle d’un grain de sel où d’une petite étoile de neige dans ses météores. Mais aprés un nombre infini d’expériences et une assiduité de tant d’années pour cette sorte d’étude, il n’eut pas la vanité de se croire encore capable de guérir seulement une fiévre. Ce long travail n’avoit produit en lui qu’une connoissance de l’animal en général, qui n’est nullement sujet à la fiévre. C’est ce qui l’obligea dans la suite à s’appliquer plus particuliérement à l’étude de l’homme qui y est sujet.

Il joignit l’étude de la chymie à celle de l’anatomie dés la fin de l’an 1629 ; et il témoigne qu’il apprenoit tous les jours dans cette science comme dans l’autre quelque chose qu’il ne trouvoit pas dans les livres. Mais avant que de se mettre à la recherche des maladies et des remédes, il voulut sçavoir s’il y avoit moyen de trouver une médecine qui fût fondée en démonstrations infaillibles.

Et il pria agréablement le P Mersenne, qui lui avoit mandé au commencement de l’an 1630 qu’il étoit affligé d’une érésipéle, et ses autres amis, de conserver au moins leur santé jusqu’à ce qu’il fût parvenu à ce degré de connoissance dans la médecine.

Dans toute cette étude de médecine, comme dans celles qu’il faisoit en même-têms de la physique et de la métaphysique, il songeoit bien moins à se faire jamais connoître au public, qu’à s’instruire lui-même. C’est ce qui lui donna quelque repentir d’avoir laissé croire à ses amis à son départ de Paris, qu’il quittoit la France pour pouvoir plus commodément composer des écrits de sa philosophie, et d’avoir encore promis l’été dernier au P Mersenne un traité des météores au sujet du phénoméne des parhélies . Il en écrivit à ce pére au mois d’avril, pour lui faire part des sentimens qu’il en avoit. Il lui protesta que nonobstant la promesse qu’il avoit faite d’écrire, jamais il n’en éxécuteroit le dessein, sans la crainte de passer pour un homme qui n’en auroit point sçû venir à bout. Car je ne suis pas si sauvage, dit-il à son ami, que je ne sois bien-aise, si on pense à moi, qu’on en ait bonne opinion : mais j’aimerois beaucoup mieux qu’on n’y pensât point du tout. Je crains plus la réputation que je ne la desire, estimant qu’elle diminuë toûjours en quelque façon la liberté et le loisir de ceux qui l’acquiérent. Cette liberté et ce loisir sont deux choses que je posséde si parfaitement, et que je mets à si haut prix, qu’il n’y a point de monarque au monde qui fût assez riche pour les acheter de moi. Cela ne m’empêchera pas d’achever le petit traité que j’ay commencé ; mais je ne desire pas qu’on le sçache afin d’avoir toûjours la liberté de le desavoüer : et j’y travaille fort lentement, parce que je prens beaucoup plus de plaisir à m’istruire moi-même, qu’à mettre par écrit le peu que je sçai.

C’est ce qui me porte à vous prier de faire en sorte auprés de ceux qui croyent que je persévére toûjours dans le dessein d’écrire, qu’ils se défassent de cette opinion. Au reste je passe si doucement le têms en m’instruisant moi-même, que je ne me mets jamais à écrire mon traité que par contrainte, et pour m’acquitter de la résolution que j’ai prise de le mettre en état de vous l’envoyer au commencement de l’année 1633, si Dieu me conserve la vie jusques-là. Je vous détermine le têms pour m’y obliger davantage, et afin que vous m’en puissiez faire des reproches si j’y manque. Vous vous étonnerez sans doute que je prenne un si long terme pour écrire un discours qui sera si court, que je m’imagine qu’on le pourra lire en une aprés-dînée. La raison est, que j’ai plus de soin d’apprendre ce qui m’est necessaire pour la conduite de ma vie, à quoi il m’est beaucoup plus important de m’appliquer, que de m’amuser à publier le peu que j’ai appris. Que si vous trouvez étrange que je n’aye pas continué quelques autres traitez que j’avois commencez étant à Paris, je vous en dirai la raison.

C’est que pendant que j’y travaillois, j’acquerois un peu plus de connoissance que je n’en avois eu en commençant : et me voulant accommoder selon cet accroissement de connoissance, j’étois contraint de faire un nouveau projet un peu plus grand que le prémier. De même que si quelqu’un aiant commencé un bâtiment pour sa demeure, acqueroit cependant des richesses qu’il n’auroit pas esperées ; et changeant de condition en sorte que son bâtiment commencé fût trop petit pour lui, on ne le blâmeroit pas de le voir recommencer un autre édifice plus convenable à sa fortune.

Pendant que M Descartes disposoit ainsi les fondemens de sa nouvelle philosophie, celle d’Aristote qui s’enseignoit avec éclat dans l’université de Leyde perdit l’un de ses meilleurs appuis par la mort de François Burgersdick, qui avoit vécu en réputation d’habile homme, et qui avoit passé pour l’un des plus éclairez et des moins entêtez d’entre les péripatéticiens de son siécle. Burgersdick qui avoit toûjours eu une haute estime pour le génie d’Aristote, ne l’avoit jamais crû loüable d’avoir affecté d’écrire avec obscurité : et il ne le trouvoit excusable que sur la parole de Themistius son disciple, qui protestoit que ce grand maître n’avoit jamais eu intention d’écrire pour le public. Il sçavoit mauvais gré à la plûpart de ses interprétes, sans en excepter même Saint Thomas et Scot, de l’avoir rendu encor plus obscur et plus embarassé, en le faisant parler selon leur sens sous prétexte de l’éclaircir. Il eut assez de courage pour entreprendre de mieux faire que ceux qui l’avoient devancé, et de porter le reméde jusqu’à la source du mal : et quoiqu’il ne soit pas seur de s’en tenir au rapport de ceux qui prétendent qu’il y a réüssi, on ne peut disconvenir que ses ecrits ne soient aujourd’hui des plus estimez parmi les ouvrages de cette secte.

Lorsqu’il fut question de lui choisir un successeur pour la chaire de philosophie, on jetta les yeux sur le Sieur Reneri l’ami de M Descartes et de M Gassendi, comme sur la personne la plus capable de remplir la place du défunt, et de soûtenir la réputation de l’université de Leyde qui étoit l’une des plus florissantes de l’Europe. Cette fameuse académie étoit alors au plus haut point de sa gloire. Jamais elle n’avoit été composée de tant de sçavans professeurs, et jamais on n’y en a vû tant à la fois depuis ce têms-là.

Les quatre professeurs en théologie étoient Jean Polyander de Mets, André Rivet de Saint-Maixant en Poitou, Antoine Walaeus ou De Wale de Gand, et Antoine Thysius d’Anvers, tous célébres par leurs écrits. Les deux regens ou recteurs des deux colléges théologiques étoient Festus Hommius, et Daniel Colonius. On peut y joindre Loüis De Dieu, quoiqu’il ne fût que ministre. Les plus célébres professeurs en droit depuis Bronchorstius mort prés de deux ans auparavant, étoient Pierre Cunaeus et Corneille Swanemburg, dont nous avons les ouvrages.

Othon Heurnius et Adolphus Vorstius enseignoient avec éclat dans la faculté de médecine. Mais sur tout celle des arts, quoiqu’affoiblie par la mort de Gilbert Zacchée ecossois professeur en physique arrivée l’année précédente, par celle de Willebrord Snellius professeur en mathématiques, et par la retraite de J Meursius professeur en langue grecque, ne laissoit pas de se soûtenir avec beaucoup de dignité par le moyen de Daniel Heinsius professeur en politique et en histoire, bibliothécaire et sécrétaire de l’université ; de Jacques Golius professeur des langues orientales et des mathématiques ; de Gerard Jean Vossius professeur en eloquence et en chronologie ; de Gaspar Barlaeus professeur en eloquence et en philosophie ; et de François Schooten ou Schotenius professeur de la mathématique pratique en langue vulgaire. Plusieurs de ces sçavans professeurs ont été depuis des amis de M Descartes ; et particuliérement Rivet qui étoit de son païs ; Golius qui étoit de son âge ; et Schooten dont nous aurons occasion de parler ; outre l’illustre M De Saumaise, qui ne vint à Leyde que deux ans aprés recevoir la qualité de professeur honoraire, que Scaliger avoit portée avant lui.

Reneri s’estimoit trés-honoré de pouvoir devenir le collégue de tant d’habiles gens, qui l’assuroient tous de leur faveur et de leur bienveillance. Les curateurs de l’université lui faisoient les conditions de cet emploi si avantageuses, qu’ils l’avoient obligé de rejetter toutes les propositions de divers autres engagemens utiles et honorables qu’on lui avoit faites dans l’intervalle de la vacance de la chaire. Mais voyant que l’élection d’un professeur tiroit en longueur, et craignant que ces delais ne servissent à fortifier les intrigues de ses concurrens, il préféra aux espérances d’un avantage incertain la condition présente d’un préceptorat de trois enfans qu’on lui présenta dans Leyde, avec des appointemens beaucoup plus grands que n’étoient ceux de la chaire qu’on briguoit pour lui. Ce qui acheva de le déterminer à cet emploi, fut la promesse que les parens des enfans lui firent par écrit d’une pension honnête qui devoit courir du jour qu’il quitteroit leurs enfans, et qui devoit le faire vivre en repos le reste de ses jours.

Ce nouvel engagement fait au mois de décembre éloigna Reneri du voisinage de M Descartes, en l’obligeant de quitter Amsterdam pour passer à Leyde au commencement de l’année suivante. Mais il ne changea rien à la conduite de ses études particuliéres de philosophie, dont il voulut que M Descartes fût le conseiller et le directeur. à l’égard des études de ses éléves, il aima mieux s’adresser à M Gassendi, qui se mêloit de belles lettres plus que M Descartes, et qui avoit passé par la profession des humanitez. Il lui en écrivit de Leyde le 6 de janvier : et aprés l’avoir informé de sa nouvelle fortune, il lui demanda son avis sur la méthode qu’il jugeoit la meilleure pour avancer les enfans dans les études, et le pria de décider sur les trois qu’il lui proposoit, sçavoir s’il est plus à propos 1 de les faire beaucoup lire ou traduire ; 2 de les faire apprendre beaucoup par cœur ; 3 de les faire beaucoup écrire ou composer, ce qui s’appelle faire des thémes au langage des colléges ? M Gassendi le satisfit un mois aprés par une ample réponse, où il tâcha de lui persuader l’utilité qu’il y a de joindre ensemble ces trois maniéres d’étudier, en les réglant avec discrétion sur la portée des esprits des enfans.

Il n’oublia pas de le féliciter sur la pension viagére qui lui donneroit lieu de philosopher à son aise, en le dégageant des inquiétudes qui ont coûtume de troubler ceux qui sont obligez de travailler pour vivre. Mais sur tout il le consola d’avoir manqué la chaire de professeur, sur ce que la philosophie qui s’enseigne dans les écoles n’est pour l’ordinaire qu’une philosophie de théatre, dont l’appareil ne consiste que dans l’ostentation, tandis que la vraye philosophie se trouve refugiée sous le toit de quelques particuliers, qui tâchent de la retenir, et de la cultiver à l’ombre et dans le silence.