La Vie de M. Descartes/Livre 4/Chapitre 9

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Mr Descartes voyant qu’il n’y avoit point de nécessité qui eût obligé M De Fermat à luy envoyer son traité de maximis et minimis à examiner, avoit pris cette action pour un défi. La maniére de l’appeller jointe au mérite et à la dignité de la personne qui luy envoyoit le cartel l’empêcha d’éviter cette rencontre. Il sembla répondre au défi par l’écrit qu’il envoya au P Mersenne contre le traité de maximis . La ville de Toulouse et le desert d’Egmond étoient des extrémitez où il étoit difficile que les parties pussent agir, et elles avoient assez de fierté pour ne vouloir pas avancer l’une en faveur de l’autre. La providence y ménagea un milieu, et disposa tellement les choses, que la ville de Paris où étoient leurs habitudes, leurs amis, et leurs adversaires, devint insensiblement le bureau où leurs différents devoient être examinez. Le P Mersenne sans y songer avoit donné lieu à cette disposition, en mettant entre les mains de Messieurs Pascal et De Roberval à Paris l’écrit de M Descartes qu’il devoit envoyer à Toulouse pour M De Fermat. Ces deux messieurs s’étant chargez de répondre pour M De Fermat sembloient agir suivant la même disposition de la providence sans la connoître. M Descartes de son côté s’étant mis en devoir de répondre à ces deux messieurs parut consentir que l’on connût de son affaire à Paris. Il finit sa réponse en les suppliant de croire, que s’il y avoit quelque animosité particuliére entre M De Fermat et luy, comme ils sembloient le marquer dans leur écrit, elle étoit toute entiére du côté de M De Fermat. Car de sa part il croyoit n’avoir aucun sujet de sçavoir mauvais gré à ceux qui vouloient s’éprouver contre luy dans un combat, où souvent l’on peut être vaincu sans infamie.

Voyant que M De Fermat avoit des amis importans qui s’intéressoient si fort à sa défense, il ne pouvoit douter qu’il n’eût des qualitez aimables qui les y conviassent. D’ailleurs il estimoit extrémement dans ces amis la fidélité qu’ils luy témoignoient : et parce que c’est une vertu également rare et précieuse, il assûre qu’elle suffisoit seule pour l’obliger à être leur trés-humble serviteur .

Mais puisque ces messieurs avoient jugé à propos de se rendre les avocats de sa partie dans une cause qui luy paroissoit peu soutenable, il témoignoit espérer de leur prudence qu’ils ne voudroient pas être ses juges ; et qu’ils ne trouveroient pas mauvais qu’il les recusât avec quelques autres des amis de M Fermat. Les autres mathématiciens que l’on auroit pû engager à connoître de cette affaire, n’étoient pas sans doute en petit nombre à Paris. Mais les uns n’étoient pas en état d’entendre assez parfaitement la géométrie de M Descartes, les autres n’étoient pas assez connus de luy, si l’on en excepte deux illustres géométres, au jugement desquels il pouvoit sûrement s’en rapporter.

Ces deux personnages étoient M Mydorge et M Hardy, qui étoient reconnus publiquement pour ses intimes amis.

Cette considération ne les rendoit pas moins récusables à M De Fermat, que M Pascal et M De Roberval l’étoient à M Descartes pour leur amitié avec M De Fermat. Il fallut donc se résoudre à les choisir non pour ses juges, mais pour ses avocats ; ou pour parler aux termes du cartel présenté par M De Fermat, M Mydorge et M Hardy furent retenus par M Descartes pour être ses seconds, et pour être opposez à M Pascal et à M De Roberval, qui s’étoient offerts à M De Fermat pour le seconder dans le combat. Le P Mersenne fut prié de demeurer dans la neutralité, et de se contenter de la fonction de simple spectateur, afin de ne devenir suspect à aucun des partis dans les services qu’il pourroit rendre aux uns de la part des autres. M Descartes le souhaitoit ainsi en cette rencontre comme dans toutes les autres, suivant les égards et les ménagemens dont il usoit ordinairement auprés du P Mersenne, de l’amitié duquel il ne prétendoit pas abuser ; et il avoit soin sur toutes choses de ne jamais commettre mal à propos ny sa personne ny la sainteté de sa robe. Vous ne devez pas craindre, dit-il à ce pére, que les avis que vous aurez la bonté de me donner touchant ce qui se dira contre moy, tournent jamais à vôtre préjudice. Car il n’y a rien que je ne souffrisses plûtôt que de vous intéresser dans mes querelles. Mais je m’assûre aussi que de vôtre côté vous ne voudriez pas me tenir les mains pendant qu’on me bat, pour m’empêcher de me défendre : et ceux qui vous donnent des objections contre moy ne peuvent raisonnablement s’en prendre à vous des réponses que j’y feray, ny se fâcher que vous me les envoyiez. Car sçachant l’affection que vous me portez, ils ne vous les peuvent donner à d’autres fins que pour me les faire voir : et toute la civilité dont j’ay crû pouvoir user jusqu’icy envers M De Fermat, a été que j’ay feint d’ignorer son nom, afin qu’il sçache que je ne répons qu’à son écrit, et que vous ne m’avez envoyé que ses objections, sans y engager sa réputation.

Ce qui détermina M Descartes à régler ainsi l’état de sa dispute fut prémiérement une lettre du P Mersenne datée du Viii De Février 1638, qui fut suivie d’une autre que le même pére luy écrivit quatre jours aprés touchant les mouvemens que se donnoient Messieurs Pascal et De Roberval en faveur de M De Fermat.

Le jour même qu’il reçût cette derniére il écrivit à M Mydorge et à M Hardy pour leur donner avis de ce qui se passoit, et pour les intéresser dans sa cause.

Il enferma ces lettres dans le pacquet qu’il addressoit au Pére Mersenne : mais il voulut insérer la réponse qu’il faisoit au prémier écrit de Messieurs Pascal et De Roberval dans la lettre qu’il écrivoit à M Mydorge, afin que si ce pére craignoit que ces messieurs ne trouvassent mauvais qu’il eût fait voir cette réponse à M Mydorge plûtôt qu’à eux, il pût s’en excuser par ce moyen.

Nous avons perdu la lettre qu’il en écrivit à M Hardy : mais on nous a conservé celle qui étoit à M Mydorge, et qui contient, outre les instructions nécessaires pour la connoissance de son procés de mathématique, une réponse au dernier écrit de M De Fermat, qui étoit sa replique à la réponse que M Descartes avoit faite aux objections qu’il avoit proposées contre sa dioptrique. Il manda à M Mydorge qu’ayant appris du P Mersenne qu’il avoit soutenu son parti depuis quelque têms en sa présence, il contoit sur son affection ordinaire pour toutes les autres occasions où il s’agiroit de luy rendre de semblables services, et qui pourroient être d’autant plus fréquentes dans la suite qu’il apprenoit qu’on le mettoit souvent sur le tapis dans les bonnes compagnies. Pour imiter ceux qui se trouvant obligez d’emprunter de l’argent, s’addressent toujours plus librement aux personnes à qui ils doivent déja, qu’ils ne font à d’autres, il voulut ajoûter à toutes les autres obligations dont il luy étoit redevable, celle de luy devoir encore le succés de cette affaire. Il le pria donc de voir les piéces de son procés

et il

luy recommanda en même têms d’oublier ou de suspendre les sentimens de son amitié, pour ne suivre que les régles de la justice et de la vérité. La prémiére des piéces qu’il le prioit de voir étoit la lettre de M De Fermat au P Mersenne, contenant les objections de cét auteur contre sa dioptrique. La seconde étoit sa réponse à cette lettre de M De Fermat. La troisiéme étoit l’écrit latin de M De Fermat, de maximis et minimis, et de inventione tangentium linearum curvarum qu’il luy avoit fait envoyer, pour luy faire voir qu’il avoit oublié cette matiére dans sa géométrie ; et qu’il avoit aussi une maniére pour trouver les tangentes des lignes courbes meilleure que celle que M Descartes avoit donnée. La quatriéme étoit la réponse à cét écrit de maximis . La cinquiéme étoit l’écrit de quelques amis de M De Fermat en replique à sa réponse contre l’écrit latin de M De Fermat, et que M Desc attribuoit au seul M De Rob. La sixiéme étoit la réponse de M Desc à ces amis de M De Fermat, c’est-à-dire, à Messieurs Pascal et De Roberval. La septiéme étoit la replique de M De Fermat à la prémiére réponse de M Descartes touchant sa dioptrique. Pour la huitiéme piéce qui étoit la réponse de M Descartes à cette replique de M De Fermat au sujet de la dioptrique, elle étoit contenuë dans la lettre même qu’il luy envoyoit, et elle en composoit la plus grande partie.

Voila quelles étoient les piéces du procés que M De Fermat avoit intenté à M Descartes, et que le Pére Mersenne devoit fournir à M Mydorge, hormis la sixiéme que M Descartes luy envoyoit en droiture avec la huitiéme dans un même pacquet, et dont il le prioit de retenir une copie, avant que l’original qui étoit pour les deux amis de M De Fermat leur fût mis entre les mains par le P Mersenne, à qui M Mydorge avoit commission de le rendre. Aprés avoir répondu aux principaux endroits de la replique de M De Fermat, M Descartes finit sa lettre à M Mydorge en le priant que M Hardy eût aussi la communication de toutes ces piéces de son procez, afin qu’ils pussent l’un et l’autre éxaminer sa cause à fonds. Car il étoit juste, selon luy, que deux des amis de M De Fermat s’étant présentez pour soûtenir sa cause, il emploiât aussi pour la défense de la sienne deux de ses amis en qui il avoit le plus de confiance, et qu’il estimoit des plus habiles pour l’affaire dont il étoit question.

M Descartes écrivit en même têms au P Mersenne, pour le prier de vouloir retenir des copies de toutes les piéces qu’il devoit communiquer tant à M Mydorge qu’aux deux amis de M De Fermat, et de les faire voir à tous ceux qui en auroient la curiosité, mais particuliérement à M Des Argues, s’il en vouloit prendre la peine.

Mais il jugeoit qu’il étoit trés-important qu’on ne vid point un papier sans l’autre ; et il auroit souhaité pour cela que toutes ces piéces fussent écrites de suite en un même cahier. Il renvoya à ce pére dans le même pacquet la copie du traité de M De Fermat, de locis planis et solidis, qu’on luy redemandoit sans avoir eu la commodité de le lire : et il le pria de retenir une autrefois des copies de tout ce qu’il luy envoyeroit en Hollande, ou qu’il souhaiteroit qu’on luy renvoiât.

M Mydorge ne tarda point à remettre entre les mains du P Mersenne l’original de la réponse que M Descartes avoit faite à l’écrit de Messieurs Pascal et De Roberval au sujet du traité de maximis et minimis

et ce pére la porta aussi-tôt à M De

Roberval, au collége de maître Gervais. Celuy-cy sans laisser rallentir la chaleur où l’avoit mis la lecture de cette réponse composa incontinent une replique sous le nom des deux amis de M De Fermat, c’est-à-dire de M Pascal, et du sien. C’est un nom qu’ils avoient légitimement acquis par le prémier service qu’ils avoient rendu à M De Fermat, qu’ils prétendoient n’avoir connu jusques-là que de réputation, non plus que M Descartes. Mais il falloit que M De Roberval imposât à M Pascal, ou qu’il eût parole de luy pour continuer la dispute de M De Fermat en son nom contre M Descartes. M Pascal, n’étoit plus à Paris pour lors : et M De Roberval eut assez de bonne foy pour marquer son absence en souscrivant seul à leur replique commune. M Pascal ne put point avoir dans la suite beaucoup de part à ce différent. Il s’étoit crû obligé depuis quelques jours de s’éloigner de la ville, et de se retirer loin du commerce public, de peur que sa présence n’irritât quelques puissances offensées, et qu’elle ne les portât à faire quelque chose au préjudice de sa liberté. La disgrace où il croyoit être tombé n’étoit que la suite de celle de l’un de ses intimes amis qui avoit été arrêté et conduit à la Bastille pour quelques troubles excitez à l’hôtel de ville. M Pascal persuadé de la droiture du cœur de son amy avoit remarqué qu’il y avoit plus de malheur que de crime dans la maniére dont il avoit donné occasion au trouble. Il ne s’étoit pas contenté de parler en faveur de son amy, il avoit encore osé prendre la défense de diverses personnes injustement traitées par la véxation de quelques officiers intéressez. Il avoit appris de plus que cette affaire avoit été rapportée avec des circonstances trés odieuses à m. Le chancelier Seguier. C’est pourquoi la crainte d’avoir déplû à ce prémier magistrat du royaume l’avoit fait écarter pour prévenir les effets de son ressentiment. Il demeura environ un an dans son éloignement, jusqu’à ce que M Le Cardinal De Richelieu informé de son mérite et du sujet de sa retraite par Madame La Duchesse D’Aiguillon et par m. Le chancelier même le fit revenir en 1639, et l’établit peu de têms aprés intendant de Normandie à Roüen.

M Descartes ayant reçû le second écrit ou la replique des amis de M De Fermat à la réponse qu’il leur avoit faite n’eut pas de peine à y reconnoître le stile de M De Roberval. La dureté des maniéres et les expressions des-obligeantes d’absurdité, d’ignorance, et de mauvaise foy, luy firent juger que M Pascal étoit véritablement absent ou qu’il n’avoit point de part à la composition de ce nouvel écrit.

Aussi n’attribua-t’il qu’à M De Roberval la précipitation avec laquelle on entreprenoit à la fin de cét écrit de juger généralement de sa méthode, de sa dioptrique, et de ses météores, lors qu’il ne s’agissoit que de quelques omissions qu’on imputoit à sa géométrie. Il en récrivit au P Mersenne sur la fin du mois de mars, et il luy manda qu’il n’étoit point résolu de faire réponse à ce second écrit, parce qu’il remarquoit que celuy qui l’avoit composé, se picquoit . Mais il pria ce pére que quand il verroit la colére de M De Roberval appaisée, il luy fist connoître le peu de raison qu’il avoit eu de s’échauffer , et le peu de conformité que la passion qu’il avoit de censurer tout ce qui venoit de luy pouvoit avoir avec la modération dont Messieurs De Fermat et Pascal en usoient d’ailleurs à son égard. Nonobstant ses maniéres rebutantes et ses préventions, il le fit assurer par le Pére Mersenne qu’il étoit son trés-humble serviteur, et qu’il ne s’offensoit pas plus de tout ce qui étoit dans son écrit, que l’on fait ordinairement dans le jeu, de la colére de ceux qui perdent. Mais que, comme il n’y a point de plaisir à joüer contre ceux qui se fâchent, il prendroit le parti dorênavant de ne plus répondre à aucun écrit, où il remarqueroit plus de passion que d’amour pour la vérité.

M De Roberval malgré la singularité de son humeur auroit peut-être été satisfait de tant d’honnêteté : mais le Pére Mersenne qui avoit un talent particulier pour commettre les sçavans entre-eux, et pour prolonger les disputes qu’il avoit excitées, ne fut pas content de la résolution que M Descartes avoit faite de ne point répondre à M De Roberval. Il luy en écrivit le Xvi de mars : et M Descartes pour luy procurer du repos de ce côté-là, se crut obligé de luy envoyer néanmoins la réponse qu’il attendoit ; mais il prit garde de n’y rien laisser glisser qui pût remuer encore la bile de M De Roberval.