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La Vie nouvelle/Commentaires/Chapitre II

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La Vita Nuova (La Vie nouvelle) (1292)
Traduction par Maxime Durand-Fardel.
Fasquelle (p. 128-134).


CHAPITRE II


Ce n’est pas auprès des lecteurs de la Vita nuova qu’il est nécessaire d’insister sur la réalité de l’existence de Béatrice, que l’on s’est plu quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. La Vita nuova est un hymne enthousiaste à l’Amour glorieux et un lamento touchant sur l’Amour brisé. C’est la voix d’un cœur qu’elle fait entendre, et le cœur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.

On a élevé des doutes sur l’identité de la Béatrice de la Vita nuova avec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l’amie de Dante ne s’appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice était alors un nom banal et tellement répandu qu’il ne pouvait que servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu’il le prononce même avant, mais surtout après la mort de celle qu’il avait tant aimée. Et ceci peut s’appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit : « l’ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner. » Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu’on la voyait, on lui appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait lui convenir[1].


Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel qu’il paraît pouvoir être reconstitué, d’après Boccace.

Au mois de mai de l’année 1274, avait lieu à Florence la fête du Printemps, qu’une coutume gracieuse et poétique avait sans doute empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient du reste également dans les pays environnans[2]. Réjouissances publiques et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.

Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée. L’Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti Guelfe.

À cette époque, il n’y avait pas à proprement parler d’aristocratie à Florence. Celle-ci ne s’y est établie, au profit des marchands riches, que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là comme partout des gens riches et des gens qui ne l’étaient pas, et des familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d’une cité où le travail, l’industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient leur inaction de souvenirs, de rancunes et de rêves. Elles se montraient rarement dans la ville ; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout, elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal odorantes[3], qu’y versaient les populations d’alentour, attirées par l’attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des regards défians ou hostiles.

L’Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu’il donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il appartenait également au parti Guelfe : les Alighieri étaient Guelfes par tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n’est du même monde. S’il portait un nom honorable, et s’il y a lieu de croire qu’il possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui venait d’atteindre sa neuvième année, à cette sorte de garden party.

Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de Folco Portinari[4].

Ce n’est donc qu’après un intervalle de plusieurs années après cette courte entrevue, qui ne paraît pas s’être renouvelée, que le récit reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.

On s’est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très rapproché, le jeune homme n’eût pas trouvé d’occasion de se rapprocher d’elle « bien qu’il cherchât toujours à la voir ». Il peut cependant paraître assez naturel que la toute jeune fille d’un personnage riche et important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être très accompagnée, et qu’un jeune garçon de condition modeste, et sans relation directe avec sa famille, ne se sentît pas autorisé par une simple rencontre à l’aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien compte de l’intimidation que son approche exerçait sur lui[5].

Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le cavaliere Simone dei Bardi[6] et à l’impossibilité de faire tenir la mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espace de temps que comporte le récit du Poète[7].

C’est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés depuis, sur la foi de son Commentaire sull’ amore per Beatrice[8], et, fait remarquer l’un des commentateurs les plus autorisés du Poète, faut-il accepter aveuglément tout ce qu’il nous raconte, sans faire la part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette époque, on s’en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir appartenu par un lien quelconque[9] ?

Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu’il faut considérer la Vita nuova ? Ce n’est pas une biographie précise ni une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a rassemblé ses souvenirs, il a fait un choix parmi eux, il les a retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s’est sans doute pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.

Qu’importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée Béatrice, qu’elle ait été ou non la fille d’un Portinari, et, plus tôt ou plus tard, épouse d’un Simone dei Bardi ? « c’est à Florence qu’elle est née, qu’elle a vécu et qu’elle est morte. » Voilà ce qu’il nous faut retenir de cette figure énigmatique. C’est à l’âme du Poète que nous devons nous attacher. Et il n’est pas un reflet de cette âme, pas une ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.



  1. Béatrix signifie « celle qui porte bonheur… » (Ozanam, Œuvres complètes, t. VI, p. 95).
  2. Bédier, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en France (Revue des Deux Mondes, 1er mai 1896).
  3. Che sostener lo puzzo del villan d’Aguglione. (La Divine Comédie, Il Paradiso, chant XVI.)
  4. Voir page 28.
  5. Voir pages 45 et 58.
  6. Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme l’étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence.
  7. Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l’on ne connaît pas l’époque de ce mariage, et que l’on a pu émettre cette supposition, que l’héroïne du roman n’était pas une jeune fille, mais une femme mariée !
  8. Boccaccio, Commento sulla Commedia, 1273.
  9. Scartazzini, Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari (Giornale Dantesco, an 1, quad. III).