La philosophie du bon sens/III/XIV

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§. XIV.

la Vérité ou la Fausseté
des Prémisses du Syllogis-
me le rendent démons-
tratif, véritable,
ou faux.


Cette Regle eſt utile, en ce qu’elle nous apprend, que, pour raiſonner juſte, il faut être fondé ſur de bons Principes. On doit l’avoir toujours preſente à l’Imagination. Elle nous oblige à éxaminer mûrement les Maximes desquelles nous voulons tirer nos Déciſions.

Il faut nous réſoudre à ne pouvoir jamais rien conclure d’évident & de perſuaſif, ſi nos Prémiſſes ne ſont point elles-mêmes évidentes. Mais, lorſque les deux prémieres Idées ſur lesquelles nous avons porté notre Jugement nous ſont parfaitement connues ; la troiſieme, que nous formons par le Moïen de leur Aſſemblage, devient concluante & perſuaſive. Ainſi, voulant prouver la Senſibilité de l’Homme, ſi je poſe pour Prémiſſes, que tout Homme eſt Animal, & que tout Animal ſent ; j’en tire une troiſieme Propoſition, par laquelle je conclus évidemment, qu’il faut donc que tout Homme ſente.

Si l’on tâchoit de ne raiſonner jamais que le plus clairement qu’on pourroit, on avanceroit bien davantage dans la Recherche des Véritez qui nous ſont inconnues. Mais, l’on ſe contente de ſe ſervir des Notions les plus abſtraites. On abbandonne ſouvent le Vrai, pour s’appuïer ſur l’Incertain, ou ſur le Chimérique. On ſe fert des Regles du Raiſonnement, pour en faire un Abus, & ſe tromper ainſi ſoi-même & les autres. On devient inſenſiblement Sophiſte, ſans s’en appercevoir. Dans les Diſputes que l’on a, on commence à ſoutenir ſes Opinions par de faux Principes : on en vient enfin juſqu’à l’Abus des Mots ; & l’on s’applaudit d’avoir empêche la Vérité de paroître, en l’enveloppant dans des Sophismes[1]. C’eſt ainſi, que le Poëte, dont parle Perſe, s’applaudiſſoit de remplir ſes Ouvrages d’Anthiteſes ridicules[2].

  1. Après-tout, lorſqu’on rencontre des Sophiſtes, le meilleur eſt de les laiſſer-là, comme Gens, qui, au lieu de la Vérité, que nous cherchons, nous préſentent l’Erreur & la Fauſſeté ; ou qui, au lieu d’agir ſérieuſement ſe plaiſent à jouer & vetiller. J’ai Honte, dit fort judicieuſement Seneque : agés que vous ſommes, nous badinons dans les Choſes les plus ſérieuſes. Rat eſt une Syllabe. Le Rat mange le Fromage. Donc, la Syllabe mange le Fromage. Ceci ne ſeroit-il pas plus ſubtil ? Rat eſt une Syllabe. La Syllabe ne ronge pas le Fromage. Donc, le Rat ne ronge point le Fromage. Sottiſes d’Enfans ! » Bernier, Abregé de la Philoſophie de Gaſſendi, Tom. I, pag. 168.
  2. Librat in Anithetis doctus poſuiſſe Figuras : Laudatur Bellum hoc, hoc Bellum.
    Persuis Sat. I Ver‚. 86,87.