La philosophie du bon sens/IIIXV/XV

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§. XV.

de l’Inutilité du Syllogis-
me et de l’Agumenta-
tion Scolastique.


L’Opinion de l’Inutilité du Syllogiſme eſt la plus grande de toutes les Héréſies dans l’Ecôle. Hors de lui, point de Salut. Quiconque erre dans les Regles eſt un Grand-Homme : mais, quiconque découvre la Vérité d’une Maniere ſimple, par la Connéxion des Idées claires & diſtinctes que nous fournit l’Entendement, n’eſt qu’un Ignorant.

Cependant ſi nous éxaminons avec un peu d’Attention les Actions de notre Eſprit, nous découvrirons, que nous raiſonnons mieux, & plus clairement, lorſque nous obſervons ſeulement la Connéxion des Preuves, ſans réduire nos Penſées à une Regle ou Forme de Syllogiſme[1]. Nous ſerions bien malheureux, ſi cela étoit autrement. La Raiſon ſeroit alors le Partage de cinq ou ſix Pédans, de qui elle ne fut jamais connue[2]. Je ne crois pas qu’on s’amuſe à chercher la Vérité par le Syllogiſme, dans le Cabinet des Princes, où les Affaires qu’on y décide font d’aſſez grande Conſéquence, pour qu’on doive y emploïer tous les Moïens néceſſaires pour raiſonner & conclurre le plus juſtement qu’il eſt poſſible. Et ſi le Syllogiſme étoit le grand Inſtrument de la Raiſon, & le meilleur Moïen pour mettre cette Faculté en Exercice, je ne doute pas que les Princes n’euſſent éxigé que leurs Conſeillers d’Etat appriſſent à former des Syllogismes dans toutes les Eſpeces ; leur Roïaume, & leur Perſonne même, dépendant des Affaires qu’on délibere dans leurs Conſeils. Je ſerois fort étonné, qu’on voulût me prouver, que le Révérend Pere Profeſſeur de Philoſophie du Couvent des Cordeliers, grand & ſubtil Scotiſte, fût un auſſi excellent Miniſtre que le Cardinal de Richelieu, ou Mazarin, qui, à coup ſûr, ne formoient pas un Syllogisme dans les Regles auſſi-bien que lui. Henri IV a été un des grands Princes qu’il y ait eu. Il avoit autant de Prudence, de Bon-Sens, & de Juſteſſe d’Eſprit, qu’il avoit de Valeur. Je ne penſe pourtant pas, qu’on le ſoupçonne jamais d’avoir ſçu de ſa Vie ce que c’étoit qu’un Syllogisme. Nous voïons tous les jours une Quantité de Gens, dont les Raiſonnemens ſont nets, juſtes, & précis, & qui n’ont pas la moindre Connoiſſance des Regles de la Logique.

Si le Syllogiſme eſt néceſſaire pour découvrir la Vérité, la plus grande Partie du Monde en eſt privée. Pour une Perſonne, qui a quelque Notion des Formes Syllogiſtiques, il y en a dix milles, qui n’en ont aucune Idée. La Moitié des Peuples de l’Aſie & de l’Afrique n’ont jamais ouï parler de Logique. Il n’y avoit pas un ſeul Homme dans l’Amérique, avant que nous l’euſſions découverte, qui ſût ce que c’étoit qu’un Syllogisme. Il ſe trouvoit pourtant dans ce Continent des Gens, qui raiſonnoient peut-être auſſi ſubtilement que des Logiciens. Nous voïons tous les jours de nos Païſans avoir dans les Choſes eſſentielles de la Vie, ſur leſquelles ils ont réfléchi, plus de Bon-Sens & plus de Juſteſſe, que des Docteurs de Sorbonne. L’Homme ſeroit bien malheureux, ſi, ſans le Secours des Regles d’Ariſtote, il ne pouvoit faire Uſage de ſa Raiſon, & que ce Préſent du Ciel lui devint un Don inutile[3].

On voit plus aiſément la Connéxion de nos Idées lorſqu’on n’uſe point du Syllogisme, qui ne ſert qu’à ralentir la Pénétration & la Déciſion de l’Entendement[4]. Suppoſons que le Mot Animal ſoit une Idée moïenne, ou, comme on parle dans les Ecôles, le Terme moïen, que l’Eſprit emploïe pour montrer la Connéxion qui ſe trouve entre Homme & Vivant : je demande, ſi l’Eſprit ne voit-pas cette Liaiſon auſſi promtement, & auſſi nettement, lorſque l’Idée, qui lie ces deux Termes, eſt au milieu dans cet Argument naturel,

Homme… Animal… Vivant,
que dans cet autre plus embaraſſé,

Animal… Vivant… Homme … Animal ?
Ce qui eſt la Poſition qu’on donne à ces Idées dans un Syllogisme, pour faire voir la Connéxion qui eſt entre Homme & Vivant, par l’Intervention du Mot Animal ?

Voilà donc encore, Madame, cette troiſieme Partie de la Logique inutile, ou du moins peu avantageuſe : puiſque, ſi le Syllogiſme étoit néceſſaire à la Recherche de la Vérité, la Raiſon, que Dieu nous a donnée, ſeroit ſi foible, & ſi imparfaite, qu’elle auroit beſoin de Lunettes pour appercevoir ; au lieu que la Lumiere Naturelle, n’étant point offuſquée, retenue, & contrainte, par les Formes Syllogiſtiques, voit plus promtement & plus nettement, ſans le Secours du Syllogiſme, que par ſon Entremiſe. On a travaillé pendant plus de deux mille Ans inutilement à chercher tant de Divifions, de Subdiviſions, de Noms baroques, qui tenoient du Stile des Magiciens[5]: &, au lieu d’éclairer l’Eſprit, on ne lui a fourni que des Occaſions capables de l’arrêter dans ſes Opérations. Heureux, ſi, revenus de cette Erreur, ceux, dont toute ſa Science ſe réduit au Talent d’embrouiller la Vérité, ſe rapprochoient des Regles Naturelles, & avouoient de bonne-foi, que ce qu’ils croïoient utile à la Raiſon, lui étoit plus nuiſible que profitable[6] !

  1. Ce qui eſt en Lettre Italique, dans ce Chapitre, eſt pris de l’Eſſai ſur l’Entendement Humain de l’illuſtre Monſieur Locke, Livr. II, Chap. XVII. On pourra voir, dans cet excellent Livre, l’Inutilité du Syllogiſme démontrée évidemment. Le Lecteur, qui voudra être entièrement perſuadé de cette Opinion, ne peut mieux faire que d’avoir recours à cet Auteur.
  2. « Ces Principes auront un Effet contraire à ceux de la Philoſophie commune : car, on peut aiſément remarquer en ceux qu’on appelle Pédans, qu’elle les rend moins capables de Raiſon, qu’ils ne ſeroient, s’ils ne l’avoient jamais appriſe. » Des-Cartes, Principes de Philoſophie, Préface.
  3. Dieu n’a pas étc ſi peu libéral de ſes Faveurs envers les Hommes, que, ſe contentant d’en faire des Créatures à deux Jambes, il ait laiſſé à Ariſtote le Soin de les rendre Créatures raiſonhables ; je veux dire ce petit Nombre qu’il pourroit engager à éxaminer de telle maniere les Fondemens du Syllogisme, qu’ils viſſent qu’entre plus de ſoixante Manieres, dont trois Proroſitions peuvent être rangées, il n’y en a qu’environ quatorze où l’on puiſſe être aſſuré que la Concluſion eſt juſte ; & ſur quel Fondement la Concluſion eſt certaine dans ce petit Nombre de Syllogismes, & non dans d’autres. Dieu a eu beaucoup plus de Bonté pour les Hommes. Il leur a donné un Eſprit capable de raiſonner, ſans qu’ils aïent beſoin d’apprendre les Formes des Syllogismes. Ce n’eſt point, dis-je, par les Regles du Syllogisme, que l’Eſprit Humain apprend à raiſonner. Il a une Faculté Naturelle d’appercevoir la Convenance ou la Diſconvenance de ſes Idées ; & il peut les mettre en bon Ordre, ſans toutes ces Répétitions embaraſſantes. » Locke, Eſſai ſur l’Entendement Humain, Livr. IV, Chap. XVII, pag. 868.
  4. « Il y a en tout ceci beaucoup de Vetilles, & qui ſont même, en quelque Auteur que ce ſoit, très obſcures & ennuïeuſes. » Bernier, Abrégé de la Philoſophie de Gaſſendi Tom. I, pag. 126.
  5. Voici le Taliſman, auquel les Commentateurs d’Ariſtote, & les Scolaſtiques avoient attaché la Raiſon & l’Entendement.

    Barbara, Celarent, Darii, Ferio ; Baralipton,
    Celantes, Dabitis, Fapesmo, Frifeſomorum :
    Ceſare, Cameſtres, Feſtino, Baroco ; Darapti,
    Felaptofl, Difamis, Darali, Bocardo, Feriſon.


    Ne faut-il pas être frénétique, pour inventer de pareilles Regles ? Et quel eſt l’Eſprit, que le ſeul Arrangement de tous ces Mots biſarres, n’occupe pendant un Tems très inutilement ? Que doivent donc faire des Préceptes, qui répondent à la Clarté de ces Principes, & qui ne ſont guerre d’un plus grand Secours à l’Entendement, que les Mots Baroco, Bocardo, Feriſon, ſont doux à l’Oreille ?

  6. Rien n’eſt moins propre à aider l’Eſprit … que le Syllogisme, qui, muni d’une ſeule Probabilité, ou d’un ſeul Argument topique, ſe donne carriere & pouſſe cet Argument dans ſes derniers Confins, juſqu’à ce qu’il ait entrainé l’Eſprit hors de la vue de la Choſe en Queſtion ; de ſorte que le forçant, pour ainſi dire, à la faveur de quelque Difficulté éloignée, il le tient-là fortement attaché, & peut-être même embrouillé & entrelaſſé, dans une Chaine de Syllogismes, ſans lui donner la Liberté de confidérer de quel Côté ſe trouve la Probabilité ; &, après que toutes ont été dûment Examinées, tant s’en faut qu’il lui fourniſſe des Secours capables de s’en inſtruire. » Locke, Eſſai Philoſophique ſur l’Entendement Humain, Livr. IV, Cbap. XVII, pag. 879.