La philosophie du bon sens/III/XVII

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§. XVII.

de deux Sortes de
Méthodes.


Il y a deux fortes de Méthodes ; l’une, qui ſert à découvrir la Vérité & qu’on appelle Analyſe, ou Méthode de Réſolution, ou même Méthode d’Invention ; & l’autre qu’on nomme Syntheſe ou Méthode de Compoſition, qu’on emploïe lorſqu’on veut rendre ſenſible aux autres les Véritez dont on eſt déjà convaincu.

La principale Opération de l’Analyſe ou Méthode d’Invention, conſiſte principalement à concevoir avec Clarté & Netteté la Queſtion dont il s’agit, à éxaminer avec Attention & en détail toutes les Notions qui peuvent y avoir du rapport. Comme, ſi l’on propoſe, ſi notre Ame eſt immortelle : pour chercher la Connoiſſance de cette Vérité en conſidérant la Nature de notre Ame, on remarque d’abord que la Penſée eſt l’Attribut le plus eſſentiel à notre Ame, & qu’elle peut bien douter de tout, mais non pas de penſer, puiſqu’elle ne ſauroit douter ſans penſer. On examine enſuite ce que c’eſt que penſer ; & voïant, que tout ce qui convient aux Notions que l’on a de la Penſée, ne convient point à celles que l’on a de la Subſtance étendue, qu’on appelle Corps ; & appercevant enſuite clairement, que la Penſée n’eſt point étendue, n’a ni Largeur ni Profondeur, on en conclut qu’elle n’eſt point un Mode ou un Attribut de la Subſtance étendue. De ce prémier Raiſonnement, on en infere un ſecond, par lequel l’on dit que la Penſée n’étant point un Mode de la Subſtance étendue ; il faut qu’elle le ſoit d’une autre Subſtance différente de la corporelle, avec qui n’aïant rien de commun, elle ne ſouffre point par conſéquent de la Diſtraction, ou du Changement, qui arrive dans cette même Subſtance étendue. De ces Raiſonnemens on juge enſuite que l’Ame, n’étant compoſée d’aucunes Parties, ne peut périr, &, par conſéquent, qu’elle eſt immortelle.

Voilà, Madame, un Exemple de la Façon de ranger ſes Idées dans l’Ordre d’une éxacte Méthode : & c’eſt ce qu’on peut dire de plus ſenſible, pour faire comprendre ce qu’on entend par Méthode ou Analyſe. Car, il en eſt de la Méthode, ainſi que des autres Préceptes de la Logique. Elle dépend plus de la Juſteſſe naturelle du Génie, que de toutes les Regles d’Ariſtote. Et quiconque a de l’Eſprit & de la Pénétration, trouve mille fois plus de Reſſource dans lui-même, que dans tous les Conſeils, Avis, règles, & Préceptes du Syllogiſme & de l’Analyſe[1].

L’autre Eſpece de Méthode, qu’on appelle Sintheſe ou Méthode de Compoſition, quoiqu’elle ait des Regles différentes de la prémiere, en eſt une Suite ſi néceſſaire, que quiconque a les Facultez de la prémiere, a toujours celles de la derniere. Car, lorſqu’on connoit ſoi-méme évidemment les Choſes, & qu’on a eu aſſez de Pénétration & de Juſteſſe d’Entendement, pour découvrir la Vérité, on n’a pas grande Peine à la faire comprendre aux autres puiſque le plus eſſentiel & le plus difficile eſt déjà fait, qui conſiſte à déméler le Vrai ou le Faux de ſes Idées, & en appercevoir la Connéxion, en quoi la Nature favorable peut beaucoup plus aider, & plus ſûrement, que l’Etude.


fin de la Seconde
Réflexion.
  1. Voila ce qu’on peut dire généralement de l’Analyſe, qui conſiſte plus dans le Jugement & dans l’Adreſſe de l’Eſprit, que dans des Regles particulières. » Art de penſer, Part. IV, Chap. II, pag. 361. Le même Auteur cite les quatre Regles que Des-Cartes a données dans ſa Méthode. Il dit, qu’elles ſont trop générales pour être appliquées en particulier à la ſimple Analyſe ; & il avoue, dans la Suite, avec beaucoup de Bonne-Foi, qu’elles ſont preſque impoſſible, à obſerver. Il eſt vrai, dit-il, qu’il y a beaucoup de difficulté à obſerver ces Regles.

    À quoi ſert-il de preſcrire des Préceptes à l’Entendement, pour l’aider à faire des Opérations, qu’il fait naturellement beaucoup mieux que lorſqu’on le gêne par des Réglés difficiles à obſerver, & qui ne font qu’embrouiller l’Entendement. Je ne ſuis point Ennemi de toutes les Regles : mais, je veux qu’elles ſoient exceſſivement ſimples, a aiſées à comprendre & à obſerver. Je ſouhaiterois, qu’on traitât l’Ejprit, des Hommes Comme Gui Patin voulait qu’on traitât les Malades. Il en étoit pour les Remedes doux & anodins. Il vouloit qu’on s’en tint à la Caſſe & à la Rhubarbe. Il crioit perpé contre le Vin émétique, & les Médecins Empiriques. Je regarde les Scolaſtiques comme des Docteurs Empiriques de l’Entendement Humain, & leur Philoſophie comme un Vin émétique, auſſi pernicieux pour l’Eſprit, que celui qui vient de la Main des Médecins, eſt dangereux pour le Corps.