La philosophie du bon sens/IV/I

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
◄  XVII.
II.  ►
D’Argens - La philosophie du bon sens.djvu

RÉFLÉXIONS
PHILOSOPHIQUES
sur
L’INCERTITUDE DES
CONNOISSANCES
HUMAINES.



RÉFLÉXION TROISIEME,
concernant
LES PRINCIPES GÉNÉRAUX
DE LA PHYSIQUE.

§. I.

Introduction.


Quoique les Principes généraux de la Physique ſoient plus incertains que ceux de la Logique, ils ont quelque choſe de plus ſatiſfaiſant. Si l’on ne peut en démontrer évidemment la Vérité, du moins l’Eſprit s’amuſe & s’exerce-t-il agréablement dans les Doutes qu’il ſe forme à leur ſujet : & ſi, après avoir longtems raiſonné ſur ces prémiers Principes des Choſes, l’on eſt auſſi peu inſtruit, & auſſi peu avancé, qu’avant que de commencer, on a du moins la Conſolation des s’être innocemment occupé, & d’avoir fait des Songes agréablement amuſans. Je crois, que c’eſt de cette Manière, qu’on doit regarder les Diſputes ſur le Vuide, ſur la Diviſibilité de la Matiere, ſur ſon Eſſence, ſur le Lieu, ſur l’Eſpace, & ſur beaucoup d’autres Queſtions, dont on diſpute depuis trois mille Ans, & dont on diſputera juſqu’à la Fin des Siecles. On peut, je le répète, traitter de Songes agréables le Tems qu’on paſſe à s’en inſtruire : & les Philoſophes les plus zélez pour la Phyſique ne ſauroient ſe ſcandaliſer de cette Expreſſion ; puifqu’il s’en eſt trouvé de très diſtingués entre eux, qui ont avoué de bonne-foi, qu’après avoir étudié quarante Ans, ils étoient auſſi peu avancés, & avoient auſſi peu de Certitude, qu’avant que de s’appliquer à l’Etude de la Phyſique. Il n’en eſt pas, dit Bernier, de la Philoſophie comme des Arts. Plus on s’exerce dans les Arts, plus on s’y fait ſavant. Mais, plus on ſpécule ſur les Choſes Naturelles, plus on découvre qu’on y eſt ignorant. Il y a trente à quarante Ans, que je philoſophe, fort perſuadé de certaines Choſes ; & voilà que je commence d’en douter. Bien pis : il y en a, dont je ne doute plus ; déſeſpéré de pouvoir jamais y rien comprendre[1].

Il eſt difficile d’expliquer plus clairement l’Incertitude des Connoiſſances Humaines. Ce n’eſt point un Génie médiocre, qui ne doute que parce qu’il n’approfondit pas les Queſtions. C’eſt un Philoſophe eſtimé généralement ; & qui n’eſt incertain, qu’après avoir étudié quarante Ans. Il n’eſt pas le ſeul, qui ait été auſſi ſincere. Il s’eſt trouvé, parmi les Hommes Illuſtres de tous les Tems & de toutes les Nations, de grands Génies, qui, aïant autant de Bonne-Foi que de Pénétration d’Eſprit, ont avoué naturellement cette Incertitude, dont la Vanité des autres Philoſophes les empéchoit de convenir. Cicéron, après avoir éxaminé les différens Siſtêmes des Philoſophes ſur l’Eſſence de l’Ame, laiſſe à quelque Dieu le Soin de décider quel eſt le véritable : Harum Sententiarum quæ vera fit Deus aliquis viderit.

Il y avoit beaucoup de Philoſophes du Tems de Cicéron auſſi incertains que lui : mais, il en étoit peu d’auſſi ſinceres. Pluſieurs Savans reſſemblent à ces Amans, qui connoiſſent les Imperfections de leurs Maitreſſes ; mais, qui ſeroient au Deſeſpoir que le Public s’en apperçut. De même, ces Savans croiroient déroger à leur Science, s’ils avouoient, qu’une Opinion qu’ils ont embraſſée peut être douteuſe.

Il faut, pour ſe mettre au deſſus de ce Préjugé commun à tous les Savans, une Force d’Eſprit, qui n’eſt réſervée qu’à ceux de la premiere Claſſe. Lorſqu’on ne ſçait que médiocrement, on croit être ferme & aſſuré dans ſes Opinions : mais, quand on eſt parvenu à un certain Dégré de Science, on commence à douter de bien des Choſes dont on étoit perſuadé. Il eſt advenu, dit Montagne, aux Gens véritablement Savans ce qui advient aux Epics de Bled. Ils vont s’élever & ſe hauſſant la Tête droite, tant qu’ils ſont vuides : mais, quand ils ſont pleins & groſſîs de Grain en leur Maturité, ils commencent à s’humilier, & baiſſer les Cornes[2]. Qu’on demande à Locke juſqu’où s’étendent nos Connoiſſances, il répondra de bonne-foi, que notre Connoiſſance eſt non-ſeulement au-deſſous de la Réalité des Choſes, mais encore qu’elle ne répond pas à l’Etendue de nos propres Idées. Il n’ôſera aſſurer avec Certitude, que les Queſtions réellement évidentes : les douteuſes lui paroitront douteuſes. Toujours attentif à rechercher la Vérité, il ne la reconnoit que lorſqu’elle perce le Crépuſcule dont elle eſt environnée, & qu’elle s’offre clairement à nos Yeux. Il a trop de Jugement & de Science, pour s’en impoſer à lui-même ; & trop de Candeur, pour vouloir éxiger que les Hommes prennent des Conjectures pour des Preuves réelles.

Lorsque Gaſſendi agite une Queſtion ſuſceptible de quelque Doute, il ſe garde bien de décider avec un Air d’Autorité. Après avoir propoſé les différentes Raiſons qu’on peut apporter pour et contre, il ſe contente de dire laquelle eſt l’Opinion qui lui paroit la plus vraiſemblables ; videtur : c’eſt le Terme modeſte dont il ſe ſert, au lieu des Mots affirmatifs qu’affectent les Philoſophes Scolaſtiques. Il connoiſſoit trop la Foibleſſe des Connoiſſances Humaines, & il étoit trop ſavant, pour prendre le Ton déciſif. Il conſidéroit, dit un de ſes Eleves, que nos Vûes ſont trop courtes, pour pénétrer juſqu’aux premiers Principes, & parvenir aux Cauſes prochaines & immédiates. Il croïoit, qu’il y auroit trop de Préſomption à décider ſi magiſtralement des Choſes, comme ont fait quelques-uns de nos Modernes[3]. Ces derniers Mots déſignent les Cartéſiens, qui, généralement, ont aſſez le Défaut de décider avec un peu trop d’Aſſûrance, mais dont la Certitude n’eſt pourtant qu’un Doute, eu égard aux Déciſions Papales des Scolaſtiques. Il ſe trouve même des Cartéſiens illuſtres, qui avouent de bonne-foi, qu’il y a pluſieurs Queſtions, ſur lesquelles on doit s’arrêter le moins qu’on peut, étant d’une Difficulté à ne pouvoir être éclaircies[4]. L’on ne trouve point cette Sincérité dans les Scolaſtiques, ni dans leurs Diſciples. Tout Homme, qui, pour ſon Malheur, a acquis dans ſa Jeuneſſe le Nom de Péripatéticien, de Jéſuitiſte, de Thomiſte, de Scotiſte, &c, croit avoir des Yeux aſſez perçans pour développer la Nature, & pénétrer dans tous ſes Secrets. Il penſe lire juſques dans les derniers Cieux : mais, il lui arrive le même Accident qu’à Thalès, qui, trop attentif à contempler les Aſtres, tomba dans un Précipice dont il ne s’étoit point apperçu. Tel eſt le Sort d’un Scotiſte ? Il croit ſavoir ce qui ſe paſſe ſur ſa Tête, & il ignore ce qui eſt à ſes Pieds[5]. Loin d’être arrivé au dernier Dégré de la Science, chaque Pas qu’il fait le jette dans l’Erreur, & l’éloigne du bon Chemin. Il vaudroit mieux pour lui, qu’il crut ne rien ſavoir, que d’être perſuadé de ſavoir quelque-choſe[6].

La ferme Croïance, que les Hommes ont eue pendant long-tems d’être très aſſurez de certains Principes, qui pourtant étoient faux, a retardé infiniment les Découvertes qu’on auroit pu faire dans la Connoiſſance de la Phyſique Expérimentale. Si, après avoir diſputé quelque tems, on eut avoué de bonne-foi, que les prémiers Principes ne pouvoient être démontrez ni connus évidemment ; & que, content de quelques Découvertes qu’on avoit faites, on eut ſongé à les cultiver par des Expériences qui auroient pû donner de nouvelles Lumieres ; je ne doute pas qu’on n’eut fait autant de Progrès, qu’on en a fait dans ces derniers Tems, où l’on s’eſt entièrement adonné à la Phyſique Expérimentale. Ce n’eſt pas, Madame, qu’elle n’ait auſſi ſes Doutes & ſes Incertitudes  ; mais, ils ſont en plus petit nombre : & ſi, dans certaines Expériences, nous pouvons errer dans la Façon dont nous en expliquons les Effets, il en eſt pluſieurs, dont nous avons une Connoiſſance qu’on peut regarder comme certaine ; quoique, généralement parlant, la Certitude puiſſe pourtant être refuſée à-la-rigueur aux Connoiſſances que nous acquérons par la Phyſique Expérimentale.

Nous n’avons que des Idées fort imparfaites des Corps qui tombent ſous nos Sens, & nous ne pouvons abſolument déterminer la Façon & la Maniere dont les premiers Principes, ou, ſi l’on veut, les prémieres Parties actives de la Matière agiſſent & font leurs Opérations. Ces Ouvriers eſſentiels des Choſes Naturelles ſont cachés à nos Yeux. Nous voïons en gros l’Effet qu’ils produiſent ; mais, nous n’avons aucune Notion des premiers Reſſorts qu’ils mettent en Mouvement. Ainſi, dans certaines Expériences, un Cartéſien en explique les Effets par le Secours de la Matiere ſubtile ; & les Gaſſendiſtes, par les Atomes & les petits Vuides. Il doit pourtant y avoir une grande Différence entre ces Façons différentes d’opérer. Mais, tous ces Secrets nous ſont cachés : nous ne commençons d’appercevoir les Choſes, que lorſqu’elles font preſque achevées[7]. La Nature reſſemble a un Jouëur de Gobelets. Elle ne nous montre que les derniers Effets de ſes Opérations. C’en eſt toujours aſſez pour notre Utilité, & pour les Connoiſſances qui nous font neceſſaires. Que nous importe-t-il de ſavoir comment les prémiers Principes agiſſent, pourvû que nous ſachions le Secret de les faire agir, & de leur faire produire d’une Maniere ſûre les Effets que nous cherchons, & dont nous pouvons tirer quelque Utilité[8] ? Que m’importe, que les Atomes agiſſent & aïent leur Mouvement dans le Vuide, ou que la Matiere ſubtile rempliſſe le Vuide, ou qu’il n’y en ait point dans la Nature ; ſi je fais de la Matiere ſubtile ce que je fais des Atomes, & des Atomes ce que je fais de la Matiere ſubtile ?

  1. Bernier, Doutes, pag. i.
  2. Montagne, Eſſais, Livr. II, pag. 467.
  3. Bernier, Abrégé de la Philoſophie de Gaſſendi, Tom.I, Préface.
  4. « Est-il poſſible, qu’une Créature ait été créée dans l’Eternité ? Dieu peut-il faire un Corps infini en Grandeur, un Mouvement infini en Viteſſe, une Multitude infinie en Nombre ? Un Nombre infini eſt-il pair ou impair ? Y a-t-il un Infini plus grand que l’autre ? Celui, qui dira tout d’un coup, je n’en ſçai rien, fera auſſi avancé en un moment, que celui qui s’appliquera à raiſoner vingt Ans ſur ces ſortes de Sujets ; & la ſeule Différence qu’il peut y avoir entre eux eſt, que celui, qui, s’efforcera de pénétrer ces Queſtions, eſt en danger de tomber en un Dégré plus bas que la ſimple Ignorance, qui eſt de croire ſavoir ce qu’il ne ſait pas. » Art de penſer, Part. IV, Chap. I, pag. 347.
  5. Quod eſt ante Pedes nemo ſpectat : Cali ſcrutantur Plagas. Cicero de Divinatione, Libr. II.
  6. Ainsi, lorſqu’on a de mauvais Principes, d’autant qu’on les cultive davantage, & qu’on s’applique avec plus de Soin à en tirer la Conſéquence, penſant que ce ſoit bien philoſopher ; d’autant s’éloigne-t-on davantage de la Connoiſſance de la Vérité & de la Sageſſe. D’où il faut conclure, que ceux, qui ont le moins appris de tout ce qui a été nommé juſqu’ici philoſophie, ſont les plus capables d’apprendre la vraie. » Des-Cartes, Principes de la Philoſophie, Préface.
  7. « Quelque loin que l’Induſtrie Humainne puiſſe porter la Philoſophie Expérimentale ſur les Choſes Phyſiques, je fuis tenté de croire, que nous ne pourrons jamais parvenir ſur ces Matieres à une Connoiſſance ſcientifique, ſi j’oſe m’exprimer ainſi ; parce que nous n’avons pas des Idées parfaites de ces Corps même, qui ſont les plus près de nous, & le plus à notre Diſpoſition… Nous n’avons, dis-je, que des Idées incomplettes, & fort imparfaites, des Corps… Peut-être pouvons-nous avoir des Idées diſtinctes de différentes ſortes de Corps qui tombent ſur nos Sens. Mais, je doute que nous aïons des Idées complettes d’aucun d’eux : &, quoique la prémiere Maniere de connoître ces Corps nous ſuffiſe pour l’Uſage, & pour le Diſcours ordinaire ; cependant, tandis que la derniere nous manque, nous ne ſommes point capables d’une Connoiſſance ſcientifique, & nous ne pourrons jamais découvrir ſur leur Sujet des Vérités générales, inſtructives, & entiérement inconteſtables. » Locke, Eſſai Philoſophique ſur l’Entendement Humain, Livr. IV) Chap. III pag. 703.
  8. A-quoi-bon, par éxemple, ces longues & ſubtiles Diſputes touchant la Diviſibilité de la Matiere ? Car, quand bien même on ne pourroit pas décider nettement ſi elle ſe peut, ou non, diviſer à l’infini, ne ſuffit-il pas de connoître, qu’elle ſe peut diviſer en des Parties aſſez petites pour ſervir à tous les Beſoins qu’on peut avoir. » Rohault, Traité de Phyſique, Préface.