La province de Québec/Chapitre I

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Département de l’Agriculture de la province de Québec (p. 1-33).

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La Province de Québec


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CHAPITRE I




DESCRIPTION GÉNÉRALE
DU PAYS



I



L E pays qui porte le nom modeste de « Province de Québec » comprend une superficie de 347,000 milles, environ 560,000 kilomètres carrés : c’est l’étendue de la France et de la Prusse réunies. La province de Québec est l’une des sept grandes provinces qui constituent la « Confédération Canadienne », sous le nom de “Dominion of Canada,” laquelle s’étend sur toute la largeur du continent américain, de l’Atlantique au Pacifique, et du nord au sud, depuis le 42e degré de latitude jusqu’aux rives de la mer Arctique, sous le 70e.

En dehors des provinces proprement dites, et faisant partie de la confédération, mais ayant une administration spéciale, il existe une immense région appelée les « Territoires du Nord-Ouest », qui a le double de l’étendue de la province de Québec et dans laquelle se dessinent, depuis quelques années, de futures provinces de la Confédération, sous les noms respectifs de l’Alberta, de l’Assiniboïa, de la Saskatchewan.

Cette région et celle du Manitoba, sa voisine, qui a été constituée en province régulière depuis 1870, forment la plus grande étendue propre à la culture des céréales qui existe au monde et peut être appelée à bon droit le « grenier de l’univers ».

* * *

La province de Québec s’étend de l’est à l’ouest, depuis l’Anse au Blanc-Sablon, à l’entrée du détroit de Belle-Isle, couloir qui s’ouvre sur l’océan Atlantique, jusqu’au lac Témiscamingue, qui forme son extrémité occidentale. Ces deux extrémités sont situées, la première, l’anse au Blanc-Sablon, sous le 57e, et la deuxième, le Témiscamingue, sous le 79e, 30′ de longitude ouest, méridien de Greenwich.

Du sud au nord, la province s’étend entre le 45e et le 53e parallèle, embrassant ainsi huit degrés de latitude, et plus de vingt-deux degrés de longitude.


Cette étendue colossale ne compte guère encore qu’une population de 1 700 000 âmes à peu près, et cependant elle est à la veille de devenir l’un des pays du monde qui attireront le plus les regards des peuples civilisés et l’ambition des capitalistes, parce que ses conditions physiques sont telles que l’activité humaine y trouvera le plus admirable champ qui existe pour le développement des industries modernes les plus considérables.

* * *

Dans la plus grande partie de sa longueur, la province de Québec est traversée par le fleuve Saint-Laurent qui, à partir de sa source, en plein cœur du continent américain, à 3500 milles de son embouchure sur l’Atlantique, descend d’abord, comme une modeste rivière, ayant l’air de dérober sa course, jusqu’à la première des grandes mers intérieures d’eau douce de l’Amérique, jusqu’au lac Supérieur, où il semble se perdre pour toujours au regard. Il en ressort néanmoins par le Sault Sainte-Marie et entre dans le lac Huron, où il s’engloutit de nouveau pour reparaître encore, sous le nom de rivière Sainte-Claire, laquelle le conduira jusqu’au lac Érié, et de là, par la rivière Niagara, jusqu’au lac Ontario, d’où il sortira enfin, sous son véritable nom, et coulera entre les rives de la province d’Ontario et celles des États-Unis, jusqu’à ce qu’il atteigne l’île de Saint-Régis. À partir de ce point, il entrera résolument dans la province de Québec et la parcourra exclusivement, en la séparant en deux parts fort inégales et fort différentes l’une de l’autre, sur un parcours de 1700 kilomètres, jusqu’à ce qu’il aille se jeter dans le golfe qui porte son nom et qui transmet l’énorme volume de ses eaux à l’orageux océan Atlantique.


* * *

Pendant longtemps le Saint-Laurent coule sur une largeur inégale, tantôt resserrant, tantôt élargissant son cours, parfois se déployant au point de former des lacs, comme ceux de Saint-François, de Saint-Louis, de Saint-Pierre, offrant çà et là des largeurs de trois à cinq milles, d’autres fois se rétrécissant à deux kilomètres, jusqu’à ce qu’il atteigne l’extrémité inférieure de l’île d’Orléans, trente-cinq kilomètres en aval de Québec, la capitale de la province.

À partir de ce dernier point son cours prend désormais un développement assuré et progressif. Au début, il aura vingt kilomètres de largeur et ne cessera de s’ouvrir de plus en plus, jusqu’à ce qu’il atteigne la Pointe-des-Monts, sur la rive nord, quatre cents kilomètres plus bas, point où son élargissement devient subitement tel que de fleuve il se transforme en golfe. Désormais, il s’épanchera en ondes semblables à celles de l’Océan qu’il ira bientôt rejoindre, après avoir baigné les rivages du Labrador canadien, ceux de l’île d’Anticosti, de la Nouvelle-Écosse, et enfin ceux de l’île du Prince-Édouard, sentinelle avancée de l’Amérique Britannique, qui, dans les parages brumeux et souvent orageux du golfe, apparaît comme une oasis verdoyante de cent trente kilomètres de longueur, où l’hiver n’a plus de rigueurs et où le sol offre l’aspect d’une végétation caressée par un printemps éternel.


II


À son entrée dans l’Atlantique, l’estuaire du Saint-Laurent a une largeur de 170 kilomètres ; 750 kilomètres plus haut, à la Pointe-des-Monts, où elle commence, sa largeur est réduite à 65 kilomètres.

De là, en remontant toujours, les rives du grand fleuve se rapprochent graduellement, jusqu’à ce que, devant Québec, elles ne lui accordent plus qu’un passage d’environ deux kilomètres de largeur, ce qui n’empêche pas la navigation en eau profonde, pour les vaisseaux océaniques du plus fort tonnage, de se prolonger encore trois cents kilomètres plus haut, jusqu’à Montréal, la grande métropole commerciale du pays.

Poussé par la formidable marée de l’Océan et du Golfe, le Saint-Laurent, deux fois par jour, remonte vers sa source jusqu’à près de six cents kilomètres de la Pointe-des-Monts, devant Trois-Rivières, la troisième ville de la province en importance et l’une des plus avantageusement situées, ayant été construite au pied même d’un affluent considérable du Saint-Laurent qui porte le nom de rivière Saint-Maurice.

L’effort que la marée impose au fleuve pour remonter contre son cours est si violent qu’il entraîne avec lui ses ondes salées jusqu’à une soixantaine de kilomètres en aval de Québec, endroit où l’afflux énorme des eaux douces arrivant des grands lacs l’emporte sur les ondes de la marée devenues saumâtres, et les noie dans leur masse profonde.


III


Placée comme au centre des provinces orientales de la Confédération Canadienne, en possession de la navigation presque tout entière du Saint-Laurent, occupant enfin l’embouchure de ce fleuve, la province de Québec en tient pour ainsi dire les portes et la clef, et nulle importation, nulle exportation ne se fait d’Europe au Canada, ou du Canada en Europe, sans passer par les ports de Québec ou de Montréal.

Cette situation privilégiée assure à la province de Québec près de la moitié du commerce total du Dominion.

* * *

Et maintenant, que dire de la navigation fluviale intérieure ? Aucun pays au monde ne présente d’aussi nombreux et importants cours d’eau, distribués comme d’après un plan conçu d’avance, d’une si admirable disposition, d’une synthèse si bien ordonnée, que l’on peut retracer aisément le rôle que chaque rivière, même de dimension modeste, doit jouer dans la circulation générale. En creusant à travers la province de Québec l’entaille profonde de son lit, le Saint-Laurent ne l’a pas divisée en deux moitiés égales, loin de là ; l’une, la rive sud, n’est qu’une bande de terrain étroite, par endroits même ne dépassant pas vingt-cinq kilomètres de largeur, qui s’interpose entre la rive du fleuve et la frontière des États-Unis ; l’autre, la rive nord, s’étend à travers d’innombrables lacs, sur une largeur de neuf cents kilomètres, rayée en tous sens par des affluents nombreux qui charrient la dépouille des forêts et portent la vie, des limites les plus reculées jusqu’au cœur des régions qu’animent le commerce et l’industrie.



Le Saint-Laurent a trois grands tributaires principaux qui ne le cèdent en rien aux plus importants fleuves de l’Europe : ce sont l’Outaouais, le Saint-Maurice et le Saguenay.

Ces tributaires, avec leurs affluents et affluenticules en nombre incroyable, arrivent du nord lointain, des plaines immenses et marécageuses qui forment, entre le bassin de la mer de Hudson et celui du Saint-Laurent, une séparation indécise ; ils ont, dans leur course puissante, traversé la barrière que leur opposait la chaîne des Laurentides, et à travers les rochers se sont fait un chemin qui les conduit jusqu’au fleuve, en leur faisant exécuter des bonds prodigieux qui, sous le nom de chutes ou de cascades, atteignent parfois jusqu’à 40 ou 50 mètres de hauteur.



La rivière des Outaouais



Du lac Capmechigama, où elle prend sa source, jusqu’à son embouchure, au-dessous de Montréal, la rivière des Outaouais, du nom des Indiens qui habitaient autrefois ses bords, mesure près de huit cents milles (1300 kilomètres) de longueur, si l’on tient compte de toutes les sinuosités de son cours. La rivière des Outaouais, plus abondante que le Nil, l’égale du Rhin par la longueur et par l’étendue du territoire qu’elle arrose, verse au Saint-Laurent un volume d’eau en moyenne trois fois plus considérable que celui que le Rhin porte à la mer du Nord.

L’étendue des terres arrosées par l’Outaouais et ses affluents est d’environ 60,180 milles, dont 19,957 dans la province d’Ontario, et 40,324 dans la province de Québec, chiffres qui, réunis, représentent une superficie de 38,451,200 acres.

Cette rivière, comparable aux grands fleuves d’Europe, navigable sur presque tout son parcours, arrose donc et fertilise une région qui ne comprend pas moins que le cinquième de l’étendue entière de la province ; elle conduit jusqu’au cœur des lointaines forêts de pin où s’alimente le commerce de bois et où se dirige, tous les automnes, l’armée bruyante des bûcherons qui se rendent à leurs « chantiers », et qui en reviennent tous les printemps, en faisant retentir de leurs chants les échos de ces vastes solitudes.

* * *

Le bassin de l’Outaouais embrasse neuf comtés entiers, parmi lesquels, le Pontiac, qui a 21 000 milles ou 13 500 000 acres carrés, l’Ottawa, qui compte 6,700 milles ou 4 280 000 acres, et enfin, l’Argenteuil qui ne mesure pas moins de 600 000 acres carrés. Cette vaste contrée, néanmoins, ne renferme même pas encore deux cent mille habitants.

De grands lacs, tels que le Keepawa, le Victoria, le Kekabonga étendent leurs nappes silencieuses sur des espaces variant de 50 à 80 kilomètres de longueur, et qui en atteignent jusqu’à quinze de largeur. Puis vient, par ordre de dimension décroissante, un nombre de lacs tellement grand qu’il a fait donner, particulièrement à cette région, le nom de « Zone des lacs », dans un pays où cependant les lacs abondent, d’une extrémité à l’autre.

C’est dans la zone des lacs que prennent naissance les grandes rivières qui portent le tribut de leurs eaux à l’Outaouais, telles que la rivière du Moine, qui a un parcours de 130 milles, la rivière Noire, 135 milles, la rivière Coulonge, 160 milles, la rivière Gatineau, 260 milles et la rivière du Lièvre, 220 milles. Viennent ensuite d’autres affluents moins considérables, il est vrai, mais qui néanmoins méritent d’être signalés dans la géographie de cette vaste contrée ; ce sont la rivière Rouge, longue de 120 milles, la rivière du Nord, longue de 70 milles, et l’Assomption, qui en mesure 90.



Le Témiscamingue



Le lac Témiscamingue, qui n’est à proprement parler qu’une expansion de la rivière des Outaouais, occupe la limite occidentale de la province de Québec, qu’il sépare, au 47e degré de latitude nord, de la province voisine d’Ontario. Il a une longueur de 75 milles, soit 120 kilomètres, et une largeur qui varie de quatre à huit milles. Il est navigable pour les navires même de fort tonnage, et justifie ainsi son nom qui, en langue indienne, veut dire « Eau profonde ». Les rivières dont il reçoit les eaux égouttent un bassin qui n’a pas moins de 18 000 000 d’acres carrés. On y voit d’admirables terrains agricoles devenus, depuis quelques années, sous le nom de « région du Témiscamingue », une des parties de la province que la colonisation a adoptées pour y faire fructifier son œuvre et donner à l’élément franco-canadien une nouvelle force du côté de l’ouest, point d’attraction des courants d’émigration moderne, champ plus vaste et plus libre offert à l’énergie colonisatrice.


Le pays situé à l’est du lac, dans la province de Québec, forme un gracieux développement d’ondulations, sans montagnes, sans rochers, où croissent le pin blanc, l’épinette, le cèdre, le sapin, le tremble et le bouleau. Quelquefois aussi, à de rares intervalles, on y trouve des érables et des merisiers par groupes clairsemés et solitaires.

Ces ondulations s’étendent sur des centaines de milles et présentent aux rayons du soleil une surface qu’ils réchauffent aisément, en lui assurant un climat moins rigoureux et plus uniforme que dans plus d’un comté des bords du Saint-Laurent.



Le Saint-Maurice



I

La rivière Saint-Maurice coule de l’ouest à l’est sur une longueur d’environ 350 milles, et débouche dans le fleuve Saint-Laurent, près de la ville de Trois-Rivières (lat. nord, 46°25’).

Les nombreux rapides, les cascades et les chutes distribués sur le cours du Saint-Maurice et de ses affluents, constituent un ensemble admirable de pouvoirs hydrauliques, en même temps que les forêts qui couvrent encore la plus grande partie du sol, pourront approvisionner de combustible, pendant une longue succession d’années, les manufactures ou les usines qu’on y construira, et que l’on a déjà commencé d’y construire sur une très grande échelle.

Au nombre des chutes qui naissent du cours du Saint-Maurice mentionnons entre autres, parmi les principales, celles de La Tuque, de Grand’Mère, de Shawenegan, des Piles et des Grès.

* * *

La chute de La Tuque, qui peut fournir un pouvoir hydraulique d’une très grande puissance, vient s’abattre dans une large et paisible baie, l’un des endroits les plus poissonneux du Saint-Maurice.

Placé à la tête de la navigation de la rivière, entouré d’un pays fertile, servant d’intermédiaire au commerce de la compagnie de la Baie d’Hudson avec les Trois-Rivières, à portée de communications faciles et assez rapprochées avec le lac Saint-Jean par la rivière Croche, pourvu de grandes estacades pour retenir le bois de commerce amené par les tributaires du Saint-Maurice, le poste de La Tuque peut s’attendre à un rapide développement, à sa rapide transformation en une cité florissante.

La création récente à Grand’Mère de deux gigantesques fabriques, l’une pour la pulpe et l’autre pour le papier, a déterminé à cet endroit, qui était encore absolument vierge d’habitations et de culture, il y a cinq ans à peine, la fondation d’un centre de population et d’activité qui compte déjà plus de trois mille habitants.


On peut prévoir qu’il en sera ainsi à la chute Shawenegan, où d’énormes travaux viennent d’être entrepris et où l’on se propose d’établir des usines de différente nature, entre autres, pour la fabrication de la pulpe et du papier, pour le carbure de calcium, pour les matériaux de chemins de fer ; en sorte que le district de Trois-Rivières, qui n’avait guère attiré l’attention jusqu’ici, va devenir, dans un avenir prochain, l’un des foyers d’industrie les plus importants, l’un des champs de circulation les plus actifs de la province.

II

Dès les premiers temps de l’histoire de la colonie le Saint-Maurice a joué un rôle considérable comme une des grandes artères fluviales qu’utilisait le commerce des pelleteries, en ce temps-là le commerce principal de la Nouvelle-France. Les Indiens du nord, Montagnais et Algonquins, le descendaient, chargés des produits énormes de leurs chasses, et se rendaient jusqu’à Trois-Rivières ; aujourd’hui encore, ils continuent à apporter leurs pelleteries, mais ne descendent pas plus bas qu’aux derniers postes, occupés par la Compagnie de la Baie D’Hudson, quelques lieues plus haut que l’établissement de La Tuque.


Le territoire arrosé par la rivière Saint-Maurice et ses affluents comprend quatorze millions d’acres, dont pas plus de trois millions ne sont propres à la culture, déduction faite des rivières, des lacs et des montagnes. Le sol arable ne se trouve guère que le long des rivières ou autour des lacs, où il forme des étendues variables, mais ne suffisant pas toutefois à assurer des colonies importantes, si ce n’est dans la vallée de la rivière Croche et le long des rivières Mékinac, Mattawin et Vermillon.

Le pouvoir hydraulique formé par la cascade de la rivière à La Truite, qui débouche dans la Mékinac. est un des plus puissants qu’il y ait dans cette partie de la province ; il pourrait actionner aisément une vingtaine de manufactures de toutes sortes, sans frais de barrages ni de digues ; il n’y aurait qu’à les échelonner sur les larges gradins qui bordent chaque côté de la cascade, sur un parcours d’environ un demi-mille, jusqu’à deux cent cinquante pieds de hauteur.

* * *

La Mattawin est l’affluent le plus considérable du Saint-Maurice ; tout le pays qui l’entoure est couvert de bois magnifiques, coupé de petites rivières et de lacs où le poisson abonde. Dans le seul angle formé par la rencontre du Saint-Maurice et de la Mattawin, on ne compte pas moins de 71 lacs, où prennent leurs ébats la truite, le brochet, la perche, tous poissons fort recherchés des gourmets.

Les autres affluents du Saint-Maurice, à part ceux qui viennent d’être nommés, sont la grande et la petite Bostonnais, la Tranche, la Pierriche, la Windigo, la Shawinigan, la rivière Au Rat, la Flamand, la Manouan et la rivière Au Ruban, sans compter les affluents de celles-ci, pareils à autant de petites veines qui raient la surface du sol.

Du territoire du Saint-Maurice on peut passer aisément, par un portage et quelques heures de canot, dans celui du Lac Saint-Jean ou du Saguenay, qui est la contrée la plus merveilleuse de toute la province de Québec.



Le Saguenay


I

La rivière Saguenay, troisième grand tributaire du Saint-Laurent, peu importante par sa dimension, par la longueur et le nombre de ses affluents, l’est beaucoup par son énorme profondeur de trois cents mètres qui la fait ressembler à un fjord norvégien ou à un golfe sinueux entrant profondément dans les terres, et qui permet aux navires du plus fort tonnage de la remonter jusqu’à cent kilomètres de son embouchure, pour faire leurs chargements annuels de bois. Elle est importante surtout en ce qu’elle sert d’exutoire aux eaux du lac Saint-Jean, incessamment gonflées par de volumineux affluents venus principalement du lointain réservoir du nord, cette source intarissable des plus grands cours d’eau de la province.

Entrée dans le lac Saint-Jean, à son extrémité occidentale, sous le nom de rivière Chamouchouan, après avoir traversé plus de trois cents kilomètres de pays, elle en sort à l’extrémité opposée, sous le nom de Grande et de Petite Décharge, deux issues mugissantes qui, après avoir enserré l’île d’Alma dans une violente étreinte, se réunissent peu après pour former l’étonnante rivière Saguenay ; celle-ci, de rapides en rapides et de chutes en chutes, se précipite, sur une longueur d’environ 60 kilomètres, jusqu’au voisinage de Chicoutimi, où elle reprend son cours uniforme et régulier, pour le poursuivre ensuite jusqu’à Tadoussac, port de débouché dans le fleuve Saint-Laurent.


II


La région qui porte le nom de « Lac Saint-Jean » en est une célèbre entre toutes celles dont l’ensemble constitue la province de Québec. Elle est célèbre par la tradition, par la légende, par sa formation géologique, par sa fertilité incomparable, par sa physionomie étrange et la grandeur austère de sa nature.

Cette région s’étend sur un espace d’environ dix-neuf millions d’acres carrés, en chiffres ronds, entre le 48e et le 50e degrés de latitude nord, et entre le 70e et le 74e de longitude ouest.


* * *

La colonisation du bassin du lac Saint-Jean n’a commencé que vers les années 1851-52. À cette époque, des endroits qui sont devenus depuis lors des centres importants, tels que Chicoutimi. Hébertville, Roberval, avaient l’aspect de villages primitifs. À l’intérieur, en remontant le cours du Saguenay jusqu’au lac Saint-Jean, il n’y avait absolument que la forêt vierge, et pas même l’ébauche d’un canton.

À l’heure actuelle, le nombre des cantons délimités et ouverts à la colonisation, dans le « bassin du Lac » proprement dit, s’élèvent à plus de trente, dont les plus fertiles, à l’est, au nord et à l’ouest, peuvent à bon droit être appelés le grenier agricole de la province.


III


Le lac Saint-Jean embrasse une superficie de 365 milles, soit 92 000 hectares, et une circonférence de 85 milles, ou environ 135 kilomètres.

Les Indiens nommaient le lac Saint-Jean « Picouagami, » le lac Plat, et de fait, cette nappe d’eau n’a que peu de profondeur et des rives généralement basses. On a cru pendant longtemps, pour cette raison, que le lac Saint-Jean ne pouvait être navigable qu’à de petites embarcations, mais il a fallu bientôt à la colonisation se développant d’année en année des communications assurées, promptes et régulières ; aussi n’a-t-on pas tardé à faire usage de bateaux à fonds plats, mus par la vapeur, qui parcourent le lac du sud au nord, et de l’est à l’ouest, pendant toute la saison de navigation, transportant les colons, leur ménage, leurs effets, leurs provisions, outre les productions du pays, qu’ils viennent apporter à Roberval, le centre d’approvisionnement et de distribution de toute la contrée.

* * *

Les affluents principaux qui se jettent dans le lac Saint-Jean sont, au sud, la Métabetchouane et la Ouiatchouane, à l’est la Belle-Rivière, à l’ouest la Chamouchouane, au nord-ouest la Ticouapee et la Mistassini, au nord et au nord-est la grande et la petite Péribonca.

La Péribonca est navigable, jusqu’à trente milles de son embouchure, pour les vapeurs de dimension ordinaire. Elle est extrêmement longue. Il faut, dit-on, faire quatre cents milles, avant d’arriver à sa source, et cela sans apercevoir la moindre trace d’habitation.

* * *

Un fait curieux à signaler dans l’hydrographie de cette partie de la province, c’est que la rivière Outaouais ainsi que ses deux grands tributaires, la Gatineau et la Lièvre, la rivière Saint-Maurice et la rivière Saguenay, celle-ci sous le nom de Chamouchouane, prennent leurs sources dans le voisinage les unes des autres. Ainsi, des sources de l’Outaouais aux sources extrêmes de la Gatineau, l’on ne compte que trente-cinq milles à peu près de distance ; des sources de la Gatineau à celles du Saint-Maurice, on n’en compte que seize, tandis que des sources de l’Outaouais à celles de la Chamouchouane il n’y a tout au plus qu’un espace de cinquante milles ; en sorte qu’il est facile de communiquer de l’une à l’autre des grandes vallées du Nord, celle de l’Outaouais, celle du Saint-Maurice et celle du Saguenay, sans mettre pied à terre, si ce n’est pour faire portage entre les lacs et les cours d’eau, pareils à une longue chaîne d’anneaux liquides.

On pourrait donc à peu de frais les réunir entre elles au moyen des nombreux affluents qui les parcourent et se ramifient en tous sens ; mais nous n’en sommes pas encore là, dans ce pays aux dimensions colossales et qu’habite une population encore si clairsemée.


IV


En amont du Saguenay, On compte, parmi les principales rivières qui débouchent dans le Saint-Laurent, la Maskinongé, la Batiscan, la Jacques-Cartier, la Montmorency, la Sainte-Anne, le Gouffre et la Malbaie ; en aval, la Portneuf, la Betsiamis, la rivière des Outardes, la Manicouagan, la Pentecôte, la Moisie, la Saint-Jean, la Natashquan, la Mécatina et la rivière des Esquimaux. Toutes ces rivières proviennent du versant septentrional du Saint-Laurent ; le versant du sud, dominé par des montagnes rapprochées, est trop étroit pour donner naissance à de forts affluents. Cependant, on y trouve des rivières qui, tout en étant loin d’avoir des parcours aussi prolongés que celles du versant nord, n’en sont pas moins des cours d’eau très importants et fort avantageux pour la circulation intérieure, en même temps que pour les industries et les manufactures auxquelles elles fournissent une force motrice inépuisable. Telles sont les rivières Richelieu, Yamaska, Nicolet, Bécancour, Chaudière, Etchemin, la rivière Ouelle, la rivière du Loup, celle de Rimouski, celle de Trois-Pistoles, la rivière Verte, la rivière Métis, la Blanche, la Matane, la Madeleine, etc., etc., sans compter le réseau de la Gaspésie, qui comprend la Matapédia, la Bonaventure, la Grande-Cascapédia, la Nouvelle et la Ristigouche. En un mot, le pays tout entier est comme sillonné d’un immense réseau de cours d’eau de toutes les dimensions, sans compter les grands tributaires, et d’une multitude infinie de lacs, reliés entre eux par de gracieuses et pittoresques rivières. Rien qu’avec les principaux cours d’eau de la province, on ferait un ruban liquide de plus de dix mille milles ou près de 17 000 kilomètres de longueur.

* * *

L’action des courants a contribué à établir une grande inégalité dans l’aspect et la formation des deux rives nord et sud du fleuve Saint-Laurent. Dans la ligne si harmonieusement contournée de la rive sud on reconnaît l’action d’un courant dont le mouvement est en général continu et régulier, c’est celui du reflux. La rive nord, au contraire, que vient heurter le flux ou flot de marée, est beaucoup plus inégale, plus découpée en criques, plus bossuée de promontoires. En outre, les alluvions apportées par les rivières contribuent aussi à inégaliser le profil de la côte labradorienne ; la Betsiamis, la rivière des Outardes, la Manicouagan, la Moisie, la Mingan, la Saint-Augustin, la rivière des Esquimaux, d’autres encore, se ramifient dans la mer en petits deltas de sables et de vases. Dans leur cours supérieur toutes ces rivières se ressemblent par leurs enchaînements de lacs, leurs cascades et leurs rapides.

Tous ces cours d’eau sont extrêmement poissonneux ; le saumon et la truite y abondent. Entre ces grands cours d’eau, il existe une multitude de petites rivières, plus poissonneuses encore que les grandes ; toutes sont pêchées au filet par les riverains.


« Le Grand-Nord, » dit M. Henri de Puyjalon dans un intéressant rapport adressé l’an dernier au ministre des Terres, Forêts et Pêcheries, « est cette partie du Labrador, appartenant à la province de Québec, qui s’étend depuis Kegaska (61°20’) à l’ouest, jusqu’à Blanc-Sablon (57°07’), limite de la province à l’est. Sur la totalité de ce parcours la côte est perpétuellement découpée, pénétrée, échancrée par des anses et des baies étroites, longues, souvent très profondes, presque toujours cachées aux yeux des navigateurs du large par de nombreuses îles et d’innombrables îlots.

« Pour le marin étranger à ces parages, rien n’est plus effrayant que la côte du Grand-Nord, lorsqu’il l’aperçoit de la haute mer en un jour de tempête. Il ne voit qu’une ligne ininterrompue de récifs où les eaux viennent se briser en embruns prodigieux. Pour le marin de la côte, rien n’est plus hospitalier que cette ligne redoutable, car il sait qu’en arrière il trouvera les havres les plus sûrs, où s’abriteraient toutes les flottes du monde et où les conduiraient les chenaux les plus profonds, si elles osaient tenter de s’y engager.

Cette disposition spéciale avait fait autrefois de cette partie de la province le lieu d’élection des oiseaux de mer, des crustacés, des poissons mixtes, des pinnipèdes et des carnassiers terrestres qui en font leur nourriture. »



La vallée de la Matapédia



La vallée de la Matapédia est une belle et fertile zone qui s’étend depuis la rivière Métis, dans le comté de Matane, jusqu’à la rivière Ristigouche qui se jette dans la baie Des Chaleurs. Celle-ci est un profond estuaire, large d’une vingtaine de milles au moins, qui sépare la partie orientale des deux provinces de Québec et du Nouveau-Brunswick, et dont les eaux vont se mêler à celles du golfe Saint-Laurent, après un cours d’une centaine de milles, à partir de l’embouchure de la Ristigouche.

Au point de vue géographique, la vallée de la Matapédia, proprement dite, se borne au territoire arrosé par la rivière de ce nom et les quelques affluents qui l’alimentent ; mais on lui rattache communément une grande partie de la région dite « de Témiscouata », qui l’avoisine et à laquelle elle se trouve si intimement liée qu’il est impossible de ne pas les considérer toutes deux comme un tout homogène.




La rivière Matapédia prend sa source dans le lac du même nom, sous le 48°40′ de latitude nord. Après un parcours d’une soixantaine de milles environ, elle va se jeter dans la rivière Ristigouche, à environ vingt-cinq kilomètres en amont de l’embouchure de celle-ci. L’étendue de territoire arrosé par elle et ses affluents est d’environ 1300 milles carrés, soit 832,000 acres, dont les trois quarts à peu près sont encore livrés à l’industrie forestière.




Réduite aux proportions purement géographiques, la vallée de la Matapédia est loin d’avoir l’étendue ou l’importance de vallées telles que celles du lac Saint-Jean, de l’Outaouais, du Saint-Maurice ou même de la Chaudière, mais c’est une magnifique région agricole, recherchée de plus en plus tous les jours à mesure qu’elle est connue davantage, capable de nourrir aisément une population de trois cent mille âmes et offrant des avantages exceptionnels d’établissement.

* * *

La vallée de la Matapédia tire en outre une bonne partie de sa valeur de sa position unique entre les deux provinces de Québec et du Nouveau-Bruns-wick dont elle est en quelque sorte le trait d’union et l’attache indispensable. À travers son territoire passe le seul chemin qui conduit, non seulement à la province maritime que nous venons de nommer, mais encore aux établissements très nombreux, considérables et prospères qui forment le littoral de la baie Des Chaleurs, jusqu’à la limite orientale de l’immense comté de Gaspé.

Elle est traversée, dans toute sa longueur, par le chemin de fer Intercolonial et se trouve de plus sur le chemin de la grande route maritime et continentale qui, dans un avenir rapproché, reliera l’Atlantique aux grands lacs de l’Ouest par le port de Paspébiac, sur la baie Des Chaleurs.




Dans un avenir non moins rapproché, enfin, la vallée de la Matapédia va se trouver rattachée, en droite ligne, par un autre chemin de fer, à celui de Témiscouata, qui met en communication tout le littoral du Saint-Laurent, entre les comtés de Kamouraska et de Rimouski, avec la province du Nouveau-Brunswick. Ce chemin de Témiscouata n’est, à proprement parler, qu’un tronçon d’une grande ligne future qui reliera Saint-Jean, la capitale de la province néo-brunswickoise, au réseau multiple des lignes qui parcourent tout le continent américain.


II


La vallée de la Matapédia fait partie de cette riche zone territoriale qui s’étend, en arrière de la chaîne souvent interrompue des Alléghanys, entre les lacs Squatteck, près du grand lac Témiscouata, et l’embouchure de la Ristigouche. Cette vaste étendue de pays, qui forme un plateau continu, dont les ondulations se suivent indéfiniment sans jamais dépasser un niveau uniforme, ne contient pas moins de treize cent mille acres de terre arable, d’une qualité supérieure, qui n’est surpassée dans aucune autre partie de la province. On l’assimile généralement aux plus belles parties des cantons de l’Est, tant au point de vue du climat qu’à celui du sol, ce qui veut dire qu’on la reconnaît comme éminemment propre aux établissements agricoles, sur une échelle variée.

Cependant, ce fertile territoire est resté longtemps inculte et à l’état presque primitif. Depuis une dizaine d’années seulement les progrès s’y font sentir, mais ils ont pris rapidement une allure extraordinaire. Des centres très importants se sont formés, tels que ceux de Cedar Hall, de Sayabec, de Humqui, de Causapscal et de Saint-Alexis.




Les cours d’eau de la région sont extrêmement poissonneux, les forêts riches particulièrement en épinette et en cèdre. Aussi de puissantes maisons commerciales, qui exportent le bois manufacturé, y tiennent-elles constamment en activité des établissements considérables



La Gaspésie



I


La Gaspésie est une immense péninsule qui forme l’extrémité orientale de la province de Québec, comprise entre le 48e et le 49e degrés 15′ de latitude nord, et entre le 64e et le 68e de longitude ouest. Elle est bornée au nord et à l’est par le golfe Saint-Laurent, au sud par la baie Des Chaleurs, à l’ouest par la rivière Matapédia jusqu’à sa source, et par la rivière Métis dont elle suit le cours jusqu’à son débouché dans le fleuve Saint-Laurent.

La baie Des Chaleurs n’est, à proprement parler, qu’un bras détaché du golfe, s’enfonçant profondément dans l’intérieur des terres, entre la Gaspésie et la province du Nouveau-Brunswick.

* * *

Le territoire de la Gaspésie a été divisé pour les fins administratives et politiques en trois grandes sections principales, qui portent les noms respectifs de trois comtés : 1° le comté de Gaspé, dont l’étendue est de 4,800 milles ou 7,680 kilomètres carrés : 2° le comté de Bonaventure, qui mesure 3,600 milles ou 5,760 kilomètres carrés ; 3° le comté de Matane, qui contient 3,265 milles ou 5,220 kilomètres carrés.

Ces trois divisions réunies forment un total de 11,665 milles ou 18,665 kilomètres carrés.

Réduite en acres, cette étendue donne le chiffre de 7,465,600. On évalue la longueur moyenne de la Gaspésie à 170 milles et sa largeur à 70 milles, ce qui donne, en kilomètres, les chiffres respectifs de 270 et de 106 kilomètres, approximativement.




Au point de vue organique on peut diviser la Gaspésie en trois parties constitutives distinctes : la « Côte Maritime », ou les rivages du golfe Saint-Laurent, qui s’étendent sur un parcours d’environ deux cents milles, soit 320 kilomètres ; « l’Intérieur, » qui n’est encore que très imparfaitement connu ; la « Baie des Chaleurs », nom qu’on donne par extension aux campagnes que baigne la baie et qui tirent d’elle, par leur voisinage de ce profond estuaire qu’on a appelé la « Méditerranée de la province », une grande différence d’aspect, de climat et de physionomie d’avec la nature en général âpre et quelque peu sauvage du bas Saint-Laurent.


II


La Gaspésie est une des cinq ou six grandes régions de colonisation de la province de Québec ; mais elle a été jusqu’ici singulièrement dédaignée, à cause de son éloignement. Depuis quelques années seulement on commence à jeter les yeux du côté où elle sommeille, en attendant l’avenir. Aussi, sa population, extrêmement clairsemée, atteint-elle encore à peine 70,000 âmes. Cette population, presque entière ramassée sur les rives de la baie Des Chaleurs, à l’exception de quelques villages distribués sur la côte maritime, est la population la plus cosmopolite qui existe dans toute l’Amérique anglaise. Elle a été formée également, et à peu près dans le même temps, par des « loyalistes » américains, restés fidèles à l’Angleterre, lors de la proclamation d’indépendance des États-Unis, en 1776, d’Écossais, d’Irlandais, de Jersais, d’Acadiens et, plus tard, de Canadiens-français, devenus aujourd’hui l’élément le plus nombreux.

* * *

Les cours d’eau, dans la Gaspésie, ne sont ni très nombreux ni très volumineux ; cependant, plusieurs d’entre eux méritent d’être signalés. Ainsi, la Ristigouche, la plus belle et la plus considérable de toutes les rivières de la péninsule, l’Escuminac et la Nouvelle, qui traversent d’admirables terrains agricoles, et dont les eaux foisonnent de truites de dimension étonnante ; les rivières Cascapédia et York, devenues les rendez-vous annuels de nombreux Américains et Canadiens des villes, amateurs passionnés de la pêche au saumon ; la Bonaventure, célèbre pour la limpidité et la fraîcheur constante de ses eaux, au plus fort des chaleurs estivales. La Bonaventure est renommée surtout pour la richesse et l’étendue des forêts qu’elle traverse, les plus abondantes et les plus précieuses de toute la presqu’île gaspésienne, outre qu’elle est le point de départ d’une région agricole incomparable, qui s’étend jusqu’à la Pointe-au-Maquereau, sur une longueur d’environ quarante milles. et une profondeur qui semble devoir atteindre jusqu’aux sources mêmes des rivières qui se jettent dans la baie Des Chaleurs, c’est-à-dire à une distance de 50 à 60 milles en arrière.

C’est dans cette partie de la péninsule que doit s’établir prochainement une colonie de Français qui y ont déjà fait l’acquisition de lots considérables.




Sur la côte maritime on ne voit guère que les rivières Matane, Cap-Chat et Sainte-Anne qui méritent d’être signalées : elles sont remarquablement poissonneuses.


III


Les montagnes les plus élevées de la province de Québec se trouvent dans la chaîne des Shickskock, ou monts Notre-Dame qui ne sont autres que le prolongement des Alléghanys, elles-mêmes la continuation des Apalaches, chaîne d’une hauteur moyenne qui prend naissance au cœur même du continent américain et qui contient d’incalculables trésors minéraux.


Les monts Notre-Dame s’élevant en une ligne à peu près ininterrompue, le long de la côte maritime, entre Gaspé et Cap-Chat, à une distance de douze à quinze milles du rivage, forment comme un rempart à la Gaspésie du côté du nord, et établissent comme une division tranchée entre le littoral du Saint-Laurent et l’intérieur de la péninsule. Sur le versant méridional de cette chaîne s’étend une large et fertile zone qui, partant de la Matapédia, vient aboutir au bassin de Gaspé, constituant à l’intérieur, à une distance à peu près égale des deux rives du Saint-Laurent et de la baie Des Chaleurs, cet admirable plateau d’environ 1500 milles carrés, couvert de forêts aux trois quarts inexploitées, à peine explorées même et guère connues, dans toutes les directions, que par les Indiens qui y passent l’hiver, à la poursuite des animaux à fourrure. Comme, en général sur les bords du grand fleuve, le sol, le long des rivages de la baie Des Chaleurs, offre tous les indices d’une rare fertilité, mais c’est peu de chose encore en comparaison de ce qu’on le trouvera quinze à vingt milles plus loin dans l’intérieur, dès qu’on aura dépassé les hauteurs plus ou moins montagneuses qui offrent des lignes brisées ou des chaînons interrompus, à une distance variable des rivages de la baie.

* * *

À mesure que les années se suivent, le défricheur et le laboureur se rapprochent de plus en plus de cette zone, à pas mesurés, il est vrai, mais de manière à accuser sensiblement les nouvelles tendances de la population qui se détache de l’industrie de la pêche, à peu près la seule et unique occupation de la population jusqu’à ces années dernières, pour s’adonner de plus en plus à la culture. Il est vrai que la zone cultivée n’est guère encore qu’une lisière sur le littoral de la baie et ne dépasse pas six à sept kilomètres de profondeur, dans la généralité des cas, quelquefois même moins, mais c’est un spectacle bien attrayant et bien inattendu pour le voyageur que celui de la série de cultures florissantes qui s’étalent dans les paroisses de Carleton, de Maria, de New-Richmond, de Caplan, de Bonaventure et de Port-Daniel.




En arrière de la rivière Cascapédia les collines, prenant de fortes proportions, ont été appelées les « grosses montagnes de Berry ». Du haut de leur sommet, on aperçoit, s’étendant jusqu’à l’horizon illimité, le vaste plateau de l’intérieur, et, vers le nord, les pics élevés qui se détachent de la chaîne des Shickshock. D’un côté, c’est l’énorme massif de la montagne de La Grange qui monte du sol jusqu’à 3400 pieds de hauteur ; cette montagne marque la limite septentrionale du plateau. En arrière, vers la tête de la rivière Sainte-Anne, dans le fond du tableau, se dessine la longue crête dentelée de la chaîne, terminée à l’est par la masse imposante du mont Albert, et contenant entre autres les massifs des monts Logan, Bayfield, Matouasi, et au delà, se présentant à angle droit, le massif transversal de la montagne de la Table, dont les pics atteignent jusqu’à 4000 pieds de hauteur.




À partir de la rivière Cap-Chat la chaîne des Shickshock prend une direction sud-ouest, coupe la Matapédia, se rapproche de nouveau du fleuve jusqu’au voisinage de la Rivière-du-Loup, puis reprend sa route vers le sud, pénètre dans le Vermont, sous le nom de Montagnes Vertes, et traverse enfin, sous son véritable nom d’Alléghanys, les États de New-York et de Pennsylvanie, où, dans leurs vastes flancs, le mineur et l’industriel ont découvert et exploitent, depuis nombre d’années, deux des sources principales de la fortune des États-Unis, le charbon et l’huile minérale.




Au nord du fleuve Saint-Laurent, les Laurentides, chaîne granitique, massées ensemble et se tenant étroitement, accompagnent le fleuve sur une grande partie de son cours, depuis la frontière orientale de la province, c’est-à-dire depuis le Labrador, jusqu’aux environs du Saguenay. C’est dans cette région, encore à demi sauvage, qu’elles apparaissent avec toute leur grandeur inculte et leurs merveilleux imprévus.

En approchant de la région du Saguenay, le massif des Laurentides se partage en deux rangées bien distinctes ; l’une décrit une grande courbe vers le nord pour contourner la vallée du lac Saint-Jean ; l’autre longe le Saint-Laurent jusqu’au cap Tourmente, parcourant ainsi une trentaine de lieues de rivages hérissés, où elles ont rassemblé leurs masses les plus profondes et dressé leurs plus hautes cimes. De ce dernier point elles commencent à s’éloigner graduellement du fleuve jusqu’à une distance d’environ trente milles ou 48 kilomètres, en arrière de Montréal, çà et là réunies en groupes tassés, plus loin dégénérant en traînées languissantes ; puis elles se rapprochent, s’étreignent de nouveau, mais toujours dans un élan de moins en moins vigoureux ; une dernière fois enfin, elles se fractionnent encore et se disséminent en tronçons épars, en ondulations de rochers ou de collines présentant, sous un extérieur abrupt et inculte, des dispositions très avantageuses pour l’agriculteur et le colon.


IV


Il en est ainsi jusqu’à une douzaine de lieues environ en arrière de Montréal, alors que les Laurentides, reformées de nouveau, semblent vouloir rattacher définitivement leurs chaînons interrompus. Nous sommes là en présence de la contrée qui s’appelle les « Cantons du Nord », vaste région de colonisation que les Canadiens-Français ont à peine commencé à peupler depuis un quart de siècle, mais où ils ont assuré leur possession du sol et fait de rapides développements qui ont donné à ce domaine, créé d’hier, toute l’apparence d’un camp avancé pour la propagation de leur race et l’extension de leurs forces.

* * *

Le fleuve Saint-Laurent resserré, comme on vient de le voir, entre deux chaînes de montagnes plus ou moins rapprochées de ses rives, n’arrose qu’une vallée assez étroite, si l’on ne tient compte que des affluents secondaires qui y débouchent, et si on laisse de côté les grands tributaires avec leurs bassins immenses. Ainsi réduite, la vallée du Saint-Laurent est hors de proportion avec la grandeur du fleuve, le volume de ses eaux et l’importance de son cours. Le fleuve St-Laurent ne peut manquer de devenir, en effet, dans un avenir très prochain, la grande voie fluviale par laquelle s’écouleront vers le continent européen les produits illimités de l’Ouest américain. Les canaux, creusés naguère jusqu’à une profondeur de neuf pieds, pour éviter les rapides, ont été récemment portés à une profondeur de 14 pieds, suffisante pour permettre de prendre la voie du fleuve à une forte partie des produits de l’Ouest, transportés par des navires d’un fort tonnage.

Or, on a constaté que, durant l’année 1898, le nombre des navires et des steamers qui ont passé par le canal Sainte-Marie s’élevait à 17,000, d’une capacité totale de 18,900,000 tonneaux, représentant une valeur d’un milliard, 90 millions de francs. Voilà qui peut donner une idée du développement que prend le trafic des grands lacs et du rôle que le fleuve Saint-Laurent serait appelé à jouer, comme voie de transport, s’il ne servait qu’au passage seulement d’un tiers de ce mouvement colossal de produits et de marchandises entre l’Europe et l’Amérique.