La vie de famille dans le Nouveau-Monde/Lettre 22

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La vie de famille dans le Nouveau-Monde
Traduction par R. du Puget.
(TOME DEUXIÈMEp. 153-159).
LETTRE XXII.


Rose-Cottage (Brooklyn), 20 août 1850.

Avec quel plaisir, chère Agathe, j’ai reçu ta lettre du 12 juillet, si chaude, si remplie de bons et tendres sentiments ! Mais le mauvais état de la santé m’afflige et me donne des remords ; il me semble que je devrais être auprès de toi, et je cherche à me consoler en pensant que tu prends maintenant les bains à Marstrand. La prolongation de mon séjour en Amérique est pour ainsi dire une nécessité ; il m’a été impossible d’aller plus vite. Mon voyage dans l’Ouest ne peut se faire d’une manière profitable, à moins d’y consacrer trois mois entiers, ce qui me conduira jusque bien avant dans celui de novembre. Revenir chez moi sans avoir vu le grand Ouest et sa vie progressive, ce serait comme si j’avais vu jouer l’opéra de Gustaf Wasa sans le rôle du héros. Je pourrais, il est vrai, revenir en décembre, mais je redoute un peu une aussi longue traversée pendant cette saison, et ne verrais pas une infinité de choses auxquelles je tiens beaucoup. Avec quatre ou cinq mois de plus, j’espère avoir fini.

Le 23 août.

Voici la lettre de Marstrand. Dieu soit loué ! elle m’a rendue véritablement heureuse. Combien je me réjouis de te voir causer d’une manière si agréable !

Il est décidé maintenant que j’irai avec Marcus et Rébecca à Cony Island, dans le voisinage de New-York, prendre encore quelques bains. Ensuite mes amis m’accompagneront un bout de chemin vers l’ouest, en remontant l’Hudson, pour aller voir les Trembleurs du New-Libanon. J’y trouverai M. et madame Lowell, avec lesquels j’irai à Niagara. À mon grand regret, je ne verrai pas les Downing cette fois ; mais les dernières semaines que je passerai dans ce pays leur appartiendront.

Rose-Cottage.

Tout Brooklyn et aussi New-York ressemblent dans ce moment à une boutique de fruits remplie de pêches et d’abricots ; et quelles pêches ! On dirait les produits du jardin des Hespérides. Quelle masse de fruits ! Le moindre petit garçon, la moindre petite fille peut s’en régaler.

J’ai trouvé mes amis fort affligés de la nouvelle loi sur les esclaves fugitifs ; les traqueurs des États du Sud sont déjà en mouvement, et des milliers d’anciens esclaves quittent les États du Nord pour fuir vers le Canada ou la mer, et se rendre en Angleterre. Tout récemment, un esclave fugitif a été repris à Boston et rendu à son maître. Le peuple était en grande fermentation ; cependant il n’opposa point une résistance ouverte. La loi ordonnait, on obéissait ; mais les cloches de Boston sonnèrent en mort. Je partage les sentiments de mes amis sur l’opprobre de leur pays : — n’avoir plus un coin de terre qui puisse se dire l’asile de la liberté ! Ils éprouvent de l’amertume, non pas contre le Sud, mais contre cette partie des habitants du Nord qui, dans l’intérêt de Mammon ou du « coton, » phrase usitée dans ce pays, repoussent le plus noble de ses droits.

Je comprends et j’aime la résolution prise par mes amis de faire beaucoup de sacrifices, de souffrir beaucoup de maux pour changer ce malheureux état de choses ; mais je ne partage pas tous leurs points de vue sous ce rapport ; je suis plus confiante, j’ai une foi plus vive en la victoire de la partie la plus noble du Sud et du Nord. Dans cette grande lutte entre Dieu et Mammon, la loi sur l’esclavage est une bataille perdue, mais non pas décisive. Je crois, avec Clay et Webster, que c’est un pas fait en arrière, amené par la nécessité du moment, mais qui donnera lieu à de grands progrès dans la voie de la liberté.

Peu de temps après le départ de Clay, toutes les mesures, les résolutions qu’il avait proposées dans son bill de compromis, ont été votées après quelques petits changements. Le grand homme d’État avait probablement trouvé l’unique moyen de conciliation possible entre le Nord et le Sud. Cependant quelques États du Sud sont encore mécontents. La Caroline et le Mississipi réclament à grands cris la « séparation, » et l’on assure que la première s’arme sérieusement pour la guerre. C’est une folie dont l’État aux Palmettes se trouvera mal ; il n’aura pas d’auxiliaires et ne pourra rien faire.

On s’occupe beaucoup, dans ce moment, de l’aveu et de la mort du professeur Webster. Il n’est pas un coin des États-Unis où cette lugubre histoire n’ait été un sujet de conversation. Partout on suivait attentivement ce procès. Après avoir débité pendant longtemps une foule de mensonges, Webster a fini par avouer qu’il était le meurtrier, mais en prétendant qu’il avait commis ce crime en se défendant ; il n’en a pas moins été condamné à mort par les juges du Massachusett. M. Pibody, prêtre unitaire, l’a préparé à mourir, et sa contenance était résignée en marchant vers l’échafaud. Sa femme et ses malheureux enfants ont cru le plus longtemps possible à son innocence ; ils se conduisent parfaitement, dit-on, travaillent pour vivre, et ont refusé le secours en argent que la veuve de la victime leur a noblement offert. L’une des filles est mariée et établie à Madère ; une autre est fiancée, et l’on assure que toute la famille va quitter l’Amérique pour se retirer à Madère : je m’en réjouis pour elle. Malgré la culpabilité de Webster, l’opinion publique aux États-Unis est tellement prononcée contre la peine de mort, que, même dans cette circonstance, plusieurs protestations ont été rédigées pour en demander l’abolition. Les exécutions, en Amérique, se font dans les prisons.

Cony-Island, 26 août.

Me voici de nouveau sur le bord de la mer ; ce lieu agreste, solitaire, a un charme sauvage ; la lune brille avec éclat sur les flots mugissants. Je me promène le soir sur la plage avec Marcus ; à la maison, Rébecca me raconte des événements de la vie intime ; ils rendent témoignage de l’influence merveilleuse de la lumière intérieure sur les âmes qui lui consacrent une attention paisible. De petits feux alignés ou en rond brillent la nuit sur le banc de sable de la rive, entre les arbres du rivage ; ils sont produits par une espèce de moules que l’on fait cuire pour le souper, en brûlant au-dessus de menues branches : leur goût est exquis, fin et meilleur, selon moi, que celui des huitres. Le temps fraîchit, les bains sont fortifiants ; nous sommes contents et heureux.

Avant de quitter Brooklyn, nous sommes allés un dimanche entendre M. Beecher prêcher. Il s’était prononcé fortement, dans un journal religieux dont il est collaborateur, au sujet de la nouvelle loi contre les esclaves fugitifs. Beaucoup de membres de son église avaient très-mal pris la chose. Beecher fit donc en chaire sa profession de foi sur le devoir du prêtre envers ses ouailles et sa conscience : ce fut dit en peu de mots, mais avec énergie. « Si la loi de Dieu et ma conscience m’ordonnaient une chose, et si vous me disiez que je ne dois pas leur obéir, mais à vous, ou me retirer, alors je devrais me retirer, et le ferais si je ne pouvais pas rester sans blesser ma conscience. » L’église était comble et l’auditoire sérieux comme Beecher. Il n’y a pas lieu de craindre qu’il se retire ; on l’aime et l’estime trop pour ne pas lui céder, surtout quand il a raison dans la chose, si ce n’est pas toujours dans la forme.

Le 27 août.

Je me propose actuellement de partir pour le grand Ouest ; il est devant moi comme une sorte de nébuleuse mythologique, moitié brouillard, moitié lumière, dont, à proprement parler, je ne sais rien, sinon qu’il est grand, très-grand ! Comment ? de quelle manière ? Est-il peuplé de dieux, de géants, de lutins ou de tous ces seigneurs mythologiques à la fois ? J’ai envie de m’en assurer. Je pressens que Thor et Loke[1] y luttent vigoureusement l’un contre l’autre, que les démons y habitent ; je le conclus de certaines histoires de revenants dont on m’a beaucoup parlé depuis que je suis ici. Les revenants dans l’Ouest sont un article de fond permanent dans les journaux ; les uns en parlent en badinant, les autres sérieusement. Les monts Alleghany et le Niagara ne sont-ils pas les sentinelles gigantesques des portes de ce nouveau paradis, le plus jeune foyer de l’homme ? Les magnifiques chérubins n’en défendent pas l’entrée, au contraire.

Les peuples européens s’y précipitent par les villes maritimes orientales qui en sont l’avant-cour. L’Ouest est le paradis traversé par les grands fleuves, où se trouve l’arbre de la vie et de la mort, où la parole du serpent et la voix de Dieu se feront entendre derechef aux couples humains nouveaux.

Je vais donc voir ce grand, cet énigmatique Ouest, avec ses fleuves, ses chutes d’eau, ses lacs gigantesques, sa vallée du Mississipi, ses montagnes Rocheuses, son pays de l’Or sur l’océan Pacifique, ses buffles, ses colibris ; cette contrée qui engendre des États, où les villes atteignent leur développement en une génération, dont le mot de ralliement est « croissance et progrès ! » Je vais voir cette terre promise, cette terre de l’avenir ! J’aspire à y pénétrer comme s’il s’agissait d’un oracle dont j’attends une réponse à bien des questions de mon esprit.

Mon petit panier à anse est plein de bananas et de pêches ; mon lutin de voyage et la dernière lettre de mes bien-aimées m’accompagnent ; je pars gaiement pour le grand Ouest.

  1. Le dieu de la force et du mal de la mythologie scandinave. (Trad.)