La vie de famille dans le Nouveau-Monde/Lettre 24

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La vie de famille dans le Nouveau-Monde
Traduction par R. du Puget.
(TOME DEUXIÈMEp. 197-213).
LETTRE XXIV


Chicago (Illinois), 15 septembre 1850.

Me voici sur le bord sud-est du lac Michigan, ma chère Agathe, non pas sur son bord sablonneux, mais dans une jolie villa de construction italienne, avec colonnes de l’ordre corinthien, entourée de beaux arbres et de belles fleurs.

Je me suis séparée des amis, devenus pour moi presque un frère et une sœur, sur la place de Buffalo, au milieu de chevaux, de charrettes, d’hommes trafiquant, allant, venant, voyageant, se pressant avec hâte, entourés de coffres et de toutes sortes de bagages. Le temps et le loisir nous manquaient pour dire une parole. Le convoi qui devait les emporter était là ; sa locomotive, la vélocité du chemin de fer, ne laissaient à nos cœurs chauds ni temps ni paroles. Nous nous embrassâmes en silence de toute notre âme, et peut-être pour toujours, car les Lowell se proposent d’aller en Italie l’année prochaine.

Ne les voyant plus, je fus tirée de la foule et conduite dans un hôtel par un digne homme âgé, avec lequel je devais continuer mon voyage, et appelé Bond. Il était venu me chercher à Niagara, porteur d’une lettre d’introduction de M. Ellesworth. Bond est encore jeune malgré ses années ; c’est un des anciens « pionniers » de l’Ouest. Il a mis la main à la fondation de plusieurs villes maintenant florissantes, entre autres Rochester, Lockport, etc., et connaissait parfaitement la contrée par laquelle nous devions passer jusqu’au lac Michigan et au delà. C’est pourquoi et parce qu’il avait un air bon, cordial, que je me suis réjouie de l’avoir pour compagnon de route.

À l’hôtel de Buffalo, de nouvelles connaissances me tourmentèrent en répétant ces questions ennuyeuses : « Comment trouvez-vous l’Amérique ? — Que vous semble des États-Unis ? — Buffalo répond-elle à votre attente ? » Je répondais à cette dernière question que, ne m’étant attendu à rien relativement à Buffalo, mon espérance ne pouvait être trompée. Je dois dire que cette ville m’a semblé l’une des moins agréables que j’ai vues en Amérique. « Les affaires ! les affaires ! » voilà, je crois, sa vie et le trait principal de son caractère ; mais j’ai vu peu de chose de Buffalo.

Vers le soir, je me suis embarquée sur l’Océan, magnifique bateau à trois ponts, avec lequel j’ai traversé le lac Érié, souvent fort dangereux et sujet aux tempêtes ; ses flots ressemblent maintenant à des naïades qui jouent au soleil.

« L’Érié, dit un Français (M. Bouchotte), peut être considéré comme un grand réservoir central, d’où rayonnent une multitude de canaux ; les navires peuvent donc se diriger de là vers toutes les parties de l’intérieur du pays, vers l’océan Atlantique, à l’Est et au Nord, vers les contrées et les mers du Sud, et recueillir les produits des climats les plus variés. »

Tous les émigrants qui fondent de nouvelles colonies autour des grands lacs traversent l’Érié, mais il devient souvent le tombeau d’un grand nombre d’entre eux. Tout récemment un bateau à vapeur y a pris feu ; il était plein d’émigrants, la plupart Allemands. Des centaines de ces pauvres gens ont péri. Parmi les cadavres qu’on a retirés, se trouvaient sept à huit couples se tenant embrassés, et que la mort n’avait pu séparer : l’amour avait été plus fort qu’elle. Le pilote est resté debout près du gouvernail et a dirigé le bateau vers la terre jusqu’au moment où les flammes atteignirent ses mains. Trente ou quarante passagers seulement ont été sauvés.

La traversée de l’Érié a été pour moi une fête éclairée par le soleil sur ce magnifique bateau à vapeur ; un piano faisait partie de l’ameublement du salon, et l’aimable capitaine a pris soin de ma personne de la manière la plus affectueuse. Mon vieux pionnier m’a raconté diverses circonstances de sa vie, sa conversion, son premier et dernier amour, et ajouta qu’en général il aimait beaucoup la société des femmes. À quatre heures de l’après-midi, le second jour de notre navigation, nous arrivâmes à Détroit, ville fondée originairement par des Français sur le canal ou détroit qui réunit l’Érié au lac Saint-Clair et sépare le Michigan du Canada. Le rivage paraissait couvert de petites habitations élevées sur des lots de terre régulièrement divisés. Le pays m’a semblé bas, avec collines ondoyantes et fertiles.

Détroit est, comme Buffalo, une ville d’affaires, mais plus jolie et plus amicale que cette dernière. J’ai trouvé dans l’hôtel des questionneurs ennuyeux, mais aussi des personnes fort aimables avec lesquelles on pouvait causer agréablement, avec franchise, et se bien trouver. Je me souviens surtout, parmi celles-ci, de l’évêque épiscopal de Michigan, homme ouvert, cordial et penseur ; d’une mère avec ses deux filles ; et j’ai eu ainsi l’occasion d’échanger quelques paroles affectueuses puisées dans le fond sérieux de la vie. Cela m’a fait du bien. Du reste, les habitants de Détroit étaient fort contents de leur ville, de la vie qu’ils y mènent, d’eux-mêmes, et les uns des autres ; ceci me paraît être le cas de toutes les localités de l’Ouest par lesquelles j’ai passé.

Le lendemain au soir, nous sommes arrivés à « Anne-Arbourd, » jolie petite ville au milieu des champs. J’y ai reçu également des visites, et j’ai été obligée, comme d’habitude, de soutenir un interrogatoire. Mon vieux pionnier, n’aimant pas à voyager incognito, ne peut comprendre qu’on soit fatigué, qu’on désire échapper aux présentations et aux questions. Ici également, les gens sont fort contents d’eux-mêmes, de leur ville, de sa position et de leur genre de vie. Anne-Arbourd tire son nom de la circonstance suivante : À l’époque de l’arrivée de ses premiers habitants, ceux-ci se composaient principalement d’une seule famille. Tandis qu’on défrichait la forêt, qu’on labourait, l’unique abri était une cabane de feuillée et de toile en forme de tente, où Anne, la mère de famille, faisait cuire les repas et prenait soin du bien-être de tous. C’était le foyer de la famille, le port calme, où les travailleurs venaient se reposer, se rafraîchir, sous la protection de mère Anne. Ce lieu fut donc appelé Anne-Arbourd, et la ville, qui s’éleva insensiblement autour de la tente, conserva ce nom. Avec ses jolies petites maisons et ses jardins sur les collines et leurs pentes verdoyantes, cette ville présente l’aspect d’un port paisible et agréable.

Nous y passâmes la nuit ; le lendemain nous partîmes par le chemin de fer et traversâmes l’État et la presqu’île Michigan. Tout le long de la route, j’ai vu de petites fermes bien bâties, entourées de terres bien cultivées, de champs de blé et de maïs, de vergers remplis de pommiers et de pêchers. Dans des contrées plus sauvages, le sol resplendissait de fleurs nacarat et bleues, que la rapidité de notre course m’empêchait d’examiner, d’hélianthes de haute taille, avec couronne aussi grande que celle des jeunes arbres. C’était agréable et joli à voir. Mon vieux pionnier me dit qu’il n’avait vu nulle part une aussi grande abondance de fleurs que dans le Michigan, surtout autrefois, quand le sol était sauvage. Cet État est l’un des plus jeunes de l’Union ; mais le terrain y est riche, particulièrement en blé, et en grand progrès. Sa législation, des plus libérales, a aboli la peine de mort ; mais on m’a parlé de crimes commis il y a peu de temps dans cet État, et qui, en vérité, auraient bien mérité la mort ou une détention perpétuelle. Un jeune homme appartenant à une famille considérée de Détroit avait, pendant une chasse, tiré traîtreusement et à plusieurs reprises sur son meilleur ami, jeune comme lui, afin de s’emparer de son portefeuille, renfermant des billets de banque. Il n’a été condamné qu’à vingt ans de prison. Il est visité par de jeunes dames, qui lui apprennent le français et à jouer de la guitare. L’une d’elles était avec nous sur le chemin de fer, et parla de « l’extérieur agréable » du prisonnier. On a pour ce coupable une douceur repoussante, qui témoigne d’un sentiment moral relâché.

Le temps a été superbe pendant toute la journée. Le soleil marchait devant nous vers l’Ouest et nous marchions droit sur lui. À mesure qu’il descendait vers la terre, le ciel du soir resplendissait de l’or le plus pur. Le pays était plat, uniforme ; çà et là une jolie petite rivière, dans la forêt de petites maisons en bois entourées d’un bouquet d’arbres, et sur lesquelles était fixée une planchette portant en lettres d’un pied de haut, tracées à la craie blanche, ce mot : « Épicerie. » Les terrains cultivés étaient tous divisés régulièrement et couverts de bonnes fermes, ressemblant à nos meilleures maisons de paysans. Les colons de l’Ouest achètent des lots de terre de quatre-vingts, cent soixante à deux cents arpents, rarement davantage. La terre coûte de première main (ce qu’on appelle prix du gouvernement) un dollar et quart l’arpent, et, lorsqu’on sait s’y prendre, elle donne en peu de temps de riches récoltes. Les fermiers d’ici travaillent rudement, vivent bien, quoique avec frugalité, élèvent de vigoureuses familles, dont les enfants suivent rarement la profession de leurs parents. On les envoie dans des écoles, puis ils cherchent à s’élever en suivant la carrière politique. Ces petites fermes sont des pépinières, d’où les États du Nord-Ouest tirent leurs meilleurs fonctionnaires, instituteurs et institutrices. Ici grandit une génération pieuse, énergique, industrieuse. Beaucoup de renseignements m’ont été donnés à cet égard par mon vieux pionnier, dont l’esprit religieux, l’activité incessante, l’amour des hommes, l’instruction variée, le cœur jeune et chaud malgré son âge avancé, font de lui un bon type des premiers cultivateurs et législateurs du désert dans cette région. Il m’a quittée en route pour aller chez lui, dans la petite ville de Niles.

Je suis montée à bord d’un bateau à vapeur avec un M. Hunt et son aimable belle-sœur, pour traverser le lac Michigan. Le soleil était couché, mais le ciel resplendissait des plus belles teintes pourpre au-dessus de ce lac, qui ressemble à une mer ; nous partîmes éclairés par lui et la lune nouvelle. La nuit était calme et belle, l’eau unie comme une glace.

J’ai vu, le matin du 15 septembre, le soleil briller sur Chicago, et m’attendais à être reçue dans cette ville par des amis qui devaient prendre soin de moi. Personne ne vint et j’appris que mes amis étaient partis ; je n’en fus pas étonnée, j’étais en retard de deux mois. Je me trouvais donc seule au milieu du grand Ouest inconnu. De petites contrariétés, relativement à mon bagage, me rendirent ce contre-temps un peu désagréable ; mais, au moment où je me vis isolée sur le bateau à vapeur (mes nouvelles connaissances l’avaient quitté avant moi), ma gaieté revint, je fus bien de corps et d’esprit. Le soleil était là, son Créateur également, et je m’estimais heureuse de pouvoir m’enfermer dans une chambre d’hôtel solitaire, d’y être seule avec moi-même. Mais ma solitude ne fut pas de longue durée. Des personnes fort bien et amicales m’entourèrent, m’offrirent leur maison, leur amitié, et tout devint soleil pour moi à Chicago.

Le soir, j’étais installée dans la jolie villa d’où je t’écris, et pendant la nuit, qui était belle, une sérénade retentit dans le jardin, éclairé par la lune ; on jouait cet air allemand bien connu : Je suis solitaire et non pas seul. C’était un magnifique salut que me faisaient les Allemands de la ville.

Le 17 septembre.

Les Prairies ! Jamais je n’oublierai cette vision.

Chicago est situé dans la contrée des Prairies, et l’Illinois tout entier est une vaste et ondulante plaine, un pays plat avec de basses et ondoyantes collines. C’est à dix-huit milles de la ville que l’on trouve les Prairies proprement dites. Mes nouveaux amis voulurent m’y faire passer une journée, et nous partîmes un matin de bonne heure, trois familles dans quatre voitures. Notre pionnier, beau chasseur au teint sombre, nous précédait en voiture avec ses chiens et tirait au vol, quand nous faisions halte, quelques poules de prairies. La journée était superbe, le ciel d’un magnifique azur, le soleil de l’or le plus pur, l’air plein de vie mais calme, et cette lumière éclatante se répandait à l’infini dans un espace océanique, dont les vagues étaient formées par des hélianthes, des astrées, des gentianes. Toutes ces fleurs étaient resplendissantes, surtout les hélianthes, qui avaient souvent près de deux mètres de haut ; leurs couronnes s’agitaient bien au-dessus de la tête des hommes de taille moyenne.

Nous dinâmes dans un petit bouquet de bois ressemblant à un buisson vert au milieu de ces champs de fleurs dépourvus d’arbres. C’était sur une élévation du sol, d’où la prairie, doucement ondulante, se terminait par l’horizon. Çà et là, on apercevait de petites maisons en bois, qu’on aurait pu prendre pour des nids d’oiseaux nageant sur cet océan ; çà et là les foins étaient fauchés : on aurait dit un essai, un jeu d’enfant. La terre, éclairée par le soleil, était dans sa splendeur, son éclat primitif, que la main de l’homme n’avait point encore altérée, et couverte de fleurs soignées, surveillées uniquement par le soleil. Les hélianthes s’inclinaient, faisaient signe, semblaient inviter des millions d’individus à prendre place à l’abondante et riche table de la terre. C’était pour moi une fête lumineuse, une vue véritablement grande, splendide, plus extraordinaire, plus vivifiante encore que le Niagara.

Le chasseur, homme laconique mais évidemment doué de sentiments énergiques, s’appuyait sur son fusil et disait à voix basse : « Je passe souvent ici des heures entières à contempler la création. » Cette scène ressemble à une extase de la vie naturelle, elle baigne dans la lumière et s’y repose avec béatitude. Les hélianthes chantent les louanges du soleil.

Je me suis promenée dans le bouquet de bois, où j’ai cueilli des fleurs : les astrées dépassaient ma tête. Chaque mois les prairies se couvrent, dit on, de fleurs différentes, blanches au printemps, puis bleues, puis nacarat, et jaunes surtout maintenant. Nous sommes restés la journée entière dans la Prairie et n’en sommes partis qu’après avoir vu le soleil descendre dans son lit d’hélianthes.

Nous avons visité, par la même occasion, l’une des petites maisons en bois élevées dans ces champs. Une femme âgée, agréable, y était ; les hommes travaillaient à rentrer les foins. La maison n’avait qu’un an d’existence ; elle était assez ouverte au vent, mais intérieurement propre, rangée, comme cela a lieu ordinairement partout où l’on rencontre des femmes américaines. Je demandai à celle qui nous avait reçus comment elle se trouvait de la solitude de cette grande prairie. Elle s’ennuyait. « C’est si uniforme. » En effet, il doit être bien différent de voir cette vue de ciel et plaine pendant une journée ou une année. Pourtant, je ne serais pas fâchée d’en essayer.

Nous ne vîmes pas un seul nuage durant cette journée, nous ne sentîmes pas le moindre souffle de vent ; l’air n’en était pas moins frais et délicieux. L’été indien commencera bientôt. Toute cette fête de la Prairie se passa sans accident, à ceci près, que le fusil du chasseur, étant parti au repos, blessa l’un des chevaux à l’oreille et qu’une roue cassa ; mais c’était vers la fin de notre promenade. On prit la chose gaiement.

Chicago, 22 septembre.

Dans la charmante famille où je suis maintenant, chez M. et madame Kinzie, j’entends beaucoup parler des Indiens. M. Kinzie est agent du gouvernement pour les négociations avec les tribus indiennes des États du Nord-Ouest, et il a été l’un des premiers colons de leur désert. Madame Kinzie, qui écrit facilement, a conservé plusieurs faits de la vie des premiers colons et des luttes qu’ils eurent à soutenir contre les Indiens. Plusieurs se sont passées dans sa propre famille. La lecture ou la narration de ces événements est un des principaux plaisirs de nos soirées ; plusieurs sont intéressants au plus haut degré, d’autres épouvantables, mais il en est aussi de fort touchants et parfois très-comiques.

L’histoire de la captivité et de la délivrance de la mère de madame Kinzie serait un charmant sujet de drame. Je ne connais rien de plus propre à émouvoir. Des scènes affreuses terminées par l’enlèvement de la petite fille, puis la tendresse du chef indien pour cet enfant, l’amour croissant dont elle devient l’objet à mesure qu’elle grandit dans sa tente, le nom de « Lis blanc » qui lui est donné par la tribu sauvage, l’épisode de la tentative de meurtre faite sur la jeune fille par la femme jalouse du chef ; ensuite celui-ci qui refuse de la rendre pendant plusieurs années, malgré les négociations, les cadeaux offerts par les parents de l’enfant et le gouvernement des blancs, et finissant par consentir à une rencontre entre l’enfant et sa mère, à la condition expresse que cette dernière ne demandera point à la ravoir. Il se rend à l’endroit désigné avec ses guerriers complétement armés, chevauche seul, — malgré les représentations de ceux-ci, — et passe la petite rivière qui sépare le camp des blancs de celui des Indiens. Quand il voit la mère et l’enfant se précipiter avec larmes dans les bras l’une de l’autre, il s’arrête subjugué par ce spectacle et s’écrie : « Il faut que la mère ait son enfant ! » tourne bride, repasse la rivière, rejoint son monde sans jeter un regard en arrière vers la bien-aimée de son cœur, « le Lis blanc, » qui revint dans sa quinzième année au milieu des siens.

J’espère que madame Kinzie publiera un jour cette jolie narration, ainsi que plusieurs de celles que j’ai entendu lire durant nos soirées. Le massacre de Chicago fait partie des récits de cette collection, et la ville en porte encore des traces fraîches ; cependant elle est embellie par une jolie action humaine.

La demande en mariage pour sa fille, adressée par le chef indien Quatre-jambes à mon hôte, si noble de manières, et l’arrivée de l’épaisse Indienne, assise sur ses peaux de buffle, à la ville où elle ne trouva que le refus de son futur époux, fait partie de la chronique comique. Du reste, M. Kinzie et d’autres personnes qui ont beaucoup vécu avec les Indiens, leur sont véritablement dévoués et paraissent avoir plus d’yeux pour les vertus que pour les défauts qui distinguent ce peuple singulier. M. et madame Kinzie ont habité longtemps le Minnesota.

Chicago est une des villes les plus laides et les plus froidement humides que j’aie encore vues en Amérique, et ne mérite pas son nom de « Reine des lacs. » Elle ressemble plutôt à une revendeuse qu’à une reine, car elle est presque entièrement composée de boutiques. C’est à peine si l’on y voit quelques jolies maisons avec jardin, même hors de la ville. Les rues, pavées en bois ou non pavées et sablonneuses, sont larges et bordées de maisons en planches presque sans interruption. Tout semble annoncer que ses habitants y sont venus pour trafiquer, gagner de l’argent et non pas y vivre. Cependant j’ai fait ici la connaissance de quelques personnes, les plus aimables que j’aie rencontrées sur la terre ; gens, hommes et femmes, avec lesquels on peut vivre, causer, se plaire, qui n’adressent pas cent questions futiles à une étrangère, lui donnent au contraire l’occasion de voir, d’apprendre par elle-même, et cela d’une manière charmante, tout ce qu’elle peut désirer connaître. Ils ne sont pas comme les habitants de presque toutes les petites villes d’ici, exclusivement contents d’eux, de leur monde, de leur cité ; ils voient leurs défauts, en parlent et permettent qu’on en parle.

Depuis hier nous avons un vent chaud qui doit ressembler au sirocco des Italiens ; on en devient « échec et mat ; » l’air de Chicago se compose d’un nuage de poussière.

Le 23 septembre.

Mais le soir, quand le soleil se couche et que le vent s’est calmé, je cherche à voir, de quelque point élevé de la ville, descendre cet astre sur la prairie ; car c’est beau. Cette splendeur fait naître en moi des pensées mélancoliques. Dans cette contrée de l’Ouest, éclairée par le soleil, je vois des millions de marchands, mais — pas un temple, pas un adorateur du soleil et de la « beauté éternelle. » La civilisation des Péruviens était-elle plus noble ? Avaient-ils un esprit plus élevé ? Étaient-ils enfants de la lumière plus que la génération qui habite actuellement l’Ouest du Nouveau-Monde ?

Le 24 septembre.

J’ai trouvé quelques compatriotes établis dans cette ville, le capitaine Schneidau et sa femme, M. Unonius, pasteur d’une paroisse suédoise des environs. Ils faisaient partie des premiers émigrants suédois qui se sont établis près du joli lac des Pins, dans le Visconsin, en se figurant qu’ils allaient y introduire, y mener une vie de bergers arcadiens. Hélas ! ils ont trouvé le contraire. La contrée avait une beauté toute suédoise, mais le sol en était presque partout mauvais. Les colons et les cultivateurs du désert s’étaient trompés dans le calcul du travail et de leurs forces. Ensuite ils avaient apporté avec eux le penchant qu’ont les Suédois à régaler les autres, à vivre gaiement sans songer au temps que ceci peut durer. Chaque famille se bâtit une demeure pauvre et invita ses voisins à des festins. Ils avaient leurs banquets de Noël, leurs danses de la Saint-Jean ; mais la récolte de la première année manqua. La terre, mal ou faiblement cultivée, ne voulut pas donner une riche moisson. Puis vint un hiver rigoureux avec neige et ouragan ; les maisons, mal construites, donnèrent un mauvais abri ; la maladie, les événements fâcheux, le manque de travail, d’argent, — les privations de tout genre survinrent. Les souffrances que plusieurs de ces colons eurent à endurer sont presque incroyables. Tous à peu près croulèrent comme fermiers, et quelques-uns se relevèrent ainsi que leur famille, en exerçant un métier, et finirent par gagner, comme cordonniers et tailleurs, un salaire que l’agriculture leur refusait. C’est un honneur pour eux, dans leur profonde misère, d’avoir travaillé loyalement, souffert avec courage sans se plaindre, et d’être parvenus à se relever par le travail. De leur côté, les habitants du pays ne les ont pas laissés sans secours lorsque leur position a été connue. Margaret Fuller (depuis marquise Ossoli) ayant fait un voyage dans l’Ouest avec madame Clarke, le hasard la conduisit chez les colons du lac des Pins. Depuis plusieurs mois, le capitaine Schneidau était assis sur son lit de douleur, par suite d’un mal de jambe. Sa jeune et jolie femme avait été obligée, pendant cet hiver rigoureux, de se charger des travaux les plus pénibles. Elle avait trouvé son premier-né gelé dans la chambre où il couchait ; la neige et la pluie y entraient avec furie. Le mari et la femme étaient seuls dans ce désert et sans moyens pour se faire aider, la servante qu’ils avaient eue pendant quelque temps les ayant quittés ; les voisins étaient trop éloignés et trop malheureux eux-mêmes pour leur venir en aide. C’est alors que la Providence leur envoya les deux voyageuses.

Margaret Fuller parle de cette visite dans son Été sur les lacs ; mais ce qu’elle ne raconte pas, ce que j’ai appris ici, c’est la générosité avec laquelle ses amis et elle se sont intéressés aux malheureux Suédois et les ont mis en peu de temps dans une position complétement différente. Ils furent amenés à Chicago ; le capitaine, entre les mains d’un médecin habile, se rétablit. Mettant à profit son talent de dessin, il est en ce moment le plus habile daguerréotypeur de tout l’Illinois. Il gagne beaucoup d’argent, est généralement aimé ici. Sa vive et jolie femme raconte maintenant en riant et pleurant à la fois les événements de sa vie dans le désert, et fait un mélange charmant de suédois et d’anglais.

Il y a beaucoup d’Allemands à Chicago, surtout des marchands et des artisans. Cette ville, fondée il y a seulement vingt ans, a déjà vingt-cinq mille habitants. C’est un véritable « nourrisson » du grand Ouest, mais peu civilisé encore, comme je l’ai dit. Cependant il y a ici une rue, ou pour mieux dire un rang de maisons ou petites villas le long du lac, sur une berge élevée qui lui donne une apparence d’air « comme il faut, » air qu’elle ne manquera pas de prendre un jour ; car il y a ici des gens de toutes les parties de la terre, et qui forment un bon noyau de fraîche et véritable aristocratie.

Chicago porte dans ces armes le nom de « ville dans le jardin. » Elle pourra répondre à son nom poétique quand la prairie qui l’entoure sera devenue un jardin.

J’ai vu ici des salles d’école hautes et claires ; j’ai entendu les élèves, dirigés par un maître parfait, exécuter des chants à quatre parties, de manière à m’émouvoir jusqu’aux larmes. Et ces enfants, comme ils sont éveillés, avides d’apprendre ! L’Ouest ne manquera pas d’avancer avec honneur.

Mes amis se plaignent de ce qu’ici la situation politique tient du chaos et n’est pas pure ; c’est un effet de l’émigration des populations les moins cultivées de l’Europe, et de la facilité avec laquelle on leur accorde les droits civils. Au bout d’une année de séjour dans la ville, l’émigrant peut voter et participer à l’élection des membres du gouvernement de l’État et de la ville. Des agitateurs politiques, non estimables, se servent de l’ignorance des émigrants et les montent par leurs discours en faveur des candidats pour lesquels ils font le puff, et qui parfois les ont achetés. Les hommes les plus recommandables, ne pouvant se décider à lutter contre ces aventuriers, se tiennent à l’écart, et souvent ils ne parviennent à rien dans le gouvernement. Les aventuriers ambitieux, hardis, arrivent facilement aux emplois, et une fois là, recourent à toutes sortes d’artifices et de ruses pour conserver leur popularité. Les Européens ignorants, imbus de l’idée que les rois et les gens des classes élevées sont la cause de tout le mal dans le monde, donnent leur voix à celui qui s’élève le plus contre eux et dit qu’il est l’homme du peuple.

L’Illinois est un État jeune avec un million d’habitants ; mais le sol est assez riche pour en nourrir dix fois autant. Le climat n’est pas bon pour les émigrants européens ; pendant la première année ils ont à souffrir des fièvres et autres maladies climatériques.

Je partirai demain de Chicago, et traverserai le Michigan pour aller à Millwaukie, dans le Visconsin. M. Reed, homme jeune et fort bien, est arrivé hier ; il vient me chercher. J’ai passé peu de jours à Chicago, et j’y ai vu des personnes avec lesquelles j’aurais été bien aise de vivre toujours. Ce sentiment pour les individus dignes d’affection que je rencontre çà et là durant mon pèlerinage, est comme une tente où je m’abrite la nuit avec reconnaissance. Je voudrais y rester davantage ; mais le lendemain matin il faut reprendre ma course, aller plus loin ; je le fais avec un soupir.

Adieu, gens aimables de cette ville disgracieuse ! Merci, cœurs chauds de Chicago !