Labrador et Anticosti/Chapitre VII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
C. O. Beauchemin & Fils (p. 103-125).


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 23 crop).jpg

CHAPITRE SEPTIÈME

Pointe aux Anglais. — Île aux Œufs. — Rivière-Pentecôte. — Sept-Îles


Pointe-aux-Anglais. — Une petite chapelle. — L’agriculture et la pêche. — Île aux Œufs. — Trait d’héroïsme de la famille Côté. — Le désastre de la flotte de Walker. — Une vague qui ne s’est pas fait annoncer. — Rivière-Pentecôte. — Un village pittoresque. — L’unique scierie de la Côte Nord.— Un missionnaire qui a « du talent. » — Le « jardin suspendu » de Pentecôte. — Beauté de la nature, à deux heures du matin. — Les Jambons. — Sainte-Marguerite. — Sept-Isles. — Un courrier bien fourni. — Préparation de la morue sèche. — Comment on voyage en ce pays-là. — Un monstre marin tel qu’on n’en a jamais vu. — On part en goélette ; on arrive à pied.


Saint-Paul de la Pointe-aux-Anglais[1] n’est habité que depuis un petit nombre d’années. Lorsque M. Louis Langlois, chez qui nous recevons l’hospitalité, vint s’établir ici avec ses parents, en 1873, personne n’y résidait, et tout le pays était encore recouvert par la forêt. M. Langlois est aujourd’hui le plus important citoyen du lieu ; pêcheur, commerçant, voire directeur de poste, il paraît avoir acquis une certaine fortune en ces emplois divers, et sa jolie résidence ferait figure excellente dans n’importe quel bourg « de province ».

La première chapelle bâtie en ce lieu existe encore, et sans doute elle est loin de toucher à la fin de son existence : elle ne date que de 1886. Sa longueur est de 28 pieds et sa largeur de 17. Il en tiendrait un grand nombre de semblables dans l’enceinte de Saint-Pierre de Rome. Elle est dans un état fort primitif, pour l’intérieur comme pour l’extérieur. Cela n’empêche pas la bonne population de ce hameau d’être tout heureuse d’avoir une église où le missionnaire vient faire les offices religieux de temps en temps.

Le gros de la population est fixé dans les environs de la chapelle. Mais un autre groupe, formé d’une quinzaine de familles, presque toutes acadiennes, venues de l’île d’Anticosti vers 1887, s’est établi au delà d’une longue pointe qui s’avance dans la mer à l’ouest du village principal. Cette colonie fait donc face à peu près à l’île aux Œufs, située à deux milles environ de la chapelle.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 120 crop).jpg
PHARE DE L’ÎLE AUX ŒUFS.

(Album Gregory.)


Au point de vue agricole, il n’y a pas long à raconter de la Pointe-aux-Anglais. L’histoire rapporte qu’on y a semé déjà de l’avoine et de l’orge, et que ces modestes céréales se comportèrent vraiment de belle façon, poussant et mûrissant leurs épis au gré des propriétaires. On n’a pas continué beaucoup ces essais de culture, et il paraît que cette abstention est due principalement au manque de loisirs de la part des habitants : la pêche les absorbe complètement. Tout ce que l’on peut faire, m’est-il dit, c’est de cultiver les pommes de terre, qui réussissent parfaitement, et dont on récolte généralement plus qu’il n’en faut pour la consommation locale.

Il y a davantage à dire de la Pointe-aux-Anglais comme endroit de pêche.

Parlons d’abord du loup marin. Bien qu’il soit un habitant des eaux, il faut pourtant dire, au moins pour ce qui est de l’hiver, qu’on lui fait la chasse. Mais la Pointe-aux-Anglais n’a pas la réputation d’être bien favorable à cet exercice ; car c’est à peine si l’on peut tuer une quinzaine de ces amphibies, du mois de février au mois d’avril. Il faut aller les chercher, en canot et au fusil, à trois ou quatre milles au large. On trouve ici deux espèces de loups marins : les brasseurs (Phoca groenlandica, Fabr.) et les barrés (probablement le Phoca annellata, Nilss.).

Il n’y a que deux permis de pêche au saumon accordés pour la Pointe-aux-Anglais. Tout le saumon que l’on prend est vendu à la maison Holliday et Frère, de Québec, dans les conditions que j’ai exposées en parlant de la Pointe-de-Monts.

L’endroit est assez bon pour la pêche au hareng, que l’on prend au rets, de mai à novembre, à sept ou huit arpents du rivage. On le vend aux traders ou marchands qui parcourent la Côte avec leurs goélettes.

Mais c’est la morue qui est la « cheville ouvrière » de la prospérité relative de la Pointe-aux-Anglais. On la pêche à des distances variant d’un à cinq milles de terre. Vingt-cinq barges composent la flottille de pêche de la localité. Hareng, lançon, capelan, encornet, voilà les appâts que, selon la saison, on offre traîtreusement à l’imbécile morue, dont le cadavre plongé dans le sel devient la morue verte, précieux instrument de pénitence pour les fidèles enfants de l’Église.

Le métier de pêcheur est-il bien lucratif à la Pointe-aux-Anglais ? Si l’on a pu entrer assez avant dans les bonnes grâces du ministère de la Marine et des Pêcheries pour se faire octroyer un permis de pêche au saumon, il paraît que l’on arrive, à force de saumon, de hareng et de morue, à s’assurer un revenu annuel de deux cents à trois cent cinquante piastres, suivant que la pêche est plus ou moins bonne. Mais comme il n’y a d’accordés que deux de ces permis, il faut reconnaître que la plupart des pêcheurs ont des bénéfices encore beaucoup moindres. Aussi, pour peu que l’on vise à devenir millionnaire, ce n’est pas ici qu’il faut venir tendre ses filets. Mais on peut vivre fort bien sans se proposer un but aussi extravagant. Je dirai plus tard comment il se fait que l’on arrive même à l’aisance, sur la Côte Nord, à si bon marché.

À une couple de milles de la chapelle, du côté de l’ouest, se trouve l’île aux Œufs, distante de la terre ferme d’un peu plus qu’un mille. Sa plus grande longueur est d’un mille à peine, et, pour ce qui est de cette dimension, l’île est perpendiculaire à la côte.

Cet îlot n’est qu’un rocher, sur lequel il n’y a presque pas de terre cultivable. Le gardien du phare y récolte pourtant sa provision de pommes de terre. Avant l’érection du phare, en 1870, personne n’y avait encore résidé. Les oiseaux y étaient alors en grande abondance et, par conséquent, les œufs aussi : cela suffit sans doute pour qu’il soit aisé de savoir à quoi s’en tenir sur l’origine du nom donné à cette île.

La direction même de l’île, qui est en travers du cours du Saint-Laurent, fait qu’il y a là un excellent abri pour les vaisseaux : quel que soit le vent qui souffle, ils y trouvent un havre sûr, soit d’un côté, soit de l’autre…tant que le vent ne change pas. Du côté est, il y a une batture le long de l’île ; mais, à l’ouest, c’est une muraille coupée à pic, où les flots viennent se briser.

Les alentours de l’île sont de bons endroits de pêche ; les pêcheurs de la Pointe-aux-Anglais vont y prendre le hareng. Les gens du Cap-Chatte, sur la côte sud, y viennent aussi faire la pêche du hareng et de la morue.

Le phare de l’ile aux Œufs est une construction en bois, de forme octogone. Ses feux, visibles à une distance de quinze milles, brillent à la hauteur de 37 pieds au-dessus du rocher, et d’environ 70 pieds au-dessus du niveau de la marée haute. Ils comprennent quatre lampes à pétrole. Le phare est tournant. En temps de brouillard, où la lumière ne peut être aperçue, les navigateurs font comme ils peuvent ! car le phare n’est pourvu d’aucun appareil pour les avertir du danger. Ce phare est allumé du 1er avril au 10 décembre. M. Paul Côté en est le «gardien» depuis le commencement, c’est-à-dire, depuis plus d’un quart de siècle. C’est le type du vrai Canadien-Français, «poli, galant, hospitalier», aimant «à rire, à s’égayer». Doué, d’une bonne voix, et parfaitement initié à tous les secrets du plain-chant, il est le chantre en vogue dans toutes les chapelles des environs, où d’ailleurs la concurrence n’est pas d’une grande intensité.

J’emprunte à M. Faucher de Saint-Maurice le récit d’un trait d’héroïsme qui fait grand honneur à M. Côté et à sa famille : « Chaque année, du premier avril au vingt décembre, le phare de l’île aux Œufs doit être allumé. Du côté de la mer, il offre une lumière blanche, tournante, visible à quinze milles, et qui donne un éclat chaque minute et demie. Tous les navires savent si la rotation d’un phare à feu changeant doit se faire avec une précision mathématique. Autrement, il peut y avoir erreur. Une lumière est prise pour une autre, et un sinistre devient alors la fatale conséquence du moindre retard apporté dans le fonctionnement de la machine. Or, une nuit, vers la fin de l’automne de 1872, le pivot de la roue de communication de mouvement qui s’abaisse, de manière à ce que les roues d’angle engrènent convenablement, se cassa. La saison était trop avancée pour faire parvenir la nouvelle à Québec et demander du secours au ministère de la Marine. Force fut donc de remplacer la mécanique par l’énergie humaine, et le gardien, aidé par sa famille, se dévoua. Pendant cinq semaines[2], cet automne-là, et cinq semaines au printemps suivant, homme, femme, filles et enfants tournèrent à bras cet appareil. Le givre, le froid, la lassitude engourdissaient les mains ; le sommeil alourdissait les paupières. N’importe, il fallait tourner toujours, tourner sans cesse, sans se hâter, sans se reposer, tant que durerait ce terrible quart, où la consigne consistait à devenir automate et à faire marcher la lumière qui indiquait la route aux travailleurs


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 124 crop).jpg
DÉBARCADÈRE DE L’ÎLE-AUX-ŒUFS.

(Album Gregory.)


de la mer. Pendant ces interminables nuits, où les engelures, les insomnies et l’énervement s’étaient donné rendez-vous dans cette tour, pas une plainte ne se fit entendre. Personne, depuis l’enfant de dix ans jusqu’à la femme de quarante, ne fut trouvé en défaut ; et le phare de l’île aux Œufs continua, chaque minute et demie, à jeter la lumière protectrice sur les profondeurs orageuses du golfe. — Que de navires, sans le savoir, furent sauvés, ces années-là, par l’héroïsme obscur de Paul Côté, de sa femme et île ses filles, les demoiselles Pelletier. »[3]

En 1711, il n’y avait pas de phare sur l’île aux Œufs ; mais, dans la nuit du 22 août, il y avait un épais brouillard, et le vent soufflait avec violence. Il y avait encore, dans les alentours, une belle flotte d’environ quatre-vingts vaisseaux qui, commandée par l’amiral Sir Hovenden Walker, s’en allait prendre Québec. Or, il arriva que, au milieu de ce brouillard, on ne connut plus où l’on était ; croyant aller vers le sud, on se dirigea vers le nord, et huit gros vaisseaux se brisèrent sur les rochers de l’île aux Œufs et de la côte du nord ; onze cents hommes périrent dans ce naufrage. Les Anglais en eurent assez de ce désastre, et s’en retournèrent chez eux, pendant que nos pères remerciaient la Providence d’avoir sauvé la colonie. Ce fut à la suite de cet événement que la petite église de la basse-ville de Québec, que l’on nommait « Notre-Dame-de-la-Victoire », reçut désormais l’appellation de « Notre-Dame-des-Victoires » qu’elle retient encore. L’endroit même du désastre, sur la côte, s’appelle maintenant Pointe-aux-Anglais, et ce nom conservera longtemps la mémoire du funeste événement.

La longue batture qui s’avance dans la mer, vis-à-vis l’île aux Œufs, et qui porte plus particulièrement ce nom de « Pointe-aux-Anglais », est toute recouverte d’énormes roches ; et l’on ne peut s’empêcher de frémir à la pensée des beaux navires, chargés d’officiers et de soldats accompagnés de leurs familles, qui vinrent se jeter sur un rivage si périlleux.

En 1712 et pendant les années suivantes, on rapporta, de cette partie de la côte, des armes et des articles de toute nature, dont on fit encan à Québec. Même aujourd’hui, les flots laissent parfois à découvert des canons et des pièces d’armure, souvenirs du terrible désastre. Durant notre séjour à la Pointe-aux-Anglais, on offrit à Monseigneur une jolie cloche d’une trentaine de livres, retirée de l’eau depuis quelque temps.[4]

Depuis le désastre de 1711 ; il y a eu, dit-on, quantité de naufrages sur l’île aux Œufs et la Pointe-aux-Anglais. L’érection d’un phare dans cet endroit dangereux en a clos la triste série.

* * *

Mercredi, 5 juin. — Monseigneur a terminé, ce matin, la mission de la Pointe-aux-Anglais. Il est décidé que nous partons aujourd’hui pour Saint-Patrice de la Pentecôte, distant d’ici de trois lieues. M. l’abbé Lemay, qui a là sa résidence, nous quitte pour nous y devancer. Il s’y rend à pied ! Il faut savoir que, durant la mission de la Pointe-aux-Anglais, il a déjà fait ce voyage, aller et retour, à pied aussi. — J’ai la plus vive admiration pour des prouesses de ce genre. Quant à nous, nous devons faire ce trajet en voiture ; car M. Langlois possède un cheval, qui est presque le seul de l’endroit. Mais le vent d’est ayant bien diminué et la mer n’étant pas trop mauvaise, nous partons dans l’après-midi par voie maritime, Monseigneur dans un canot, et moi dans l’autre. La mer était fort houleuse, mais ne brisait pas, excepté dans un seul endroit ; et j’ai le plaisir de pouvoir raconter que je courus là un véritable danger. Les lames nous prenaient de côté, ce qui avait pour résultat de nous bercer fort agréablement, lorsque tout à coup de la direction dont je viens de parler, nous vîmes arriver sur notre canot une vague très haute et déferlant déjà. Heureusement, celui des deux marins qui tenait la barre eut le temps de faire tourner un peu le canot, et nous prîmes obliquement cette vague dangereuse : sans ce mouvement très rapidement exécuté, la forte vague aurait rempli notre frêle esquif ; et comme aucun de nous trois ne savait nager, je ne sais de quelle façon l’incident se serait terminé. Ce qui est fort probable, c’est qu’un autre que moi aurait eu la tâche de raconter l’événement. Il ne me déplaît pas néanmoins que la Providence ait bien voulu me laisser ce soin à moi-même. — Il est étrange que peu d’habitants, de la Côte sachent nager. Les enfants sont élevés pour ainsi dire sur l’eau, et n’apprennent pas cet art si commode. Sans doute l’eau étant ici si froide, on s’y baigne rarement ; et les bains, quand on en prend, sont de courte durée. Au contraire, les riverains des cours d’eau douce se baignent plus souvent ; ils s’amusent à jouer dans l’eau qui est là relativement tiède, et de la sorte apprennent facilement à nager.

Dès que nous arrivons en vue de la Mission, la fusillade éclate ; elle se continue avec entrain jusqu’à ce que nous soyons débarqués sur le quai, et reprend encore lors de l’entrée solennelle de l’évêque dans l’église. Lorsque les cérémonies liturgiques sont accomplies, on présente une jolie adresse à Sa Grandeur.

Rien de pittoresque comme la situation du village de Saint-Patrice de la rivière Pentecôte.[5] Il est bâti de chaque côté de l’embouchure de la rivière qui lui a donné son nom. Cette rivière, dont la branche principale est longue d’une trentaine de lieues, se dirige perpendiculairement au fleuve Saint-Laurent, puis en y arrivant tourne à angle droit vers le nord-est, laissant à sa droite une pointe de terre large de deux ou trois arpents et longue de deux milles ; elle se jette dans Je fleuve au pied d’un cap assez élevé qui s’avance dans les eaux. Une partie du village est bâtie sur le bout de cette pointe de terre, du côté de l’ouest ; le reste des maisons, avec l’église et la scierie, sont de l’autre côté de l’embouchure. L’entrée de la rivière forme un havre très commode pour les petits vaisseaux, bien qu’à marée basse il y ait peu d’eau dans ce mouillage. Ce cours d’eau n’est navigable que l’espace de quelques milles ; des rapides l’obstruent ensuite. — On comprend qu’il faut recourir aux canots pour communiquer entre les deux parties du village, en attendant que la navigation aérienne soit praticable, ou que le gouvernement construise ici un pont qui devrait, avoir une belle longueur. Mais, sans doute, le bois dont on fera ce pont n’a pas encore commencé à croître ; le fer dont on se servira sera longtemps encore à l’état de minerai dans une mine qui n’est peut-être pas encore découverte. Quoi qu’il en soit, les bureaux de la poste et du télégraphe étant sur la presqu’île, le présent état de choses est assez incommode pour les habitants de la terre ferme, au moins durant la belle saison. Sur cette presqu’île est la résidence du surintendant de la ligue télégraphique de la Côte Nord, M. Émile Têtu.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 114 crop).jpg
ESTUAIRE DE LA RIVIÈRE PENTECÔTE.

(Photog. par l’Auteur.)


Il ne se fait guère de culture ici, pas plus que dans les autres localités que nous venons de parcourir. On a pourtant déjà réussi à cultiver l’avoine et les pois. Quant aux patates, elles viennent très bien partout, et on les cultive en abondance.

Peu de personnes se livrent ici à la pêche, presque tout le monde étant employé à la coupe et au sciage du bois de commerce. On pêche le saumon, du côté de l’ouest, à mi-chemin depuis la Pointe-aux-Anglais, et à l’est, en bas de Caouis, îles situées à l’extrémité est de la baie des Homards, qui se trouve entre ces îles et le cap où est bâtie l’église de Pentecôte. Dans cette baie, non loin des Caouis, on essaye cette année (1895) la pêche des homards et leur mise en conserve. Quant à la morue, on a commencé à la pêcher vis-à-vis d’ici, en ces derniers temps, et non sans succès.

C’est l’industrie du bois qui a créé le village de Pentecôte. Il y a douze ans, il n’y avait là que deux familles (sans compter les quelques habitants des Cayes, vis-à-vis les récifs de même nom qui se trouvent du côté ouest de la baie des Homards). À cette époque, la société Gagnon et Frère (Thomas, résidant ici, et Antoine, de Québec) construisit une grande scierie, pour exploiter les forêts des alentours ; et cet établissement a réuni ici un fort noyau de population. Les limites à bois qui alimentent l’usine s’étendent depuis la mer jusqu’à 45 milles à l’intérieur des terres. L’épinette blanche constitue à peu près uniquement l’exploitation, le pin n’étant qu’en infime quantité. On scie le bois en madriers ou en planches ; il y a aussi des machines pour blanchir et « embouveter » le bois. Quatre ou cinq navires viennent chaque année prendre des chargements de bois, à destination de l’Angleterre, de l’Irlande, du Portugal, etc. Deux de ces navires d’outre-mer sont arrivés pendant notre séjour ici, et sont ancrés à l’entrée de la baie des Homards. L’importance des scieries des MM. Gagnon peut être appréciée par ce fait que, durant l’hiver de 1894-95, on a coupé 33, 000 billes ; la coupe de l’hiver précédent avait été de près de 40, 000. La descente de ces billes se fait par la rivière Pentecôte. Une centaine d’hommes sont à l’emploi de l’établissement, durant l’hiver, pour la coupe du bois ; et, pendant l’été, un nombre presque égal travaillent à la scierie, qui reçoit sa force motrice d’une petite rivière descendant des coteaux voisins.

Dans cette localité ouvrière, il n’y a pas de question sociale, ce qui veut dire que les principes chrétiens président aux relations qui existent entre les patrons et leurs employés. On nous parle, par exemple, d’un ouvrier malade depuis assez longtemps, à qui les MM. Gagnon paient $4 par semaine. Ce fait en dit long sur l’esprit de charité qui anime ces messieurs.

Toutes les maisons du village, à l’exception de quatre, appartiennent à la société Gagnon et Frère. Quand il s’établit une nouvelle famille d’ouvriers, on lui fournit une maison « logeable » ; s’il veut y faire des « divisions », il reçoit gratuitement le bois nécessaire.

Quand on commença l’établissement, il y a douze ans, deux familles sauvages résidaient ici. Ce nombre n’a guère augmenté depuis cette époque.

Le premier missionnaire qui résida à Pentecôte fut l’abbé A.-B. Côté. Ce fut lui qui présida à la construction de l’église. Après un séjour de deux ans à ce poste, M. Côté eut pour successeur, en 1888, le missionnaire actuel, M. l’abbé P. Lemay, du diocèse de Québec. En ce temps-là, le district desservi par le missionnaire de Pentecôte s’étendait depuis la rivière Manicouagan jusqu’au cap Cormoran, ce qui faisait une longueur de trente-cinq lieues. En 1893, Mgr l’évêque de Chicoutimi a détaché de ce territoire la partie orientale, depuis la rivière Sainte-Marguerite jusqu’au cap Cormoran, et l’a confiée à un nouveau missionnaire, qui fut placé aux Sept-Isles. Il reste encore à M. Lemay une desserte assez considérable pour alimenter pleinement son zèle apostolique. Les communications, si difficiles entre ces différentes missions, rendent bien pénible le ministère qu’il y exerce. L’hiver, la visite des chantiers de bois apporte un surcroît de fatigues au missionnaire. Heureusement, M. Lemay a le pied agile, comme il a l’âme intrépide, et, lorsque les circonstances l’empêchent de voyager au moyen des embarcations ou du cométique, il part bravement à pied, et avec la raquette, si c’est en hiver.

Les gens disent que l’abbé Lemay a « du talent ». Je le crois bien ! Il a trouvé moyen, avec des ressources fort modiques, de placer un joli clocher sur son église, édifice de 50 pieds sur 30, et dont il a encore fait achever l’intérieur, décoration toute de bois peint en blanc ; et tout cela ne l’a pas empêché de payer au complet la dette de construction de l’église.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 131 crop).jpg
ÉGLISE DE LA RIVIÈRE PENTECÔTE.

(Photog. par l’Auteur.)


Cette église est bâtie sur le sommet d’un cap élevé de plusieurs centaines de pieds, qui s’avance dans la mer entre la baie des Homards et l’embouchure de la rivière Pentecôte. Tout près se trouve l’école. Ces deux édifices publics sont isolés sur ce rocher et dominent tout le village et le pays d’alentour. Cette position est exceptionnellement belle et commande de tous côtés, sur terre et sur mer, une vue magnifique.

Cependant les plus beaux spectacles finissent par lasser. On ne peut pas se plaire indéfiniment à contempler le point de vue le plus superbe qui se puisse rencontrer. Car — puisque c’est Boileau qui l’a dit, il n’y a qu’à le croire — l’ennui naquit un jour de l’uniformité. Aussi, pour faire un peu diversion aux autres choses d’ici-bas, M. l’abbé Lemay s’occupe de botanique, et il s’en occupe sérieusement : j’ai vu son herbier, qui comprend bien un millier d’espèces différentes, et qui est soigneusement fait, fort scientifiquement étiqueté. Quand on est botaniste, on est aussi plus ou moins horticulteur, M. Lemay comme les autres. Mais il est bien facile de faire de l’horticulture, quand on réside sur le sommet d’un rocher dénudé, où ne croissent que des mousses, des lichens et quelques airelles (bluets) ! Oui, c’est facile, quand on a « du talent ». Tout simplement, M. Lemay a été prendre de la terre végétale où il y en avait, et, de-ci, de-là, l’a transportée autour de son presbytère, près de son église, sur les crans, comme on dit ici : radis, choux, oignons, gladiolus, œillets, asters, et maints autres personnages du règne végétal, se font la vie belle là-dedans. À certain endroit de l’enclos enchanté, se trouve un gros bloc de rocher : » : cela prend bien de la place, et fort inutilement ; d’autre part, cela ne se rejette pas du bout du pied. Qu’a-t-on fait ? On a installé autour une charpente légère, et l’on a posé dessus une longue boite en parallélogramme : c’est une couche chaude ! Et voilà ! — Il faudrait être sorcier, à tout le moins, pour deviner, en visitant ces plates-bandes, que tout ceci est un jardin artificiel. En tout cas, la vue de cette merveille d’ingéniosité console un peu les gens qui n’ont pas vu les jardins suspendus de l’antique Babylone.

Lundi, 10 juin. — La retraite a été terminée très solennellement, hier matin, après l’administration du sacrement de confirmation par Mgr Labrecque, qui a prêché trois fois durant la cérémonie. Les pieux exercices de ces jours de récollection ont été suivis avec grande piété, comme dans les autres postes, et Sa Grandeur est très satisfaite des bonnes dispositions de ses administrés.

Il fut décidé que nous prendrions passage à bord du Str Otter, pour faire le trajet de Pentecôte aux Sept-îsles. Quand on pense qu’on est venu nous éveiller à deux heures, ce matin, pour nous dire que le vaisseau était en vue ! Le jour était déjà arrivé ; il faisait presque très clair, à cette heure si matinale. L’air était rempli d’effluves odorantes du plus délicat parfum ; les oiseaux, s’éveillant l’un après l’autre, saluaient de leurs suaves mélodies l’aurore nouvelle. Tout cela était certes d’un charme exquis ; mais un homme qu’on a éveillé à deux heures de la nuit est bien peu apte à savourer toute cette poésie. Enfin comme, malgré le point reculé où en est rendu la civilisation moderne, il n’y a pas encore de loi qui empêche les steamers d’arriver à des heures aussi peu convenables, il fallut bien se prêter, bon gré mal gré, aux exigences de la situation. Une grande chaloupe, mise à notre disposition par le propriétaire de la scierie, nous transporta rapidement sous l’impulsion de quatre vigoureux rameurs jusqu’au navire, dont le capitaine nous accueillit avec une grâce parfaite. Il paraît que l’ancre se leva à 3½ heures ; moi qui ai pour principe qu’à cette heure-là un honnête homme que son devoir n’appelle pas ailleurs, doit dormir sur l’une et l’autre oreille, je ne m’en aperçus guère.

Comment se fait-il que l’on supporte sans aucun malaise le balancement le plus exagéré des embarcations légères, chaloupes, canots, etc., et que la moindre infraction aux lois de l’équilibre, de la part d’un grand vaisseau, vous mette le cœur à l’envers ?… La température est très belle et la mer assez tranquille. Le voyage serait donc ravissant, si le cœur était du même tempérament que l’esprit. Mais celui-ci étant toujours ou peu s’en faut la dupe de celui-là… voilà pourquoi votre fille est muette.

Quoi qu’il en soit de ces accidents désagréables, le navire filait bien. Ce trajet de seize lieues ne dura que cinq heures.

Nous passâmes en vue des Jambons[6] (28 milles des Sept-Isles) et de Sainte-Marguerite[7] (15 milles des Sept-Isles), deux petites missions qui dépendent des Sept-lsles. On me dit que les Jambons sont ainsi nommés à cause d’un monticule qui s’y trouve et dont la forme rappelle la configuration de cette partie du cochon, qui est d’un usage si général pour la confection des sandwiches. Je constate qu’il y a en effet des points de ressemblance entre les deux genres d’accidents géographique et anatomique, et que l’on n’a pas eu tort de donner à l’un le nom de l’autre.

Puis, voici des îles, les unes assez grandes, les autres petites, tantôt couvertes de végétation, tantôt n’offrant à la vue que des rocs dénudés. Ces îles sont au nombre de sept, ni plus, ni moins.

Je voudrais bien savoir s’il existe des mortels assez avisés pour deviner que ces sept îles ne sont pas ce qu’on nomme les Sept-Isles… Il faut pourtant le dire : les Sept-Isles sont sur la terre ferme, sur la rive d’une baie magnifique, large de 3 à 4 milles, longue de 3 à 4 lieues, ayant sept lieues de tour, et dont l’ouverture est fermée par les îles dont j’ai parlé. Cette baie fait l’un des plus beaux ports du Saint-Laurent, assez étendu pour que toutes les escadres de Sa Majesté britannique puissent y évoluer suivant les règles de l’art naval.

Le long du côté est de la baie, en une seule rangée de maisons, s’étend sur le rivage le très joli village de Saint-Joseph des Sept-Isles.[8] Derrière les maisons, et tout près, commence la forêt, l’immense forêt qui n’est plus interrompue que par les champs de glaces polaires.

À peine l’ancre a touché le fond de la mer, qu’arrive à bord Monsieur l’abbé T.-A. Maltais[9], missionnaire de l’endroit, sur une grande barque portant pavillon anglais à la poupe. Nous prenons place sur l’embarcation, qui nous dépose bientôt à terre, au bruit de la fusillade, au son de la cloche de la chapelle. Après une messe basse célébrée par M. l’abbé Lemay, qui nous a accompagnés ici, Monseigneur ouvre immédiatement les exercices de la retraite.

* * *

Nous avions averti qu’on nous réexpédiât ici notre courrier. Il me tardait bien de le voir arriver. Car depuis notre départ, nous n’avions reçu absolument aucunes nouvelles du reste de l’univers, à part quelques télégrammes de Chicoutimi, où il était surtout question d’affaires. — Comme tout est relatif en fait de bonheur ! Dans les villes, il y aurait belle tempête, si l’un des facteurs omettait seulement l’une des distributions postales de chaque jour. Au Saguenay, nous nous sommes vus réduits, durant quelques semaines de l’un des hivers derniers, à deux courriers par semaine, au lieu du service quotidien auquel nous sommes habitués ; et les plaintes étaient générales. Ici, sur la Côte, durant l’hiver, la poste ne vient qu’à peine une fois par mois ; et même, dans la partie orientale du Labrador, au-dessous de Natashquan, on ne reçoit que quatre courriers par hiver. Cependant, on ne s’y trouve pas trop malheureux de ne pouvoir suivre beaucoup les savantes et habiles polémiques des journaux quotidiens de Québec, de Montréal et d’ailleurs. L’été, sur toute la Côte jusqu’à Natashquan, on a le courrier postal toutes les deux semaines, et l’on estime que l’on est alors dans une position bien avantageuse ! Pour moi, je n’ai pas trouvé que ce fût si agréable, et je comptais les jours, depuis quelque temps.

Je ne fus donc pas lent à courir au bureau de poste des Sept-Isles, ce matin. Le partage des choses postales n’était pas encore terminé, et je trouvai le jeune homme qui y procédait plongé dans la stupéfaction la plus intense. Il n’avait jamais vu personne recevoir plus que quelques lettres en même temps ; et il ne cessait pas de mettre de côté pour moi lettres et cartes postales, dont j’avais une quarantaine. Courrier bien varié : celui-ci me donnait des nouvelles de ma famille ; celui-là, que je pensais mort, m’annonçait pour demain l’acquisition qu’il allait faire d’un beau-père et d’une belle-mère ; certains des abonnés du Naturaliste canadien, qui sont les plus honnêtes gens du monde, avaient lancé à ma poursuite le dollar qui crée entre eux et moi de si douces relations, pendant que d’autres, qui s’occupent des trois règnes de la nature comme de l’an quarante, me faisaient signifier, par le directeur de poste de leur localité, qu’ils ne voulaient pas de l’honneur dont je les avais jugés dignes, d’être comptés au nombre des amis des sciences. Et puis, il y avait des journaux de choix, qui me donnaient toutes faites des opinions diverses sur tous les sujets.

* * *

L’histoire des Sept-Isles ne se perd pas dans la nuit des temps passés. En 1875, il n’y avait ici que deux ou trois familles, qui s’occupaient de la pêche de la morue. On y voyait aussi un poste de la Compagnie de la baie d’Hudson, qui s’y trouve encore, faisant l’achat des fourrures et tenant magasin général.


Huard - Labrador et Anticosti, 1897 (page 136 crop).jpg
LES SEPT-ISLES.

Seulement une ou deux familles sauvage restent ici à l’année. Mais, à la fin de juin, il en vient beaucoup de tous côtés pour assister à la mission que leur donnent les Pères Oblats : l’église alors en est toute remplie. Du reste, cette chapelle, de 35 pieds sur 25, bâtie par le P. Arnaud il y a une cinquantaine d’années, est la propriété des sauvages. Mais, après la mission, les blancs ont permission de s’en servir pour les fins du culte, en retour des travaux de réparation qu’ils y ont faits et de la sacristie qu’ils ont élevée, avec des matériaux fournis par les Oblats.

Ici, comme ailleurs, la pêche est la seule occupation des habitants. D’abord, au printemps, du commencement de mai à la mi-juin, on pêche le hareng dans la baie même, dont l’eau est profonde. Chacun y pêche à son compte. On met le hareng en barils, et on l’expédie à Québec pour la vente. Ce serait ensuite le tour du saumon. Mais l’endroit n’est guère propice à la pêche de ce poisson ; et il n’y a de tendus que deux rets sur le territoire appartenant strictement aux Sept-Isles.

Quant à la pêche à la morue, c’est l’affaire sérieuse de l’endroit. On prend la morue autour et au large des îles qui ferment l’entrée de la baie ; on va donc faire cette pêche à trois ou quatre lieues du village, et cet éloignement rend particulièrement pénible l’exercice du métier de pêcheur aux Sept-Isles. En effet, il faut que les barques partent de terre dès minuit, pour parcourir cette longue distance et arriver en temps utile aux endroits propices ; on s’en revient dans l’après-midi, et il faut alors préparer le poisson pour le commerce. Puis il y a encore à seiner la bouette pour le lendemain. On emploie ici, comme bouette, le squid ou encornet, mais principalement le lançon, poisson tout petit rappelant assez la forme de l’anguille. Depuis le milieu d’août jusqu’à la fin de la saison, on sale la morue de bonne taille, et chacun en fait la vente où il peut et à son compte, dans les meilleures conditions possible. Durant la première partie de la saison de pêche, ou fait sécher la morue. Pour cela on apporte la morue au chauffant (sorte de petit hangar), on lui coupe la tête, on la tranche de façon à l’ouvrir en deux, on la sale. Quand elle a passé quatre ou cinq jours dans le sel, on l’étend sur les vigneaux. On donne ce nom à de longues tables hautes d’environ quatre pieds, et recouvertes par des branches de sapin. C’est sur ces branchages que l’on étend les morues pour que le soleil les dessèche. Il faut les tourner matin et soir. La pluie survient-elle, on met les morues en tas pour les protéger.

Lorsque la morue est préparée, on peut l’envoyer à Halifax ou à n’importe quel marché ; mais généralement on préfère la vendre sur les lieux aux gens qui viennent l’acheter au nom de la maison « Charles Robin, Collas & Co., Limited », de Gaspé, qui a un bureau d’affaires à Moisie.

On recueille les foies de morue pour en faire de l’huile. Quand le poisson est maigre, on n’obtient que de l’huile inférieure, qui ne donne pas de bénéfices bien merveilleux. Tel a été le cas de ces dernières années.

Il n’y a pas à parler d’agriculture pour ce qui concerne les Sept-Isles. On n’y cultive que les patates.

Le missionnaire des Sept-Isles réside (1895) chez M. Virgile Bérubé, marchand, qui l’héberge gratuitement : bel exemple de générosité, portée même au point que ce digne homme tient à lui payer sa dîme chaque année, malgré la résistance du prêtre. De ce poste, le missionnaire dessert Moisie, les Jambons et Sainte-Marguerite. Il reste alternativement deux ou trois semaines aux Sept-Isles et à Moisie. Il va quatre fois par année aux Jambons, et six fois à Sainte-Marguerite.

En été, il y a les voitures d’eau pour communiquer entre ces missions. En outre, comme l’on possède quelques chevaux aux Sept-Isles et à Moisie et qu’un chemin passable existe entre ces deux villages, on se rend souvent par terre de l’un à l’autre endroit. Les équipages de luxe sont d’une grande rareté ; on n’a guère que des charrettes, dont les roues ont bien 4, 5 ou 6 pouces d’épaisseur, afin de n’enfoncer pas trop dans le sable mouvant où il faut voyager. Durant l’hiver, on ne peut se mettre en route, ici comme ailleurs, qu’à la raquette ou en cométique. Les raquettes montagnaises sont les seules employées. Quand on peut choisir le bon temps pour voyager, on arrive à faire les trajets sans trop de difficultés. Mais le missionnaire, quand il est appelé pour secourir un malade, est bien obligé de se mettre en route par n’importe quelle température, et alors les voyages se font parfois avec les plus grandes difficultés. Ainsi, durant l’hiver de 1895, M. Maltais se trouvait à Moisie, lorsqu’un télégramme le manda aux Jambons, à 48 milles de distance, pour un malade. L’avant-veille, il était venu de Sainte-Marguerite. Cependant il devait se remettre en route. Une épaisse couche de neige venait de tomber, et il fallut battre le chemin devant le cométique : pour cela sept hommes précédaient en raquette. On voit par là la difficulté des communications et le dévouement de ces braves gens pour procurer aux mourants les consolations de la religion. On se dit qu’on pourra soi-même se trouver un jour dans les mêmes circonstances, et l’on fait aux autres ce que l’on voudrait que les autres fissent pour soi. Les préceptes évangéliques ne sont pas lettre morte parmi cette bonne population de la Côte.

La Pointe-de-Monts est célèbre par son serpent de mer. Aux Sept-Isles aussi on a vu un monstre marin. Mais comme un seul témoin l’a vu, et de loin, et seulement une fois, on n’en sait pas long sur son histoire naturelle. C’était en juillet 1892. Un pêcheur des Sept-Isles commençait à pêcher, dès l’aurore, au large des îles, lorsqu’il aperçut, à plusieurs arpents, ce qui lui sembla d’abord être un ramassis de branches d’arbres : il reconnut à la fin que c’était une sorte de tête, peu élevée au-dessus de l’eau, entourée de « barbes » qui s’agitaient ; en même temps, dans la direction de sa barque, il vit à fleur d’eau deux ou trois replis du corps de l’animal sur lesquels glissaient les lames comme sur une « caye ». La mer était calme ce matin-là. Ce qui paraissait de ces replis semblait avoir une largeur de quatre ou cinq pieds. Le pêcheur ne prenant pas de morue à l’endroit où il s’était arrêté, se déplaça deux ou trois fois, jusqu’à ce que, ayant lancé sa ligne à un endroit connu pour avoir une profondeur d’une trentaine de brasses, il la sentit s’arrêter sur un obstacle, à peu de profondeur ; en même temps, l’eau avait une agitation inaccoutumée. Bien que la distance qui le séparait du monstre marin fût grande, croyant qu’il pouvait se trouver au-dessus du prolongement de son corps, il fut saisi d’épouvante, s’éloigna précipitamment, et s’en revint à terre. Depuis, il n’a jamais osé retourner à cet endroit. — J’ai pu rencontrer ce pêcheur, du nom de Louis Lévêque, et l’interroger longuement sur ce qu’il a vu. Mais il n’en parle pas volontiers, disant que, si un autre lui racontait une apparition pareille, il ne le croirait pas. Il s’attend donc à de l’incrédulité chez ses auditeurs, et c’est pourquoi il aime mieux ne pas conter son aventure. Je laisse au lecteur le soin de se former une opinion sur le fait étrange qu’il vient de lire. S’il a déjà avalé tout rond quelque serpent de mer, je ne vois pas pourquoi il ferait la petite bouche devant le monstre que je viens de lui servir.

* * *

Mercredi, 12 juin. — Nous devions, ce jour-là, partir en voiture pour Moisie ; mais le capitaine Marquis ayant fait venir sa goélette exprès pour nous y transporter, Monseigneur décida que nous prendrions passage à bord de cette embarcation. Vers dix heures, nous faisions nos adieux aux braves gens des Sept-Isles, et nous embarquions avec M. l’abbé Maltais. C’était la première fois que je mettais le pied sur une goélette, et je tombais vraiment bien pour cette première expérience : car la goélette du capitaine Marquis est un beau vaisseau, très bien fini et de la plus grande propreté ; elle est aussi bonne voilière. La brise de l’ouest soufflait fortement, et nous fûmes bientôt en dehors des îles montagneuses qui protègent la baie et s’aperçoivent de bien loin à l’est. Malheureusement la brise diminua et fit même place au calme. Le calme est le grand fléau de la navigation. La raison en est naïve, à force d’être évidente : on navigue pour avancer ; et durant le calme, on n’avance pas. Et même on recule, quand on a contre soi le flux ou le reflux de la mer, comme il nous arriva justement. Grâce à de petites brises qui s’élevaient de temps à autre, nous refaisions à la fin, et même un peu plus, la route que le montant nous faisait perdre, et nous parvînmes ainsi jusqu’à un mille et demi du village de Moisie. Mais alors il fut constaté que la force du courant était si considérable que nous reprenions malgré nous le chemin des Sept-Isles. Aussi, il fallut adopter le parti de descendre à terre, et de nous rendre à pied jusqu’au village. La chaloupe du bord nous conduisit donc au rivage, et nous partîmes pédestrement. — J’apprécie beaucoup l’importance hygiénique de la marche, ce classique exercice ; mais, n’est-ce pas, médecins et hygiénistes qui nous la recommandez opportune, importune, vous ne nous imposez pas de nous y livrer sur une épaisse couche de sable mouvant ? Car ce n’est plus de l’exercice, la marche faite en ces conditions : c’est un labeur de galérien ; c’est le martyre d’un confesseur de la foi prisonnier de quelque peuplade barbare. Voilà le souvenir que je garde de ce trajet d’un mille et demi, opéré à travers ce Sahara en miniature, lorsque le mercure devait avoir atteint les sommets de l’échelle thermométrique.

Les indigènes aperçurent enfin la caravane dont l’arrière-garde

…suait, soufflait, était rendue.

Et la fusillade commença aussitôt. Cela ne nous arrêta pas un instant, malgré mon sentiment qui ne prévalut pas. Enfin, nous atteignîmes l’endroit où nous attendait un peuple nombreux, composé en bonne partie de Montagnais et de Montagnaises, la population blanche étant en ce moment occupée à la pêche.

Le joli village de Saint-Joseph de Moisie est bâti sur le côté ouest de l’estuaire de la rivière de ce nom.

    La famille Côté fit ainsi mouvoir le mécanisme durant 27 nuits l’automne, et 27 nuits le printemps. Je tiens de M. Côté lui-même ce renseignement précis.

  1. Statistiques. — Population, 35 familles ; 186 âmes, dont 105 communiants ; confirmés, 24.
  2. Le souci de l’exactitude me force à corriger ici M. Faucher de Saint-Maurice
  3. Les Îles. — Dans le golfe Saint-Laurent.
  4. Cette belle cloche, qui n’a pas trop souffert d’un séjour de près de deux siècles au fond de la mer, est maintenant au musée du Séminaire de Chicoutimi. On y possède aussi une baïonnette très bien conservée, et une sorte d’écusson en cuivre, de forme ovale, portant le monogramme de la reine Anne surmonté de la couronne royale. Ces objets proviennent, comme la cloche, du naufrage de 1711.
  5. Statistiques. — Population : 41 familles ; 240 âmes, dont 150 communiants. Confirmés, 62. Une école.
  6. 14 habitants, dont 12 communiants.
  7. 20 habitants, dont 16 communiants. Il y a une école suivie par quatre enfants.
  8. Statistiques. — 37 familles, dont trois protestantes. 175 âmes ; 108 communiants. Confirmés, 28. Une école, 32 élèves.
  9. Depuis l’automne de 1805, M. l’abbé Maltais est revenu dans le diocèse de Chicoutimi.