Laura. ― Voyage dans le cristal/III

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III

Je ne dirai rien de notre traversée atlantique. J’ai tout lieu de croire qu’elle fut heureuse et rapide ; mais rien ne put distraire mon attention absorbée, concentrée pour ainsi dire dans une seule pensée, celle de complaire à Nasias et de mériter la main de sa fille.

Quant au monde cristallin, j’y songeais fort peu de moi-même. Mon esprit, paralysé à l’endroit du raisonnement, n’essayait pas la moindre objection contre les certitudes que mon oncle développait devant moi avec une singulière énergie et un enthousiasme toujours croissant. Ses ardentes suppositions m’amusaient comme des contes de fées, à ce point que je ne distinguais pas toujours les résultats de son imagination d’une réalité qui se serait déjà produite autour de moi ; cependant, nos entretiens à ce sujet amenaient toujours chez moi un état singulier de fatigue intellectuelle et physique, et je me trouvais toujours étendu sur mon lit dans ma cabine, sortant d’un profond sommeil dont il m’était impossible de déterminer la durée et de me retracer les songes fugitifs. J’aurais pu soupçonner mon oncle de mêler à ma boisson quelque drogue mystérieuse qui mettait ma volonté et ma raison en son pouvoir de la manière la plus absolue ; mais je n’avais pas même l’énergie du soupçon. La disposition de confiance et de crédulité enfantine où je me trouvais avait son charme inexprimable, et je ne désirais pas m’y soustraire. En outre, j’étais, comme le reste de l’équipage et comme son chef, plein de santé, de bien- être, de courage et d’espérance.

Voilà tout ce que je puis dire de moi jusqu’au moment où mes souvenirs prennent de la netteté, et ce moment arriva lorsque notre brick franchit les colonnes d’Hercule du Nord, situées, comme chacun sait, à l’entrée du détroit de Smith, entre les caps Isabelle et Alexandre.

Malgré la fréquence et l’intensité des tempêtes dans cette région et à cette époque de l’année, aucun danger sérieux n’avait retardé notre marche, ni compromis la solidité de notre excellent navire. Seulement, à la vue des rives austères qui se dressaient de chaque côté du canal, encombré de montagnes de glace plus disloquées et plus menaçantes que toutes celles que déjà nous nous étions habitués à côtoyer, mon cœur se serra, et le visage des plus hardis matelots prit une expression de sombre recueillement, comme si nous fussions entrés dans le royaume de la mort.

Nasias seul montra une gaieté étonnante. Il se frottait les mains, souriait aux icebergs effroyables comme à de vieux amis longtemps attendus, et, si la gravité de son rôle de commandant de l’expédition l’eût permis, il eût, en dépit du vigoureux roulis qui nous ballottait sans relâche, dansé sur le pont.

― Qu’est-ce à dire ? s’écria-t-il en voyant que j’étais loin de partager son ivresse ; sens-tu déjà le froid, et dois-je aviser au moyen de te réchauffer ?

Sa figure était devenue tout à coup si despotique et si railleuse, que je me sentis effrayé de cette offre dont je ne comprenais pas le sens et que je ne désirais pas me faire expliquer. Je secouai ma torpeur et fis bonne contenance jusqu’au cap Jackson, où nous arrivâmes non sans fatigue, mais sans obstacle, à la mi-août, par- delà le 80e degré de latitude, et où Nasias décréta notre hivernage dans la baie de Wrigt, vers l’extrême nord du Groënland. Il nous restait bien peu de temps pour nous préparer à cette rude et périlleuse station. Les jours diminuaient d’une manière rapide, et j’ignore comment, à cette changeante limite des mers navigables, nous avions pu parvenir si tard sans être bloqués ; tant il y a que nous touchions à la ligne de la glace fixe, et qu’à peine entrés dans la baie, nous fûmes saisis comme par l’immobilité du sépulcre.

Notre équipage, composé de trente hommes, ne fit entendre aucun murmure. Outre que Nasias était pour eux l’objet d’une foi presque superstitieuse, le Tantale (c’était le nom du navire) était si bien approvisionné, si riche, si commode et si spacieux, que personne n’était effrayé d’y subir une nuit de plusieurs mois. L’installation se fit avec ordre et rapidité, et le jour où le pâle soleil de septembre, après nous être apparu un instant, se coucha derrière les aiguilles faiblement empourprées du glacier dit de Humboldt pour ne plus se relever de longtemps, on fêta à bord ses funérailles par une véritable orgie. Nasias, jusque-là si sévère sur la discipline et si sagement économe de nos ressources, permit à l’équipage de boire jusqu’à l’ivresse, et de remplir de clameurs sauvages, de chants et de cris insensés la sourde atmosphère de ténèbres et de brumes qui tombait sur nous.

Alors, il m’emmena dans sa cabine, qui était toujours parfaitement chauffée, j’ignore par quel moyen, et il me parla ainsi :

― Tu t’étonnes sans doute, mon cher Alexis, de l’imprudence de ma conduite ; mais sache que tout est prévu et que je n’agis point au hasard. Ce misérable équipage dont les vociférations nous rompent la tête est destiné à périr ici, car il me devient dès aujourd’hui parfaitement inutile et passablement incommode. J’entends poursuivre seul avec toi et une bande de chasseurs esquimaux, qui doit dès cette nuit nous rejoindre, mon voyage sur la mer à glace fixe jusqu’à la mer libre qui est le but de mes travaux. Apprête-toi donc à partir dans quelques heures et munis-toi de tout ce qu’il faut pour écrire la relation désormais intéressante de notre voyage.

Je restai quelques instants stupéfait.

― Y songez-vous, mon oncle ? dis-je enfin en m’efforçant de ne pas irriter par un accent d’indignation celui à qui j’avais confié si imprudemment mon sort ; n’êtes-vous pas satisfait d’avoir atteint sans encombre une limite que nul navire avant le vôtre n’avait pu choisir pour hiverner, de n’avoir encore perdu aucun homme, ni vu avarier aucune partie de vos provisions ? Comment pouvez-vous croire à la possibilité d’aller plus loin, durant la longue absence du soleil, par le froid le plus rigoureux que les animaux sauvages puissent supporter ? Comment vous flattez-vous de voir arriver des naturels, quand vous savez que ces malheureux sont maintenant blottis à plusieurs centaines de lieues vers le sud, dans leurs cabanes de neige chauffées à quatre-vingt-dix degrés ? Et, chose plus étonnante encore, comment admettez-vous l’idée de laisser périr ici un si vaillant et si excellent équipage, au mépris de toutes les lois divines et humaines ? Ceci est une de ces terribles plaisanteries par lesquelles vous avez juré de m’éprouver, mais à laquelle un enfant de quatre ans ne croirait pas ; car, si vous ne vous souciez pas de vos braves compagnons de voyage, vous vous souciez bien un peu, j’imagine, des moyens de revenir en Europe et d’un magnifique navire qui ne peut se passer d’entretien journalier et de sauvetage au besoin.

― Je vois, reprit Nasias en éclatant de rire, que la prudence et l’humanité se marient agréablement dans tes sages préoccupations. Je vois aussi que la peur et le froid ont affaibli ta pauvre cervelle et qu’il est temps de te ranimer par un moyen dont tu n’as pas conscience, mais qui n’a jamais manqué son effet sur toi.

― Que voulez-vous donc faire ? m’écriai-je, épouvanté de son regard cruellement moqueur.

Mais, avant que j’eusse pu gagner la porte de sa cabine, il tira de son sein la petite boîte de bronze qui ne le quittait jamais, l’ouvrit, et présenta brusquement à mes yeux l’énorme diamant dont l’effet inexplicable m’avait mis en sa puissance. Cette fois, j’en supportai l’éclat, et, malgré l’indicible souffrance que la chaleur de la gemme produisait dans ma tête, je ressentis en même temps je ne sais quelle amère volupté à m’en laisser pénétrer.

― Fort bien, dit Nasias en le replaçant dans la boîte, tu t’y habitues, je le vois, et l’effet devient excellent. Encore deux ou trois épreuves, et tu verras aussi clair dans cette étoile polaire que dans ta pauvre géode d’améthyste. À présent, tes doutes sont dissipés, ta confiance est revenue, et ta touchante sensibilité est convenablement émoussée. N’éprouves-tu pas aussi un certain plaisir à subir cette sorte d’opération magnétique qui te délivre du fardeau de ta vaine raison et du lourd bagage de ta petite science pédagogique ? Allons, allons, tout va bien. J’entends les chants délicieux de nos nouveaux compagnons de voyage. Ils seront ici dans un instant. Allons les recevoir.

Je le suivis sur le pont désert, où régnait un profond silence, et, en prêtant l’oreille, je distinguai dans l’éloignement la plus étrange et la plus horrible clameur. C’était un immense glapissement de voix aiguës, plaintives, sinistres, grotesques, et à chaque instant le sabbat s’approchait, comme porté par une rafale. Pourtant l’air était calme, et la brume compacte n’était déchirée par aucun souffle de vent. Bientôt, la bacchanale invisible fut si près de nous, que mon cœur se serra d’effroi ; il me sembla qu’une bande de loups affamés allait nous assiéger.

Je questionnai mon oncle, qui me répondit tranquillement :

― Ce sont nos guides, nos amis et leurs bêtes de trait, créatures intelligentes, robustes et fidèles, que je n’ai pas voulu entasser à bord, et qui viennent nous rejoindre conformément à la convention faite dans le sud du Groënland.

J’allais demander à mon oncle à quelle étape du voyage il avait fait cette convention, lorsque je vis une multitude de points rouges s’agiter sur la glace autour des flancs emprisonnés du navire, et je pus distinguer, à la lueur étouffée de ces flambeaux de résine, les étranges compagnons qui nous arrivaient. C’était une bande de hideux Esquimaux accompagnés d’une bande de chiens maigres, affamés, hérissés et plus semblables à des bêtes féroces qu’à des animaux domestiques, attelés par trois, par cinq ou par sept, à une longue file de traîneaux plus ou moins grands, et dont quelques-uns portaient de légères pirogues. Quand ils furent à portée de la voix, mon oncle, s’adressant au chef de la bande, lui dit d’une voix forte :

― Faites taire vos bêtes, éteignez vos flambeaux et rangez-vous ici. Que je vous compte et que je vous voie !

― Nous sommes prêts à t’obéir, grand chef angekok, répondit l’Esquimau, saluant ainsi mon oncle du titre consacré dans son langage aux magiciens et aux prophètes ; mais, si nous éteignons nos torches, comment pourras-tu nous voir ?

― Ceci ne vous regarde pas, reprit mon oncle ; faites ce que je vous dis.

Il fut obéi instantanément, et cette répugnante fantasmagorie d’être basanés, trapus, difformes dans leurs vêtements de peau de phoque, ces figures à nez épaté, à bouche de morse et à yeux de poisson rentrèrent à ma grande satisfaction dans la nuit.

Toutefois, le soulagement ne fut pas de longue durée. Une clarté vive, dont un instant je crus être le foyer, inonda le navire, la caravane et la glace aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, perçant ou plutôt dissipant le brouillard autour de notre station. Je ne cherchai pas longtemps la cause de ce phénomène, car, en me retournant vers mon oncle, je vis qu’il avait placé à son bonnet le magnifique diamant oriental jusque-là si pénible à contempler, et maintenant aussi secourable que l’eût été un astre portatif ; car, en même temps qu’il éclairait l’horrible nuit à une distance considérable, répandait une chaleur aussi douce que celle d’un printemps d’Italie.

À la vue, à la sensation de ce prodige, tous les Esquimaux, stupéfaits et ravis, se prosternèrent sur la neige, et les chiens, cessant les rauques murmures qui avaient succédé à leurs cris perçants, se mirent à japper et à bondir en signe de joie.

― Vous le voyez, dit alors mon oncle, jamais avec moi vous ne manquerez de chaleur ni de lumière. Relevez-vous et faites monter ici les plus forts et les moins laids d’entre vous. Qu’ils chargent toutes les provisions que pourront contenir vos traîneaux. Je ne veux que la moitié des hommes ; le reste hivernera ici, si bon lui semble. Je lui abandonne ce navire et tout ce qu’il contiendra quand j’aurais pris ce dont j’ai besoin.

― Sublime angekok, s’écria le chef tremblant de peur et de convoitise, si nous prenons ton navire, tes hommes d’équipage ne nous tueront-ils pas ?

― Mes hommes d’équipage ne tueront personne, répondit Nasias d’un ton sinistre. Montez sans crainte, mais qu’aucun de vous ne songe à voler le moindre objet de ce que je prétends me réserver, car à l’instant même j’incendie le navire et tous ceux qui s’y trouveront.

Et, pour leur prouver qu’il avait ce pouvoir, il frappa du doigt son diamant et en fit sortir un brillant jet de flamme qui s’envola dans les airs en répandant une pluie d’étincelles.

Je ne m’occupai ni du travail des Esquimaux, ni du chargement de leurs véhicules. En dépit du charme qui m’enveloppait, je ne songeais qu’aux mystérieuses paroles de Nasias et au lugubre silence qui depuis longtemps avait succédé sur le navire aux vacarmes de l’orgie. Aucun matelot n’était sur le pont. L’homme de quart et le timonier avaient abandonné leur poste. L’arrivée bruyante des naturels n’avait troublé chez aucun de nos compagnons le sommeil de l’ivresse.

Je comprenais bien que mon oncle emportait ou donnait aux nouveaux arrivants toute la nourriture et tous les vêtements nécessaires à l’équipage. Leur abandonnait-il aussi la vie de ces malheureux, maintenant hors de défense ? Les Esquimaux n’ont rien de féroce dans le caractère, mais ils sont voraces comme des requins et larrons comme des pies. Nul doute qu’à leur réveil nos gens ne se trouvassent condamnés à périr de froid et de faim.

Ma conscience engourdie se réveilla. Je résolus de faire au besoin révolter l’équipage, s’il était possible de lui faire comprendre sa situation, et je m’élançais dans le réfectoire, où je les trouvai tous couchés pêle-mêle sur les divans ou sur le plancher, au milieu des débris de bouteilles cassées et des tables renversées.

Que s’était-il passé dans cette fête sinistre ? Le sang mêlé au vin et au gin répandus formait une mare déjà gluante où se collaient leurs mains immobiles et leurs vêtements souillés. C’était une épouvantable scène d’hébétement ou de désastre succédant à quelque frénésie de rage ou de désespoir. J’appelai en vain ; autour de moi régnait le silence de l’épuisement… de la mort peut-être !

Je tâtai la première face qui me tomba sous la main : elle était glacée. La lampe fumante et noircie remplissait d’une âcre fumée ce sépulcre empesté déjà par la puanteur de l’orgie, et, penchée sur son support, répandait ses dernières gouttes d’huile sur des cheveux dressés dans une dernière épouvante. Plus un mouvement, plus un gémissement, plus un râle. Ils étaient tous blessés, mutilés, méconnaissables, assassinés les uns par les autres. Quelques-uns étaient morts en essayant de se réconcilier, et gisaient les bras enlacés, après avoir échangé dans la lie et le sang un suprême et navrant adieu.

Je restais pétrifié devant ce tableau d’horreur, quand je sentis une main me saisir. C’était celle de Nasias qui m’entraînait dehors, et, comme s’il eût pu lire dans ma pensée :

― Il est trop tard, dit-il en ricanant ; ils ne se révolteront pas contre l’arrêt qui les sauve d’une mort lente cent fois plus cruelle que celle-ci. Je leur ai versé le vin de la fureur, et, en luttant contre des ennemis imaginaires, ils ont pu se consoler par le rêve d’une vaillante mort. Ils sont bien là : les Esquimaux leur donneront sous la glace la sépulture qui convient à de hardis explorateurs. Allons, tout est prêt, suis-moi. Que la chose te plaise ou non, il ne t’est plus possible de reculer.

― Je ne vous suivrai pas ! m’écriai-je. Vous ne me fascinerez plus. Le crime que vous venez de commettre me délivre de votre ascendant odieux. Vous êtes un lâche, un assassin, un empoisonneur, et, si je ne vous regardais comme un fou…

― Que ferais-tu au père de Laura ? répliqua mon oncle. Veux-tu donc la rendre orpheline, et pourrais-tu à toi seul la ramener du fond de ces déserts ?

― Que voulez-vous dire ? Se peut-il que Laura… ? Non, non !… Vous êtes en démence !

― Regarde ! répondit Nasias, qui m’avait entraîné sur le pont.

Et je vis dans un nimbe d’azur l’angélique figure de Laura debout sur la première marche de l’escalier extérieur, et s’apprêtant à sortir du brick.

― Laura, m’écriai-je, attends-moi ! Ne t’en va pas seule !

Et je m’élançai vers elle ; mais elle mit un doigt sur ses lèvres, et me montrant les traîneaux, elle me fit signe de la suivre et disparut avant que j’eusse pu la rejoindre.

― Calme-toi, dit mon oncle, Laura voyagera seule dans un traîneau que j’ai amené pour elle. C’est elle désormais qui porte au front notre étoile polaire et qui ouvrira notre marche vers le nord. Nous ne pouvons la suivre qu’à la distance qu’il lui plaira de mettre entre son chariot et les nôtres ; mais sois sûr qu’elle ne nous abandonnera pas, puisqu’elle est notre lumière et notre vie.

Convaincu que, cette fois, j’étais le jouet d’un rêve, je suivis machinalement mon oncle, qui me fit entrer dans le traîneau réservé pour moi. J’y étais seul, couché dans une sorte de lit de fourrure, et, armé d’un fouet attaché à mon bras par une courroie, je ne songeais nullement à m’en servir. J’étais plongé dans une étrange torpeur. J’essayai de me retourner sur ma couche ambulante, comme pour me débarrasser d’un songe extravagant : ce fut inutile ; il me sembla que j’étais lié et garrotté dans ma prison de fourrure. J’essayai de voir encore le spectre de Laura ; je ne distinguai qu’une lueur confuse et lointaine, et bientôt il me devint impossible de savoir si je dormais ou si j’étais éveillé, si j’étais arrêté sur la glace ou sur la terre, ou emporté dans une course rapide par une cause inconnue.

J’ignore combien de temps je passai dans cet étrange état. Le jour ne paraissant pas et ne devant pas paraître, et la brume cachant l’aspect du ciel, je m’éveillai et me rendormis sans doute plusieurs fois, sans pouvoir me rendre compte du cours des heures. Enfin je me sentis bien éveillé, et ma vision devint nette. Le brouillard avait complètement disparu, le ciel étincelait de constellations dont la position me permit de déterminer l’heure, à peu de chose près. Il pouvait être environ midi, et j’avais fait beaucoup de chemin, ou j’étais en route depuis plusieurs semaines.

Je courais sur la neige unie et dure comme un dallage de marbre, emporté par mes chiens, qui, sans être dirigés, suivaient exactement la trace de deux autres traîneaux lancés à toute vitesse. Derrrière venait la file des autres traîneaux portant les Esquimaux et les approvisionnements.

Nous suivions un étroit chenal glacé situé entre deux formidables banquises, tantôt de quelques centaines, tantôt de quelques milliers de pieds de haut. Une vive clarté de saphir semblait émaner de ces régions terribles ; je les voyais enfin sous leur véritable aspect, délivré que j’étais de toute appréhension formulée et de toute appréciation morale de ma situation. Je ne sentais ni froid ni chaud, ni tristesse ni frayeur. L’air me semblait doux et souple, mon lit de fourrure moelleux, et la course légère de mes chiens sur un sol admirablement nivelé me procurait un bien-être enfantin.

Notre passage ne faisait pas plus de bruit dans cette solitude que celui d’un vol de spectres. Je crois que toute la caravane dormait profondément ou s’abandonnait comme moi à une nonchalante rêverie. De temps à autre, un chien mordait son voisin pour l’empêcher de se ralentir, et celui-ci mordant un troisième, comme c’est la coutume de ces animaux de trait, un cri de colère canine ranimait l’ardeur d’un attelage, et me rappelait au sentiment de la locomotion et de la vie ; mais ces bruits secs et rapides, amortis par l’effet de la neige, se perdaient brusquement, et le mutisme absolu de l’hiver polaire reprenait sa rassurante et solennelle éloquence. Pas un craquement dans les glaces, pas un éboulement de neige, rien qui pût faire pressentir les horribles cataclysmes que le dégel amène dans ces masses flottantes.

Était-ce l’effet d’un éternel crépuscule, ou la magie des reflets de ces blocs limpides, ou de quelque autre phénomène dont la notion m’échappait ? Je voyais clair, non pas comme en plein jour, mais comme sous l’action d’une lumière électrique voilée tantôt de bleu verdâtre, tantôt rehaussée de pourpre ou de jaune d’or. Je distinguais les moindres détails du sublime décor que nous traversions, et qui, changeant à chaque pas de forme et d’aspect, présentait une suite de merveilleux tableaux. Tantôt les icebergs se découpaient en blocs anguleux qui projetaient au-dessus de nos têtes d’immenses dais frangés de stalactites, tantôt leurs flancs s’écartaient, et nous traversions une forêt de piliers trapus, évasés, monstrueux champignons surmontés de chapiteaux d’un style cyclopéen. Ailleurs, c’étaient des colonnes élancées, des arceaux prodigieux, des obélisques réguliers, ou entassés les uns sur les autres, comme s’ils eussent voulu escalader le ciel, puis des cavernes d’une profondeur miroitante et insaisissable, de lourds frontons de palais indigents gardés par des monstres informes. Toutes les idées d’architecture étaient là comme ébauchées, puis abandonnées dans l’accès d’un incommensurable délire, ou arrêtées subitement par des désastres inénarrables.

Ces régions fantastiques serrent le cœur de l’homme, parce qu’il n’en aborde pas les menaces implacables sans avoir fait le sacrifice de sa vie, et qu’il la sent ébranlée à toute heure par des forces que sa science, son courage et son industrie n’ont pas encore pu vaincre ; mais, dans la situation exceptionnelle où je me trouvais, le corps protégé par un bien-être inexprimable et l’esprit noyé dans une sécurité plus étonnante encore, je ne voyais que le grandiose, le curieux, l’enivrant du spectacle.

Peu à peu je m’habituai au charme de cette vision des choses extérieures, et, faisant un retour sur moi-même, je me demandai si ce que ma mémoire me retraçait des récents événements de mon voyage était bien réel. Il y avait dans le moment actuel une certitude complète. J’étais bien dans un léger traîneau d’écorce, doublé de peaux d’ours et de phoque, tiré par trois chiens d’une force et d’une ardeur admirables. Il y avait bien devant moi deux autres véhicules semblables, dont l’un devait contenir mon oncle Nasias, l’autre le guide de la caravane, et la caravane était bien derrière nous, suivant nos traces. En tête de cette caravane marchait bien une lumière d’un éclat inexplicable ; mais n’était- ce pas quelque procédé scientifique d’éclairage dont Nasias n’avait pas daigné me révéler le secret ?

Mes regards se fixèrent sur le rayonnement du traîneau conducteur, et je ne trouvai rien d’extraordinaire à ce qu’il fût porteur d’un puissant fanal alimenté par l’huile de phoque, dont les indigènes savent tirer un si bon parti. N’était-il pas insensé de croire qu’un diamant pouvait briller dans la nuit comme un phare, et la chaleur agréable que j’éprouvais en dépit du climat n’était-elle pas probablement due à une disposition physique particulière ? Quant à l’horrible scène du navire, elle était dénuée de toute vraisemblance. Mon oncle, bien que sévère, avait jusque-là montré à son équipage autant d’équité que de sollicitude. Nos compagnons avaient bien pu s’enivrer pour fêter le début de leur hivernage, j’avais pu les voir endormis dans l’entrepont ; mais l’horreur de leur mort, les paroles insensées et cruelles de mon oncle, ses conventions inouïes avec les Esquimaux, enfin, et plus que tout le reste, l’apparition subite de Laura sur le Tantale, au fond des mers polaires, tout cela était marqué au coin de l’hallucination la plus complète.

La pensée que j’étais sujet à des accès de folie me jeta dans une grande tristesse ; je résolus de veiller sur moi-même et de faire les plus grands efforts pour m’en préserver.

Un événement des plus positifs acheva de me rendre la notion du réel. Nous faisions halte dans un îlot, sous l’abri d’une magnifique grotte de rochers ; nous étions sortis du chenal glacé de la banquise. Mon oncle descendit du traîneau qui marchait devant moi ; je me hâtai de regarder le personnage qui sortait du traîneau qui marchait devant lui, et, en voyant la taille et les traits d’un affreux nain taillé en hercule tronqué, je ne pus m’empêcher de rire tristement de moi-même. Je demandai intérieurement pardon à Laura d’avoir vu son spectre sous cette grotesque figure d’Esquimau, et j’attendis qu’on vînt me délier ; car j’étais bien véritablement garrotté par de solides courroies à mon lit ambulant.

― Eh bien, me dit gaiement mon oncle pendant que nos gens allumaient le feu et préparaient le repas, comment te sens-tu maintenant ?

― Je ne me suis jamais mieux porté, lui répondis-je, et je crois que je vais manger de grand appétit.

― Ce sera donc la première fois, depuis deux mois que nous avons quitté le navire, reprit-il en me tâtant le pouls ; car, si je ne t’eusse alimenté de bon bouillon en tablettes et de thé bien chaud, tu serais mort de faim, tant la fièvre t’ôtait la conscience de ta propre conservation. J’ai bien fait de t’attacher solidement et de fixer la longe de tes chiens à mon traîneau, tu te serais perdu en route comme un paquet. Enfin te voilà guéri, et tu ne me parleras plus, j’espère, de navire abandonné, d’équipage détruit par un poison frénétique, ni de ma fille cachée à bord dans une malle et condamnée à nous servir de guide vers le pôle arctique.

Je demandai pardon à mon oncle des sottises que j’avais pu dire dans la fièvre, et je le remerciai des soins qu’il m’avait donnés à mon insu.

Nous fîmes un copieux repas, et je ne m’étonnai plus de voir nos provisions si abondantes et si fraîches quand j’appris qu’elles avaient été renouvelées plusieurs fois en route par l’heureuse rencontre d’animaux surpris dans la neige et d’oiseaux de nuit attirés par la vive lumière de notre fanal. J’appris aussi que nous avions été constamment favorisés par les brillants phénomènes de la lumière électrique du pôle, et, en sortant de la grotte, je pus me convaincre par mes yeux de la splendeur de cet éclairage naturel.

Mon oncle sourit des chimères que j’avais nourries et que je voulus lui confesser pour m’en délivrer une bonne fois.

― L’homme est bien enfant, me dit-il. L’étude et l’examen de la nature ne lui suffisent pas. Il faut que son imagination lui fournisse des légendes et des fictions puériles, tandis que le merveilleux pleut sur lui du ciel sans qu’aucun magicien s’en mêle.

En ce moment, mon oncle Nasias me fit l’effet d’un homme parfaitement juste et sensé.

Pendant que nous causions, nos gens nous construisaient une maison. La voûte de la grotte étant enduite d’une couche de glace assez épaisse pour nous préserver des vents coulis, ils en fermèrent l’entrée par une muraille de moellons de neige taillés avec une prestesse et une habileté remarquables. Ainsi abrités et bien chauffés, nous nous étendîmes dans nos traîneaux bien secs, au milieu de nos chiens bien repus, et nous prîmes un repos aussi complet et aussi réparateur que celui des marmottes dans leur trou.

Je me retrace cette nuit de chaleur, de bien-être et de sécurité dans les glaces polaires comme une des plus étonnantes de mon voyage. J’y fis les plus étranges rêves. Je me vis chez mon oncle Tungsténius, qui me parlait botanique et me reprochait de n’avoir pas suffisamment étudié la flore fossile des houillères.

― Maintenant que tu parcours des contrées si peu explorées, me disait-il, tu peux trouver des végétaux encore inconnus, et il serait bien curieux de les comparer avec ceux dont les schistes carbonifères nous ont conservé l’empreinte. Voyons, sors un peu de ce traîneau qui raye follement nos allées ; attache ces chiens hargneux qui dévastent nos plates-bandes. Tâche de trouver dans ces lichens polaires le saxifrage oppositifolia ; il s’agit d’en faire un bouquet pour ta cousine Laura, qui doit se marier dimanche.

J’essayai de remontrer à mon oncle Tungsténius que je ne pouvais pas être à la fois dans la région des saxifrages polaires et dans notre jardin botanique de Fischhausen, que mes chiens, endormis dans un îlot du détroit de Kennedy, ne menaçaient nullement ses plates-bandes, et que Laura ne pouvait pas se marier en l’absence de son père ; mais il me parut dans un état d’esprit fort bizarre et nullement embarrassé de résoudre le problème de l’ubiquité.

Walter vint sur ces entrefaites, et entra tellement à cet égard dans les idées de mon oncle Tungsténius, que je me laissai convaincre et consentis à leur montrer comment les Esquimaux s’y prenaient pour battre la neige et en faire une sorte de pierre qui résiste à l’intense chaleur de leurs habitations, puisqu’ils n’ont pas d’autre lit que cette sorte de gemme artificielle. Il ne s’agissait, pour en faire l’épreuve chez nous, que de se procurer de la neige en plein été dans notre jardin de Fischhausen ; car il y avait aussi dans mon rêve ubiquité de temps, et les roses de juin étaient en pleine floraison dans le parterre.

Nous étions sérieusement occupés à chercher cette neige invraisemblable, lorsque Laura nous apporta une grande brassée de plumes d’eider en nous assurant qu’on pouvait battre et solidifier convenablement cette matière ; ce à quoi nous ne fîmes pas d’objection, et, quand nous eûmes réussi à en faire une tablette de quinze pieds carrés, le vent entra par l’ouverture de la grotte qui s’était écroulée, et dispersa toute la plume d’eider aux grands éclats de rire de ma cousine, qui la ramassait à poignées et m’en jetait les flocons à la figure.

Ces imaginations amusèrent, si l’on peut ainsi parler, mon sommeil ; mais je fus réveillé par des clameurs joyeuses. Nos Esquimaux, déjà levés — car il eût fait grand jour, si nous n’eussions été enveloppés par l’inflexible nuit polaire —, avaient signalé une bande d’oies sauvages qui venait de s’abattre sur notre îlot. Ces oiseaux, fatigués ou dépourvus de discernement, se laissaient prendre à la main, et on en fit un véritable massacre : inutile cruauté qui me révolta, car nous n’étions pas à court de nourriture, et le nombre de nos victimes dépassait de beaucoup ce que nous pouvions manger et emporter. Mon oncle trouva ma sensibilité déplacée, et s’en moqua si dédaigneusement, que mes soupçons me revinrent. Dans sa physionomie habituellement grave et douce, je voyais passer des éclairs de férocité qui me rappelaient la scène ou le rêve de la scène du navire. Quant à moi, j’étais navré de voir détruire ces phalanges d’oiseaux voyageurs que mon oncle qualifiait de stupides et qui ne se méfiaient pas de la stupidité humaine ; car ils venaient se jeter dans nos mains comme pour nous demander protection et amitié.

Après quelques jours de repos et de bombance dans la grotte, on se remit en route, courant toujours vers le nord sur une glace presque partout polie et brillante. La fièvre me reprit aussitôt que je fus dans mon traîneau, et, sentant que ma tête s’égarait, je me liai moi-même à mon véhicule afin de ne pas succomber à l’envie de l’abandonner et de m’aventurer dans ces farouches solitudes. Je ne sais si nous étions rentrés dans la brume, si la lumière polaire s’était éclipsée ou si notre fanal s’était éteint.

Nous courions comme au hasard dans les ténèbres, et je me sentais glacé d’épouvante. Je ne voyais rien devant moi, rien derrière ; je ne distinguais même pas mes chiens, et le bruit léger du sillage de mon propre traîneau ne parvenait pas jusqu’à moi. Par moments je m’imaginais que j’étais mort et que mon pauvre moi, privé de ses organes, était emporté vers un autre monde par le seul élan de sa mystérieuse virtualité.

Nous avancions toujours. L’obscurité se dissipa, et la lune ou quelque astre éclatant de blancheur que je pris pour la lune vint me montrer que nous étions engagés dans un tunnel de glace de quelques lieues de long. De temps en temps, une fissure dans la voûte ou une rupture dans les parois me permettait de discerner l’immensité ou l’étroitesse de ce passage sous-glacial ; puis tout disparaissait, et, pendant un temps plus ou moins long, qui parfois me sembla durer plus d’une heure, nous rentrions dans l’obscurité la plus complète et la plus effrayante.

Dans un de ces moments-là, je ressentis un subit accès de lassitude, de désespoir ou d’irritation. Jugeant que je ne reverrais plus la lumière et me disant que j’étais aveugle ou fou, je commençai à me délier dans l’intention vague de me délivrer de l’existence ; mais tout aussitôt la voûte glacée cessa de m’abriter, et je vis distinctement Laura courant près de moi. J’eus à peine la force de pousser un cri de joie et de tendre les bras vers elle.

― En avant ! en avant ! me cria-t-elle.

Et machinalement je fouettai mes chiens, quoiqu’ils fissent déjà au moins six milles à l’heure. Laura courait toujours à ma droite, me devançant à peine d’un ou deux pas. Je voyais nettement sa figure, qu’elle retournait sans cesse vers moi pour s’assurer que je la suivais. Elle était debout, les cheveux flottants, le corps enveloppé d’un manteau de plumes de grèbe qui formait autour d’elle les plis épais et satinés d’une neige nouvellement tombée. Était-elle sur un traîneau ou portée par un nuage, traînée par des animaux fantastiques ou soulevée par une bourrasque à fleur de terre ? Je ne pus pas m’en assurer ; mais, durant un temps assez long, je la vis, et tout mon être en fut renouvelé. Quand son image s’effaça, je me demandai si ce n’était pas la mienne propre que j’avais vue se refléter sur la brillante muraille de glace que je côtoyais ; mais je ne voulus pas renoncer à un vague espoir de la revoir bientôt, quelque insensé qu’il pût être.

Les diverses stations et les événements monotones de notre voyage ont laissé peu de traces dans ma mémoire. Je n’en saurais guère apprécier la durée, n’étant pas certain de la date de notre départ du navire. Je sais qu’un jour le soleil reparut, et que la caravane s’arrêta en poussant des cris de joie.

Nous étions sur la terre ferme, au sommet d’une haute falaise moussue ; derrière nous, les immenses glaciers des deux rives du détroit que nous avions franchi s’étendaient à perte de vue vers le sud, et devant nous, la mer libre, sans bornes, d’un bleu sombre, brisait à nos pieds, sur d’âpres rochers volcaniques, avec un bruit formidable. Jamais musique de Mozart ou de Rossini ne fut plus douce à mon oreille, tant le morne silence et la solennelle fixité des glaces avaient exaspéré en moi le besoin de la vie extérieure. Nos Esquimaux, ivres de joie, dressaient les tentes et préparaient les engins de pêche et de chasse. Des nuées d’oiseaux de toute taille remplissaient le ciel rose, et on voyait les baleines innombrables s’ébattre dans les flots tièdes de la mer polaire.

D’autres l’avaient signalée et consacrée avant nous, cette mer longtemps problématique ; mais, presque seuls, à bout de forces et pressés de revenir sur leurs pas pour ne pas succomber aux fatigues et aux périls du retour, ils n’avaient fait que la saluer et l’entrevoir. Nous arrivions à cette limite du monde connu tous en bonne santé, riches de munitions, n’ayant perdu aucun de nos chiens, rien endommagé de notre précieux matériel. C’était un concours de chances tellement inouï, que les Esquimaux regardaient de plus en plus mon oncle comme un puissant magicien, et que moi-même, forcé d’admirer sa prévoyance, son habileté et la foi qui l’avait soutenu, je le contemplais avec un respect superstitieux.

Le soleil nous fit une courte visite ce jour-là ; mais son apparition dans un ciel tout marbré de tons roses et orangés m’avait rendu la confiance et la gaieté. La mer s’éclaira longtemps d’un crépuscule transparent comme l’améthyste ; nous cherchâmes un lieu abrité du vent, et au pied d’un glacier d’une blancheur immaculée nous choisîmes un charmant vallon tapissé d’une mousse fraîche et veloutée où fleurissaient des lychnis, des hespéris, des saxifrages lilas, des saules nains et des bermudiennes.

Le lendemain, ayant reconnu que l’eau de la mer était aussi tiède que dans les climats tempérés, nous nous donnâmes les plaisirs du bain. Je montai ensuite sur un pic assez élevé avec mon oncle, et nous prîmes plus ample connaissance du pays inexploré que nous voulions atteindre.

Ce pays, c’était le rivage ouest du détroit franchi, qui s’étendait en droite ligne vers le nord sur notre gauche, tandis qu’à notre droite les terres septentrionales du Groenland semblaient fuir en ligne horizontale complètement déprimée. En face de nous, rien que la mer sans bornes. La côte occidentale, déprimée aussi sur un grand espace, se redressait en puissantes masses volcaniques, les monts Parry sans doute, déjà vus de loin et baptisés par nos devanciers, mais jamais atteints.

― Nous n’avons rien fait, me dit mon oncle, si nous n’allons pas jusque-là ; nous avons deux bonnes pirogues, et certes nous irons ; que t’en semble ?

― Nous irons, répondis-je ; n’y dussions-nous trouver, comme je le crois, que des laves et de la glace, nous irons certainement !

― Si nous n’y trouvions pas autre chose, reprit mon oncle, c’est que ton sens divinatoire et le mien se seraient oblitérés, et alors il faudrait s’en remettre à l’incomplète et tardive science pratique des hommes pour découvrir, dans cinq ou six mille ans peut-être, le secret du monde polaire ; mais, si tu doutes, moi, je ne doute pas : j’ai consulté mon diamant, ce miroir de l’intérieur du globe, ce révélateur du monde invisible, et je sais quelle richesse incalculable nous attend, quelle gloire, effaçant toutes les gloires passées et présentes de l’humanité, nous est réservée !

― Mon oncle, lui dis-je fasciné par sa conviction, laissez-moi le regarder aussi, ce diamant dont l’éclat, pénétrable à vos regards, a été jusqu’ici trop puissant pour ma faible vue. Hâtez-vous, le soleil se couche déjà. Laissez-moi tenter un effort pour m’élever à la hauteur de votre vision.

― Volontiers, dit mon oncle en me présentant la gemme qu’il appelait son étoile polaire. Du moment que tu es enfin croyant et soumis, tu dois lire dans ce talisman aussi bien que moi-même.

Je regardai le diamant, qui me parut prendre tout à coup dans ma main les proportions d’une montagne, et je faillis le laisser tomber du haut de la falaise dans la mer en y voyant l’image de Laura parfaitement nette et revêtue de son idéale beauté. Debout et toute vêtue de rose, souriante et animée, elle me montrait, d’un grand geste triomphal et gracieux, une cime lointaine bien au-delà des monts Parry.

― Parle ! m’écriai-je, dis-moi…

Mais le soleil s’éteignait dans la pourpre de l’horizon maritime, et je ne vis plus dans le diamant que le ciel et les vagues.

― Eh bien, qu’as-tu vu ? dit mon oncle en reprenant son trésor.

― J’ai vu Laura, et je crois, lui répondis-je.

Nous résolûmes d’attendre que les journées fussent plus longues. Notre station était des plus agréables et abondamment pourvue de gibier et de combustible. Le rivage était couvert de débris de bois flotté, et les montagnes étaient revêtues d’une épaisse couche de lichen. J’étais fort surpris de voir les débris d’une végétation puissante échoués sur cette côte.

― Moi, me disait Nasias, je ne m’étonne que de ton étonnement. Au-delà de ces rives lointaines dont notre œil interroge en vain les détails, je ne doute pas qu’il n’existe un eldorado, une terre enchantée où les cèdres du Liban se marient aux gigantesques cytises et peut-être aux plus riches productions de la nature tropicale.

L’assertion de mon oncle me paraissait un peu risquée, et je regrettais vivement d’avoir négligé l’étude de la botanique, qui m’eût permis de mieux déterminer les débris végétaux que j’avais sous les yeux. Il me semblait y reconnaître tantôt des tiges de fougères arborescentes, tantôt l’écorce imbriquée de palmiers immenses ; mais je n’étais sûr de rien, et je me perdais en conjectures.

Après une station très-douce, nous étions disposés à entreprendre la traversée de la mer polaire, quand nos Esquimaux, jusque-là si confiants et si joyeux, nous firent observer que, vu le temps nécessaire au voyage du retour et la chaleur exceptionnelle de l’année, nous risquions d’être surpris par le dégel, qui rendrait la route impraticable par mer et par terre.

Mon oncle leur remontra en vain que ce qu’ils prenaient pour un été exceptionnel n’était que l’effet d’un climat nouveau pour eux et stable dans cette région ; qu’en cas de dégel subit, nous étions en situation d’attendre des semaines et des mois le moment favorable : ils se mutinèrent. La nostalgie s’était emparée d’eux, ils regrettaient leurs climats désolés, leurs tanières sous la neige, leur poisson rance et salé, peut-être aussi leurs parents et leurs amis. Bref, ils voulaient partir, et ils ne rentrèrent dans l’obéissance que devant la menace de Nasias, qui leur présenta son diamant en leur disant qu’il les ferait tous dessécher et cuire, s’ils renouvelaient leurs murmures. Nous n’avions que deux pirogues. Il nous fut très-difficile d’obtenir qu’on en construisit d’autres avec les bois flottés et les écorces du rivage. Ces arbres enchantés effrayaient leur imagination. Et puis ils disaient que cette mer navigable et riche en poisson sur les côtes devait, à une certaine distance, contenir des monstres inconnus et des tourbillons perfides.

Le véritable sujet d’épouvante était au fond la crainte d’être emmenés par nous dans le monde des Européens, qu’ils supposaient situé dans le voisinage du cap Bellot, et de ne jamais revoir leur patrie. Mon oncle, malgré son prestige et son autorité, ne put en décider qu’une douzaine à nous suivre. Nous vînmes à bout d’équiper six pirogues, et, forcés d’abandonner à la troupe mécontente et incertaine tout notre matériel et toutes nos chances de retour, nous prîmes le large en nous abandonnant à la destinée.

Bien que le temps fût magnifique, une forte houle régnait sur cette mer, où nulle embarcation ne s’était encore hasardée et ne se hasardera peut-être jamais. Les forces de nos rameurs et les nôtres furent bientôt épuisées, et nous dûmes nous abandonner à un fort courant qui tout à coup nous entraîna vers le nord avec une rapidité effrayante.

Nous doublâmes les monts Parry sans pouvoir aborder, et, au bout de trois jours d’une désespérance absolue de la part de nos gens, qui pourtant ne manquaient de rien, ne souffraient pas du froid et n’embarquaient pas de lames dans leurs excellentes pirogues, nous vîmes poindre au soleil levant un pic d’une élévation prodigieuse que mon oncle estima devoir surpasser de beaucoup les sommets de l’Himalaya.

Le courage nous revint ; mais, lorsque la nuit fit disparaître dans ses ombres ce géant du monde, la crainte de ne pouvoir le retrouver et de le doubler malgré nous fut poignante.

Nasias seul ne témoignait aucune inquiétude. Nos pirogues, reliées ensemble par des cordes, naviguaient de conserve, mais au hasard, lorsque le ciel et les eaux se remplirent d’une clarté si vive, qu’elle était difficile à supporter. C’était la plus magnifique aurore boréale que nos yeux eussent encore contemplée, et pendant douze heures son intensité ne faiblit pas un instant, bien qu’elle présentât des phénomènes de couleur et de forme variés à l’infini et plus magiques les uns que les autres. La fameuse couronne qu’on aperçoit dans ces palpitations de la lumière polaire demeura seule complètement stable et dégagée dans son entier, et nous pûmes nous convaincre qu’elle émanait du lieu où le pic était situé, car le pic était redevenu apparent et pointait au beau milieu du cercle lumineux comme une aiguille noire dans un anneau d’or.

L’admiration et la surprise avaient fait taire la crainte. Nos Esquimaux, impatients d’atteindre ce monde magique, s’efforçaient de ramer, bien que la puissance du courant suppléât à leurs vaines tentatives. Quand le jour revint, ils se découragèrent de nouveau : le pic était aussi loin que la veille, et il semblait même qu’il reculât à mesure que nous avancions. Il fallut naviguer encore ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits ; enfin cette cime effrayante parut s’abaisser : c’était un signe d’approche bien certain. Peu à peu surgirent de l’horizon d’autres montagnes moins hautes derrière lesquelles la cime principale se masqua entièrement, et une terre d’une étendue considérable se déploya à nos regards. Dès lors, chaque heure qui nous en rapprochait fut une heure de certitude et de joie croissantes. Nous distinguions, avec la lunette, des forêts, des vallées, des torrents, un pays luxuriant de végétation, et la chaleur devint si réelle, que nous dûmes nous débarrasser de nos fourrures.

Mais comment l’aborder, cette terre promise ? Quand nous fûmes à bonne portée de vue, nous reconnûmes qu’elle était entourée d’une falaise verticale de deux ou trois mille mètres de haut, plongeant droit dans le flot, lisse comme un rempart, noire et brillante comme du jais, et n’offrant nulle part le moindre interstice par lequel il y eût espoir de pénétrer. De près, ce fut bien pis. Ce qui nous avait paru brillant dans ces noires parois l’était en effet, car cette ceinture compacte était formée de tourmaline en gros cristaux, dont quelques-uns atteignaient le volume de nos plus grosses tours ; mais, au lieu de présenter quelque part des assises horizontales où l’on eût pu espérer de trouver une dépression disposée en gradins naturels, ces bizarres rochers étaient plantés comme des soies de porc-épic, et leurs pointes tournées vers la mer semblaient les gueules de canons d’une forteresse de géants.

Ces roches brillantes, les unes noires et opaques, les autres transparentes et couleur d’eau de mer, enchâssées dans une montagne impénétrable, et toutes finement striées de cannelures délicates, offraient un spectacle si étrange et si riche, que je ne songeais plus qu’à les contempler, et pourtant nous avions déjà passé une journée entière à les côtoyer, sans pouvoir franchir les vagues furieuses qui s’y brisaient, et sans apercevoir la moindre apparence d’abri sur cette côte inexpugnable.

Enfin, vers le soir, nous entrâmes, bon gré, mal gré, dans une sorte de chenal, et nous vînmes aborder au fond étroit et rocailleux d’une petite anse où nos pirogues furent brisées comme du verre, et deux de nos hommes tués par le choc qu’ils reçurent en échouant avec leur embarcation sur le sol.

Ce sinistre abordage ne fut pas moins salué par des cris de joie, bien que les survivants fussent tous plus ou moins blessés ou meurtris ; mais l’effroi de cette prestigieuse navigation, la soif qui nous torturait, nos provisions d’eau douce étant épuisées depuis trente-six heures, le désespoir qui s’était plus ou moins emparé de nous tous, hormis un seul, l’indomptable Nasias, enfin je ne sais quel sauvage enthousiasme du péril bravé et vaincu nous rendirent presque insensibles à la perte de nos malheureux compagnons.

Mouillés, brisés, trop fatigués pour sentir la faim, nous nous jetâmes sur le rivage sombre sans nous demander si nous étions sur un écueil ou sur la terre ferme, et nous passâmes ainsi plus d’une heure sans nous parler, sans dormir, sans penser à rien, riant par moments d’une manière stupide, puis retombant dans un farouche silence au bord de la vague furieuse qui nous couvrait de sable et d’écume.

Nasias avait disparu, et seul j’avais remarqué son absence ; mais tout à coup la mer s’éclaira de feux étincelants, et nous vîmes se former au zénith la splendide couronne boréale ; nous étions inondés et comme enveloppés de son immense irradiation.

― Debout ! s’écria la voix de Nasias au-dessus de nos têtes. Ici ! ici ! Venez, montez, le gîte et le festin vous attendent !

Nous nous sentîmes subitement ranimés, et nous gravîmes légèrement un ravin abrupt qui nous fit pénétrer dans un étroit vallon rempli d’arbres et d’herbages inconnus. Des myriades d’oiseaux volaient autour de Nasias, qui avait trouvé leurs nids dans une corniche de rocher et qui avait rempli sa robe d’œufs de toute dimension. Il y en avait depuis la grosseur de ceux de l’épiornis jusqu’à celle des œufs de roitelet. À ce régal il joignit des échantillons de fruits magnifiques, et, nous montrant les arbres et les buissons où il les avait cueillis :

― Allez, dit-il, faites aussi votre récolte, et mangez avec confiance ces productions savoureuses dont j’ai fait déjà l’épreuve sur moi-même ; il n’y a point ici de poisons.

En parlant ainsi, il se baissa, arracha une poignée d’herbes sèches dont il bourra sa pipe, et il se mit à fumer tranquillement, répandant autour de nous les bouffées d’un parfum exquis, tandis que nous apaisions la faim et la soif en mangeant les œufs les plus délicats et les fruits les plus agréables.

Il nous eût été facile de nous régaler de viande, les oiseaux étaient aussi peu farouches que ceux de l’îlot de Kennedy ; mais personne n’y songea d’abord, tant la première faim était impérieuse. Quand elle fut apaisée, nos Esquimaux, qui avaient appris la prévoyance à force de dangers et de terreurs, voulurent tordre le cou à ces pauvres oiseaux, qui nous reprochaient avec des cris pleins d’éloquence le rapt de leurs œufs. Nasias, cette fois, s’opposa énergiquement au meurtre.

― Mes amis, dit-il, ici on ne tue pas ; il faut vous le tenir pour dit. La terre produit en abondance tout ce qui est nécessaire à l’homme, et l’homme n’y a pas d’ennemis, à moins qu’il ne s’en fasse.

Je ne sais si nos compagnons comprirent cette admonition, que je jugeai excellente ; vaincus par le sommeil, ils s’endormirent sur le sol, qui était formé d’une fine poussière de talc. Je fis comme eux, car je n’avais pas les forces surhumaines de Nasias, lequel nous quitta et ne reparut qu’avec le jour.