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Le Bhâgavata Purâna/Livre III/Chapitre 22

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Traduction par Eugène Burnouf.
Imprimerie royale (tome 1p. 266-270).
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CHAPITRE XXII.

DON DE DÊVAHÛTI.


1. Mâitrêya dit : Confus d’entendre la gloire de ses vertus et de ses actions ainsi complètement exposée, le monarque souverain parla en ces termes au solitaire qui était livré à l’inaction.

2. Le Manu dit : Brahmâ, dont le Vêda forme l’essence, vous a, dans le désir de se conserver lui-même, créés de sa bouche, chastes et riches en austérités, en science et en Yoga.

3. Ce Dieu dont les pieds sont sans nombre nous a créés, nous, de ses mille bras pour vous protéger ; en effet, on appelle les Brâhmanes son cœur et les Kchattriyas son corps.

4. Aussi les Brâhmanes et les Kchattriyas se protègent-ils les uns les autres ; celui qui les protège, c’est l’Être impérissable, qui est ce qui existe comme ce qui n’existe pas [pour nos organes].

5. Ta vue seule a tranché tous mes doutes ; car c’est toi-même, sage bienheureux, qui t’es plu à m’enseigner la loi, à moi qui viens pour la protéger.

6. C’est pour mon bonheur que je t’ai vu, toi dont la vue est si difficile à obtenir pour les hommes qui ne sont pas maîtres d’eux mêmes ; c’est pour mon bonheur que j’ai touché de ma tête la poussière fortunée de tes pieds.

7. C’est pour mon bonheur que j’ai été instruit par toi, et c’est de ta part une grande marque de faveur ; c’est pour mon bonheur que mes oreilles se sont ouvertes à tés discours ravissants.

8. Daigne, ô solitaire, écouter avec compassion le discours d’un père malheureux dont le cœur est tourmenté par l’affection qu’il a pour sa fille.

9. Celle que tu vois ici, c’est ma fille, la sœur de Priyavrata et d’Uttânapâda ; elle cherche un mari qui soit son égal par l’âge, le mérite et les qualités.

10. Elle n’a pas plutôt eu appris par Nârada quels étaient tes mérites, la connaissance que tu as du Vêda, ta beauté, ta jeunesse, tes qualités, que son cœur s’est aussitôt fixé sur toi.

11. Accepte donc, chef des Brâhmanes, cette femme que je t’offre avec foi, car elle est capable de t’assister d’une manière convenable dans les devoirs d’un maître de maison.

12. Le refus d’un plaisir qui s’offre de soi-même n’est pas une chose louable, même pour celui qui est débarrassé des liens du monde, à plus forte raison pour celui qui tient encore au plaisir.

13. Celui qui, dédaignant ce qu’on lui offre, repousse un malheureux, voit s’évanouir sa gloire, quelque grande qu’elle soit, et ses honneurs qu’ont détruits ses refus.

14. J’ai appris, savant Brâhmane, que tu te livrais à la pénitence dans le but de te marier ; puisque tu n’es Brahmatchârin que pour un temps, accepte la femme que je te présente.

15. Le Rǐchi dit : Il est vrai, je désire me marier, et ta fille n’a pas été offerte [à un autre] ; cette union, qui est le premier mariage, nous convient à tous les deux.

16. L’amour qu’éprouve ta fille, ô roi, est légitime dans l’union de deux époux qui suivent la même loi ; et qui n’aurait pas d’égards pour ta fille, qui par sa beauté efface en quelque sorte l’éclat des ornements qui la parent ?

17. Cette femme, à la vue de laquelle Viçvâvasu, le cœur troublé par l’amour, tomba de son char, pendant que sur le faîte de son palais elle faisait résonner les clochettes de ses beaux pieds, en jouant avec une balle qu’elle suivait des yeux,

18. Quel homme sage ne l’accueillerait pas avec respect, quand elle vient elle-même le solliciter, cette jeune fille, l’ornement des femmes, qui est invisible à ceux qui n’ont pas rendu un culte aux pieds de Çrî, qui est la fille du Manu et la sœur d’Utchtchapad ?

19. Aussi servirai-je ta vertueuse fille, jusqu’à ce qu’elle porte en son sein un fruit de ma splendeur ; ensuite je m’appliquerai exclusivement aux devoirs les plus élevés de la contemplation, ces devoirs de bienveillance pour tous les êtres qu’a enseignés Çuklâ.

20. Car celui duquel est sorti cet univers avec ses formes variées, celui dans lequel il rentrera et par lequel il subsiste, le chef des Pradjâpatis, Bhagavat, l’Être infini, est ici mon autorité suprême.

21. Mâitrêya dit : Ainsi parla le solitaire, ô toi dont l’arc est terrible, et il garda le silence, saisissant avec sa pensée le Dieu du nombril duquel est sorti un lotus ; le sourire qui embellissait son visage porta le trouble du désir dans le cœur de Dêvahûti.

22. Le Manu reconnaissant aussitôt d’une manière certaine la détermination de sa femme et celle de sa fille, donna, plein de joie, au solitaire qui était riche d’une foule de qualités, cette femme qui lui ressemblait.

23. La grande reine Çatarûpâ offrit dans sa joie, aux deux époux, comme présents de noce, des parures, des vêtements et des ustensiles de ménage d’un haut prix.

24. Après avoir donné sa fille à un homme digne d’elle, le monarque, libre de toute inquiétude, la pressa dans ses bras, le cœur agité par le regret [de la quitter].

25. Mais incapable de se séparer d’elle, versant des larmes à plusieurs reprises, lui disant : « Cher enfant, toi que j’aime ! » il baignait la chevelure de sa fille des pleurs qui tombaient de ses yeux.

26. Après avoir fait ses adieux au meilleur des solitaires qui consentait à son départ, le roi, accompagné de sa suite, monta sur son char avec sa femme pour se rendre dans sa capitale.

27. Il vit des deux côtés de la Sarasvatî, sur les belles rives de ce fleuve fait pour les familles des Rĭchis, les ermitages florissants de ces sages pleins de quiétude.

28. Ses peuples ayant reconnu que leur maître s’approchait, sortirent, pleins de joie, du Brahmâvarta pour aller à sa rencontre, au milieu du bruit des chants, des instruments de musique et d’un concert de louanges.

29. C’est dans le Brahmâvarta qu’est située Varhichmatî, cette ville remplie de tout ce qui rend heureux, à l’endroit même où tombèrent les poils du [sanglier du] sacrifice qui secouait son corps.

30. Là les Kuças et les Kâças (herbes qui servent à la célébration du sacrifice), avec lesquels les Rǐchis, après avoir vaincu les Démons qui troublaient la cérémonie, avaient sacrifié à Yadjña, conservaient toujours l’éclat de leur verdure.

31. C’est là qu’ayant étendu un tapis fait de Kuças et de Kâças, le bienheureux Manu célébra la cérémonie en l’honneur du mâle du sacrifice, après avoir obtenu [le globe de] la terre pour s’y placer.

32. Cette ville nommée Varhichmatî, dans laquelle le souverain du monde avait fixé son séjour, renfermait un palais où les trois espèces de douleurs étaient inconnues ; le Manu y étant rentré,

33. S’y livra au bonheur avec sa femme et ses enfants, sans que les plaisirs fissent obstacle à ses devoirs, entendant sa gloire pure célébrée par les chantres de la troupe des Suras, accompagnés de leurs femmes, et, chaque matin, écoutant les histoires de Hari avec un cœur profondément dévoué.

34. Aussi, le Manu Svâyam̃bhuva, ce sage habile dans les mystères de la magie, ayant su, occupé comme il l’était de Bhagavat, résister aux assauts des plaisirs,

35. Les heures dont se composa la durée de son règne ne s’écoulèrent pas sans fruit, pendant qu’il s’appliquait à écouter, à méditer, à composer et à dire les histoires, de Vichṇu.

36. C’est ainsi qu’il gouverna la période qui lui avait été assignée pendant soixante et onze Yugas, supérieur au triple état de l’humanité, grâce à l’affection qui l’attachait au fils de Vasudêva.

37. Comment les douleurs qui nous viennent de notre corps, de notre cœur, du ciel, de nos semblables et des éléments, eussent-elles pu, ô fils de Vyâsa, blesser celui dont Hari était le refuge,

38. Celui qui, interrogé par les solitaires, leur exposa les saints et nombreux devoirs des hommes, des classes et des conditions, toujours attentif au bien de toutes les créatures ?

39. Je viens de te raconter l’histoire merveilleuse du Manu, le premier des rois, si digne d’être célébré ; apprends maintenant la grandeur de sa race.


FIN DU VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE, AYANT POUR TITRE :
DON DE DÊVAHÛTI,
DANS LE TROISIÈME LIVRE DU GRAND PURÂṆA,
LE BIENHEUREUX BHÂGAVATA,
RECUEIL INSPIRÉ PAR BRAHMÂ ET COMPOSÉ PAR VYÂSA.