Le Bourgeois poli

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Le Bourgeois poli, où se voit l’abregé de divers complimens selon les diverses qualités des personnes, œuvre très-utile pour la conversation.
François Pedoue

1631



Le Bourgeois poli, où se voit l’abregé de divers complimens selon les diverses qualités des personnes, œuvre très-utile pour la conversation.
À Chartres, chez Claude Peigné, imprimeur,
rue des trois Maillets
.
M.DC.XXXI1.

À MONSIEUR DU CHARMOY,
Conseiller du Roy, son President en l’Eslection
de Chartres, etc.

Monsieur,

Entre mille belles qualités qui vous rendent aimable, celle du bien dire eclate tellement que l’on ne peut pas avoir eu l’honneur de vostre cognoissance, et n’avoir point esté pris aux charmes de vostre conversation. J’en serois un foible tesmoing pour mon peu de suffisance à cognoistre les choses principalement si relevées, et n’aurois garde aussi de vouloir temerairement obliger le public à me croire, si tant de bons esprits qui vous honorent ne confirmoient mon dire, et ne tesmoignoient comme moy des merveilles qu’ils admirent en vos discours. C’est, Monsieur, ce qui m’a fait vous dedier ce livre des compliments polis2, ne pouvant mieux addresser l’eloquence qu’à un homme très-eloquent, ny des compliments bien faicts qu’à celuy qui en est un parfaict maistre. La diversité ayant cela qu’elle se rend tousjours agreable, je croy que ce livret ne vous ennuyra pas. Vous y verrez toutes sortes de personnes representer au naïf toutes sortes de civilités par les plus honnestes paroles que la nature et le païs leur peuvent fournir : la simplicité règne icy, on n’y voit point d’artifice : je m’asseure de vostre courtaisie qu’elle verra de bon œil le travail que j’ay pris à recueïllir des choses si dignes d’estre estimées, et que vous m’excuserés facilement, si pour vous les dedier en ceste epistre je ne vous faits des compliments davantage, puis que ce m’est chose entièrement impossible, ayant mis dans le livre toutes les belles paroles que je sçavois.

Le Bourgeois poli.

DIALOGUE I.
Le Gentilhomme.
L’Armurier.
La Femme de l’Armurier.

Le Gentilhomme.

Dieu vous gard’, mon maistre ; y a t’il moyen icy de nous accommoder ?

L’Armurier.

Ouy dea, Monsieur, que desirez-vous ?

Le Gentilhomme.

Je veux une paire d’armes.

La Femme.

Monsieur, on vous accommodera de tout ce qu’il vous faut.

L’Armurier.

Entrez, entrez, Monsieur, s’il vous plaist. Vous plaist-il que nous montions à hault ? vous verrez à la monstre si quelque chose vous duit : il y en a encore plus de cinquante paires de toutes les sortes. Vous en plaist-il à l’espreuve du mousquet ? en desirez-vous à l’espreuve du pistolet ? Tenez, voyez, choisissez, et ne vous deffendez que du prix : voila de la meilleure marchandise que vous sçauriez jamais voir.

La Femme.

Monsieur, si vous ne vous accommodez icy, à grand’ peine vous accommoderez-vous ailleurs ; il n’y a personne qui vous fasse meilleur prix que nous.

Le Gentilhomme.

Mordieu ! voila qui est trop pesant. Dieu me damne si je n’aimerois mieux aller en pourpoint à la mercy des mousquetades que de porter un tel fardeau !

L’Armurier.

Monsieur, en voila de toutes les sortes, vous avez moien de choisir.

La Femme.

Monsieur, en voila de bien legères, il m’est à voir qu’elles vous accommoderont bien ; c’est tout vostre faict, vous n’en serez guières plus chargé.

Le Gentilhomme.

Et bien, mon maistre, combien ceste paire là ?

L’Armurier.

Monsieur, je vous asseure que vous n’en sçauriez moins payer que cinquante escus ; encores, si c’estoit un autre, il ne les auroit pas pour le prix ; mais il me fasche de vous envoier, par ce que je sers presque toute la noblesse du païs.

La Femme.

Monsieur, voila une paire d’armes que vous ne sçauriez payer de bonté, aussi elles sont de commande, et faites pour un Gentilhomme environ de vostre taille.

Le Gentilhomme.

Mon maistre, dites le plus juste prix ; encore ne serez-vous pas marchand à vostre mot3.

L’Armurier.

Monsieur, je ne surfaits point ma marchandise : je vous les vendray ce que je vous les ay faites. Je ne suis point homme à deux paroles ; quand je vous les ferois cent escus, elles n’en vaudroient pas mieux.

La Femme.

Monsieur, quand vous iriez en cinq cens bouticques, on ne vous accommodera pas mieux qu’icy.

Le Gentilhomme.

Je pourray m’accommoder de ceste paire là ; mais le dernier mot, je vous en prie.

L’Armurier.

Monsieur, je vous les vendray cens francs, autant en un mot qu’en mille.

Le Gentilhomme.

Ô bien, c’est donc un marché fait. Mais escoutez, je ne puis encor vous donner de l’argent si tost.

La Femme.

Monsieur, j’en aurions pourtant bien affaire ; des marchands à qui j’en avons promis viendront bien tost en demander : il ne faut pas qu’ils viennent en faute, il faut faire leur somme.

L’Armurier.

La la, tre-dame, hé mes amis, Monsieur est honneste Gentilhomme, il ne nous manquera pas au temps qu’il nous promettra ; il est trop honneste homme, il ne voudroit pas le faire.

Le Gentilhomme.

Non pardieu, j’en serois bien marry : ce que je vous promets, je le vous tiendray, foy de Gentilhomme.

La Femme.

Au moins, Monsieur, si vous nous manquez, vous serez cause que je demeurerons honteux, et que les marchands ne nous amarons4 plus rien.

Le Gentilhomme.

Asseurez vous en ma parole, je ne vous manqueray point. Adieu.

La Femme à son Mary.

Vous estes un fin marchand ! Vous baillez vostre marchandise, et si vous ne sçavez à qui : j’aymerois autant ma marchandise en ma boutique que de la bailler de la façon ; j’aymerois autant rien que ces gentilhommes de Beausse : il en faudroit bien de tels pour nous enrichir.

Le Mary.

Tay-toy, tay-toi, ma femme, il nous pai’ra bien.

La Femme.

C’est mon, ma foy, il nous payera comme un tas d’autres qui nous ont affrontés5.

Le Mary.

Tu ne te veux pas taire ?

La Femme.

Non, hola, je ne me tayra ja ; il y a bien de l’apparence que je me taise et veoir perdre ce que j’avons.

Le Mary.

Si tu ne te tay, je m’en iray.

La Femme.

Ma foy, allez.

Le Mary.

Si je sors, je ne reviendray de huit jours.

La Femme.

Ne revenez de quinze si vous ne voulez.

DIALOGUE II.
Le Bourgeois.
Le Laboureur.

Le Laboureur.

Bon jour, bon jour, Monsieur nostre Maistre.

Le Bourgeois.

Ah ! Dieu te gard’, Pasquier. Et bien, qu’est-ce ?

Le Laboureur.

Monsieur, des biens assez, mais ils sont ma partis6.

Le Bourgeois.

Que dis-tu de nouveau ?

Le Laboureur.

Monsieur, je ne sçauras que dire de peur qu’i n’advienne.

Le Bourgeois.

Tu ne me parles point de ce que tu me doibs ? M’ameines-tu du bled ? Quand est-ce que tu me veux payer ? il y a assez long-temps que je t’attens.

Le Laboureur.

Monsieur, vous m’eussiez fait plaisir de ne pas tant m’attendre : il n’est moyen que je vous puisse payer à cette heure que le bled est si char ; il en est si peu que je n’avons rien recueilly quasiment : si vous ne voulez faire diminution pour la mauvaise année, j’ayme autant quitter vos tarres.

Le Bourgeois.

Et bien, je te prends au mot : puisque tu ne me veux point payer, je n’en sçaurois avoir moins d’un autre.

Le Laboureur.

Et bien, bien, Monsieur, je vois bien ce que c’est : vous me voulez envoïer avec ma femme et mes enfans un baston blanc à la main. Un autre ne fera pas mieux que moy ; vos tarres sont trop chères, il n’y a pas moyen de s’y sauver ; voila trois ou quatre années que j’ay semé, je n’ay pas seulement recueilly la semence et de quoy vous payer : ce sont de belles tarres, des tarres à chardons.

Le Bourgeois.

J’ay eu d’autres fermiers que toy, qui s’y sont bien sauvez, et qui m’ont bien payé.

Le Laboureur.

Voire, voire, Monsieur ; mais vous ne dites pas tout : s’ils n’eussent eu que vos tarres, ils y fussent morts de faim ; ils y ont mangé de bon bien qu’ils avoient ; il estoit temps qu’ils en sortissent, ils estoient bien à la flac. Monsieur, les fermiers n’enrichissent point tant en vostre metarie ; en voilà desja quatre ou cinq de cognoissance qui n’en sont pas sortis avec la chesne d’or : on m’avoit bien dit qu’il n’y avoit rien à profiter avec vous ; si j’eusse creu le monde, je ne feusse pas entré à vostre farme, vous regardez de trop près les pauvres gens.

Le Bourgeois.

Mon amy, je ne te faits point de tort, je ne te demande que ce qui m’appartient ; encore faut-il que chacun vive de son bien ; si les autres ne me payoient non plus que toy, je serois reduit au bissac.

Le Laboureur.

Ô bien, Monsieur, si vous me voulez ruiner, cela depend de vous ; mais pourtant, si vous voulez avoir patience, vous n’y perdrés rien avec le temps ; vos tarres sont bien emblavées, cette année en vaut deux ; encore faut-il que nous vivions les uns avec les autres ; je n’ay pas envie de vous faire rien perdre ; quand vous me consommerez en frais, vous n’en serez pas plustot payé, la justice mangera tout.

Le Bourgeois.

Mon amy, si je pensois pour attendre n’y rien perdre, j’aurois encore patience.

Le Laboureur.

Monsieur, je vous asseure vous n’y pouvés rien perdre ; j’ay encore deux ou trois septiers de tarres de mon propre jouxte les vostres qui vous accommoderont bien, et me les faites valoir ce qu’ils valent, en rabattant sur ce que je vous doy.

Le Bourgeois.

Ah ! bien, mon ami, puisque tu te mets à la raison, tu seras encore mon fermier ; prens courage, tasche à te r’avoir, j’en seray bien aise ; j’ayme mieux m’accommoder avecque toy que de te ruiner ; je ne desire point ton mal, je ne veux que ton bien.

Le Laboureur.

Monsieur, je vous remarcie : je suis obligé à prier Dieu pour vous, vous me donnez du pain à manger.

Le Bourgeois.

Ô bien, adieu, mon ami ; recommande moy bien à Guillemette ta femme.

Le Laboureur.

Monsieur, je n’y feray faute, je la salüeray de par vous.

DIALOGUE III.
La Bourgeoise.
La Marchande de soye.

La Bourgeoise.

Bon jour, Madame, et bonne santé. Vous portez-vous bien, Madame ?

La Marchande.

Toute preste à vous obeir, Madame.

La Bourgeoise.

Monsieur vostre mary se porte-il bien, Madame ?

La Marchande.

À vostre service et commandement, Madame ; et vous aussi, Madame, chez vous se porte t’on bien ?

La Bourgeoise.

Tout se porte bien, Madame, Dieu mercy ! Et vous, madame ? Je viens voir si vous avez point quelque beau satin pour habiller mon mary.

La Marchande de soye.

Jesu, Madame, nous vous accommoderons de tout ce qu’il vous faudra : nous en avons des plus beaux. Tenez, Madame, choisissez.

La Bourgeoise.

Madame, de quel prix est-il ? Encore celui là ne me semble t’il pas tant bon : il m’est avoir qu’il est empezé et qu’il n’a pas beaucoup de lustre.

La Marchande.

Madame, je ne vous ay point voulu faire tant de monstres, à cause que je sçay bien que vous voulez tousiours du meilleur, aussi est-ce là le plus beau qui soit ceans, et ne croy pas qu’ailleurs vous en trouviez de pareil.

La Bourgeoise.

Il m’est avoir pourtant que vous m’en avez baillé autresfois de meilleur ; celui-là n’est qu’à deux poils7, et j’en voudrois bien à trois ; il me fasche pourtant d’aller chez un autre, car quand j’ai accoustumé une personne, je n’aime pas à changer.

La Marchande de soye.

Madame, il y a trop longtemps que nous vous fournissons pour commencer à vous tromper ; vous pouvez vous asseurer en moy comme en vostre propre sœur : quand ce seroit pour moy mesme, je ne pourrois pas mieux choisir.

La Bourgeoise.

Eh bien, Madame, combien le voulez vous vendre ? Encore qu’il ne soit pas beaucoup à ma fantaisie, je seray bien aise d’en sçavoir le prix.

La Marchande.

Madame, je le vendray dix francs.

La Bourgeoise.

Jesu ! Madame, dix francs ! C’est bien là du satin à dix francs ! J’en ay veu à ma cousine la Conseillère qui estoit bien plus beau, et qui n’avoit garde de luy couster le prix que vous me le faites.

La Marchande.

Madame, il va de la marchandise à tout prix. Il y en a qui font quelquesfois bon marché de leur bource ; on ne leur donne pas la marchandise non plus qu’à nous : j’ay le moyen de vous en faire aussi bon marché qu’un autre.

La Bourgeoise.

Madame, je suis d’avis de n’en donner que sept francz, c’est tout ce qu’il peut valoir ; si je croiois qu’il valust davantage, je ne suis point femme à barquigner8 tant : ce n’est point moy qui regarde pour cinq ou six sols par aulne.

La Marchande.

Madame, ce n’est point moy aussi qui surfaits de tant ma marchandise, encore à une personne comme vous qui payez content ; cela seroit bon pour ces faiseurs de chevissoires9.

La Bourgeoise.

Et Dieu, Madame, vous leur salez donc bien ?

La Marchande.

En doutez vous, Madame ? Comment attendre si longtemps, et estre en hazard de perdre son denier ? Si nous avions nostre argent, il nous profiteroit.

La Bourgeoise.

Pour moy, je n’achepte rien à credit, j’ayme autant payer comptant que de payer une autre fois : tousjours faut-il payer.

La Marchande.

Madame, je le sçay bien, c’est pourquoy je vous dis aussi tout du premier coup le plus juste prix.

La Bourgeoise.

Madame, je ne suis pas resolue d’en donner davantage que huit francz au dernier mot.

La Marchande.

Ô la, Madame, faut que vous en alliez voir d’autres ; mais que vous ayez esté à d’autres boutiques, vous serez plus hardie de m’en offrir d’avantage ; et gardez d’estre trompée, je voy bien que vous le voulez estre.

La Bourgeoise.

Ô bien, Madame, je m’en vais vous donner le bon jour : je suis bien marrie que nous ne pouvons nous accommoder du prix.

DIALOGUE IV.
La Bourgeoise.
La Drappière.

La Bourgeoise.

Bon jour, Madame ; n’avez vous point quelque belle estoffe pour faire un manteau à mon mary ?

La Drappière.

Ouy dea, Madame, vous avez moyen de choisir, nous vous en monstrerons de toutes les sortes. Madame, vous plaist il du drap ? ou bien voila de beau carizi d’Angleterre10.

La Bourgeoise.

Madame, il m’est avis que du drap est plus propre à faire un manteau que du carizi ; mais j’ay si grand peur que vous me donniez de l’estoffe qui se descharge, car quand cela rougit en manteau, cela est grandement laid.

La Drappière.

Madame, asseurés vous en ma parole que je serois bien marrie de vous tromper ; asseurement tant plus le manteau sera porté, et tant plus il sera beau : c’est la plus belle estoffe à l’user que vous scauriés trouver. J’en tromperois bien d’autres auparavant que de m’adresser à vous ; encore, si c’estoit quelque passant, je dirois, mais vous m’en feriez tous les jours des reproches.

La Bourgeoise.

Cette estoffe ne me semble point bien fine ; me la pluvissez vous sus estain11 ?

La Drappière.

Madame, jamais je ne puisse vendre marchandise, si elle n’est sus estain.

La Bourgeoise.

Mais, Madame, a-t’il une aulne entre deux lizières ? Il me semble le lay12 moult estroit : quand le drap est si estroit, il faut tant de chanteaux et tant de coustures à un manteau.

La Drappière.

Madame, asseurez vous que vous n’en trouverez point de plus large ; au cas que vous en trouviez, je le payerai pour vous ; mais, Madame, maniez un peu ce drap ; vous diriez, quand vous maniez cela, que vous maniez du velours.

La Bourgeoise.

Je voy bien ce que j’achepte, je voy bien qu’il n’est point si fin que vous le criez.

La Drappière.

Mais, Madame, c’est donc que vous n’y regardez pas ? Regardez à deux fois ce que vous acheptez ; voilà du meilleur drap, qui a aussi bon maniment que vous en sçauriez jamais manier ; tenez, mettez le hors la boutique, voyez le au jour ; je ne crains point que vous le desployez, je n’ay point peur qu’on voye ma marchandise : il faut estre marchand ou larron.

La Bourgeoise.

Madame, je ne veux point tant de paroles ; dittes moy le plus juste prix que vous le voulez vendre, et ne me le surfaites point tant.

La Drappière.

Madame, je vous le vendray huict francs et ne pense point vous le surfaire ; si ce n’estoit pour l’amour de vous, vous ne l’auriés pas à ce prix là.

La Bourgeoise.

Huit francs, Madame ? Oh ! vous n’y pensez pas de me le faire ce prix là ; vous ne me le surfaites que de la moitié.

La Drappière.

Nous ne sommes point gens à surfaire la marchandise de moitié. Madame, vous la voyez ; si c’estoit à la chandelle, vous pourriez dire ; mais il fait assez grand jour pour voir ce que vous acheptez ; si elle vous duit, prenez la pour le prix ; si j’en voiois un petit denier moins, je vous asseure que vous ne l’auriez pas.

La Bourgeoise.

Je vous prie, Madame, ne me faites point aller ailleurs, je n’aime point à me pourmener tant ; vous en aurez cent sols, je le fais valoir autant qu’il vault.

La Drappière.

Je vous asseure, Madame, qu’il me revient à davantage, il n’y a pas moien de vous l’y bailler.

La Bourgeoise.

A vramment, Madame, vous tenez tousjours la main davantage que vostre mary ; si c’estoit luy, j’en aurois bien meilleur marché ; j’aimerois bien mieux avoir affaire aux hommes qu’aux femmes.

La Drappière.

A vramment, Madame, quand mon mary y seroit, il ne sçauroit vous le bailler à meilleur prix ; il sait bien ce qu’il couste, il ne vous le bailleroit pas à perte. Je vous asseure qu’à sept franes ce n’est qu’argent changé ; mais quoi, encore faut il remuer la boutique : nous nous recompenserons sur autre chose.

La Bourgeoise.

Ô bien, je n’en donneray pas davantage que ce que je vous ay dit.

La Drappière.

Madame, donnez en six franes ; il n’y a remède, il faut que j’y perde : si vous ne le prenez à ce prix là, je voy bien que vous n’avez pas envie d’avoir de ma marchandise ; prenez l’y si vous voulez, jamais un autre ne l’y aura.

La Bourgeoise.

Je ne vous en donneray pas un double davantage ; je vous en offre justement ce qu’il vault.

La Drappière.

Donnez en un quart moins de six francs, je ne veux pas refuser mon estreine.

La Bourgeoise.

Non, je n’en donneray que cela.

La Drappière.

Tenez, tenez, Madame, c’est pour vous ; j’ayme mieux vostre amitié que vostre argent ; je ne veux pas prendre garde à vous, c’est à la charge que vous nous recompenserez une autre fois.

DIALOGUE V.
L’Accouchée.
Les trois Voisines.
La Sage femme.

La première Voisine.

Bon soir, Madame, et bonne santé. Comment vous trouvez vous, Madame ?

L’Accouchée.

Madame, je ne sçaurois encore bien me trouver ; j’ay esté si malade cette nuict, que j’ay pensé mourir ; je disois que jamais je ne verrois le jour.

La seconde Voisine.

Et à cette heure, Madame, vous trouvez-vous mieux que vous n’avez pas fait ?

L’Accouchée.

Et ouy, Madame, Dieu mercy, et vous ; je n’ay pas esté si tranchée13 de celuy-cy que de l’autre.

La troisième Voisine.

Et vostre enfant se fait-il bien nourrir ?

L’Accouchée.

Jesu ! Madame, il est si gros et si gras que vous ne sçauriez croire ; on le fendroit avec une arreste.

La première Voisine.

Avez-vous une bonne nourrice ?

L’Accouchée.

Jesu ! elle est si bonne nourrice, elle n’est point melancholique ; mon enfant profite de couchée à autre, elle le tient si blanchement ! Quand j’aurois autant de pieds que de cheveux, j’aurois beau aller pour mieux r’encontrer.

La seconde Voisine.

Jesu ! je n’ay pas fait si bonne r’encontre ; j’en ay trouvé une saloppe, une harassière14, qui est dès les quatre heures en besongne et le laisse crier jusques au soir : « Crie ! crie ! dit-elle, ta mère est à Chartres, elle ne t’oira pas. » Oh ! il faut que je l’oste.

L’Accouchée.

Vrayment, Madame, il y a charge de conscience : je vous conseille de l’oster ; une bonne nourrice ne vous coustera pas davantage qu’une autre.

La troisième Voisine.

Une bonne année leur en vault deux.

La première Voisine.

Il luy faut donner un frais laict, cela le fera aller ou venir.

La troisième Voisine.

J’avois comme cela ma fille Guillemette, qui m’a donné du mal à eslever ; elle tetoit comme cela de mauvais laict, elle a esté trois ans en orfanté15.

La seconde Voisine.

Voire ! Mais à cette heure qu’il y a longtemps qu’il n’a teté tout son saoul, si je luy donne une bonne nourrice, il en prendra tant qu’il en mourra.

L’Accouchée.

Il luy en faut donner petit et souvent.

La Sage femme.

Bon soir, Madame. Eh bien, comment vous trouvez-vous ? Pour cela vous avez esté bien malade ; mais pourtant j’en accouchay hier une, c’estoit bien autre chose : elle a été plus de six heures en son grand mal. Seigneur Dieu, j’aimerois mieux en accoucher trois autres de mesme vous que celle là.

L’Accouchée.

Jesu ! ma commère, je trouve que j’en ay assez eu pour le prix. Bien heureuse qui a fait son temps.

La Sage femme.

C’est mon16 vramment, vous voila bien malade, c’est bien à vous à vous plaindre ; vous en devriez avoir tous les neuf mois.

L’Accouchée.

Jesu ! ma commère, je trouve que je n’en ay que trop souvent ; si le bon Dieu se vouloit contenter, je serois bien aise de n’en avoir plus : nous en avons assez pour le bien que nous avons à leur faire.

La Sage femme.

Helas ! Madame, ne dites pas cela, car si notre Seigneur vous punissoit et qu’il vous ostast vostre mary, ce seroit un grand ennuy pour vous.

La première Voisine.

Oüy, ma foy ! Qu’est-ce qu’un homme sert ? Ils sont si desbauchés ! L’autre jour je pensois aller aux champs, j’avois donc oublié quelque chose au logis : je retournay sur mes pas, tellement que je le trouvay couché avec nostre chambrière17 ; et bien c’estoit encore à moy à me taire, autrement il m’eust fait beau bruict.

La seconde Voisine.

Il y a huict ans que si Dieu m’eust osté le mien, je n’eusse pas l’ennuy que j’ay.

La troisième Voisine.

Jesu ! comment dites-vous cela ? Pour moy, je trouve que c’est une grande consolation qu’un mary : il n’y a si petit buisson qui ne porte ombre. Toute l’apprehension que j’ay, c’est que le mien aille devant moy ; il n’est point desbauché ; si je sors de la maison, je suis en repos, je n’ay point peur qu’il la quitte.

La première Voisine.

Helas ! ma commère, que vous estes heureuse d’avoir si bien r’encontré ! Le mien n’est pas de mesme : le premier qui vient l’emporte. Qu’on luy dise beuvons demy setier, il dira beuvons en cinq.

La troisième Voisine.

Ils ne sont pas pour manger leur pain en leur sein, encore faut il qu’ils se resjouissent ; je n’en aymerois point un qui crachast tout le jour sur les tizons ; on ne sçauroit tourner un œuf qu’il ne le voye.

La seconde Voisine.

J’en voudrois bien un, moy, qui gardast la maison : je ne serois point en peine qu’il fist des noises ny des querelles, et qu’il perdist son argent. L’autre jour le nostre revint après avoir tout perdu ; il veid que j’avois reçu une demi-pistole et huit demi quarts d’escus, tellement qu’il les vouloit encore pour aller joüer. Je lui dis : « Vous ne les aurez pas, pas vous ne les aurez ; vous voulez encore les perdre. » Il me dit : « Je les auray, ou si tu ne me les bailles, je joueray tout ce qui est à la maison. » Je fus donc contraincte de les luy bailler ; quand je ne les luy eusse pas baillé, il eust fait un beau miracle, il eust tout hagé : en eussé-je eu meilleur marché ? Ce n’est que sa mode ; toutes les fois qu’il m’a arraché ma bourse de mon costé, ç’a bien encore esté à moy à me taire ; quand on est avec eux, on n’est pas mais de de son bien.

La première Voisine.

Helas ! ma commère, qu’il est heureux qui n’a point de tels hommes que cela !

La seconde Voisine.

Maudits soient ceux qui m’en ont emplastrée et qui m’en ont jamais porté les premières paroles ; s’ils eussent esté endormis à l’heure, j’eusse encore assez gagné ; je ne m’esbahy pas si on le faisoit si bon et si riche ! Il est marqué à l’A, il est des bons18 encore pas.

La première Voisine.

Jesu ! s’il plaisoit au bon Dieu nous separer, plustost moy que luy.

La troisième Voisine.

Jesu ! Madame, je ne sçay comment vous parlez ainsi ; il faut qu’il y ayt de vostre faute ; les bonnes femmes font les bons hommes. Il faut dire : « J’en ai un qui est bon, mais si je faisois comme j’en voy qui font, il ne me seroit pas meilleur qu’un autre. »

La première Voisine.

Hen, Madame, il faut dire : « Vous cognoissez bien le vostre, mais vous ne cognoissez pas celuy aux autres. » En voilà une de nos voisines qui a bien à souffrir, la pauvre jeune femme ! Je vous promets qu’avec sa grande jeunesse elle supporte bien du sien ; depuis qu’elle est en mesnage, elle n’a pas mangé tout ce qu’il luy a donné, il s’en faut de bons coups. Elle ne manie pas un double, et si il faut qu’elle face bonne mine en mauvais jeu.

La seconde Voisine.

Quand a de moy, je faits plus souvent de mine que je n’ay d’argent. Mais quoy ! quand je m’en iray plaindre à nos voisins, qu’est-ce qui m’en fera raison ? Ô bien j’y suis, je l’ay voulu : où la chèvre est liée, il faut qu’elle broute19. La, la, je voulois un homme à ma fantaisie, mais j’en ai un à mes despens.

La troisiesme Voisine.

Pour moy, je n’ay rien à me plaindre, Dieu mercy ! Nostre maison iroit bien, n’estoit nostre chambrière ; mais c’est la plus franche teste : elle parle à moy comme si j’estois sa servante.

La première Voisine.

Pour nous, nous en avons une assez bonne, mais elle est si amoureuse que sçavouquoi. Mais quoi, où est ce que j’en prendray une autre ? On y est si bien empesché, Jesu ! qu’il est heureux qui s’en peut passer.

La seconde Voisine.

Ah ! que je craindrois ces chambrières amoureuses ! Je n’aimerois point à voir tant de trains de garçons qui sont tousjours après.

La troisiesme Voisine.

Pour moy, j’en aimerois mieux une amoureuse que de ces meschantes testes ; on ne leur oseroit rien dire. La mienne parle plus haut que moy. Vramment, si ce n’eust été mon mary, qui ne veut pas, il y a longtemps que je l’eusse envoyée.

La première Voisine.

Je ne voudrais point de ces amoureuses-là, moy : car dans deux ou trois jours cela se marira, cela aura une troupe d’enfans, qui viendront gueuser à nos huis ; dès qu’il y a trois jours qu’elles sont en service, elles se veulent marier, et n’ont pas une chemise à mettre à leur dos.

La seconde Voisine.

La nostre seroit assez bonne mesnagère, n’estoit qu’elle est mangée des palles couleurs, aussi bien que nostre fille Jacqueline, qui en est au mourir.

La troisiesme Voisine.

Madame, il la faut marier. Qu’est-ce que vous y ferez davantage? C’est le meilleur remède que vous luy puissiez trouver.

La seconde Voisine.

Voilà qui est bien aisé à dire : Il faut marier les filles, il faut marier les filles. La marchandise est belle et bonne, mais il faut de l’argent pour s’en deffaire ; quand il faut partir20 le gasteau entre sept ou huit, les parts en sont bien petites.

La troisiesme Voisine.

Jesu ! que je craindrois tant d’enfans !

La première Voisine.

Que diriez-vous donc, si vous estiez comme moy, qui en unze ans que j’ay esté mariée ay accouché douze fois?

La première Voisine à l’Accouchée.

Mon Dieu, Madame, nous vous avons bien elourdée21. Il s’en va tantost nuit, il est temps de s’en aller ; car si nostre homme ne me trouve à la maison, ce sera pitié que de l’entendre : il dira que je n’auray point de soing de la maison. Je m’en va vous dire à Dieu.

La seconde Voisine.

Ô bien, ma commère, Dieu vous vueille donner bonne gesine et bonne relevée !

La troisiesme Voisine.

Bon soir, ma commère ; Dieu vous donne bonne garde de vostre enfant.

L’Accouchée.

Bon soir, Mesdames ; en vous remerciant de la peine que vous avez prise de me venir veoir.

DIALOGUE VI.
La Bourgeoise.
Le Boucher.
La Femme du Boucher.

La Bourgeoise.

Hé bien, mon amy, avez vous là de bonne viande ? Donnez moy un bon quartier de mouton et une bonne pièce de bœuf, avec une bonne poictrine de veau22.

Le Boucher.

Ouy dea, Madame, nous en avons de bonne, d’aussi bonne qu’il y en ayt en la boucherie, sans despriser les autres. Approchez, voyez ce que vous demandez ; voilà une bonne pièce de nache du derriere23, bien espaisse ; cela vous duit-il ?

La Femme du Boucher.

Madame, voila un bon colet de mouton : tenez, voila qui a deux doigts de gresse ; je vous promets que le mouton en couste sept francz, et si encore on n’en sçauroit recouvrir, je serons contraints de fermer nos boutiques.

La Bourgeoise.

Combien voulez-vous vendre ces trois pièces-là ?

Le Boucher.

Madame, vous n’en sçauriez moins donner qu’un escu ; voilà de belle et bonne viande.

La Bourgeoise.

Jesu ! mon amy, vous mocquez-vous ? et vramment prisez mon vos pièces.

Le Boucher.

Madame, je ne sommes pas à cette heure à les priser ; il y a longtemps que je sçavons bien combien cela vault : ce n’est pas d’aujourd’huy que nous en vendons.

La Bourgeoise.

Tredame, mon amy, je croy que vous vous mocquez quant à moy, de faire cela un escu ; encore pour quarante sols je me lairrois aller.

La Femme du Boucher.

Ah ! Madame, il ne vous faut pas de si bonne viande ; il faut que vous alliez querir de la cohue24, on vous en donnera pour le prix de vostre argent ; je n’avons point de marchandise à ce prix là, il vous faut de la vache et de la brebis.

La Bourgeoise.

Tredame, m’amie, vous estes bien rude à pauvres gens25 ! Je vous en offre raisonnablement ce que cela vaut ; vous me voudriez faire accroire, je pense, que la chair est bien chère.

Le Boucher.

Madame, la bonne est bien chère ; voirement, je vous asseure que tout nous r’encherit : la bonne marchandise est bien chère sur le pied. Mais tenez, Madame, regardez un peu la couleur de ce bœuf-là ? Quel mouton est cela ? Cette poictrine de veau a t’elle du laict ? Vous ne faictes que le marché d’un autre.

La Bourgeoise.

Mon ami, tout ce que vous me dittes là et rien c’est tout un ; je voy bien ce que je voy ; je sçay bien ce que vaut la marchandise ; je ne vous en donneray pas un denier davantage.

La Bouchère.

Allés, allés, il vous faut de la vache. Allés à l’autre bout, on en y vend : vous trouverrez de la marchandise pour le prix de vostre argent. Il ne faudroit guières de tels chalans pour nous faire fermer nostre estau.

DIALOGUE VII.
Le Medecin.
L’Apotiquaire.
Le Chirurgien.
La Bourgeoise malade.
Son Mary.
Sa Servante.
Deux Servantes malades.

La Bourgeoise malade.

Mon amy, je me trouve grandement mal. Je ne sçay qui m’a pris cette nuit, c’est à dire que tout me fait mal ; je serois bien aise qu’on entendist à moy plustost que plustard.

Le Mary.

Et bien, m’amie, il faut avoir patience, nous envoyrons querir le medecin. Perrette, va-t’en dire au medecin que je le prie de venir jusques icy, voir ma femme qui est bien malade.

Perrette au Medecin.

Bonjour, Monsieur ; M. Bourgeois m’a envoyée par devers vous pour vous prier de venir un peu voir madame, qui est grandement malade.

Le Medecin.

Allez, allez, m’amie, je m’y envois tout à cette heure ; j’y seray aussi tost que vous.

Le Mary.

Monsieur, je vous ay envoyé querir pour voir nostre femme qui est toute desbauchée.

Le Medecin.

Il faut la voir, il faut la voir. Bon jour, Madame ; eh bien, comment vous trouvez-vous ?

La Bourgeoise malade.

Monsieur, je me trouve grandement mal, j’ay de si grandes douleurs que ne sçaurois durer.

Le Medecin.

Hon ! Que je taste un peu vostre poux ? Elle a de la fiebvre. N’a-t’elle rien pris aujourd’huy ?

Le Mary.

Vous m’excuserez, Monsieur : nous luy avons fait prendre un bouillon à toute force.

Le Medecin.

Ah ! ah ! ah ! falloit pas, falloit pas. Que je voie un peu vostre langue ? Voilà de l’ardeur ; elle est bien chargée. Avez vous le ventre libre ?

La Bourgeoise malade.

Nany, Monsieur ; il y a deux ou trois jours que je n’ay esté à la selle ; je suis si recuite dans le corps !

Le Medecin.

Hon ! Comment vostre mal vous a t’il pris ?

La Bourgeoise malade.

Monsieur, cela m’a prise à mon resveil cette nuit ; je me suis trouvée avec un si grand mal de cœur et une si grande douleur de teste, j’estois toute de glace : jamais on ne m’a pensé eschauffer.

Le Medecin.

Hon ! il y a bien là de la repletion d’humeurs. Y a il longtemps que vous n’avez rien veu ?

La Bourgeoise malade.

Monsieur, à la verité, cela m’a un peu tardé plus que de coustume.

Le Medecin.

Hon ! Il ne vous faut pas donner une purgation bien forte, j’aurois peur que vous fussiez empeschée et que cela vous fist tort ; il vous faudra seulement donner un petit lavement26, et puis après on vous tirera un petit de sang.

La Bourgeoise malade.

Mon Dieu, Monsieur, j’apprehende bien cela.

Le Medecin.

Ô la, la, il ne faut point apprehender, cela est bien aisé à prendre ; il y en a bien d’autres que vous qui en prennent : cela ne vous sçauroit faire de mal. Je crois qu’après cela vous vous trouverez bien.

La Bourgeoise malade.

Hé, mon Dieu, je voudrois bien pourtant n’en prendre point ; j’apprehende trop cela.

Le Mary.

Et la, la, faut-il tant faire la delicate ? Ce ne sera que par derrière, tu n’en verras rien27.

Le Medecin.

Madame, prenez courage, vous n’en aurez que le mal. Y a il moien d’avoir un peu de papier, que j’envoie une ordonnance à l’apotiquaire ? Que je voie un peu de son urine.

Le Mary.

La, ma fille, monsieur veut voir un petit de ton urine.

Le Medecin, tout bas au mary.

Voila de l’urine qui est bien cruë ! Prenez-y garde, elle est plus malade que vous ne pensez. Sa fiebvre ne paroist pas, c’est ce que j’en trouve de plus mauvais ; voilà qui se prepare à une longue maladie : donnez-vous bien de garde pourtant de l’estonner. Vous lui ferez prendre son lavement sur les six heures ; je reviendray demain au matin la voir pour lui faire tirer un petit de sang ; après, selon qu’elle se trouverra, nous verrons ce que nous aurons à faire.

L’Apotiquaire.

Ca, Madame, voila un lavement que je vous apporte : il faut le prendre vistement, cela vous deschargera beaucoup.

La Bourgeoise malade.

Jesu ! que je sens de mal ! Je ne pense pas vivre encore longtemps comme cela : je me sens si debile !

L’Apotiquaire.

Ô la, la, Madame, prenez courage, taschez à vous fortifier, et me prenez souvent de bons bouillons.

La Bourgeoise malade.

Helas ! je ne sçaurois rien prendre.

L’Apotiquaire, en donnant le clistère.

Madame, ne vous estonnez point, ouvrez la bouche et retenez vostre haleine, s’il vous plaist.

Le Mary.

Eh bien, m’amie, comment te trouves-tu ? Tu ne veux pas prendre courage ? Tasche un peu à te r’avoir : il me fasche de te voir si longtemps comme cela, tu m’attristes grandement.

La Bourgeoise malade.

Helas ! mon ami, je prends le meilleur courage que je puis, mais je sens tant de mal que je ne sçay de quel costé me tourner.

Le Mary.

Et bien, ma fille, ton clistère a t’il bien operé ?

La Bourgeoise malade.

Nany, tout m’est demeuré dans le corps ; il ne m’a de rien servi qu’à m’affoiblir davantage ; cela m’a esmeue de la plus terrible façon que je ne sçay plus où j’en suis ; ne me parlez plus de prendre des clistères, si vous ne me voulez faire mourir.

Le Mary.

Mais, ma fille, encore faut-il se contraindre pour sortir vistement de là ; car si tu ne voulois rien prendre, ce ne seroit pas le moien de te guerir. Le medecin a ordonné que tu serois saignée demain, et puis après lu prendras une petite potion.

La Bourgeoise malade.

Mon Dieu, vous me rendez si debile que vous n’y pourez plus quelle pièce coudre, et que vous ahannerez28 bien à me tirer de là. Vous sçavez bien que je ne suis pas femme à prendre tant de drogues ; j’ay le plus meschant cœur du monde : il n’est pas possible que je prenne rien. Si vous croiez ces medecins, ce ne sera jamais fait. Vous voulez faire une boutique d’apotiquaire de mon corps.

Le Medecin.

Bon jour, Madame. Et bien, comment vous trouvez vous, m’amie ? Ô là là, prenez courage : avec l’aide de Dieu vous n’en aurez que le mal. Vous vous estonnez de vous mesme. Que je taste vostre poux. Je ne vous trouve pas la fiebvre si forte que vous aviez hyer. Là, ma fille, voilà monsieur qui vous vient saigner. A t’elle pris quelque chose ?

Le Mary.

Monsieur, nous lui avons donné le jaune d’un œuf.

Le Medecin.

Ha ! falloit bien, falloit bien.

Le Mary.

Ouy, mais il a fallu que tout soit revenu.

Le Medecin.

Ah ! falloit pas, falloit pas.

La Bourgeoise malade.

Mais je ne sçay pour moy ce que vous pensez faire, car, pour moy, si vous me saignez, je demeureray entre vos mains : je suis desja assez debile.

Le Chirurgien.

Madame, on ne vous fera qu’ouvrir la veine ; vous n’en serez pas debilitée davantage, et si cela diminuera beaucoup vostre fiebvre.

La Bourgeoise malade.

Ah ! entendez à moy. Ah ! je me meurs !

Le Medecin.

Un peu d’eau fresche, ce n’est rien.

Le Chirurgien.

Une goutte de vin.

La Bourgeoise malade.

Ah Jesu ! vous me ferez mourir. Que je serois heureuse si j’estois morte !

Le Medecin.

La la, ce n’est rien qu’une petite debilité qui vous a prise. Il faudra tantost que vous lui faciez un bon bouillon avec toute sorte d’herbes ; et surtout ne la laissez pas dormir.

Le Mary.

Perrette, faicts un bouillon à ma femme, mets-y toutes sortes de bonnes herbes et un morceau de beure frais ; surtout ne le salle guière.

Perrette.

Madame, vous plaist-il prendre vostre bouillon ?

La Malade.

Jesu, quel bouillon ! Voilà qui est amer comme suye : j’aimerois autant prendre une medecine. Vous estes une pauvre sorte de fille de n’avoir pas l’habileté de faire un potage.

Perrette.

En da, Madame, j’y ai gousté : il est fort bon ; c’est que vous estes degoustée ; voilà du meilleur bouillon qu’on sçauroit jamais prendre.

La Malade.

M’amie, puisque tu le trouves bon, mange-le.

Perrette.

En da, je ne sçay donc quel bouillon il vous faudroit ; quand ce seroit pour la bouche du roy, il ne sçauroit estre meilleur.

Rouline, deuxième voisine.

Hé bien, Perrette, comment se trouve ta dame ? Nostre maistresse m’avoit envoyée pour en sçavoir des nouvelles.

Perrette.

Je ne sçay comment elle se trouve : elle me donne plus de mal que la gresle29. Je ne sçaurois rien faire à son gré : je lui avois tantost faict le meilleur bouillon qu’on eust sceu voir, et si elle n’y a daigné gouster. Il y a bien des affaires après elle ; si son mary n’est tout le jour à luy licher le nez, on n’a ny beau fait ny beau dict avec elle. Elle se chatouille pour se faire rire. J’en voudrois estre aussi loing que j’en suis près.

Georgette, seconde voisine.

Et bien, Perrette, ta dame ne se veut pas bien tost guerir ? Il y a moult longtemps qu’elle est malade ; cela est bien ennuiant pour toy. Tu me sembles grandement changée.

Perrette.

Je n’ay garde de faillir que je ne sois bien changée, d’estre jour et nuit sur pied : j’ay plus de mal qu’un pauvre chien, et si encore on ne m’en sçait point gré.

Rouline.

Pardy, la nostre n’est point comme cela, Dieu mercy : c’est la femme la plus aisée à gouverner qui soit en Chartres. Mais en recompense, notre maistre est assez malaisé pour tous deux.

Georgette.

Vramment, tu aurois donc beau dire si tu estois en ma place ; tu te plains de saine teste. J’ay affaire à la veufve et aux heritiers, moy ; si la femme est bien mal-aisée, le maistre est encore pire.

Perrette.

J’aymerois bien mieux oüir crier une femme debout que de la voir geindre couchée, car tout de jour elle me viendra dire : Chauffez-moy un peu des linges ; tantost : Tirez-moy un petit ce rideau ; tantost : Faictes taire ces enfans si vous voulez ; cela fait un si grand bruit que cela m’alourde. Enfin ce n’est jamais fait, car je n’ozerois jamais destraquer30 de sa chambre : il faut que je sois là tousjours liée.

Rouline.

Jesu ! si tu sçavois la vie que nostre maistre me fit l’autre jour, c’estoit bien autre chose. Je ne sçais ce qu’il avoit en la teste, je croy qu’il s’estoit levé le cul le premier ; il sembloit qu’il me deust tout jetter à la teste ; vramment je disois bien que je sortirois ce jour-là. Jamais je n’en endureray tant que j’en ay enduré : je gratterois plustot la terre avec les ongles que de me retenir en une telle maison.

Georgette.

Helas ! qu’il est heureux qui se peut passer de servir ! Helas ! ma pauvre, j’aymerois mieux ne manger qu’une croute de pain et n’aller point en service ; il y a tantost je ne sçay combien d’années que je sers, et si Dieu sçait ce que j’y ay amassé.

Perrette.

Ouy vramment, en amasser ! Une personne qui va droit en besongne, ma foy, il n’en amasse point tant ; quand il faut prendre de quoy s’entretenir sur cinq ou six escuz, le demeurant est bien jeune à la fin : car de dons il n’en faut point chercher ceans. C’est une maison bien chanceuse ; ils ont regret au pain qu’on mange ; ce sont les gens les plus mécaniques31 : seulement mes qu’elle soit relevée, Dieu sçait la vie qu’elle fera, je ne seray pas bonne à donner aux chiens ; j’auray bien fait de la despence. Elle me dira bien : Jesu ! m’amie, vous mettez bien tout à sac, hardy qui rien n’y met ; si vous estiez à vostre mesnage, je ne sçay si vous feriez comme cela ; la, la, m’amie, quelque jour vous chommerez de ce que vous gaspillez. Et si Dieu sait comme nous nous traictons, je n’ay pas seulement le cœur de manger.

Rouline.

Jesu ! qui eust cru que ces gens-là eussent esté comme cela ! Je croyois pour moi que tu y feusses bien à ton aise.

Perrette.

Ma foy, on ne cognoist pas le monde pour le voir : tout ce qui reluit n’est pas or ! Voilà que je prends bien de la peine après elle, et quand j’acquesteray quelque bonne maladie, ils ne me feront pas gouverner, ils ne mettront guières à me mettre dehors ; encore si en ne faisant point de bien, ils ne faisoient point de mal par leurs criries.

Rouline.

Tu fais bien de la dissimulée. Je veux bien que ta maistresse te fasche, mais ton maistre t’appaise bien ; je ne m’estonne pas si elle te crie, elle a mal à la teste.

Georgette.

Ma foy, le nostre n’arrestera pas les coups, il la fera bien plustost crier contre moy ; s’il recognoist seulement qu’on ne fasse pas bien quelque chose à sa fantaisie, il yra tout reconter ; c’est le plus maussade villain : je suis bien heureuse quand il n’est point à la maison, j’en demande plustost les talons que le devant.

Rouline.

Encore je patianterois, moy, si je n’avois qu’un maistre et une maistresse à gouverner ; mais j’avons un si grand train d’enfans que je ne sçay auquel entendre : l’un me demandera du pain, l’autre me demandera à boire, l’autre me demandera à pisser, l’autre voudra aller jouer, et je ne sçaurois auquel obeïr. Je n’ay jamais eu d’enfans, et si j’en suis bien saoule.

Le Mary.

Perrette, n’est-ce point tantost assez caquetté ? Voilà une pauvre femme qui se meurt, et, au lieu d’estre là auprès d’elle à y prendre garde, il y a une heure qu’elle est à cette porte à causer. Si je vas à toy, je te hasteray bien d’aller.

Perrette.

Tredame ! cela luy a donc pris bien soudain ? Je n’en viens que de partir tout à cette heure, elle m’a dit que je la laissy un peu reposer.

Le Mary.

Va-t’en vistement querir le medecin.

Le Medecin.

Qu’est-ce, Monsieur ? Qu’y a-t’il de nouveau ? Est-il empiré à madame vostre femme ?

Le Mary.

Hélas ! Monsieur, on n’y cognoist plus rien ; c’est à ce coup que je n’ay plus de femme.

Le Medecin.

Je la trouve grandement changée, je croy que vous ne la garderez plus guières ; il faut attendre la grace de Dieu. Si ce n’est la grande jeunesse qui la puisse r’amener, je n’y vois pas grande apparence qu’elle en puisse reschapper. Si vous avez quelques affaires, prenez-y garde, il est temps d’y penser.

Perrette au mari.

Hé Jesu ! Monsieur, je pense que voilà madame qui tire à sa fin.

Le Mary à sa femme.

Ma fille, prends courage. Tu ne veux rien dire ?

La Femme.

Helas ! mon ami, je voy bien qu’il me faut mourir. Je vous recommande vos pauvres petits enfans ; comme vous m’avez esté bon mary, soiez-leur bon père ; encore que vous vous remariassiez, ne les oubliez pas pourtant.

Le Mary.

Que je me remarie ? Ah ! ma fille, ne me parle point de cela : je ne croy pas que jamais je peusse aimer autre femme que toy.

La Femme.

Mon cœur, que je te dise adieu. Baise-moy encore un coup pour la dernière fois ; je te prie de ne m’oublier jamais.

Le Mary.

Hé bien, m’amie, hé bien, ma fille, mon pauvre cœur, tu ne me veux rien dire ? Ne me connois-tu point ? Ma fille, parle un petit à moi ; hé, dis-moy encore une pauvre parole. Ah ! mon Dieu, je croy qu’elle est passée ! Ah ! que je suis misérable ! Ah ! que j’ay perdu une bonne femme ! Ah ! que c’estoit une bonne mesnagère ! Je ne trouverray jamais sa pareille : c’estoit la femme de la meilleure humeur. Ah ! mes enfans, que vous avez perdu une bonne mère ! Vous avez perdu la plus belle rose de vostre rosier, mes pauvres enfans !

Perrette.

Hé ! Monsieur, qu’est-ce que vous pensez faire de vous affliger tant ? Il vous faut conserver pour survenir à vos enfans : car s’il vous alloit ecasser du mal, ce seroit une terrible playe pour vos enfans.

Le Mary.

Mais quoy ? ou iray-je ! de quel costé me tourneray-je ! Helas ! j’ay perdu toute ma consolation ! Combien ay-je de mal au cœur, quand je vois tant de pauvres petits enfans après moy ! Hélas ! que j’ay la queuë longue32 ! Je n’avois le soing de rien, et à cette heure, il faut que j’aye le soing de mon mesnage et de ma vacation.

Perrette.

Monsieur, encore faut-il se consoler avec Dieu. Vous avez perdu une bonne femme, et moy j’ai perdu une bonne maistresse. Hélas ! je disois qu’elle estoit si grondeuse ; mais pleust à Dieu qu’elle fust encore au monde, à la charge de la gouverner encore autant que j’ay fait : la pauvre femme ! c’estoit le mal qui luy faisoit dire cela. Hé ! Jesu ! que j’ay perdu une bonne maistresse !

Le Mary.

Perrette, mon enfant, si tu as perdu une bonne maistresse, tu as trouvé en moy un bon maistre ; pourveu que tu gouvernes bien mes enfans, je ne te delairay ny à la mort ni à la vie, ce sera au plus vivant des deux.

Perrette.

Ô Monsieur, je n’ay garde de vous quitter. Je vous gouverneray vous et vos enfans aussi fidellement que j’aye jamais faict ; je ne feray pas pis que j’ay faict.

DIALOGUE VIII.
L’Amant Bourgeois.
La Maistresse Bourgeoise.

L’Amant.

Bon soir, Madame ; comment vous portez-vous depuis que je n’ay eu l’honneur de vous voir ?

La Maistresse.

Je me porte fort bien, Monsieur, pour vous rendre service.

L’Amant.

Pour moy, Madame, je n’ay peu me bien porter estant absent d’une personne si belle que vous estes.

La Maistresse.

Monsieur, cela vous plaist à dire.

L’Amant.

Madame, je ne dis rien qui ne soit, moy indigne d’en parler.

La Maistresse.

Monsieur, vos mespris vous servent de louanges33.

L’Amant.

Madame, j’ay esté bien fasché d’estre esloigné si longtemps de ces beaux yeux qui sont mes soleils ; je vous jure que j’ay reçu mille desplaisirs de leur eclipse.

La Maistresse.

Monsieur, je n’ay pas tant merité envers vous.

L’Amant.

Madame, vous avez tant de merites qu’on ne sçauroit les nombrer ; mon Dieu, que voila une belle bouche, que voila des cheveux qui sont beaux !

La Maistresse.

Monsieur, ne vous mocquez point de vostre servante.

L’Amant.

Madame, je n’aurois garde de m’adresser à vous pour me mocquer, mais je vous prie de croire que c’est l’amour que je vous porte qui me faict parler de la façon.

La Maistresse.

Monsieur, vous ne voudriez pas choisir un si bas subject, vous ne voudriez pas estendre vos drappeaux en si basse haye.

L’Amant.

Ah ! Madame, voila comme on dict quand on se veult desfaire d’une personne ; aussi ne suis-je pas digne que vous pensiez en moy ; je n’ay pas assez de merite pour vous ; il vous en faut bien un autre ; peut-estre qu’il y en a desja quelqu’un qui occupe la place.

La Maistresse.

Pardonnez-moy, Monsieur, je vous asseure que je n’aime personne plus que l’autre ; quant à de moy, je voy tout le monde esgalement.

L’Amant.

Ah Dieu ! que celuy sera heureux qui possedera une si belle dame ! Que je ferois estat de moy si j’avois ses bonnes graces.

La Maistresse.

Ô Monsieur, je sçay bien que vous sçavez bien vostre monde ; vous n’allez point chercher à vos talons ce que vous voulez dire.

L’Amant.

Madame, pardonnez-moy, je n’ay point tant de discours ; mais c’est que vous estes si belle qu’on ne sçauroit s’empescher de vous aymer. Mon Dieu, que voila un bras qui est blanc et potelé !

La Maistresse.

Monsieur, vous vous mocquez aussi bien d’assiz comme debout ; il n’y a nullement de beauté en moy.

L’Amant.

Madame, c’est vostre humilité qui vous faict parler ainsi ; il vault mieux que ce soit vous qui le die qu’un autre.

La Maistresse.

Monsieur, il faudroit avoir leu les livres de bien dire pour vous respondre34. Je ne suis pas personne qui entende si bien le discours ; c’est une chose ou je ne m’estudie guieres.

L’Amant.

Ô Madame, vous n’estes pas en ceste resputation-là : vous avez le bruict d’estre la mieux disante de Chartres, et d’estre bien venuë en toutes sortes d’honnestes compagnies, où on vous affectionne grandement.

La Maistresse.

Ô Monsieur, ne m’attribuez point tant de louanges, car elles ne me sont point deuës pour tout.

L’Amant.

Madame, je ne vous en sçaurois tant attribuer qu’il vous en est deu ; vous n’avez que toutes belles perfections dont vous charmez tout le monde, car je croy que toutes les sept beautés sont en vous. Mon Dieu, que voila un beau visage ! Il m’est a voir que je serois assez content si vous me vouliez favoriser seulement d’un baiser.

La Maistresse.

Monsieur, vous m’en excuserez, s’il vous plaist : je ne suis point fille qui baise personne.

L’Amant.

Jesu ! Madame, me refuserez-vous pour si peu de chose ? Si vous ne me le voulez donner d’amitié, je le prendrai de force, encore que ce me seroit plus de contentement d’une façon que de l’autre.

La Maistresse.

Monsieur, arrestez-vous si vous voulez, je ne prends point de plaisir à tout cela.

L’Amant.

Ah ! Madame, voulez-vous me desobliger de la façon ! Serez-vous tousjours farouche de la sorte ?

La Maistresse.

Je ne suis farouche que de bonne sorte ; si on vous donne un pied d’abandon, vous en prenez deux ; on n’a que faire de se rendre familier avec vous, vous prenez assez de liberté.

L’Amant.

Madame, je vous demande pardon, si je vous presse de me permettre un baiser, mais c’est la grande amour que je vous porte qui m’incite à cet effet. Madame, je vous prie de me l’accorder.

La Maistresse.

Monsieur, vous estes grandement importun ; arrestez-vous si vous voulez, je n’aime pas le bruit si je ne le fais ; on en a bien veu d’autres que vous.

L’Amant.

Quoy, Madame, on n’ozeroit donc vous approcher ? Au moins que je touche à ce beau sein là.

La Maistresse.

C’est un autre fait, Monsieur. Nous ne sommes pas de ces gens là, qui se laissent ainsi manier : c’est à faire à d’autres. Je croy que ce n’est que pour m’esprouver ce que vous en faictes ; je ne croy pas que vous ayez rien recogneu en moy qui vous porte à cela.

L’Amant.

Madame, ce que j’en ay fait ce n’estoit pas pour vous offencer ; vous vous faschez pour un bien maigre subjet : j’ayme bien mieux m’en aller que de vous estre davantage importun. Je voy bien que vous n’estes pas aujourd’huy en vostre belle humeur, je m’en vais vous donner le bon soir : peut-estre que vous ne serez pas demain si fascheuse. Tout cela n’empeschera point que je ne demeure vostre serviteur. Mais, Madame, je vous prie que je ne m’en aille point disgracié de vostre personne.

La Maistresse.

Monsieur, il n’y a point de disgrace à tout cela : mais c’est que vous estes si pressant, et si mouveux35, qu’on ne sçauroit estre un quart d’heure en repos avec vous.

L’Amant.

Madame, si je sçavois vous avoir esté importun, je m’estimerois le plus malheureux du monde.

La Maistresse.

Et la, la, mon Dieu, vous n’estes pas si fasché que vous en faites le semblant ; on vous cognoist bien ; vous en yrez dire tantost autant à une autre : c’est pour donner carrière à vostre esprit.

L’Amant.

Madame, croyriez-vous que je feusse de ces gens là qui sont si changeants ? Je vous asseure que vous estes le seul subjet pour qui j’aye de l’affection, et vous jure que si vous avez mon service pour agreable, je n’en auray jamais d’autres que vous.

La Maistresse.

Ô Monsieur, tous les jeunes hommes disent ainsi. Si je n’avois oüy dire beaucoup de tels diseurs et autres, vous pourriez m’en faire accroire ; mais je ne suis pas de si legère creance.

L’Amant.

Madame, en quoy desirez-vous que je vous tesmoigne l’amour que je vous porte ? Vous n’avez qu’à me commander, je vous obeïrai en tout.

La Maistresse.

Monsieur, je ne voudrais pas faire de mon maistre mon serviteur ; je voy bien que vous estes grandement obligeant.

L’Amant.

Hélas ! Madame, je ne me mets qu’en mon devoir.

La Maistresse.

Monsieur, vostre devoir ne vous y oblige point, c’est que vous estes ainsi bien appris.

L’Amant.

Madame, ce n’est point civilité, mais affection : je m’asseure que maisque36 vous l’ayez recongneuë, vous l’aurez agreable ; vous ne trouverrez jamais personne qui vous serve avec plus de bonne volonté et de discretion.

La Maistresse.

Ouy vramment, Monsieur, discretion, je le penserois bien. Cela est bon pour un temps ; mais quand on a eu d’une fille ce qu’on en desiroit, on ne s’en soucie plus : quand vous serez hors d’ici, vous en rirez.

L’Amant.

Madame, je vous prie de n’avoir point cette pensée-là de moy ; j’aimerois mieux estre mort mille fois, que d’avoir songé à parler de la moindre faveur que j’aurois receuë de vous.

La Maistresse.

Monsieur, vous me faites maintenant de belles promesses, mais j’ay grand peur qu’elles ne tiennent pas ; si vous me trompez en la moindre chose, jamais je ne me fieray en vous.

L’Amant.

Madame, je ne vous puis dire autre chose, sinon que vous me cognoistrez fidelle en tout et par tout.

La Maistresse.

Monsieur, je le verray bien. Mais, mon Dieu, je croy que voila dix heures qui viennent de sonner ; il est temps de se retirer, il ne faut pas que ma mère vous trouve icy.

L’Amant.

Pardonnez-moy, Madame, il n’est pas si tard. Quoy ! faut-il que je me separe si tost d’avec vous ? Je vous conjure de me tenir tousjours pour très affectionné serviteur, et que je tiendray tousjours très secret notre amour. Pour le confirmer, Madame, permettez-moy un baiser sur cette belle bouche.

La Maistresse.

Hé ! mon Dieu, vous me gastez tout mon colet.

L’Amant.

Quoy, m’en irois-je sans toucher ce beau sein ? Il n’y a pas moïen, il faut que je le baise.

La Maistresse.

Hé ! Jesu ! vous me foupissez toute37 ! Que dira-t’on de me voir ainsi ?

L’Amant.

À Dieu, mon cœur. Faut-il que je me sépare si tost ! Je ne sçaurois vivre absent de toy.

La Maistresse.

Bon soir, Monsieur ; vous pourrez venir tous les soirs icy ; nous pourrons y estre librement une heure ou deux sans que personne nous puisse voir ; mais sur tout je vous recommande d’estre secret.

L’Amant.

Mon cœur, tu n’auras jamais sujet de te plaindre de moi. À Dieu jusqu’à demain.

DIALOGUE IX.
Le Bourgeois qui traite ses amis.
Les deux Conviés.

Le Bourgeois.

Messieurs, je vous donne le bon jour ; vous soyez les très-bien venus en nostre logis, vous me faites beaucoup d’honneur.

Le premier Convié.

Monsieur, c’est moi qui le reçois.

Le Bourgeois.

Messieurs, vous plaist-il pas passer ?

Le second Convié.

Ô Monsieur, je n’ay garde de faire cette faute-là.

Le Bourgeois.

Messieurs, je vous en prie, sans ceremonie.

Le premier Convié.

Monsieur, je ne le feray pas, je ne passeray jamais devant vous.

Le Bourgeois.

Messieurs, à quoy est bon cela ? Nous fussions desjà à la table. Entrez, je vous prie.

Le second Convié.

Monsieur, nous ne le ferons pas : nous serions plustost là tout aujourd’huy38.

Le Bourgeois.

Messieurs, ce sera donc pour vous obéïr : j’aime mieux faire l’incivil que l’importun39. Là, Messieurs, ne laissons point froidir les viandes, elles n’en seroient pas meilleures. Messieurs, lavons, s’il vous plaist. Là, Monsieur, mestez-vous là.

Le premier Convié.

Monsieur, quand vous aurez pris vostre place.

Le Bourgeois.

Non, Messieurs, je n’ay garde. Je vous supplie, ne perdons point de temps. Messieurs, vous estes venus pour faire penitence.

Le second Convié.

La penitence est bien douce à faire, Monsieur.

Le Bourgeois.

Messieurs, excusez si je vous traite si mal ; je ne sçay en quelle ville nous sommes, je n’y ay jamais sçeu rien faire trouver.

Le premier Convié.

Jesu ! Monsieur, hé ! que pourriez-vous desirer davantage ? voilà trop de viande de moictié.

Le second Convié.

Vous nous voulez rassasier tout d’un coup : quand je voy tant de viande, je ne sçaurois manger. Saus mentir, Monsieur, voilà trop de mets. Ô maisque vous veniez chez nous, vous ne serez pas si bien traité ; pourveu qu’il y ait une pièce ou deux plus que l’ordinaire, c’est assez : on mange jusques aux os avec appetit.

Le Bourgeois.

Pardonnez-moy, il n’y a rien de superflu ; mais c’est qu’on est bien aise qu’une table soit couverte, messieurs, vous ne mangez point.

Le premier Convié.

Hélas ! Monsieur, il n’y a que moy.

Le Bourgeois.

Messieurs, je m’en vais boire à vostre santé ; vous soyez les très bien venus.

Le second Convié.

Mon fils, donne-moy du vin. Monsieur, je m’en vais vous faire raison.

Le Bourgeois.

Ah ! Monsieur, n’y mettez point d’eau, le vin est petit.

Le second Convié.

Monsieur, voilà de fort bon vin.

Le Bourgeois.

C’est du vin de ma cueillette, à votre service. Messieurs, si vous le trouvez bon, ne l’espargnez pas.

Le premier Convié.

Il n’y a point de plaisir d’avoir des vignes, c’est un pauvre heritage, elles ne payent pas leurs façons. Je trouve que c’est un plus grand mesnage d’achepter le vin : il n’apartient qu’aux vignerons d’avoir des vignes.

Le Bourgeois.

Pour moy, j’ayme mieux avoir des vignes : on a le plaisir de voir faire son vin, on est asseuré qu’il est pur et net, on sçait ce qu’on boit ; ou ces vignerons font mille meschancetez à leur vin quand on l’achette.

Le second Convié.

J’en achetay l’autre jour qui estoit le plus pauvre vin du monde ; je croy qu’il y avoit plus de moictié d’eau, et cependant il ne laissoit pas de me couster bien cher.

Le Bourgeois.

Ô ! il n’y a rien tel que de voir faire son vin ; le mien n’est pas des plus excellents, mais il est bon pour un ordinaire.

Le premier Convié.

Comment, il n’est pas des plus excellents ! Hé Dieu, je le trouve fort bon.

Le Bourgeois.

Ô ! beuvons-en donc, puisque vous le trouvés bon, et ne le faictes point pour l’espargner.

Le premier Convié.

Comment, Monsieur, encore un service ? Hé, que pensez-vous faire ? Je pense que vous vous mocquez. Vous ne nous traitez pas en amis, vous n’avez pas envie que nous y revenions.

Le Bourgeois.

Monsieur, ce ne sont que deux ou trois pièces que l’on m’a données ; ce lapin et ce levrault sont pris au ah ah, ils ne nous coustent rien.

Le second Convié.

Voilà un lapin qui est de bonne garanne, je ne mangeay de ma vie d’un meilleur morceau.

Le Bourgeois.

Courage, mangeons-en donc, resjoüissons-nous ; qui chapon mange, chapon luy vient : quand nous aurons dépesché ce lapin, nous en aurons d’autres. Allons, je m’en vais boire à vostre santé, faites comme moy.

Le premier Convié.

Je m’en vais vous faire raison, et le porte à Monsieur ; il est trop brave homme pour manquer de repartie.

Le second Convié.

Pour faire raison à Monsieur, à la santé de Monsieur nostre hoste, je le porte aux Anges.

Le Bourgeois.

Garçon, oste-nous tout : il m’est advis que Messieurs ne mangent plus.

Le premier Convié.

Ma foy, c’est trop mangé ; je n’en suis pas mieux quand j’ay fait de telles desbauches.

Le second Convié.

Pour moy, je n’en puis plus, tant j’ay donné furieusement sur ce levrault.

Le Bourgeois.

Messieurs, priez Dieu pour les mal traitez. Ce ne sont pas les grands banquets qui font les grands amis ; ce peu que je vous ay donné, ça esté de bon cœur ; le bon visage vaut mieux que tous les festins du monde.

FIN.




1. Nous publions ce livret d’après l’un des 70 exemplaires de la réimpression faite à Chartres, chez Garnier, en août 1847, par les soins de M. Gr. Duplessis. Réimprimer cet opuscule à Chartres, c’étoit le faire renaître où il étoit né ; les personnages qui y jouent un rôle sont Chartrains, on le verra bien à leur langage, et l’auteur lui-même étoit, ou peu s’en faut, leur compatriote. D’après la découverte un peu tardive qu’en a faite M. Duplessis, il se nommoit François Pedoüe, et il étoit chanoine de Chartres. Né à Paris en 1603, il appartenoit à la Beauce par la famille de sa mère, Françoise de Tranchillon, sœur de M. d’Armenonville. Il fit ses études à La Fèche, chez les jésuites, et obtint, n’ayant que vingt ans, par les soins du premier cardinal de Retz, la prébende à la cathédrale de Chartres, dont il prit possession en 1623. Il n’étoit pas encore prêtre, et pendant douze ans il ne fit rien d’un prêtre. En 1626 il publia, chez Peigné, à Chartres, un recueil de poésies fort mondaines dont M. Duplessis a vu un des rares exemplaires chez un bibliophile chartrain. C’est en 1631 qu’il donna Le Bourgeois poli, qu’on ne croiroit certes pas avoir été écrit par une plume ecclésiastique. Mais Fr. Pedoüe, alors, n’étoit qu’un petit maître « vestu de satin, est-il dit dans sa vie manuscrite par le chanoine Lefebvre, portant point coupé à son rabat, escorté de deux laquais, dont il avoit appelé l’un Tant-Pis et l’autre Tant-Mieux, enfin général de l’ordre des chevaliers de Sans-Souci », dont il avoit été le fondateur, ajoute M. Duplessis. Le chanoine Lefebvre dit quelques mots du livret que nous reproduisons ici et du succès qu’il obtint dans toutes les classes de la société. Il parle « d’un de ses ouvrages, entre autres, intitulé Le Bourgeois poli, dans lequel était représenté au nayf toutes les conditions ; et il n’y avoit ni petit ni grand qui n’en fust garni ». Pédoüe donna plus tard un sérieux démenti aux dissipations et aux œuvres frivoles de sa jeunesse : « Les grands services qu’il a rendus à la cité, en qualité d’échevin, dit M. Duplessis, son rôle de négociateur et de pacificateur dans les sanglantes querelles des nobles et des bourgeois en 1651, les œuvres de charité qu’il a fondées, et dont la principale subsiste encore après plus de deux cents ans, l’austérité des trente dernières années de sa vie, le zèle infatigable avec lequel il s’est dévoué aux choses de son ministère, tels sont les titres sérieux qui le recommandent à la postérité chartraine. »

2. On fit, au 17e siècle, un grand nombre d’ouvrages sur la bienséance, le bien dire, etc., où l’on pouvoit constater les progrès que l’art de la politesse avoit faits depuis le moyen âge, qui n’avoit eu guère pour Code d’urbanité que la Dictiée d’ Urbain et les Contenances de table. Au 16e siècle, en outre de la Civile honnesteté, imprimée pour la première fois en 1560, un Traité de civilité puérile, par Saliat, avoit été publié à Paris, chez Simon de Colines, d’après le petit livret en latin écrit sur le même sujet : le Quos decet, par exemple, relatif aux usages de la table ; les Dialogues de Mathurin Cordier, et le livre d’Érasme sur la Civilité morale. On donna de celui-ci un grand nombre de traductions. Malherbe en cite une qu’il avoit vue affichée, et dont l’auteur étoit un petit garçon de douze ans. Il se moque du bambin traducteur, et par contrecoup d’Érasme, qu’il n’admet pas pour juge en ces matières : « Je ne sçaurois croire, écrit-il, qu’Erasme sût que c’est de civilité, non plus que Lipse sait que c’est que de police. Je serois bien aise de voir un premier gentilhomme de la chambre écrire du premier point, et un roi du second ; ils en parleroient, à mon avis, plus pertinemment que des pédants, et ce seroit ces livres-la que j’achèterois très volontiers, comme faits par des gens du métier. » Malherbe dit tout cela dans sa lettre à Peirèsc, du 10 octobre 1613, à propos d’un livre des Civilités puériles dont celui-ci avoit entendu parler à Aix, et sur lequel il désiroit des renseignements. C’étoit sans doute une nouvelle édition du livre de Saliat, cité tout à l’heure. Les éditions des ouvrages de ce genre se multiplioient à l’infini : le livre d’Antoine Courtin, Nouveau Traité de la civilité qui se pratique en France, parmi les honnestes gens, en étoit à son onzième en 1678 ; et Dieu sait à quel chiffre en sont arrivées celles de la Civilité puérile et honneste que le P. Lasalle, instituteur des frères des écoles chrétiennes, publia pour la première fois en 1713, et qui, depuis lors, n’a rien changé ni à son texte, ni à son caractère. (Dibdin, Voyages bibliogr. en France, t. II, p. 71.) Nous citerons encore, parmi les livres de ce genre publiés aux derniers siècles, le Nouveau Traité de civilité françoise, Paris, 1695, in-8 ; les Éléments d’instruction de Blégny, Paris, 1691 ; Instruction chrétienne, 1760 ; et pour beaucoup d’autres nous renverrons à une longue note du Palais Mazarin, 293–297. Pour le caractère dit de civilité, qui est spécial au plus populaire de ces petits livres, nous conseillerons de lire ce qu’en a écrit M. J. Pichon, Mélanges de littérature et d’histoire, publiés par la Société des bibliophiles françois, p. 330–337.

3. Mot se dit dans le commerce du prix qu’on demande d’une marchandise et de l’offre qu’on en fait. (Trévoux.)

4. Idiotisme chartrain pour ne nous livrerons plus rien. Amar est un mot celtique qui se retrouve dans le bas breton, et dont, par une extension de sens, on a fait le verbe amarrer. (Falconnet, Mém. de l’Acad. des Inscript., p. 10.)

5. Trompés. Affronteur se disoit pour un faiseur de dupes. (V. Charron, La Sagesse, liv. I, ch. 16.)

6. Partager. V. plus loin, p. 177, note.

7. On disoit d’une étoffe de soie, peluche, velours, ou satin, qu’elle étoit à deux ou trois poils, selon le nombre des lignes jaunes marquées sur la lisière. Celles qui en portoient trois étoient les plus belles. Par extension, on disoit pour un vrai brave, en qui se trouvoit l’étoffe d’un courage sans mélange, que c’étoit un brave à trois poils.

8. Barguigner. Ce mot ne se prit d’abord que dans le sens de marchander, qu’on lui donne ici. (R. Spifame, Dicæarchiæ Henrici regis progymnasmata, arrest 224e, et Rabelais, édit. Burgaud, t. 2, p. 68.) On trouve dans une ordonnance de taxe du temps de Charles VI : « Defense aux barguigneurs de barguigner », c’est-à-dire de marchander avant l’ouverture du marché. (Monteil, Traité des matériaux manuscrits, t. II, p. 306, 307.) Il se retrouve dans la 91e des Cent Nouvelles nouvelles, et en anglais to bargain signifie encore marchander. L’origine de ce mot vient, selon quelques-uns, d’une métaphore employée au jeu de l’Oie. (Biblioth. de l’École des Chartes, 3e série, t. II, p. 304.)

9. C’est-à-dire qui prennent des arrangements pour payer. Chevissoire est ici pour chevisance, qui, en terme de palais, signifioit traité, accord.

10. Les draps d’Angleterre avoient alors la vogue, mais ils n’étoient anglois que de nom. Le M. Guillaume de l’Avocat pathelin de Brueys ne ment pas lorsqu’il parle de ses brebis qui lui donnent d’excellente laine d’Angleterre ! Le carizi étoit fait avec de la laine de Flandre, et son nom n’est qu’une altération de celui des arazi, étoffes d’Arras, célèbres partout au moyen age. Dès le 14e siècle, il est parlé en Italie des étoffes appelées arassa (Muratori, t. XVI, col. 583) ; et l’on sait par le testament de Richard II, que ce roi d’Angleterre portoit, entre autres vêtements, des habits de drap d’Arras. (Rymer, t. III, 4e part., p. 158.) Arras, au XVIe siècle, fournissoit toutes les tapisseries de haute lisse, appelées encore en Italie arazzi, ou panni di rassia. (L. De Laborde, Union des Arts et de l’Industrie, t. 2, p. 435.)

11. L’étain est la partie la plus fine de la laine cardée.

12. est un vieux mot qui signifie largeur. Il ne s’emploie plus que dans ce sens. Chaque fabrique avoit son pour les draps, c’est-à-dire sa largeur entre les deux lisières. Pathelin demande à maistre Guillaume, pour son drap : « Quel lé a-t-il ? » et l’autre répond : « Lé de Brucelle. »

13. Dans l’ancienne médecine, être tranché se disoit pour avoir des coliques, des tranchées.

14. Une femme qui vous harasse, vous fatigue.

15. Je ne sais ce que ce mot veut dire au juste. La phrase doit, toutefois, signifier : « Elle a esté trois ans comme si elle n’avoit eu de mère. » Orfente signifioit orpheline ; c’étoit, dit Borel, comme qui diroit orphelinette.

16. Ou ça mon, interjection populaire que nous avons déjà souvent rencontrée.

17. Sur ces accointances des maîtres et des chambrières, scandale si fréquent alors, V. t. I, p. 313, 320, et aussi la vingt-neuvième pièce du t. III, p. 343. Il y est question d’une aventure qui avoit réellement eu lieu à Bordeaux, comme nous l’avons appris depuis par un passage de Tallemant, édit. in-12, t, II, p. 139.

18. « J’ay ouy dire maintes fois qu’un homme est marqué à l’A quand on le veut qualifier très homme de bien ; et si je sçavois bien que cela estoit emprunté des monnoyes… En toutes les villes esquelles il est permis de forger monnoies, on les marque par l’ordre abécédaire, selon leurs primautez… Paris, pour estre la métropolitaine de la France, est la première, et pour ceste cause la monnoye que l’on y forge est marquée à l’A... On y a tousjours fait monnoye de meilleur aloy et poids qu’ès autres villes : qui a donné lieu à cest adage. » (Pasquier, Recherches de la France, liv. VIII, ch. 23.)

19. C’étoit alors un proverbe dont nous avons déjà trouvé une variante (t. IV, p. 9). Molière l’a employé, tel qu’il est ici, à la scène 3e du 3e acte du Médecin malgré lui. G. Bouchet avoit dit, dans sa 3e sérée : « Et ne faut point faire du cholère ou mauvais, car là où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute : c’est-à-dire que le mal qu’on a avec sa femme est domestique et nécessaire. »

20. Partager, du latin partiri. Nous disons encore avoir maille à partir, pour avoir argent à partager, et, par extension, querelle à craindre, l’un ne manquant jamais d’amener l’autre.

21. C’est-à-dire nous vous avons bien ennuyée, nous vous avons bien été à charge, comme on dit encore dans quelques provinces.

22. Parmi les Lettres de Montreuil il s’en trouve une à son boucher, maître Olivier, qui fait voir que de tout temps on a promis aux chalands de la bonne viande, sans jamais leur en livrer.

23. Nache, du latin nates, c’est la fesse ; du derrière me semble faire pléonasme en pareil cas.

24. C’est-à-dire de celle qui se vend à la criée.

25. C’est ce que Molière, dans Georges Dandin, fait dire par Lubin à Claudine.

26. Jusqu’au temps de Molière, on le sait, ce fut l’expression admise, le mot propre. Sur la fin du règne de Louis XIV, on s’avisa de le trouver malséant, et il fut décidé qu’on lui substitueroit le mot remède. Le roi, sur les observations du Père Le Tellier, ne se permit plus que cette dernière expression ; et s’il faut en croire Mirabeau, en son Erotica Biblion, l’Académie françoise eut ordre de l’insérer dans son dictionnaire avec cette nouvelle acception.

27. On ne voyoit même pas toujours quel étoit l’opérateur. La belle veuve Mme Grasset, perle de l’Île Saint-Louis, entretenoit sa fraîcheur par des remèdes dulcifiants. Un matin qu’elle étoit en position de s’en faire administrer un par Louison sa servante, celle-ci, déjà tout armée, s’aperçut qu’il manquoit un peu de lait clarifié dans la dose prescrite par M. Renard le medecin, et à tout petit bruit elle courut à la cuisine, sans que sa maîtresse, qui, le nez dans la ruelle, ne pouvoit la voir, remarquât seulement son absence. Mme Grasset avoit deux prétendants, M. de Lorme et M. d’Argencourt, son neveu. C’est celui-ci qui arriva sur ces entrefaites. Mme Grasset crut que c’étoit Louison, et quand, tout ému, il eut pris l’arme abandonnée, et qu’il l’eut braquée, avec une justesse que son trouble ne sembloit pas permettre, elle continua de croire que le service lui etoit rendu par la main exercée de sa servante. Une lettre du jeune homme vint, à sa grande confusion, la détromper le lendemain. Il commençoit par demander pardon de son bon office, puis il en réclamoit le salaire, en disant qu’il mourroit s’il ne l’obtenoit pas, après avoir eu le malheur de le mériter. Son aventure, ajoutoit-il, rappeloit celle d’Actéon, qui, s’il n’eût été métamorphosé, seroit mort du désir de revoir, après avoir vu. Mme Grasset n’avoit rien de la déesse Diane, surtout la cruauté. Elle épousa M. d’Argencourt. Cette aventure, qui arriva réellement, comme on peut le voir dans une note de Saint-Simon sur Dangeau, fut mise en nouvelle. Elle parut en 1678, sous le titre de : L’Apothicaire de qualité, qui plus tard, quand on l’imprima dans les recueils, se changea en celui de : Le Mousquetaire à genoux. On ajoutoit : nouvelle françoise et tout à fait bourgeoise, afin de dépayser les curieux au sujet des personnages, qui étoient du grand monde. La Bibliothèque des romans l’a reproduite dans son 2e volume d’avril 1777, p. 144–157.

28. Vous aurez bien de la peine. On disoit plus souvent, dans ce sens, suer d’ahan. Plus anciennement, on avoit dit en hanner, comme on le voit dans la vieille traduction françoise des Dialogues de saint Grégoire (Biblioth. imp., fonds Notre-Dame, nº 210 bis, fol. 115). Les hommes employés aux corvées, qui, en bas-breton, s’appellent anez, étoient désignés par le mot de ahaniers (Froissart, édit. du Panthéon littér., t. II, p. 339). Aujourd’hui encore, dans l’Orléanais, dans le Lyonnais, etc., ceux qui ramassent les immondices s’appellent des âniers.

29. Grêle se prenoit proverbialement dans le sens de malheur. On dit encore, dans quelques provinces : c’est la grêle, pour : c’est malheureux ; et, dès le dix-septième siècle, avoir l’air grêlé signifioit : avoir l’air misérable. (V. Destouches, Le Glorieux, acte IV, sc. 7.)

30. S’éloigner. Je trouve ce mot employé, avec le même sens, par Estienne Pasquier, liv. I, lettre 3.

31. Mécanique, d’après le dictionnaire de Richelet et de Trévoux, se disoit pour un homme bas, vilain, avare. Montaigne (liv. III, ch. 6) avoit employé ce mot dans un sens à peu près semblable.

32. Dans l’Orléanois, on dit encore, avec le même sens : avoir une couée d’enfants.

33. C’étoit, à ce qu’il paroît, une façon de parler à la mode. Malherbe, dans la chanson que lui prit Gaultier-Garguille, l’a prêtée à Robinette. (V. notre édit. des Chansons de Gaultier-Garguille, p. 74.)

34. Il s’agit des livres dont nous avons parlé plus haut, note 2, et notamment des ouvrages de Nervèze. Une coquette des chansons de Gaultier-Garguille répond aux galanteries de son amant :

Je cognois à vos beaux discours
Je cQue vous lisez Nervèze.

(V. notre édit., p. 98, note.)

35. C’est un mot encore employé dans l’Orléanais, avec le sens de remuant, affairé.

36. Dans le sens de : quoique. Cette expression, fort employée au 16e siècle et au commencement du 17e (V. Des Périers, 1735, in-12, t. I, p. 18), fut proscrite par l’Académie dans ses Observations sur Vaugelas.

37. Ce mot étoit un provincialisme que Furetière ne dédaigna pas de ramasser. Les lexicographes de Trévoux le lui prirent, en demandant où il l’avoit trouvé. C’étoit peut-être dans cette pièce. Voici l’exemple qu’il cite : « Cette femme est allée à la presse : ses habits, son linge, ont été foupis. »

38. Ces interminables façons étoient de l’étiquette du temps. Je trouve dans un des petits livres de Réponses et réparties, qui étoient alors le vade-mecum de la politesse, un exemple en action de ces sortes de scènes de réception. On vous prie de passer le premier : « Ne m’empêchez pas, je vous prie, dites-vous, de vous rendre les devoirs que je vous dois. » À nouvelles instances, résistance nouvelle, et vous dites : « N’insistez pas, Monsieur, et gardez le pouvoir que vous avez sur moi pour une autre occasion. » Il faut pourtant céder ; vous ne le faites qu’en courbant la tête : « Eh bien ! soit, Monsieur, dites-vous, car je vous honore trop pour en appeler de vos ordonnances. » S’il vous plaît d’employer une variante pour ce compliment, vous dites : « Que cela soit ainsi, car si je ne savois pas vous obéir, je ne serois pas votre serviteur. »

39. C’étoit un compliment bourgeois, dont Caillières conseille à la bonne compagnie de se garder : « Il est vray, fait-il dire au commandeur, qu’il ne suffit pas de sçavoir les bonnes façons de parler pour s’en servir : il faut connoître les mauvaises pour les éviter, surtout certains dictons, qui font l’ornement des discours de la bourgeoisie, et dont M. Thibault nous a donné un exemple lorsqu’il a dit à madame qu’il vaut mieux être incivil qu’importun. » (Du bon et du mauvais usage dans les manieres de s’exprimer, Paris, 1693, in-8, p. 114.) Molière, à qui rien n’échappoit, n’a pas manqué de mettre cette banalité bourgeoise dans la bouche de M. Jourdain (Bourgeois gentilhomme, acte III, sc. 4). C’est un trait de caractère que les commentateurs auroient bien fait de remarquer au passage. Il y avoit, du reste, longtemps que ce lieu commun poli circuloit dans la bourgeoisie françoise et angloise. Écoutez Stander dans les Joyeuses commères de Windsor ; après un assaut de politesse, il dit à mistress Page la même chose : « l’ll rather be unmannerly than troublesome. »