Le Cotret de Mars

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Le Cotret de Mars, avec le fagot, la fascine et le gros bois, pour feu de joye à la France.

1616



Le Cotret de Mars, avec le fagot, la fascine
et le gros bois, pour feu de joye à la France.
M.DC.XVI.
Petit in-81.

Mars inutile, en temps de tresve,
Pour ayder à fournir la Grève,
S’amuse à tailler des cotrets :
Il y met cinq rameaux en nombre,
Tirez des halliers2 de qui l’ombre
Gaste ainsi nos jeunes forests.

Tous les cinq sont divers d’escorce,
De tronc, de matière et de force ;
Mais tous cinq, comme chacun sçait,
Sont propres pour un feu de joye
Dans le Royaume, afin qu’on voye
L’effect du pseaume trente-sept3.

Le plus gros tizon, qui tout pare,
C’est l’homme à la fortune rare,
Roy de Metz, sieur de Cadillac4.
Il est sec et de bois de tremble,
Depuis qu’il voit armer ensemble
Tant d’enquesteurs sur Ravaillac5.

Il joint la Verge de Florence6 ;
Mais leur bonheur a difference
D’un poinct que j’admire souvent :
C’est que l’un, tournant le derrière,
A gaigné la charge guerrière,
Et l’autre en poussant le devant.

Celuy qui sans O rien ne scelle,
Soubs qui la Justice chancelle7,
En est le troisiesme baston,
Qui, couvert de cire bruslable,
Fors l’ecorce, a le cœur semblable
Aux arbres qui portent Cotton8.

Son frère9 à patte ravissante
Estoit de race florissante ;
Mais comme son sort est mouvant,
Luy à qui l’Infante d’Autriche
Commit son affiquet plus riche
Est demeuré de bois puant.

S’ensuit pour la cinquiesme pièce
Un surgeon de plus vile espèce,
Mais tant raboté, tant Dolé10,
Qu’il ne le faut pas mettre en cendre ;
Mais pour noyer il le faut prendre,
Ne meritant d’estre bruslé.

Bullion11 sert de hart pliante12,
Fauce, tortuë et bien liante,
A ce très-mistique fagot :
C’est la plus dangereuse branche :
Car avant que le feu la tranche
N’approcheroit pas un magot13.

Soubs cela, comme une fascine,
Mettez-moy la seiche Conchine14,
Pour faire un feu clair à la fois,
Et dessus, si la France unie
Se veut sauver de tyrannie,
Le roy d’Espagne pour gros bois15.



1. Cette pièce est une des plus rares de celles qui ont été faites contre le maréchal d’Ancre et son entourage. Elle rappelle, par le tour qu’y prend la satire, cette épigramme contre l’abbé Terray, qui, suivant les Mémoires secrets, couroit Paris au mois de décembre 1774 :

Grâce au bon roi qui règne en France,
Nous allons voir la poule au pot :
Cette poule c’est la Finance,
Que plumera le bon Turgot.
Pour cuire cette chair maudite,
Il faut la Grève pour marmite
Et l’abbé Terray pour fagot.

2. Si cette pièce eût été faite après l’assassinat de Concini, nous croirions qu’il y a encore ici une allusion. Le frère du capitaine des gardes, frère de Vitry qui porta le premier coup à Concini, s’appeloit Du Hallier. (Tallemant, édit. in-12, t. I, p. 192.)

3. C’est dans ce psaume que David parle le plus éloquemment des disgrâces qui l’accablent, et dont triomphent ses ennemis : « Quoniam iniquitates meæ supergressæ sunt caput meum ; et sicut onus grave, gravatæ sunt super me. » (Verset 5.)

4. Il s’agit du duc d’Épernon, qui cumuloit le gouvernement de Metz et celui de la Guienne, où se trouve Cadillac. Dans une autre pièce de la même année, Pasquin, ou Coq à l’asne de Cour, p. 12, il est aussi parlé des prétentions du duc à se faire roi dans son gouvernement de Metz :

Il est fin ce vieux roy de Mets....
Aincy l’evesque de Coulongne
Autre fois se fist souverain.

5. On sait qu’il passoit publiquement pour complice de Ravaillac ; on disoit même que c’est lui qui avoit porté au roy le dernier coup de couteau. La tragédie de Legouvé, La Mort de Henri IV, roule tout entière sur cette complicité de d’Épernon.

6. Il s’agit d’un des coglioni que le maréchal d’Ancre avoit à sa solde, et dont nous avons déjà parlé, t. IV, p. 19, 25 ; mais duquel est-il ici particulièrement question ? Je ne saurois le dire. Le Pasquil Picard coyonnesque, 1616, in-8, p. 4, parle ainsi en son patois de la sequelle italienne que traînoit après soi Concini :

Ce conquerant et monarque d’Idée
Void tous les jours sa fortune en fumée
Assisté par un tas de mors de faim (sic)
Qu’il a choisi, achepté de sa main
Des thresors pris dans la Bastille.
Voyez qu’il a sa main habile
A bien compter et par millions
Soudoyer nombre de Coyons.

7. C’est le nom de Claude Mangot, fait tout nouvellement chancelier, qui se cache sous ces allusions à équivoques. Au commencement de l’année 1616, après la paix de Loudun, dont le renvoi du chancelier Sillery avoit été une des conditions, Du Vair, président au parlement d’Aix, avoit été investi de cette charge. Quelques mois après il ne l’avoit plus, Mangot l’occupoit à sa place. La résistance de Du Vair aux volontés de la reine et du maréchal, qui avoient résolu l’arrestation du prince de Condé, et la complaisance de Mangot pour ce même désir, avoient fait la prompte disgrâce de l’un et l’élévation inattendue de l’autre. La place de secrétaire d’État, laissée vacante par Mangot, fut donnée à l’évêque de Luçon, qui, lisons-nous dans les Mémoires du maréchal d’Estrées, p. 324, « ne fut pas longtemps secrétaire d’État sans être considéré comme un homme rare, d’un mérite extraordinaire. » Vous avez reconnu Richelieu. Cela se passoit à la fin d’août 1616. Notre pièce, qui fait allusion à Mangot, comme chancelier, est donc des derniers mois de cette année-là.

8. Le célèbre père Cotton, jésuite, qui fut confesseur du roi jusqu’à l’assassinat du maréchal, accompli, comme on sait, au mois d’avril 1617.

9. Anne Mangot, frère du chancelier, qui, après avoir eu quelque part, comme négociateur, au mariage du roi et d’Anne d’Autriche, n’eut cependant pas d’emploi plus élevé que celui de maître des requêtes. Tallemant donne à entendre que c’étoit un assez faible esprit. (1e édit., t. IV, p. 51.)

10. Louis Dollé, intendant des finances, l’un des hommes qui étoient le plus à la complaisance de Concini, et par là le mieux en passe pour les hauts emplois. Peu s’en étoit fallu qu’il n’eût les sceaux, deux ans auparavant, au moment des États. Il fut grand bruit alors, d’après le Financier à Messieurs des Etats, 1614, in-8, p. 38, « de la promesse faicte au seigneur Louis Dollé, d’estre chancellier de France, de Navarre et des Roynes, à la premiere boutade du marquis, pour les bons advis et conseils qu’il baille contre les pouvoirs et authoritez. » Il mourut à la fin de 1616, peu de temps après la mention malveillante qui est faite ici de lui.

11. Claude Bullion, dont la fortune commençoit alors. Il avoit pris part vers ce temps-là aux conférences de Soissons, et l’on avoit parlé de lui pour la place de chancelier de la jeune reine. (Lettres de Malherbe à Peiresc, p. 434.) Mais, peu après, un caprice du maréchal d’Ancre lui fit tout perdre. Richelieu, qui le fit surintendant des finances, le lui rendit, et de reste. Voir sur lui t. IX, p. 32–33.

12. La hart est cette branche flexible qu’on prend pour lier un fagot. Elle le serre comme la corde sur le cou du pendu, de là vient que celle-ci s’appeloit aussi une hart. V. Anc. Théâtre, t. II, 45 ; VII, 35 ; VIII, 101 ; et Caquets de l’Accouchée, p. 172, où se trouve rappelé le proverbe : « La hart sent toujours le fagot. »

13. Il y a encore ici quelques allusions au chancelier Mangot, qui, dans les chansons et pasquils du temps, n’est pas en effet appelé autrement que Magot. Au bas de l’une des estampes qui parurent après l’assassinat de Concini, avec ce titre : Tableau et emblesme de la detestable vie et malheureuse fin du maistre Coyon, on lit, entre autres stances satiriques :

Magot, leur Suçon et Barbin,
Sont tout au plus haut de la roue
Et au bas quand le Coyon joue
Vieille-Foy, Du Vray et Nanin.

Du Vray, Vieille-Foy et Nanin
Sont maintenant au haut estage ;
Le Coyon n’est plus dans la cage :
À bas Magot, Suçon, Babin.

Babin, c’est Claude Barbin, contrôleur général des finances ; Suçon, c’est l’évêque de Luçon, Richelieu ; Du Vray, le chancelier Du Vair, congédié ; Vieille-Foy, Villeroy, ministre disgracié aussi ; et Nanin, le président Jeannin.

14. La femme de Concini, Eléonora Dori, qui se faisoit appeler Galigaï, « parce qu’à Florence, dit Tallemant (édit. in-12, II, p.194), quand une famille est éteinte, pour de l’argent on peut avoir permission d’en prendre le nom, et c’est ce qu’elle a fait. »

15. Concini étoit vendu au roi d’Espagne, qui par là semble bien digne à notre satirique d’être compris dans l’autodafé. — Nous avons parlé en plusieurs autres pièces des richesses immenses entassées par Concini, et qui lui venoient soit de ses connivences avec l’Espagne, soit de la dilapidation de nos finances ; nous ajouterons ici une note à propos des trésors que, plus de trente ans après son assassinat, le peuple croyoit encore enfouis dans l’hôtel du maréchal, rue de Tournon : « Bruit par Paris, écrit Dubuisson-Aubenay, dans son Journal manuscrit, sous la date du 23 avril 1650, qu’hier au soir on travailla par ordre de M. le duc d’Orléans dans le jardin de l’hôtel des ambassadeurs extraordinaires, où loge à présent le duc de Damville, comte de Bryon, qui est allé en son gouvernement de Limousin et y a laissé sa femme : et ce pour chercher deux cent mille pistoles qu’un advis, venant d’Italie, envoyé par une femme, devoient estre cachées en terre, en ce lieu là, dès le temps que le maréchal d’Ancre y demeuroit. »