Le Dialogue (Hurtaud)/49

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Traduction par Hurtaud.
Lethielleux (p. 168-171).


CHAPITRE XIX

(49)

Comment la crainte servile est insuffisante pour acquérir la vie éternelle : Comment on arrive par cette crainte à l’amour de la vertu.

Voici ce que présentement je veux te dire. C’est moi-même qui envoie les tribulations du monde pour apprendre à l’âme que sa fin n’est pas en cette vie, que les choses terrestres sont imparfaites et périssables, que c’est Moi seul qui suis sa fin, et qu’elle doit me désirer et me choisir comme tel. Sous l’aiguillon de cette souffrance, il en est qui commencent un peu à se dégager des ténèbres, par la peine même qu’ils endurent, et aussi par la pensée de celle qui doit punir leur péché. Eperonnés par cette crainte servile, ils essaient de sortir du fleuve et de vomir le venin que leur avait inoculé le scorpion au visage d’or. Comme ils l’aimaient, non pas modérément, mais sans mesure, il leur avait jeté son venin. En prenant conscience de leur état, ils font effort pour se lever et gagner la rive, pour atteindre le pont. Mais la crainte servile ne suffit pas pour les y conduire.

En effet, balayer de sa demeure le péché mortel, sans l’orner des vertus fondées, non sur la crainte, mais sur l’amour, ce n’est pas assez pour obtenir la vie éternelle. Ce sont les deux pieds à la fois qu’il faut mettre sur le premier degré du pont, c’est-à-dire l’affection et le désir : voilà les pieds qui portent l’âme à l’amour de ma Vérité dont je vous ai fait un pont. Nous sommes ici au premier degré ; je t’ai expliqué comment il convenait de le gravir, quand je t’exposai que mon Fils avait fait de son corps comme une échelle.

Il est bien vrai que, communément et en règle générale, c’est par la crainte du châtiment que les serviteurs du monde commencent de se sonvertir. Les tribulations de cette vie font souvent qu’ils deviennent à charge à eux-mêmes, et ils commencent ainsi à se détacher du monde. S’ils soumettent cette crainte à la lumière de la foi, elle les conduira à l’amour de la vertu. Mais il en est qui avancent avec tant de tiédeur, que maintes fois, à peine arrivés à la rive, ils se rejettent dans le fleuve. Viennent alors à souffler des vents contraires, ils sont à nouveau roulés par les flots, ballotés par les tempêtes de cette vie ténébreuse.

Est-ce un souffle de prospérité qui passe avant que, par leur négligence, ils n’aient gravi le premier degré, avec le sentiment de l’amour et de la vertu, les voilà qui regardent en arrière, les voilà repris par l’amour désordonné des plaisirs du monde ! Mais c’est le vent de l’adversité qui souffle : c’est leur impatience alors qui les détourne de la rive. C’est que, ce n’est pas vraiment la faute qu’ils ont commise, ce n’est pas l’offense qu’ils m’ont faite qu’ils détestent et qu’ils veulent éviter. Ce qui les a ébranlés et soulevés, c’est uniquement la crainte du châtiment réservé au péché.

Dans toute cette affaire de vertu il faut de la persévérance ; sans la persévérance, l’on n’arrive pas au terme de son désir, l’on n’atteint pas la fin pour laquelle on a commencé d’agir. Non, sans persévérance, on ne parviendra jamais au but que l’on cherche ; sans persévérance, l’on ne réalisera jamais l’objet de son désir.

Tu as déjà vu comment ils sont ballotés, suivant les impulsions diverses qu’ils reçoivent. Tantôt c’est en eux-mêmes, par les assauts qu’ils éprouvent de leur propre sensualité en lutte contre l’esprit ; tantôt ce sont les créatures, dont ils subissent l’attrait, qui les emportent loin de moi dans un amour déréglé, ou dont les injures provoquent leur impatience et leur colère ; tantôt ce sont les démons qui leur livrent bataille et les attaquent de mille manières.

Parfois, en effet, le démon essaye de déprécier ce premier effort et d’en inspirer de la confusion. "Ce bien que tu a entrepris, insinue-t-il, qu’est-ce que cela, auprès de tes péchés, auprès de tes fautes ?" Il en agit ainsi pour les ramener en arrière et pour qu’ils renoncent au peu de bien qu’ils ont commencé de faire ! D’autres fois, il les provoque à s’abandonner en toute confiance à ma miséricorde. "Pourquoi tant de fatigues ? leur souffle-t-il : jouis de cette vie ; au moment de la mort il sera toujours temps de te reconnaître et d’obtenir ton pardon." Par ce moyen, le démon leur fait perdre la crainte qui les avait portés à commencer.


Pour toutes ces causes et pour d’autres encore, ils tournent donc la tête en arrière, ils manquent donc de constance, ils ne persévèrent pas. Et tout cela vient de ce que la racine de l’amour-propre n’a pas été complètement arrachée en eux. Voilà ce qui brise leur persévérance. C’est avec grande présomption qu’ils s’en remettent à ma miséricorde. Ils prennent confiance en elle, mais cette confiance n’est pas ce qu’elle doit être. Il n’y a qu’une espérance ignorante et présomptueuse en cette miséricorde, qu’ils continuent d’offenser sans cesse. Je n’ai jamais donné, je ne donne pas ma miséricorde, pour qu’on se serve d’elle pour m’outrager, mais afin qu’on puisse par son secours, se défendre contre la malice du démon et contre la confusion désordonnée de l’esprit. Mais eux, c’est tout le contraire qu’ils font. Cette miséricorde qui leur est offerte, ils la retournent contre moi pour m’offenser. Et cela vient de ce qu’ils n’ont pas poussé plus loin cette première démarche qu’ils ont faite, pour se retire de la misère du péché mortel, par crainte du châtiment et sous l’aiguillon des nombreuses tribulations qui les assaillaient. Pour s’en être tenus là, ils ne sont pas parvenus à l’amour de la vertu, ils n’ont point persévéré. L’âme ne peut s’arrêter ainsi : si elle ne va pas de l’avant, elle retourne en arrière. Ainsi de ceux-là. Ils n’ont pas poursuivi plus avant dans la vertu pour dépasser l’imperfection de la crainte et aller jusqu’à l’amour : ils ne pouvaient manquer de revenir en arrière.