Le Docteur Gilbert/Chapitre XII

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Boulé (p. 48-56).


XII.


Mathilde ne put retenir un léger mouvement d’impatience que le médecin remarqua.

— Pardon, madame, si je vous dérange, dit-il en s’inclinant profondément. Il est peut-être un peu tard pour venir m’informer de votre santé ; mais j’obéis au désir d’Anatole. Oui, madame, au moment de monter en voiture, il m’a fait promettre que je ne me coucherais pas sans savoir comment vous vous portiez.

— Vraiment, monsieur, répondit Mathilde d’un ton froidement poli, Anatole se préoccupe trop de ma santé… et vous êtes trop bon pour moi : je vous suis très obligée.

— Et vous sentez-vous mieux que ce matin, madame ? reprit le docteur avec une inflexion doucereuse qui n’était pas naturelle à sa voix.

— Beaucoup mieux, je vous remercie, répliqua Mathilde, qui, voyant que Mariane se disposait à quitter la chambre, fut sur le point de lui dire de reste ; mais elle n’osa point, et laissa Mariane sortir.

— En effet, madame, poursuivit Gilbert, vous avez bien meilleur visage que tantôt : vous êtes en voie de guérison, et j’espère qu’avec un peu de ménagement et de soumission au régime et que je vous ai prescrit, vous serez bientôt hors d’affaire, et peut-être mieux portante et plus belle que jamais.

Vous voyez, monsieur, avec quelle déférence je me suis conformée à vos ordres. Malgré tout mon désir d’accompagner Anatole, je suis restée…

— Et je vous en remercie du fond de mon cœur, madame, répondit chaleureusement Gilbert. Si vous n’aviez pas suivi les conseils de mon expérience et de mon amitié, madame, je me serais jeté à vos genoux, j’aurais supplié Anatole de vous retenir de force, oui, de force, madame !… plutôt que vous laisser commettre une aussi grande imprudence ! Le temps est épouvantable, et vous auriez cruellement souffert cette nuit. Votre place est au coin du feu, madame…

— Et la vôtre aussi, je présume, docteur, interrompit Mathilde avec un sourire où Gilbert crut démêler une légère intention d’ironie. Par un si mauvais temps, on est mieux chez soi que partout ailleurs ; et, franchement, j’admire votre courage, d’avoir bravé le vent et la grêle pour une malade… aussi bien portante que moi. Je suis au désespoir, monsieur, d’être cause que vous vous soyez dérangé.

— Ah ! madame, répartit Gilbert d’un ton de galanterie moitié sérieux, moitié badin, pour vous voir, ne fût-ce qu’une seconde, je traverserais à la nage le détroit de Léandre !… Vous avouerez donc que je n’ai pas fait un sacrifice bien méritoire à vos yeux, d’affronter les ruisseaux de la capitale dans une bonne voiture qui me ramènera chez moi. D’ailleurs, il faut tout vous dire, madame, je vais ce soir au bal dans cette maison, chez votre nouvelle voisine.

— Chez madame Villemont ? reprit Mathilde avec intérêt.

— Justement, madame, répondit Gilbert d’un air d’indifférence. Je n’avais pas grande envie d’aller à cette fête, qui sera pourtant magnifique, à ce qu’on dit… Je suis tellement fatigué de bals, que j’évite comme le feu toutes les invitations ; mais on m’a tant prié de venir, que je n’aurais pu refuser sans impolitesse.

— Vous connaissez beaucoup cette dame, monsieur ? demanda Mathilde, qui ne put se défendre d’un certain mouvement de curiosité au sujet de cette femme mystérieuse dont elle avait plusieurs fois dans la journée entendu prononcer le nom.

— Je la connais assez intimement, madame, depuis trois ou quatre ans que je suis son médecin : c’est une femme très à la mode, éblouissante d’esprit, de charmes et de séductions. Mais, par malheur, sa conduite n’est pas irréprochable.

— Mais c’est une femme mariée, je crois ? dit Mathilde avec une espèce d’hésitation.

— Oh ! mariée, si l’on veut… répliqua le docteur en souriant d’une manière significative.

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— C’est-à-dire, ajouta Gilbert, que pour convoler en secondes noces elle n’aura pas besoin d’attendre la mort de son mari, ni d’avoir recours au divorce qu’on parle de rétablir. Son mari, madame… vous me pardonnerez l’expression que j’emprunte à la finance, n’est autre chose que son caissier.

— Ah ! je crois vous comprendre, monsieur… répondit Mathilde dont les joues, d’une éclatante blancheur, prirent une légère nuance d’incarnat. J’avais déjà entendu dire quelque chose d’à peu près semblable… mais j’hésitais à le croire,

— Je conçois, madame, une pareille hésitation de votre part. Votre âme est si belle et si pure que vous ne pouvez croire qu’il y ait des femmes assez viles, assez malheureusement nées, assez ignobles, pour faire de leur beauté un objet de spéculation, et vendre ce qu’il y a de plus saint et sacré : — l’amour ! — Et pourtant, madame, à bien réfléchir, le mariage n’est pas toujours exempt d’un pareil trafic.

La dernière phrase du docteur parut faire sur Mathilde une impression désagréable. Elle tressaillit, et ses lèvres se contractèrent un instant.

— Monsieur, dit-elle en affectant de l’indifférence, je ne comprends pas qu’un homme d’esprit et de jugement comme vous ose comparer deux choses qui n’ont pas la moindre analogie. J’aime à croire que vous ne dites pas ce que vous pensez.

— Pardonnez-moi, madame ; je vous parle avec la franchise d’un ami, sans restriction, sans détours. Vous savez que je ne suis pas très partisan du mariage… cela n’entre pas dans mes idées.

— Eh bien ! de grâce, monsieur, n’en parlons plus, interrompit Mathilde avec douceur. Pourquoi ramener toujours la conversation sur un sujet que nous envisageons tous les deux si différemment ?… Je sais que vous n’aimez pas le mariage ; en ce cas, ne vous mariez point, mais n’empêchez pas les autres de se marier !… Un peu de tolérance, docteur.

— Qu’on se marie quand on s’aime, passe encore, poursuivit Gilbert qui ne voulait pas laisser tomber la discussion ; mais vous conviendrez, madame, que tout mariage qui n’est pas un mariage d’amour est pour la femme une espèce de prostitution… Non, je ne connais rien de plus odieux que ces unions de convenance où la femme est marchandée comme une chose !… On ne s’informe si elle est jeune et jolie, si elle vous aime, mais quelle est sa dot !… Ou bien c’est la femme qui est pauvre et qui, pour avoir de belles robes, de beaux chapeaux, une loge aux Bouffes, se jette sans amour entre les bras d’un homme riche, souvent d’un vieillard qu’elle déteste, et dont elle souhaitera bientôt la mort ! Franchement, une femme pareille, qui fait du mariage une affaire de commerce, vaut-elle beaucoup mieux qu’une autre femme qui vend son âme et son corps, sans en demander la permission au maire de l’arrondissement ?

— Encore une fois, monsieur, vous avez une manière de voir qui ne s’accorde nullement avec la mienne. Pour moi, je pense qu’il n’y a de bonheur et de considération pour une femme que dans le mariage ; et vouloir se dérober à ce joug nécessaire, imposé par la nature et Dieu, c’est méconnaître son devoir et ne point remplir sa mission ici-bas.

Et la voix de Mathilde devenait plus forte et plus accentuée ; ses joues s’animaient ; une ardeur inconcevable brillait dans ses yeux.

— Quant à moi, reprit le docteur qui s’efforçait par tous les moyens d’attiser la controverse, je crois, madame, que notre seule et véritable mission ici-bas est d’aimer, et que si Dieu nous a mis dans le cœur cette flamme céleste qu’on appelle amour, c’est pour l’entretenir comme le feu sacré sur l’autel, et ne pas le laisser mourir faute d’aliment !… Dites, madame, une liaison vous paraît-elle moins respectable et moins sainte, parce qu’elle n’a pas été consignée sur les registres de l’état civil, et n’a reçu de consécration que celle de l’amour ?… En vérité, madame, je trouve le mariage au moins très inutile, pour ne pas dire absurde, immoral ! À quoi bon se marier, si l’on s’aime ?… et si l’on ne s’aime pas, quelle monstruosité ! Non, rien de plus infâme que de se livrer en esclave, en odalisque, aux plaisirs d’un homme que l’on n’aime pas !… Et je pourrais vous citer une foule de personnes que vous avez dû voir dans le monde, lesquelles, sans le mariage, auraient continué toujours de s’aimer, et dont l’amour n’a guère duré plus de cinq ou six mois après le sacrement. Quoi de plus ridicule, en effet, que de jurer à un homme qu’on l’aimera toujours ?… comme si l’on pouvait fixer l’éternelle inconstance du cœur humain !… empêcher la poussière, les feuilles et l’eau de remuer au souffle imprévu de la brise ! Non, rien n’est immobile dans la nature, et personne au monde ne peut répondre de son cœur !… Vous-même, madame, vous si pure, si noble et si vertueuse, êtes-vous bien sûre du vôtre ?… et l’homme que vous avez choisi pour être l’éternel compagnon de votre existence, êtes-vous sûre de l’aimer éternellement ?…

— En douteriez-vous, monsieur ? dit Mathilde.

— Pardon, madame, balbutia le docteur un peu troublé, je vois bien que je vous offense ; mais il ne faut pas prendre mes paroles absolument à la lettre : ce que je dis là n’est qu’une simple supposition, une hypothèse… rien de plus… une question que j’adresse à toutes les femmes en général… Je veux bien croire, madame, que votre cœur n’a pas changé depuis que vous êtes unie à M. de Ranval, car il y a dans l’âme de certaines femmes tant de suave délicatesse et de passion véritable et profonde, qu’elles aiment long-temps encore après qu’elles ne sont plus aimées !… Mais vous devez savoir, madame, continua-t-il d’un air grave et triste, vous devez savoir que la constance est une vertu beaucoup moins naturelle à notre sexe, et que le cœur de l’homme mobile, capricieux, fantasque !… Je sais que votre mariage avec Anatole est un mariage d’amour, et que vous êtes belle, madame, pleine de qualités solides et brillantes, bien digne enfin de fixer pour jamais l’amour d’un homme… qui saurait vous apprécier ! Mais vous n’ignorez pas non plus que l’habitude amène presque toujours la satiété, le blasement… et que l’on finit presque toujours par devenir insensible à la douceur d’un bien qu’on possède tranquillement, sans partage, et sans la frayeur de le perdre !… Dites, croyez-vous, madame, ceci est encore une supposition, croyez-vous qu’Anatole soit capable de vous aimer toujours autant, jusqu’à son dernier soupir ?

La voix de Gilbert était faible et tremblante.

— Dites !… le croyez-vous, madame ? reprit-il en baissant les yeux devant le regard noble et sévère de Mathilde.

— Je le crois, monsieur, répondit-elle avec une étrange émotion ; oui, je crois qu’Anatole m’aimera toujours !… et j’espère que vous ne me ferez pas l’outrage d’en douter.

— Je vous répète, madame, que c’est une simple supposition, ajouta le docteur d’un accent mielleux, et vous auriez tort de vous en formaliser. Certes, vous êtes assez belle, assez rayonnante pour allumer dans un cœur une flamme éternelle et vive, un amour solide et profond !… et comme vous êtes un ange entre toutes les femmes, l’homme auquel vous appartenez, madame, serait bien aveugle et bien fou d’aller chercher ailleurs que dans vos bras une félicité que tant d’autres voudraient payer de leur sang, de leur âme…

Et tout en parlant, Gilbert se frappait la poitrine ; ses mains crispées s’agitaient dans l’air comme s’il eût voulu saisir quelque chose : tout son corps frissonnait d’un mouvement convulsif ; il y avait une lumière étrange dans ses prunelles, pleines de langueur et de passion ; l’ironique sourire qui n’abandonnait presque jamais ses lèvres, s’était comme effacé, et sa voix, naturellement âcre et mordante, avait pris un timbre efféminé, doux, suppliant.

— Vous dites qu’Anatole vous aime, poursuivit-il en se rapprochant de Mathilde… Eh bien ! madame, je vous l’avoue, par momens, je ne puis m’empêcher de croire qu’Anatole ne vous aime pas comme vous le méritez… il me paraît froid, presque indifférent…

— De grâce, monsieur !… interrompit vivement Mathilde, je ne vous ai pas donné le droit de me parler ainsi !… Vous ne m’avez jamais entendue me plaindre de la froideur ou de l’indifférence d’Anatole !

— Je ne dis pas cela, madame… bégaya Gilbert embarrassé ; vous m’avez mal compris, madame… ou plutôt je me suis mal exprimé. Je voulais dire seulement que je crois avoir remarqué dans les manières d’Anatole à votre égard un peu de refroidissement… Pardonnez-moi, madame… c’est un mot qui vous blesse… mais je ne trouve pas d’autre expression qui rende aussi bien ma pensée… D’ailleurs, je veux et je dois vous parler avec franchise, madame… mon amitié pour Anatole vous est si bien connue, qu’en disant la vérité je ne crains pas de me rendre suspect à vos yeux, ni d’être soupçonné d’aucune intention malveillante. Ce que je vous dis là, madame, je l’ai dit mainte et mainte fois à Anatole, qui est mon meilleur ami, et pour lequel je n’ai jamais eu rien de caché ; mais l’amitié ne met pas un bandeau sur les yeux, madame, qu’il est trop sûr de votre amour… et qu’il n’apprécie par dignement l’inestimable trésor qu’il possède en vous.

Le docteur Gilbert était si près de Mathilde que leurs vêtements se touchaient, et qu’elle pouvait sentir contre sa joue la respiration brûlante et courte du médecin. Elle recula son fauteuil.

— Je vous en prie, monsieur, dit Mathilde d’une voix un peu altérée, ne vous inquiétez pas de mes intérêts plus que moi-même. Surtout, épargnez-moi ces compliments flatteurs que je ne mérite pas, et qui sonnent désagréablement à mes oreilles… je vous le dis tout de bon, monsieur, sans hypocrite et fausse modestie. En vérité, vos insinuations étranges à l’égard d’Anatole ne sont pas fort charitables : on devrait parler d’un ami, ce me semble, avec un peu moins de franchise et plus de bienveillance… Depuis trois ans que je suis la femme d’Anatole, monsieur, il n’a jamais cessé d’être pour moi tout plein de bonté, d’indulgence, de tendresse et de dévoûment… jamais son cœur ne s’est démenti un seul jour ! Mais quand bien même, monsieur, vous auriez en effet remarqué dans l’amour d’Anatole un changement fatal, il me semble qu’en ami vous devriez faire tous vos efforts pour m’entretenir dans une consolante erreur, plutôt que de m’ouvrir aussi cruellement les yeux.

— Je sais, madame, répondit le médecin d’un air morné et pénétré, je sais que dans le monde on est généralement fort mal reçu des gens que l’on désaveugle ; et vous avez raison de me dire que vos affaires ne me regardent pas. Mais comment se taire, madame, quand avec une parole on peut vous sauver !… Ma profession m’a donné l’habitude de la franchise ; et je ne cache jamais la vérité aux malades, quand de sa connaissance dépens leur salut… Alors, madame, je croirais trahir mon devoir, si je ne disais pas tout ce que je pense… et dût ma sincérité déplaire et me rendre odieux, je n’hésiterais pas !… Depuis plusieurs mois, madame, votre santé s’est considérablement affaiblie… D’abord, je craignais que vous ne fussiez atteinte d’une maladie grave et dangereuse, d’une affection organique contre laquelle la médecine est presque toujours impuissante… mais, grâce à Dieu, il n’en est rien ; j’étais dans l’erreur… votre organisation est bonne, quoiqu’un peu délicate… et je n’en doute plus, madame, chez vous c’est l’âme qui souffre… et non le corps…

— Qui vous dit, monsieur ?… interrompit Mathilde avec un geste de surprise ; mais elle balbutiait, et Gilbert ne lui donna pas le temps de s’expliquer.

— Oui, continua-t-il avec chaleur, je n’en doute plus, madame !… Le chagrin qui vous mine depuis un an, cette mélancolie sombre qui vous accable, et que rien ne peut dissiper, ce n’est pas l’effet de la maladie… c’en est plutôt la cause !… et je crois avoir découvert d’où vient cette noire et profonde tristesse, madame… Votre mari…

— Eh bien ! monsieur ?… demanda Mathilde en regardant fixement le docteur.

— Pardon, madame, je vous irrite… je vois déjà vos yeux qui s’enflamment… Mais, dussiez-vous me haïr, me chasse loin de vous avec colère, je parlerai !… Il y va, madame, de votre bonheur, de votre vie !…

Et Gilbert saisit avec transport une main de madame de Ranval, que celle-ci retira froidement.

— Tout ce que vous me dites, monsieur, répliqua Mathilde avec une inflexion de voix un peu dédaigneuse, est incompréhensible pour moi. Vous qui parlez toujours si clairement, on dirait qu’aujourd’hui vous avez peur d’être intelligible… toutes vos paroles sont d’un vague, d’un mysticisme qui m’étonne en vous. Je ne sais pas si j’interprète mal le sens de vos discours, et si je dénature votre pensée ; mais il me semble que vous cherchez, à force de périphrases et de circonlocutions, à me faire entendre que mon mari ne m’aime plus.

— Qu’il ne vous aime plus, madame !… Oh ! ce n’est point cela précisément que je veux dire… Pour ne pas aimer une créature aussi belle, aussi bonne, aussi adorable, il faudrait qu’un homme fût de marbre !… mais je dis qu’il ne vous aime pas comme il le devrait… d’un amour infini, sans bornes, sans partage !

— Sans partage, monsieur ! reprit Mathilde en pâlissant. Mais songez à ce que vous dites !… À vous en croire, je n’ai pas toute la tendresse d’Anatole !… expliquez-vous !

— Écoutez, madame, répondit gravement Gilbert, ce n’est pas moi qu’on trompe… Les médecins ordinaires sont clairvoyans dans ces sortes de choses !… Voilà près d’un an qu’Anatole n’est plus votre mari, madame.

— Monsieur !… s’écria Mathilde avec une exclamation déchirante.

— Je sais tout, madame, poursuivit Gilbert d’un ton ferme et solennel ; je vous répète que ce n’est pas moi qu’on trompe. C’est aujourd’hui seulement que je vous en parle ; mais soyez sûre que je n’ai pas attendu si tard pour m’expliquer franchement avec Anatole. Il n’a rien pu me cacher, je savais tout… Alors, je lui ai fait tous les reproches, je lui ai donné tous les conseils que l’amitié la plus vive, le dévoûment le plus sincère me dictaient !… J’ai mis devant ses yeux vos larmes, votre généreux et muet désespoir, votre inaltérable douceur !… Je lui ai dit que son indifférence coupable vous tuerait… qu’il serait cause de votre mort !… Je l’ai supplié presque à genoux d’étouffer une indigne et folle passion… de vous rendre un cœur dont seule vous être digne, et qu’il vous doit tout entier !…

— Quoi ! il me trahirait ? s’écria Mathilde avec force.

— Ah ! madame, que ne vous ai-je connue plus tôt !… continua le docteur, quand vous n’étiez pas encore mariée !… Je vous aurais parlé comme un ami, comme un frère ! Hélas ! en épousant Anatole, vous avez perdu votre existence !

— Mais ce que vous me dites là est horrible, monsieur !… répondit Mathilde en sanglotant. Quoi ! votre ami d’enfance !… Anatole !… En parler ainsi devant moi !…

— Je l’aime toujours autant, madame… mais je vous aime encore plus que lui peut-être… Anatole, je le sais, est un homme d’honneur !… Il ne se dissimule pas que vous êtes malheureuse, et plusieurs fois il m’a fait part de ses remords !… Mais l’amour est une chose indépendante de nous, madame !… Anatole, comme tous les poètes, est rêveur, inconstant, mobile !… Ou plutôt, je dois vous le dire, car c’est la véritable raison… il s’est marié trop jeune, sans connaître le monde… inexpérimenté comme un enfant !… Il vous aimait sans doute, madame, mais d’un amour instinctif et banal, comme il eût aimé loin de vous toute autre femme jolie !… N’étant jamais sorti de ses livres, n’ayant jamais comparé une femme avec une autre, il était vraiment incapable de vous apprécier !… Pardonnez-moi, madame, je sais qu’un sujet pareil est délicat, et je ne l’effleure qu’en tremblant… Mais avouez que, dans son amour, il y avait pour le moins autant de hasard et d’habitude que de véritable passion !… Moins belle, moins ravissante, il vous aurait prise de même, au hasard et sans choix !… Ah ! le mariage, le mariage ! c’est la profanation de l’amour !

— Mais il ne suffit pas, monsieur, de parler ainsi d’Anatole ! poursuivit Mathilde avec une voix entrecoupée de sanglots qu’elle s’efforçait en vain d’étouffer. Qui vous dit qu’il ne m’aime plus ?… Je veux des preuves !… J’en veux sur-le-champ… Autrement, monsieur, je croirais que vous êtes un calomniateur !

— Des preuves, madame ?… Ah ! je pourrais vous en fournir sans doute… et d’irrécusables ! Mais à quoi bon ?… Pourquoi vous jeter la mort dans l’âme ?… Anatole est jeune… capricieux… Il se lassera vite… et tôt ou tard, madame, il peut revenir à vous…

— Il en aime donc une autre ? interrompit Mathilde d’une voix sourde.

— Vous avez beau dire, madame, reprit Gilbert impétueusement, non, vous n’êtes pas heureuse !… À votre âge, quand on a dans le cœur une âme ardente et passionnée comme la vôtre, on ne se contente pas d’un amour aussi froid, aussi mort que celui d’Anatole… ou bien cette âme se dévore elle-même, faute d’aliment… Ah ! si vous saviez, madame, combien je souffre quand je vois Anatole auprès de vous, impassible ou distrait !… C’est à peine s’il vous regarde !… Vos questions attentives et caressantes, vos yeux brûlans et pleins d’une tendre inquiétude semblent l’importuner… Ah ! s’il connaissait un peu le monde… s’il avait comme moi éparpillé sa première jeunesse en de folles amours, en expériences du cœur des femmes, il vous apprécierait mieux… En dépit du mariage, il serait encore aujourd’hui votre amant !… Sa vie s’écoulerait dans un torrent d’ineffables voluptés !… Il la passerait tout entière à vos genoux !… Il s’enivrerait délicieusement de votre haleine et de vos regards !… Vous seriez son ange, sa poésie, sa maîtresse !…

Et les yeux de Gilbert étaient flamboyans. Il prit une seconde fois la main de Mathilde, et la pressa dans les siennes avec passion.

— Vous êtes bien cruel, monsieur, soupira Mathilde, les joues ruisselantes de pleurs, vous êtes bien cruel de me dire qu’Anatole ne m’aime plus !… Mais… c’est impossible !… je sens à mon amour qu’il doit m’aimer.

— Pauvre femme ! dit le médecin avec un air de compassion, quelle erreur est la vôtre… Ah ! si vous saviez !… Voilà comme les cœurs sont toujours mal assortis par ce joug féroce et stupide que l’on nomme mariage !… Et quelle intolérable servitude que la fidélité conjugale, lorsqu’elle n’est pas réciproque… Oh ! l’impitoyable préjugé qui faire de la plupart des femmes autant de victimes !… Quoi ! parce qu’elle est mariée à un homme qui ne l’aime pas, une femme serait obligée d’éteindre à jamais dans son cœur cette flamme pure et vivace qui est un souffle de Dieu, — l’amour ! — Elle n’aurait plus ni désirs, ni sens, ni âme !… Elle deviendrait un froid cadavre ! Et cette beauté, frêle et précieux trésor, pour lequel tant d’hommes seraient fiers et jaloux de sacrifier leur vie, eh bien ! elle se fanerait misérablement comme une pauvre fleur que personne ne cueille, et dont les couleurs éblouissantes et les délicieux parfums s’évaporent au vent… Quoi ! madame, jeune et belle comme vous êtes, toute pleine de sensibilité et d’amour, vous seriez éternellement condamnée au veuvage, à la solitude, parce qu’Anatole est votre mari… parce qu’il s’est laissé prendre d’une folle passion pour une autre femme… qui ne serait pas digne de baiser vos pieds !…

— Vous la connaissez donc ?… s’écria Mathilde hors d’elle-même. Ah ! parlez !… Malheur à lui ! malheur s’il est infidèle !…

— Il l’est !… je vous le jure. Mathilde poussa un cri déchirant, et, toute pâle, toute frissonnante, elle ajouta d’une voix concentrée.

— Quelle est sa maîtresse ?… Oh ! dites ! que je la tue… que je la poignarde… Nommez-la-moi !…

— Calmez-vous, madame, je vous en prie, dit Gilbert, dont le cœur bondissait de joie et d’espoir. À quoi bon faire un éclat !… Contenez-vous… Vous ne ramèneriez pas Anatole par la violence ; une fois éteint, l’amour ne se rallume plus !… Mais dites, madame, quand bien même il reviendrait à vous, l’ingrat !… après ce qu’il a fait, est-ce que vos bras lui seraient encore ouverts ?… est-ce que vos lèvres iraient chercher ses lèvres chaudes encore des baisers d’une autre ?

— Jamais ! jamais !… Qu’il vienne et je le repousserai loin de moi… Oh ! mes bras lui seront fermés jusqu’à la mort !

— Bien ! bien ! madame…, c’est la seule vengeance raisonnable à laquelle puisse recourir une femme outragée… Gardez le silence !… un peu de sang-froid ! ne laissez rien paraître !… Et, puisque Anatole n’est plus digne de vous, portez ailleurs votre amour !… Ah ! que ne suis-je à la place d’Anatole, madame !… continua-t-il en posant une main sur son cœur ; je n’aurais qu’une pensée, qu’un vœu, qu’un désir !… Vous, toujours vous !… Chacun de mes instans serait compté par un bonheur !… et près de vous, rayonnante et divine créature, toutes les autres femmes ne seraient pour moi qu’une foule banale et insignifiante… Oh ! Comme je vous aimerais. Mathilde !… Comme nous serions heureux !…

Et s’emparant des mains de Mathilde, il y colla sa bouche frémissante.

— Que faites-vous, monsieur ?… dit vivement Mathilde d’une voix tremblante d’épouvante et de colère.

— Ah ! c’est un secret qui depuis trop long-temps me dévore et m’écrase ! reprit Gilbert avec plus d’exaltation. Il faut que je parle !… il le faut !… Si vous saviez, madame, ce que je souffre depuis un an !… Moi qui aurais donné ma vie, mon âme, l’éternité, pour un seul instant de votre amour ! Ah ! quelle affreuse torture de me dire que vous ne m’appartiendrez jamais !… que vous êtes la femme d’un homme qui ne vous aime pas… qui vous trahît !… Pitié ! pitié, chère et douce Mathilde, s’écria-t-il en tombant à genoux, je vous aime !… et je sens que je n’avais pas encore aimé !… C’est un amour profond et véritable ! tous les autres n’étaient rien que délires, accès de fièvre, caprices…

— Monsieur ! interrompit Mathilde avec une dignité froide où perçait l’indignation, vous êtes bien hardi de m’oser tenir un pareil langage !… moi, la femme de votre ami !… Vous êtes un lâche !… et c’est maintenant que je vois toute la noirceur de votre âme… Vous avez calomnié Anatole pour le rendre vil aux yeux de sa femme !… Sortez ! sortez !… Je vous dis que vous êtes un calomniateur !

— Ah ! c’en est trop ! répliqua douloureusement Gilbert, toujours aux pieds de Mathilde qui, d’un geste impérieux, lui signifiait de sortir ; vous m’accusez de calomnie, madame !… Eh bien ! toutes les preuves de son infidélité, de son crime, vous les aurez… Depuis longtemps déjà, madame, depuis un an, j’aurais pu vous les fournir… Mais j’hésitais, arrêté par des scrupules, par de froides convenances… Enfin la passion l’emporte, et l’amour est plus fort que l’amitié… C’est trop cruel aussi d’aimer avec toute son âme une céleste créature qui pourrait se donner à vous sans crime, et qui ne veut pas !… Il vous a trahie, vous dis-je !… Vous ne lui devez plus rien… Vous êtes libre… Oh ! je vous en conjure, Mathilde !… aimez-moi !… Aimez-moi !… ou je me tue à vos pieds…

— Sortez, monsieur, dit sourdement Mathilde en agitant le cordon de la sonnette, sortez !… ou j’appelle, et votre infamie sera divulguée… Alors, je ne pourrai plus rien cacher à Anatole !…

Le docteur se releva plein de rage et de confusion.

— Et cette lettre qui n’arrive pas ! murmura-t-il entre ses dents : je me suis trop hâté !… J’aurais dû l’attendre !

Tout à coup la porte s’ouvrit, et Mariane entra.