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Le Fondement de la morale/Introduction

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Traduction par Auguste Burdeau.
G. Baillière (p. 1-11).


CHAPITRE PREMIER.


introduction.


§ 1. — Le Problème


La Société Royale Hollandaise de Haarlem, en 1810, mit au concours la question suivante, qui fut résolue par J.C.F. Meister : « Pourquoi les philosophes ont-ils entre eux de tels différends au sujet des principes de la morale, tandis que dans les conséquences, quand il s’agit de déduire de leurs principes nos devoirs, ils sont d’accord ? » Cette question n’était qu’un jeu, en comparaison de notre tâche à nous. En effet :

1° Dans le problème que nous propose aujourd’hui la Société Royale, il ne s’agit pas de moins que du véritable fondement objectif de la morale, et par suite aussi de la moralité. C’est par une Académie qu’il nous est proposé : une Académie ne peut pas nous demander de poursuivre un but pratique, de composer une exhortation à l’honnêteté et à la vertu, toute appuyée sur quelques-uns de ces principes, dont on met en lumière les côtés spéciaux et dont on voile les côtés faibles : ces façons-là sont bonnes pour les traités populaires. Une Académie, elle, ignore les intérêts pratiques, et ne connaît que ceux de la science : ce qu’il lui faut, c’est un exposé tout philosophique, c’est-à-dire indépendant de toute loi positive, de toute hypothèse gratuite, et par conséquent de toute hypostase métaphysique ou mythologique, un exposé impartial, sans faux ornement, et comme nu, du principe dernier de la droite manière de vivre. — Or un seul fait suffira pour montrer dans toute son étendue la difficulté d’un tel problème : c’est que non seulement les philosophes de tous les temps et de tous les pays ont usé leurs dents à vouloir l’entamer, mais tous les dieux, de l’Orient et de l’Occident, lui doivent l’existence. Si donc cette fois on en vient à bout, certes la Société Royale n’aura pas à regretter son argent.

2. Voici un autre embarras auquel est exposé celui qui cherche le fondement de la morale : il risque de paraître bouleverser une partie de l’édifice, qui ruinée entraînerait à sa suite le tout. La question pratique ici tient de si près à la question théorique, qu’avec les intentions les plus pures il aura du mal à ne pas se laisser emporter par son zèle dans un domaine étranger. Ce n’est pas le premier venu qui saura distinguer clairement entre la recherche purement théorique, libre de tous intérêts, même de ceux de la morale pratique, et dont l’unique objet est la vérité en soi, et les entreprises d’un esprit frivole contre les convictions les plus saintes de l’âme. Si donc il est une chose que l’on doive avoir sans cesse devant les yeux, pour mettre la main à une telle œuvre, c’est que nous sommes ici dans le lieu le plus éloigné possible de la place publique où les hommes, dans la poussière, dans le tumulte, travaillent, s’agitent ; dans cette retraite profondément silencieuse, le sanctuaire de l’Académie, où ne saurait pénétrer aucun bruit du dehors, où nulle autre divinité n’a de statue, que la seule Vérité, majestueuse, toute nue.

De ces deux prémisses je conclus, d’abord qu’il faut me permettre une entière franchise, sans parler de mon droit de tout mettre en question ; ensuite que si, même dans ces conditions, je réussis à faire un peu de bonne besogne, ce sera déjà bien travaillé.

Mais je n’en ai pas fini avec les difficultés qui se dressent devant moi. En voici une nouvelle : ce que la Société Royale demande, c’est le fondement de l’éthique, considéré isolément et en soi, et démontré dans une courte monographie : la question doit être examinée en dehors de tout rapport avec un système particulier de philosophie ; il en faut laisser de côté la partie métaphysique. Cette condition ne rend pas seulement la tâche plus malaisée, elle me réduit à la laisser inachevée. Christian Wolff a dit : « Pour dissiper les ténèbres de la philosophie pratique, il n’y a qu’un moyen : d’y introduire la lumière de la métaphysique. »(Phil. pract. Pars II, § 28.) Et Kant : « Si la métaphysique ne marche pas devant, il n’y a pas de philosophie morale possible. » (Fondement de la métaphysique des mœurs. Préface.) Il n’y a pas une religion sur la terre qui, en imposant aux hommes une morale, ait laissé cette morale se soutenir elle-même : toutes lui donnent pour base un dogme, qui même n’a pas d’autre utilité essentielle. Pareillement en philosophie, le fondement de l’éthique, quel qu’il soit, doit à son tour trouver son point d’appui, sa base, dans quelque métaphysique, dans une explication, telle que le système la fournira, de l’univers, de l’existence en général. En effet l’idée dernière, l’idée véritable qu’on se fera de l’essence intime de toutes choses, dépend étroitement, nécessairement, de celle qu’on aura de la signification morale de l’activité humaine. En tout cas, le principe qu’on prendra pour fondement de l’éthique, à moins d’être une proposition purement abstraite, sans appui dans le monde réel, et qui flotterait librement dans l’air, ce principe devra être un fait soit du monde extérieur, soit du monde de la conscience humaine ; en cette qualité, il ne sera qu’un phénomène, et comme tous les phénomènes du monde, il réclamera une explication ultérieure, pour laquelle il faudra bien s’adresser à la métaphysique. D’une façon générale, la philosophie forme un tout tellement lié, qu’on n’en saurait exposer une seule partie bien à fond, sans y joindre tout le reste. Aussi Platon a-t-il bien raison de dire : « Ψυχῆς οῦν φύσιν ἀξίως λόγου κατανοῆσαι οἴει δυνατὸν εἶναι, ἄνευ τῆς τοῦ ὃλου φύσεως ; »(Crois-tu donc qu’il soit possible de connaître la nature de l’âme, d’une façon qui contente la raison, sans connaître la nature du tout. Phèdre.) La métaphysique de la Nature, la métaphysique des Mœurs et la métaphysique du Beau, se supposent mutuellement, et c’est par leur union seule que s’achève l’explication de l’essence des choses et de l’existence en général. Aussi, qui aurait pénétré l’une seulement des trois jusque dans son dernier fond, aurait du même coup soumis les deux autres à son explication. C’est ainsi que, si nous avions, d’une seule des choses de ce monde, une connaissance complète, et qui fût claire jusque dans son dernier fond, nous connaîtrions aussi et par là même tout le reste de l’univers.

En partant d’une métaphysique donnée, et tenue pour véritable, on arriverait par la voie synthétique à découvrir le fondement de la morale ; celui-ci serait donc établi assise par assise, et par suite la morale elle-même se trouverait solidement établie. Mais, de la façon dont la question est posée, puisqu’il faut séparer l’éthique de toute métaphysique, il ne nous reste plus qu’à procéder par analyse, à partir des faits, soit ceux de l’expérience sensible, soit ceux de la conscience. Sans doute, on peut fouiller jusqu’à la racine dernière de ceux-ci, et la trouver dans l’âme humaine ; mais enfin cette racine sera un fait premier, un phénomène primordial, sans plus, et qui ne saurait se ramener lui-même à aucun principe : ainsi donc l’explication tout entière sera purement psychologique. Tout au plus pourra-t-on, mais en passant, indiquer le lien qui la rattache au principe de quelque théorie générale d’ordre métaphysique. Tout au contraire, ce fait fondamental, ce phénomène moral primitif, on pourrait lui trouver à lui-même une base, si, commençant par la métaphysique, on avait le droit de déduire de là, par voie de synthèse, l’éthique. Mais alors c’est un système complet de philosophie qu’on entreprendrait d’exposer : ce qui serait dépasser étrangement les limites de la question proposée ici. Je suis donc forcé de renfermer ma solution dans les limites mêmes que détermine le problème, énoncé, comme il l’est, isolément.

En dernier lieu, le fondement sur lequel j’ai dessein d’établir l’éthique sera fort étroit : par suite, en règle générale, dans celles des actions des hommes qui sont légitimes, dignes d’approbation et d’éloge, une part seulement, la plus petite, nous paraîtra due à des motifs moraux purs, et l’autre, la plus grande, à des raisons toutes différentes. Cela est moins satisfaisant certes, et plaît moins à l’œil, que par exemple un impératif catégorique, qui est toujours là, à nos ordres, prêt à venir nous donner lui-même les siens sur tout ce que nous devons faire et éviter ; sans parler d’autres principes de morale, tout matériels ceux-là. Je ne peux ici que recourir à cette parole de l’Ecclésiaste (IV, 6) : « Mieux vaut le creux de la main rempli de repos, que deux pleines poignées de labeur et d’effort stérile. » De vérité authentique, résistant à l’examen, indestructible, il n’y en a qu’une petite quantité, dans toute connaissance : c’est ainsi que dans le minerai, un quintal de pierre recèle à peine quelques onces d’or. Mais préférez-vous une propriété assurée à une propriété considérable ? ce peu d’or, qui reste dans le vase, à cette énorme masse, que le lavage a emportée ? pour mieux dire, seriez-vous disposé à me blâmer, si j’enlevais à la morale son fondement au lieu de le lui assurer ? alors je vous prouve que les actions légitimes et louables des hommes ne contiennent souvent nul élément moral pur, n’en contiennent d’ordinaire qu’une petite proportion, et pour le surplus, naissent de motifs qui, en dernière analyse, empruntent toute leur force à l’égoïsme de l’agent ; c’est là ce que je vais exposer, non sans crainte, mais avec résignation, car il y a longtemps que j’ai reconnu la justesse de cette parole de Zimmermann : « Garde cette pensée dans ton cœur, jusqu’à la mort : il n’y a rien au monde d’aussi rare qu’un bon juge. » (De la solitude, P. I. chap. iii.) Déjà en esprit je vois ma théorie : combien petite y sera la place destinée à recevoir, d’où qu’elles puissent venir, les bonnes actions sincères et libres, la vraie charité, la vraie générosité ! combien vaste celle de leurs rivales ! audacieusement, elles offrent à la morale une large base, capable de tout supporter, et qui ainsi tente la conscience du sceptique, déjà troublé à la pensée de sa propre valeur morale ! Ce principe des actions pures, il est pauvre, sa voix est faible : telle devant le roi Lear Cordelia, qui ne sait parler, ne peut que dire qu’elle sent son devoir ; en face, sont ses sœurs, prodigues de paroles, et qui font éclater leurs protestations. Ici, ce n’est pas trop pour se fortifier le cœur, que la maxime du sage : « La vérité est puissante, et la victoire lui appartient. » Maxime qui encore, lorsqu’on a vécu, appris, ne ranime plus guère. Pourtant, je veux une fois me risquer avec la vérité : quelle que soit ma fortune, ma fortune sera la sienne.


§ 2. — Coup d’œil rétrospectif d’ensemble.


Pour le peuple, c’est à la théologie qu’il appartient de fonder la morale : celle-ci devient alors la volonté de Dieu exprimée. Quant aux philosophes, nous les voyons au contraire se donner bien garde de suivre cette méthode dans l’établissement de la morale ; dans la seule pensée de l’éviter, ils aimeront mieux se rejeter sur des principes sophistiques. D’où vient cette contradiction ? À coup sûr on ne peut concevoir pour la morale une base plus solide que la base offerte par la théologie : car où est le présomptueux qui irait braver la volonté du Tout-Puissant, de Celui qui sait tout ? Nulle part, assurément ; pourvu, bien entendu, que cette volonté nous fût déclarée d’une façon bien authentique, qui ne laissât point de place au doute, d’une façon officielle, si on peut le dire. Malheureusement, c’est là une condition qui n’est jamais remplie. Tout au rebours, quand on cherche à nous montrer, dans cette loi, la volonté de Dieu révélée, on s’appuie sur ce qu’elle est d’accord avec nos idées morales, qui nous viennent d’ailleurs, c’est-à-dire de la nature : c’est à la nature, en somme, qu’on en appelle, comme à un juge suprême et plus sûr. Puis arrive une autre réflexion : un acte de moralité qui serait déterminé par la menace d’un châtiment et la promesse d’une récompense, serait moral en apparence plus qu’en réalité : en effet, il a pour vrai principe l’égoïsme, et ce qui en fin de compte ferait pencher la balance en pareil cas, ce serait le plus ou moins de facilité qu’aurait l’individu à croire une doctrine garantie par des raisons insuffisantes. Mais aujourd’hui, Kant ayant détruit les fondements, jusque-là réputés solides, de la théologie spéculative, pour s’efforcer ensuite de l’établir à son tour sur l’Éthique, à qui elle avait toujours servi de support, et lui conférer ainsi une certaine existence, à vrai dire tout idéale, aujourd’hui moins que jamais il n’est permis de songer à asseoir l’Éthique sur la Théologie : on ne sait plus des deux quelle est celle qui doit former le couronnement de l’édifice, ni quelle la base ; et l’on finirait par rouler dans un cercle vicieux.

Dans ces cinquante dernières années, trois choses ont agi sur nous : la philosophie de Kant, les progrès incomparables des sciences physiques, qui font que dans la vie de l’humanité les époques antérieures ne sont plus, en face de la nôtre, qu’une enfance ; enfin le commerce des livres sanscrits, du brahmanisme et du bouddhisme, ces deux religions les plus antiques et les plus répandues qu’ait eues l’humanité, c’est-à-dire les premières de toutes au regard du temps et de l’espace : elles furent même la religion primitive et nationale de notre propre race, car, on le sait, nous venons d’Asie ; aujourd’hui, dans notre nouvelle patrie, nous en recevons une seconde révélation. Eh bien ! par toutes ces raisons, les idées philosophiques essentielles des hommes éclairés en Europe ont subi une transformation, que plus d’un peut-être ne s’avoue pas sans hésitation, mais que pourtant on ne saurait nier. Par suite, les antiques appuis de la morale, eux aussi, sont comme pourris ; et toutefois cette conviction n’en persiste pas moins, que la morale, elle, ne saurait succomber : c’est donc qu’il doit se rencontrer d’autres appuis pour remplacer les anciens, des principes conformes aux idées de l’époque renouvelées par le progrès. Sans doute, c’est parce qu’elle a connu ce besoin, de jour en jour plus pressant, que la Société Royale a proposé la question si grave dont il s’agit ici.

De tout temps on a vu mettre la morale en bons et nombreux sermons : quant à la fonder, c’est à quoi l’on n’a jamais réussi. À voir les choses d’ensemble, on s’aperçoit que les efforts de tous ont toujours tendu à ceci : trouver une vérité objective, d’où puissent se déduire logiquement les préceptes de la morale. Cette vérité, on l’a cherchée tantôt dans la nature des choses, tantôt dans la nature humaine : mais en vain. En résultat, toujours on a trouvé que la volonté de l’homme va à son propre bien-être, à ce qui, entendu dans son sens le plus complet, s’appelle le bonheur ; qu’ainsi, par son penchant propre, elle suit une route toute différente de celle que la morale aurait à lui enseigner. Maintenant ce bonheur, on cherche à le concevoir tantôt comme identique à la vertu, tantôt comme une conséquence et un effet de la vertu : de part et d’autre, échec ; et pourtant ce n’est pas qu’on y ait épargné les sophismes. On a eu recours tour à tour à des propositions découvertes a priori et à des propositions a posteriori, pour en déduire la règle de la droite conduite : mais ce qui manquait, c’était un point d’appui dans la nature humaine, qui nous donnât le moyen de résister au penchant égoïste, et de diriger nos forces dans un sens inverse. Quant à énumérer et à critiquer ici tous les principes sur lesquels on a voulu jusqu’à présent asseoir la morale, l’entreprise me paraît superflue : d’abord parce que je suis de l’avis de saint Augustin : « Ce n’est pas tant aux opinions des hommes qu’il faut regarder, mais à la vérité en elle-même. » (« Non est pro magno habendum quid homines senserint, sed quæ sit rei veritas. ») Ensuite, ce serait vraiment là « porter des chouettes à Athènes » (γλαῦκας εἰς Ἀθῆνας κομίζειν) : car la Société Royale connaît assez les tentatives de nos prédécesseurs pour fonder l’éthique, et par la question qu’elle nous propose, elle donne assez à entendre qu’elle en sent bien l’insuffisance. Quant aux lecteurs moins bien renseignés, ils trouveront un résumé non pas complet, mais suffisant pour l’essentiel, des tentatives antérieures dans la Revue des principes les plus importants de la doctrine des mœurs de Garve, et aussi dans l’Histoire de la philosophie morale, de Stäudlin, et autres ouvrages semblables. — Sans doute, il est décourageant de songer que l’éthique, une science qui intéresse directement notre vie, ait eu un sort aussi malheureux que la métaphysique même, cette science abstruse, et qu’après les bases posées par Socrate, après tant de travaux incessants, elle en soit encore à chercher son premier principe. Car dans l’éthique, plus qu’en aucune autre science, l’essentiel se trouve tout dans les premières propositions : le reste s’en déduit facilement, et va de soi-même. Tous savent conclure, peu savent juger. Et c’est bien pour cela que les gros livres, les doctrines et les leçons de morale, sont aussi inutiles qu’ennuyeux. Toutefois, je dois supposer connus au préalable tous les fondements de la morale jusqu’ici proposés : et cela me soulage. Celui qui aura jeté un coup d’œil sur les philosophes anciens et modernes (quant au moyen âge, les dogmes de l’Église lui suffirent), sur les arguments si variés, parfois si étranges dont ils ont essayé pour trouver une base qui satisfît aux exigences, généralement admises, de la morale, et sur leur évident insuccès ; celui-là pourra mesurer la difficulté du problème, et juger par là de la valeur de mon œuvre. Et quiconque aura vu combien les voies qu’on a jusqu’ici suivies conduisent peu au but, sera plus disposé à en tenter avec moi une toute différente, qu’on a jusqu’ici ou manqué de voir, ou négligée, peut-être parce qu’elle était la plus naturelle[1]. En somme, ma solution du problème rappellera à plus d’un lecteur l’œuf de Colomb.

Je ne ferai exception que pour la dernière tentative d’établissement de la morale, la tentative de Kant : je l’examinerai en la critiquant, et j’y consacrerai d’autant plus d’espace. D’abord la grande réforme de la morale par Kant a donné à cette science une base, bien préférable en plusieurs points aux précédentes ; ensuite, elle a été, dans l’histoire de l’Éthique, le dernier grand événement : aussi le principe sur lequel Kant l’a assise passe-t-il encore aujourd’hui pour solide, et c’est à sa manière qu’on l’enseigne partout ; c’est tout au plus si l’on change en quelques endroits l’exposition, si on l’habille de quelques expressions nouvelles. C’est donc la morale de ces soixante dernières années qu’il s’agit d’écarter de notre route, avant de pouvoir avancer. D’ailleurs, en faisant cet examen, je trouverai l’occasion de rechercher et d’étudier la plupart des idées fondamentales de l’éthique : c’est de ces éléments que plus tard je tirerai ma solution. Et même, comme les idées contraires s’éclairent l’une par l’autre, la critique du principe de la morale selon Kant sera la préparation et l’introduction la meilleure, disons mieux, le chemin le plus direct pour arriver à ma propre doctrine, qui, dans l’essentiel, est diamétralement opposée à celle de Kant. Par suite, ce serait prendre tout à rebours, que de sauter par-dessus cette critique, pour aller tout d’abord à la partie positive de l’ouvrage : on ne la comprendrait alors qu’à moitié.

Prenons les choses de haut : il est certes grand temps que l’éthique soit une bonne fois sérieusement soumise à un interrogatoire. Depuis plus d’un demi-siècle, elle repose sur cet oreiller commode, disposé pour elle par Kant, « l’impératif catégorique de la raison pratique ». De nos jours, toutefois, cet impératif a pris le nom moins pompeux, mais plus insinuant et plus populaire, de « loi morale » : sous ce titre, après une légère inclinaison devant la raison et l’expérience, il se glisse en cachette dans la maison ; une fois là, il régente, il commande ; on n’en voit plus la fin ; il ne rend plus de comptes. — Kant était l’inventeur de cette belle chose, il s’en était servi pour chasser d’autres erreurs plus grossières ; il s’y reposa donc : cela était juste et nécessaire. Mais d’être réduit à voir, sur cet oreiller qu’il a arrangé et qui depuis n’a cessé de s’élargir, se rouler à leur tour les ânes, cela est dur ; les ânes, je veux dire ces faiseurs d’abrégés que nous voyons tous les jours, avec cette tranquille assurance qui est le privilège des imbéciles, se figurer qu’ils ont fondé l’éthique, parce qu’ils ont fait appel à cette fameuse « loi morale » qui, dit-on, habite dans notre raison, et parce qu’après cela, avec leurs phrases embrouillées, qui ont l’air de traîner une queue de robe à leur suite, ils ont réussi à rendre inintelligibles les relations morales les plus claires et les plus simples : durant tout ce travail, bien entendu, pas une fois ils ne se sont demandé sérieusement si en réalité il y a bien une telle « loi morale », une sorte de Code de l’éthique gravé dans notre tête, dans notre sein, ou dans notre cœur. Aussi je l’avoue, c’est avec un plaisir tout particulier, que je me prépare à enlever à la morale ce large oreiller, et je déclare sans en faire mystère mon projet : c’est de montrer, dans la raison pratique et l’impératif catégorique de Kant, des hypothèses sans justification, sans fondement, de pures fantaisies ; de faire voir que la morale de Kant, elle aussi, manque de toute base solide ; et ainsi de rejeter l’éthique dans son ancien état, d’extrême perplexité. Elle y restera ; et alors seulement je procéderai à révéler le vrai principe moral propre à la nature humaine, qui a son fondement dans notre essence même, et dont l’efficacité est au-dessus du doute. Et voici la raison de mon procédé : ce principe ne nous offre pas une base aussi large que l’ancien oreiller ; aussi ceux qui s’y trouvent plus à leur aise et plus accoutumés, n’abandonneront pas leur vieux lit, qu’on ne leur ait fait voir clairement combien est miné le terrain sur lequel il repose.

  1. Jo dir non vi saprei per qual sventurá,
    O piuttosto per qual fatalita,
    Da noi credito ottien più l’impostura,
    Che la semplice e nuda verità.
    (Je ne puis dire par quel hasard,
    Ou plutôt par quel fatal destin,
    L’imposture a auprès de nous plus de crédit,
    Que la vérité simple et nue.)
    (Casti).