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Le Journal de la Huronne/La Houille rouge/Juillet 1917

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6 juillet 1911.

C’était hier l’Indépendence-Day, fête nationale des États-Unis. Joffre et Viviani assistaient au banquet qui couronna la journée. Un orateur américain rappela leur voyage triomphal et déclara que « le plus grand événement de la troisième année de guerre était la conquête de l’Amérique par le maréchal Joffre ». Mais, craignant d’offenser Viviani en le laissant dans l’ombre, il ajouta, en se tournant vers lui : « … et par le maréchal de l’éloquence. »

Par cette fête, les Américains célèbrent l’anniversaire de leur indépendance, qu’ils arrachèrent dans le sang aux Anglais, après sept ans d’une lutte impitoyable. Et les voici qui combattent aujourd’hui aux côtés des Anglais. Un tel exemple ne devrait-il pas montrer combien les relations des peuples sont changeantes, transitoire ? En France, de Jeanne d’Arc jusqu’à Fachoda, l’Anglais ne fut-il pas l’ennemi même ? Le voici notre cordial allié. L’autre jour, l’héroïque Villequier déclarait devant moi : « Nous sommes latins, nous autres… » J’avais envie de lui rappeler que nous avions été élevés dans l’admiration de Vercingétorix, qui personnifie la résistance à l’invasion de ces mêmes latins. Et ce nom de Français, dont nous sommes si fiers, ne porte-t-il pas la marque des Francs, venus d’Outre-Rhin ? Les haines évoluent et les races se mêlent. L’affreux, c’est de prêcher l’antagonisme des races et la fixité des haines.

Ô la fragilité des dogmes éternels…

7 juillet 1917.

Dans la boutique, fort achalandée, d’un marchand de primeurs, on peut lire cette affiche : « Défense de prononcer des paroles de critique ou de contrôle qui pourraient affaiblir notre confiance dans les chefs ». Cette affiche est géniale. Elle dit, net et vile, la règle essentielle, observée par la presse et suivie par la foule. Soyons muets, sourds, aveugles. Gardons dans les chefs une confiance robuste, inaltérable, même s’ils ne la justifient pas. Soyons béats, souriants, sans souci des mille jeunes Français qui meurent chaque jour, depuis plus de mille jours.

La sérénité est de rigueur. Dans le quartier de l’Étoile, un bar s’appelait : « Tout va bien ». Cent pas plus loin, un autre bar s’est ouvert, qui s’est appelé : « Tout va mieux ». Quelle vaillance, dans cette surenchère d’optimisme…

8 juillet 1917.

La Chambre vient encore de se réunir en Comité secret. On y a donné d’affreux détails sur les exécutions qui suivirent les mutineries de mai. On a nommé ce général qui morigénait les membres d’un Conseil de guerre pour leur indulgence relative. On a lu à la tribune la lettre d’un jeune caporal, condamné à mort après tirage au sort parmi dix camarades. Cette lettre n’était qu’un long cri d’innocence. Elle erra dans les bureaux. Le caporal fut exécuté… On a cité le cas de ce soldat de dix-neuf ans dont les parents avaient été fusillés par les Allemands et qui lui-même avait été cité deux fois à l’ordre du jour. Il avait menacé son commandant pendant les mutineries de Soissons. C’était la mort. Toutes les tentatives d’obtenir sa grâce restèrent vaines. Ceux qui pouvaient la lui accorder furent implacables. Le général en chef offrit tragiquement sa démission : « Sa tête ou la mienne. »

Le ministre de la Guerre aurait déclaré, pour justifier sa rigueur, qu’il ne restait plus, à un moment et sur un point donnés, entre Paris et le front, qu’une division fidèle.

9 juillet 1917.

Dans la séance publique qui suivit le Comité secret et qui se prolongea fort tard dans la nuit du 7 au 8, les discours ministériels ont encore stigmatisé la paix d’épithètes accablantes. C’était comme un concours entre les orateurs : « Paix qu’on ne peut pas recevoir, qu’aucun Français ne peut entrevoir à cette heure ; paix que dicterait l’Allemagne ; paix qui serait pour la France un déshonneur ; paix d’abdication, humiliante et criminelle ; paix qui serait le plus pesant, le plus odieux, le plus dégradant des servages ; paix qui serait la pierre du tombeau de nos espérances. »

Les plus sonores de ces formules étaient acclamées d’enthousiasme. Tous les députés se levaient. D’ailleurs, on les mettrait debout en agitant un drapeau d’enfant.

Mais on m’assure que chacun applaudit en séance les airs de bravoure par une sorte d’automatisme, par tactique sous le regard de l’ennemi et par souci du voisin. Dans les couloirs, la raison recouvrée, le masque déposé, la majorité serait favorable à la paix…

Ainsi, la Chambre serait à l’image de la foule : tout bas, on appelle la fin ; tout haut, on la repousse. Mais cette orgueilleuse hypocrisie sert les prolongeurs de guerre.

10 juillet 1917.

Les vingt mille premiers Américains ont débarqué à Saint-Nazaire. La ville n’en était pas prévenue. Aussi, la réception a-t-elle manqué d’enthousiasme et de drapeaux. Le soir, ces hommes font grand tapage dans le quartier mal famé, malgré leur police, qui les mène à la matraque.

Déjà, des légendes courent, sur les promptes méthodes des Américains. Ainsi, quand ils jettent leur dévolu sur des champs afin d’y établir leurs cantonnements, en vain leur fait-on remarquer que ces champs ont des propriétaires et qu’une enquête serait au moins nécessaire. Ils répondent : « Nous prenons d’abord. Nous enquêtons après. » Autre histoire. Un général américain, qui voulait téléphoner de Saint-Nazaire à un bourg voisin, reçut un numéro d’ordre afin de prendre son tour. C’était le numéro 23. Stupéfait de ces mœurs lentes et caduques, il fit lancer une ligne téléphonique entre les deux localités. Peut-être espérait-il avoir ainsi plus vite sa communication.

Leur général en chef, le général Pershing, est à Paris. Quand il porte un toast, il boit tendrement à « notre France ». Il séduit tous ceux qui l’approchent. Le charme américain succède au charme slave.

On raconte qu’il a vaincu les Philippins sans coup férir, en démontrant à l’ennemi cerné qu’il ne lui restait plus qu’à se rendre. J’ai essayé cette anecdote sympathique dans un salon, en ajoutant qu’il devrait bien appliquer cette méthode aux Allemands. Et une fois de plus, j’ai soulevé autour de moi la froide réprobation. On a tellement exalté dans les esprits la gloire militaire, une fureur cruelle, que nul ne veut plus entendre parler d’un adversaire réduit à merci par un investissement rigoureux. Seul compte l’exploit de sang, drapeau au vent, sabre au clair.

Les matelots américains visitent Paris. Ils ont envahi les terrasses des cafés, sur les boulevards. Audacieux et souriants, ils font des signes à toutes les passantes. Car ils arrivent évidemment convaincus qu’il suffit d’avancer la main, pour cueillir toutes les Françaises.

Granville, 14 juillet 1917.

Je lis ici un discours de distribution de prix, prononcé à Paris par Antonin Dubost, président du Sénat : « L’Allemagne nous verse le pernicieux poison du pacifisme prématuré, qui marquerait l’irrémédiable défaite de la France. » Et dix lignes plus loin : « Cette manœuvre de l’ennemi est l’aveu de sa défaite. » Alors, tout le monde est défait, l’ennemi, la France ? Comprenne qui pourra. Et c’est un des plus hauts personnages de l’État qui tient ces propos discordants devant des enfants, dont l’âme est sensible et crédule. Ah ! Quand les deuils seront estompés, dans le recul du temps, nos petits-fils s’amuseront bien de nous, en découvrant les stupéfiants bergers qui menaient notre pauvre troupeau.

Ganville, 15 juillet 1917.

J’apprends par les journaux la démission de Bethmann-Holweg, premier ministre allemand depuis le début de la guerre. Toujours aux aguets d’une lueur d’espoir, je veux voir dans ce départ un signe favorable. Déjà, la semaine dernière, les catholiques et les socialistes allemands se sont unis pour réclamer la paix. Le Conseil de la Couronne a dû congédier plusieurs ministres. Le régime craque. Il faut qu’il croule, pour que la guerre cesse. Les Américains n’ont-ils pas fait de la disparition des Hohenzollern la condition de la paix ? Lloyd George, dans un récent discours, n’a-t-il pas dit qu’il traiterait plus volontiers avec une Allemagne démocratisée ? Et, la preuve que l’édifice impérial se fissure, que sa chute approche, c’est que nos prolongeurs de guerre s’émeuvent. Les journaux renouvellent une fois de plus leur tactique, jettent d’avance la suspicion sur les réformes, sur la révolution allemandes. « Autant de comédies, clament-ils, dont nous ne devons pas être dupes. »

Songez à leur épouvante. Si le peuple allemand, débarrassé de son Kaiser, se tournait vers les Alliés : « Vous l’avez voulu. C’est fait. Traitons. » Traiter ? Avant que tous les buts promis ne soient atteints ? Jamais.

Ganville, 17 juillet 1917.

J’ai mon fils…

Ganville, 27 juillet 1917.

Il est parti. J’ai voulu rouvrir les journaux, renouer la triste vie. Je lis : « La paix prématurée… » Formule nouvelle. La paix prématurée ! Après trois ans d’un massacre où périssent chaque jour mille jeunes Français ! Après trois ans d’une guerre sans exemple ! Oui, sans exemple ! Comparez à 1870. On est bien obligé de prendre les chiffres allemands, puisque la France, seule parmi tous les belligérants, ne publie aucune perte. Officiellement, en 1870, les Allemands ont eu 28.000 morts. Depuis août 1914, toujours officiellement, ils en avouent 1.400.000. Cinquante fois plus ! Une guerre cinquante fois plus meurtrière, cinquante fois plus sauvage, que celle de 1870. Et la paix serait prématurée !

De temps en temps, la presse, qui entretient, qui attise la haine d’un souffle inlassable, forge un vocable nouveau pour flétrir les réfractaires. Aujourd’hui, elle les nomme les défaitistes. Nul, sauf quelques misérables insensés, ne souhaite naturellement la défaite de son pays. Non. Les défaitistes, ce sont ceux qui ont horreur de la guerre en soi ; ceux à qui la vie des autres apparaît plus précieuse que des annexions et des indemnités, ceux qui refusent d’atteindre, par de nouveaux sacrifices, des buts cupides, pavoisés de nobles couleurs ; ceux à qui la paix actuelle apparaît moins grosse de rancœurs et de revanches, plus paisible que la paix future. Malheur à eux ! Et les échansons, chargés d’enivrer la foule, marquent d’un mot ignoble ceux qui gardent un peu de raison.