Le Journal de la Huronne/Les Hauts Fourneaux/Mai 1916

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Ganville 1er mai 1916.

Il est parti.

Il est à Rennes, dans l’artillerie. Pourquoi me suis-je laissée emmener à Ganville pour Pâques ? Ici, tout me le rappelle. Je le vois partout, dans chaque pièce, au détour de toutes les allées. Nous nous entendions si bien. Nous étions si unis. Je n’ose pas entrer dans sa chambre. J’évite même de passer devant la porte. C’est là que je l’ai soigné, que j’ai cru dix fois le perdre, que je l’ai sauvé. Sa pauvre figure sur l’oreiller… Les mots qu’il murmurait, dans un souffle… Tout cela me poursuit. J’essaye de me consoler. S’ils l’ont pris, malgré ses certificats, c’est que la maladie n’a pas laissé de trace en lui. Et puis, il doit passer quelques mois à son dépôt, faire un stage à Fontainebleau. Cela me mènera bien jusqu’à la fin de l’année. D’ici là… Enfin, ai-je le droit de me trouver malheureuse, à côté de Mme Mitry, dont le fils André est au front depuis un mois, dans l’infanterie ? Je la vois souvent. Elle ne me parle que de lui.

— À sa dernière permission, dit-elle, il était encore à l’arrière. Mais il savait qu’il partirait bientôt. Il se résignait. Il disait : « puisqu’il faut y aller ». Il me racontait qu’on les entraînait à l’assaut à la baïonnette, avec des cris, de la musique, le clairon qui sonnait la charge. Alors, ils étaient pris d’une espèce de rage, du besoin de tuer. Ils devenaient méchants. On aurait pu les jeter les uns sur les autres.

Maintenant, elle vit dans l’attente des lettres. Dès qu’il reste quelque temps sans écrire, elle craint tout. Il est à Verdun. La lutte dure toujours. Et par un phénomène qu’on ne s’explique pas, ici, en pleine Bourgogne, à deux cents kilomètres, on entend le canon de Verdun. Pendant des heures, c’est un grondement trépidant, continu, qui vous résonne dans la poitrine. Et cette femme qui se demande si elle n’entend pas le coup qui tue son fils…

Ganville, 2 mai 1916.

La nouvelle d’une insurrection irlandaise soulève autour de moi une indignation furieuse. On veut y voir « la main de l’Allemagne ». Chaque fois que l’effort d’un homme ou d’un parti vient contrarier dans leur entreprise les grands administrateurs de la guerre, ils tentent de le paralyser en le frappant d’infamie. Ils le marquent à l’empreinte de la main ennemie.

Ganville, 3 mai 1916.

Les journaux ne publient, naturellement, que des lettres héroïques de soldats. Il y en a d’autres. Il sera pourtant juste de les connaître, afin qu’apparaisse la figure totale de la guerre. Voici deux fragments authentiques :

L’un : « Voilà le beau temps. C’est triste, de penser à la mort quand on est en bonne santé. À quoi cela sert-il ? Pourquoi anéantir en masse des tas de braves gens qui ne demandent qu’à vivre avec leur famille. Folie, méchanceté, idiotie d’une minorité qui écrase le grand nombre, le peuple de moutons que nous sommes ».

L’autre : « Dimanche de Pâques. La neige. Les obus : cent en cinq minutes. Le repas : une sardine et deux biscuits. On se dispute l’eau au fond des trous d’obus. Elle est jaune de poudre. Il faut la laisser déposer dans le quart avant de la boire. Cela nous semble tout de même bon, car on meurt de soif. Nous sommes dans un bois : arbres arrachés, pas une feuille, pas un brin d’herbe. Rien que des bras, des jambes, des troncs, des fusils, de tout. C’est affreux. Jamais je n’aurais imaginé chose pareille. Je me le rappellerai. Nous avons fait quatorze jours comme cela. Je ne vous le cache pas : si le civil voyait ses enfants dans cet état, il demanderait vite la paix ».

D’après d’honnêtes témoignages, au vingt-deuxième mois de la guerre, la plupart des soldats du front seraient résignés, accepteraient stoïquement les événements tels qu’ils se présentent, mais seraient bien résolus à demander des comptes après la guerre, à chercher les responsables. Ils résument leur pensée dans cette formule : « Tout ça se paiera ». Oseront-ils exiger des comptes et tirer ainsi de la guerre un enseignement pour l’avenir ? J’en doute.

À noter aussi que, bien placés pour juger à leur valeur les informations de la presse, ces hommes ne partagent plus à son endroit l’aveugle crédulité de la foule. L’un d’eux disait drôlement : « Dans le journal, il n’y a de vrai que le feuilleton ».

Paris, 6 mai 1916.

Le mois dernier. Clemenceau visitait le front ; à ceux qui voulaient le détourner d’aller en première ligne, il a répondu : « Quoi ? Combien ai-je à vivre ? Quatre, cinq ans ? Et malade. Et puis, un accident réjouirait tant de gens ».

Aux avant-postes, il arriva près d’un guetteur qui, sans se retourner, lui imposa silence d’un geste et d’un bref : « Tais-toi ! » On dit à cet homme : « C’est Clemenceau. » Il répliqua : « Ah ! C’est Clemenceau… Eh bien, qu’il se taise tout de même. » Un peu plus tard, apprivoisé, il raconta qu’il était à cinq mètres du guetteur allemand. Il s’intéressait à son ennemi : « Depuis quelques jours, il est enrhumé. Il toussait tout le temps. Mais maintenant, il va un peu mieux. »

Clemenceau juge que l’insurrection irlandaise et les grèves russes nuiraient actuellement à une offensive. Il veut attendre l’an prochain. L’an prochain ! Il prévoit donc dès maintenant une troisième année de guerre ?

Du reste, j’entends souvent discuter de la date d’une offensive. (Hélas ! Je ne peux plus m’en désintéresser. Proche, René n’en sera pas. Lointaine, il peut en être.) Nombre de gens se rangent à l’avis de Clemenceau. Au contraire, beaucoup de généraux, quelques stratèges civils, invoquent la nécessité de « décongestionner » Verdun sans attendre. Le Haut Commandement penche de leur côté. Mais sans doute ne lui déplairait-il pas d’y être poussé par les Chambres et le Gouvernement.

8 mai 1916.

Viviani et Albert Thomas partent pour la Russie. J’espérais qu’ils travailleraient là-bas à la paix. Ils vont contrebattre l’influence germanophile du prêtre Raspoutine sur le couple impérial et pousser la fabrication du matériel de guerre, compromise par des grèves. Ce ne sont que les ambassadeurs de l’Éloquence et de la Métallurgie.

15 mai 1916.

Dans ses lettres, René se montre enchanté de sa vie nouvelle. Toujours attentif et délicat, il prend soin de marquer d’un mot tendre son regret de l’éloignement. Mais tout le ravit, les rudes apprentissages, les exercices, les manœuvres, les nuits dans la paille des granges, la saine et brisante fatigue, le sommeil opaque, l’appétit sans fond. Jamais une allusion à nos débats. Mais son parti pris d’allégresse est une opinion. Se féliciter de sa vie, c’est se féliciter de l’avoir choisie.

Oui, je sais bien. Une mère devrait s’accoutumer à l’idée que son enfant va rompre le lien qui les unissait, s’affranchir, se réaliser, devenir un autre être, différent d’elle-même, une personne… C’est une nouvelle mise au monde, presque aussi déchirante que la première. Mais, tout de même, il y a des enfantements plus ou moins douloureux. Ne suis-je pas particulièrement éprouvée ? Je suis seule. Je n’avais que mon fils. Jamais je ne l’avais quitté. La guerre qui me le prend ne m’inspire que de l’horreur. Elle m’apparaît comme un crime dont je connaîtrais les auteurs, les uns étrangers, les autres si proches…

23 mai 1916.

À Nancy, dans un discours rigoureux et strident, Poincaré a de nouveau dicté les conditions de la paix. Pierre approuve. La presse aussi. Les feuilles les plus conservatrices sont les plus chaleureuses. De l’une d’elles, ce commentaire : « Le mot paix sera dérisoire dans une bouche allemande tant qu’elle aura des dents. » Quelle prime offerte aux arracheurs de dents…

Aujourd’hui, le député Raffin-Dugens, un de ceux qui rencontrèrent à Kienthal des socialistes allemands, a posé à la Chambre cette question : « Combien d’hommes et d’argent coûtera la paix décrétée à Nancy par M. Poincaré ? » Il va de soi qu’elle est restée sans réponse.

25 mai 1916.

Timidement, le député Lancerot dit qu’on voit percer de ci, de là, à la Chambre, la crainte d’une hégémonie économique de l’Angleterre. Mais le sénateur Foucard, la main sur le jabot et la barbe horizontale, proteste : « Ceux qui insinuent que la France fait le jeu de l’Angleterre, qu’elle en deviendra la vassale économique, ne visent qu’à hâter la paix. Ce sont de mauvais esprits, des champignons vénéneux, poussés dans l’ombre des couloirs ».

27 mai 1916.

La chasse n’a pas rouvert depuis la guerre. D’où cette jolie scène dans la revue du Théâtre Marigny. Les bêtes de nos plaines et de nos bois sont réunies dans une clairière. Elles se félicitent de n’être plus traquées. « Enfin, disent-elles, les hommes sont parvenus à la douceur, à la paix. Ils ne tuent plus. Ils sont civilisés… »

28 mai 1916.

Un de nos ministres actuels disait ce soir devant moi :

— Heureusement, nos ennemis sont divisés.

Quel espoir ! Leur dissentiment amènerait promptement leur chute. La paix séparée de l’Autriche, c’est la fin de la guerre. Hélas ! L’Excellence parlait des ennemis du ministère…