Le Journal de la Huronne/Les Hauts Fourneaux/Mars 1915

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3 mars 1915.

Un député, à la tribune, réclamait hier la suppression de l’état de siège : « Avec l’état de siège, le premier imbécile venu peut gouverner… » — « Alors, prenez ma place », répliqua, énervé, le premier ministre Viviani.

5 mars 1915.

Après la guerre, la censure abolie, les langues déliées, la raison revenue, des milliers de récits divulgueront la vraie vie des tranchées. Mais, déjà, les contremaîtres et les ouvriers rentrés dans les usines commencent à parler. Déjà, le contraste apparaît, énorme, tragique et bouffon, entre les pensées qu’on prête aux soldats et celles qu’ils ont, entre la guerre héroïque, pittoresque, que nous peignent les journaux, et la réalité d’incessante, d’abjecte misère. Je ne veux pas m’y attarder. Je retiens seulement le mot ingénu de l’un de ces hommes qui, après six mois d’Argonne, retrouvait la quiétude de l’arrière. Il feuilletait la récente collection d’un grand illustré, les images de la guerre telle qu’il convient de la représenter. Et il s’écria naïvement : « Oh ! Je ne me figurais pas la guerre comme ça ! »

L’aspect de Paris les stupéfie tous. Ils se demandent si l’on n’a pas oublié qu’il y a la guerre et des armées au front. En effet, la vie reprend. On me cite des « thés » achalandés, où se presse et se vautre une foule fêtarde et malsaine, toute une fleur de pourriture. À l’heure du déjeuner, les fins restaurants regorgent, aux abords de la Madeleine. On met un nom sur chaque visage. Avant d’atteindre sa place, on doit échanger vingt saluts. Et, à toutes les tables, ce sont les mêmes soins méticuleux pour arrêter le menu, exiger une sauce à point, choisir les beaux fruits blottis dans leur couche ouatée. Penser qu’à cent kilomètres, la catastrophe continue, sans cesse… Obligée de mener cette vie, il me semble que je sois seule à en éprouver une gêne, un malaise de révolte et de mélancolie.

6 mars 1915.

Cependant, on reste cornélien. À propos d’un infirmier aux armées qui, dans une crise panique, avait rejoint Paris, une femme me dit : « Son père n’a plus qu’à se tuer. »

Et cette scène, découpée dans la chronique judiciaire. Un soldat, ayant appris la mort de son gosse, a voulu embrasser sa femme. Il la rejoint. Il est pris, jugé. Devant le conseil de guerre, son père vient témoigner : « Il a trahi sa patrie. Point de pardon. Qu’il meure ». Ainsi, cet homme n’a pas pour son fils la même pitié qu’un banal avocat. Est-ce à lui d’afficher de tels sentiments, même s’il les éprouve ? Quel délire furieux s’est donc emparé des êtres, pour leur souffler ces cris dénaturés ? On dirait qu’ils sont tombés en crise au premier coup de canon, comme ces sujets hystériques qu’un coup de gong fait entrer en hypnose.

7 mars 1915.

Le roi d’Espagne regrette que la plupart de ses compatriotes soient hostiles à la France : « Pour elle, il n’y a que la canaille et moi. »

9 mars 1915.

On colporte, à de nombreux exemplaires dactylographiés, une longue lettre qui exalte les mérites du général Foch. On y trouve en particulier le récit d’une nuit historique, pendant la bataille des Flandres. Le maréchal French ayant résolu de battre en retraite, le général l’adjura pathétiquement d’y renoncer et parvint à le convaincre.

On a cru d’abord que ce document avait été forgé à dessein et répandu méthodiquement afin de préparer l’apothéose de ce général. Mais une enquête de police a établi que cette lettre avait été vraiment écrite d’enthousiasme par un officier de complément. Sans doute omit-il d’exiger que son correspondant la gardât secrète…

10 mars 1915.
Dans une de nos grandes villes maritimes, un colonel anglais choisit sur place de petites amies afin, prétend-il, de se perfectionner dans l’étude du français. Par une pudeur bien britannique, il dit, non pas qu’il prend une maîtresse, mais qu’il loue un dictionnaire.
11 mars 1915.

Des femmes, violées par les Allemands, vont devenir mères. Que fera-t-on des enfants ? Les uns tiennent pour l’avortement, ou l’infanticide : « Pas de demi-boches ! Qu’on les tue, qu’on les extermine tous ! » Les autres invoquent gravement « le respect de la vie humaine ». Ah ! Le moment est bien choisi, pour invoquer le respect de la vie humaine !

12 mars 1915.

Un médecin me dit que certains hommes sont devenus littéralement muets d’horreur. Celui qui voulait secourir son frère, affreusement blessé à ses côtés dans un assaut, et qui dut l’abandonner, pressé d’avancer par un adjudant revolver au poing. Cet autre qui reçut, sur le morceau de pain qu’il s’apprêtait à manger, la cervelle de son camarade…

13 mars 1915.

Ils palabraient entre hommes, devant la grande carte du front que Pierre a fait tendre sur tout un panneau du petit salon. Ils discutaient sur l’affaire de Perthes. Ah ! Il y a trois semaines, quand un téléphonage de bonne source nous annonça les prémisses d’une victoire en Champagne, j’ai voulu croire à la percée, à la délivrance ! Par une sorte de superstition, je n’ai pas noté mon espoir. Hélas ! Tant de sacrifices restent vains encore. Oh ! je sais bien. Le communiqué d’hier, qui tire le rideau sur l’offensive, en résume triomphalement les résultats : les Allemands retenus sur le front français, les Russes allégés d’autant sur le Niémen. Nos invités se gargarisaient de cette prose. L’un d’eux, achevant son café, la tête renversée d’un coup sec, ajouta :

— Et puis, nous avons gagné 1.500 mètres !

Aspirant leur cigare, réchauffant à pleine main leur verre de liqueur, ils débattaient le prix qu’ont coûté ces avantages.

— 27.000 hommes, dit un monsieur d’État.

— 44.000, affirme mon mari, qui n’aime pas Joffre.

— 35.000, concilie un diplomate.

Et ils avancent ces chiffres d’un ton paisible, comme s’ils dénombraient, non pas des existences humaines, mais des choses sans valeur, des gouttes d’eau, des grains de poussière.

15 mars 1915.

Du Champ de Mars, où nous dînions ce soir, jusqu’à la rue de la Faisanderie, j’ai juste aperçu deux passants sur le chemin du retour. Les voies sont vides. Les autos particulières sont rares. Les tramways s’arrêtent à huit heures. Les autobus sont au front. Toutes les boutiques sont closes, y compris les débits et les cafés. L’obscurité est si opaque qu’il est impossible de lire le nom des rues et le numéro des maisons. Le soir, Paris est devenu un désert d’ombre.

18 mars 1915.

Voici que des journaux commencent une campagne en faveur de l’annexion jusqu’au Rhin. Et ce sont de pénibles preuves que ces pays rhénans furent gaulois voici deux ou trois mille ans, tout un étalage de fausse science, qui rappelle l’odieux langage tenu jadis par les Allemands pour justifier le rapt de l’Alsace-Lorraine.

20 mars 1915.

Un ancien député au Reichstag disait devant moi que les Allemands, provoquant la guerre, lui apparaissaient comme un curieux cas de folie collective. Car, dans vingt ans, ils eussent été pacifiquement les maîtres du monde. Il mettait hors de cause le Kaiser « bourgeois qui aimait à jouer au militaire et qui rêvait de maintenir la paix par la force ». D’après lui, les vrais responsables étaient le Kronprinz et surtout les pangermanistes de tous poils.

J’ai déjà entendu des hommes politiques, et non des moindres, s’exprimer en ce sens à l’endroit du Kaiser. J’ai constaté une fois de plus, à cette occasion, que leurs propos de salon ne ressemblent pas toujours à leurs propos de tribune. Tel qui hurle, « jusqu’au bout ! » dans ses discours, avoue dans l’intimité sa lassitude de la guerre. Tel qui absout le Kaiser entre amis, le voue à l’exécration des foules qu’il harangue.

De fait, cet homme a concentré sur lui toutes les haines. Des millions de cartes postales illustrées le représentent pendu, guillotiné, écartelé. À Bordeaux, les commères voulaient le faire mourir de faim, lentement. Ces jours-ci, au restaurant, un dîneur proposait de l’enfermer dans une cage de fer, accrochée à la Tour Eiffel. Et une de nos belles amies — du clan, justement, où l’on souhaitait, voici deux ans, une bonne guerre — exige qu’on lui enduise le visage de miel et qu’on l’expose devant une ruche.

Ce coupable symbolique ne serait-il que la marionnette aux mains des vrais coupables, cachés dans la coulisse ?

22 mars 1915.

Les premiers zeppelins sur Paris. Un coup de téléphone, à une heure et demie du matin, nous annonce leur approche. Il fait une admirable nuit d’étoiles. Des jets de projecteurs se dressent sur l’horizon. Dans un de ces rayons lumineux, apparaît une mince ligne dorée. C’est un dirigeable. Il est seul dans le ciel, au-dessus de la ville obscure et muette. Un peu plus tard, second zeppelin. Il est bombardé par une dizaine de projectiles à trajectoire lumineuse, qui passent trop bas. « Plus haut ! » hurle Pierre. À trois heures, un clairon sonne la retraite.

Aujourd’hui, les nouvelles circulent. Quatre dirigeables ont tenté l’aventure. Ils ont lancé des bombes incendiaires sur la banlieue et le Nord de Paris. Pas de morts. Les avions sont sortis tard, afin d’éviter la bataille au-dessus de la ville. Chacun raconte sa nuit. Les grands héros, ce sont ceux qui n’ont rien entendu. Une dame avoue, avec une feinte confusion : « Oh ! moi, je suis descendue à la cave. J’ai été au-dessous de tout ». — « Vous étiez simplement au-dessous du rez-de-chaussée », grince mon vieux Paron.

27 mars 1915.

Ces jours derniers, après un repas officiel où figurait le général Joffre, quelqu’un parla des opérations militaires du prochain hiver. Joffre se retourna vivement, comme un homme à qui l’on vient d’écraser le talon :

— Mais, monsieur, au mois d’octobre, la guerre sera terminée.

Puisse-t-il, cette fois, ne pas se tromper !