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Le Mandarin/18

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 213-228).


XVIII

LE SOLITAIRE


— Connaissez-vous le Solitaire ? demandait-on souvent au mandarin.

Et toujours Pé-Kang de répondre :

— Qu’est-ce que le Solitaire ?

— C’est un fou ! disaient les uns.

— C’est un savant ! disaient les autres.

Celui-ci affirmait que le Solitaire prenait les allures d’un saint Germain.

Celui-là venait d’apprendre que c’était l’un des nombreux prétendants qui courent aujourd’hui le monde.

— Le plus certain, répétaient les loustics, c’est que le Solitaire aime la solitude, d’où son nom lui est venu.

Si quelque sombre équipage traversait les avenues du bois, on se regardait d’un air d’intelligence, et on murmurait :

— La voiture du Solitaire !

Au théâtre, pour peu qu’une baignoire vide affectât de rester dans l’ombre, on se hâtait de conclure que le Solitaire était la.

Lorsqu’un livre anonyme paraissait, qu’il eût ou non de la valeur, vite on l’attribuait au Solitaire.

La curiosité de Pé-Kang, à propos de ce mystérieux étranger, ne pouvait s’accroître davantage.

— Connaissez-vous le Solitaire ? demandait-il un jour à Didier.

— Oui, parfaitement, lui fut-il répondu.

— Vous le connaissez, répéta le mandarin, vous l’avez vu, de vos propres yeux vu ?

— Oui, toujours oui !

— Ah ! mon ami, quelle bonne fortune ! Dites-moi, sur l’heure, ce que vous en pensez.

— Bien des choses.

— Lesquelles, de grâce…

— N’insistez pas, je regretterais d’avoir émis une opinion légère sur le compte de cet homme.

Puis, se laissant aller au cours de ses réflexions, Didier ajouta tristement :

— Depuis dix mois, le Solitaire accapare exclusivement l’attention si mobile du monde parisien. Affublez-vous d’oripeaux, mettez votre perruque de travers, montez a contre-sens sur le dos d’un âne, faites habilement quelques pirouettes, et voilà toute une capitale en émoi ! Mais gardez-vous d’user vos yeux à cher cher une lumière nouvelle, vous n’intéresseriez personne.

— Qu’est-ce que le Solitaire ? redemanda Pé-Kang d’une voix pressante. Bien cher monsieur, vous savez que je partage toutes vos idées sur l’inconsistance des jugements de la masse ; mais qu’est-ce que le Solitaire ?

Didier se prit à sourire et répondit :

— C’est… un original.

— Rien que cela ?

— Que puis-je dire de plus ? Du reste, si vous tenez tant à le connaître, je vous mènerai chez lui.

— Quoi ! vous croyez la chose possible ?

— Je crois la chose possible.

— Courons-y tout de suite, s’écria Pé-Kang, je vous en supplie !

— Enfant ! murmura Didier.

Le mandarin entraîna son ami. Ils se jetèrent dans la première voiture venue, en indiquant au cocher la rue de Lille.

— Nous quitterons notre équipage à quelque distance de l’hôtel, dit le philosophe ; j’ai entendu le Solitaire blâmer ceux qui se plaisent à voir des chevaux piétiner devant leur porte.

— Prenons toutes les précautions exigées, repartit Pé-Kang, afin d’être les bienvenus.

On renvoya la voiture au coin de la rue du Bac, et l’on se dirigea vers la demeure du Solitaire. Arrivé devant la porte, Didier saisit le marteau et frappa cinq fois avec violence.

— Ceci est-il dans le programme ? demanda le mandarin.

— À coup sûr.

— Très-bien, c’est un Anglais !

La porte s’ouvrit, et deux mulâtres en grande livrée parurent sur le seuil ; ils s’inclinèrent devant le philosophe et lui livrèrent passage.

Didier prit le bras du mandarin. On les introduisit dans une antichambre où on les laissa seuls pendant quelques minutes.

Pé-Kang examinait avec attention les armes sauvages qui couvraient les panneaux.

— Serait-ce un Indien ? dit-il.

Bientôt un domestique vint annoncer à Didier que son maître était prêt à le recevoir avec la personne qui l’accompagnait.

Pé-Kang et le philosophe traversèrent un salon à l’aspect duquel le mandarin murmura :

— C’est un Arabe !

Puis ils en traversèrent un autre qui lui fit supposer que le Solitaire pourrait bien être Russe.

Mais ce qui mit le comble à la surprise du fils de Koung-Tseu, ce fut l’arrangement du troisième ; il saisit Didier par les épaules, et lui jeta dans l’oreille ces mots palpitante :

— Il est Chinois !!!

À l’extrémité de cette dernière pièce, un homme, soulevant d’une main une portière de velours d’un rouge ardent, apparut aux yeux de Pé-Kang. Il portait le costume des alchimistes du moyen âge ; son front était large et puissant ; ses yeux, d’un gris verdâtre, s’attachaient sur toutes choses avec une fixité étrange. À voir ses moustaches relevées en pointes, sa haute taille et son air martial, on eût dit quelque chevalier de Malte déguisé en sorcier. Il paraissait difficile de lui donner un âge précis.

Le cabinet du Solitaire, éclairé seulement par des vitraux rouges, avait un aspect lugubre ; une longue table en bois d’ébène sculpté, quatre bibliothèques en tout semblables à la table, le fauteuil du maître, quelques tabourets épars, un grand sablier, composaient le sombre ameublement de cette pièce ; sur la cheminée, des oignons d’une espèce inconnue fleurissaient dans un vase rempli d’eau.

Pendant quelques secondes le Solitaire considéra le jeune Chinois avec une persistance presque insolente ; Pé-Kang, de son côté, l’examinait avec une curiosité naïve mêlée de hardiesse.

— Un fils de Koung-Tseu, dit enfin Didier en présentant le mandarin, ce jeune ami dont je vous ai parlé souvent.

Le Solitaire ne s’inclina point, mais il adressa en chinois quelques paroles sympathiques au jeune homme.

Pé-Kang répondit en français avec une émotion qu’il essayait en vain de maîtriser.

Le Solitaire lui demanda des nouvelles d’un savant chinois qu’il dit connaître ; et il ajouta, en se tournant vers Didier :

— Le savant dont je parle s’appelle Hoëi, comme le disciple favori de Confucius ; j’ai passé près de lui des heures délicieuses, et il a bien voulu m’initier aux mystères des rites et aux secrets des mœurs chinoises.

— Vous êtes donc universel ? demanda Didier en riant.

— Oui et non, répondit le Solitaire. Mais, cher Didier, vous m’avez abandonné ces derniers temps. Est-ce quelque travail ou l’indifférence qui vous éloignait de moi ?

— Le travail, n’en doutez pas.

— Quel travail, mon ami ?

Didier s’anima.

— Oh ! une folie, dit-il, qui m’a préoccupé plus que de raison ; je veux vous en faire part.

— J’écoute.

— Un Russe, prétendu savant, affirme que la communication établie au moyen des conduits volcaniques entre le centre du globe et l’air atmosphérique maintient seule le foyer central à l’état incandescent et alimente la combustion ; et que, s’il plaisait aux hommes de refroidir le climat de la terre, ils n’auraient qu’à combler les volcans. Par la même raison, s’ils désiraient augmenter la somme de chaleur qui vient du centre, ils le pourraient en élargissant l’orifice des conduits volcaniques.

— Quelle plaisanterie ! dit le Solitaire ; et vous vous êtes laissé émouvoir par cette sottise ?

— La science, répliqua Didier avec chaleur, est exploitée par des charlatans. Leurs affirmations originales séduisent la masse ignorante, et bientôt nous serons forcés de perdre la moitié de notre temps à rectifier des erreurs ridicules.

Et Didier, s’adressant au mandarin, ajouta :

— Notre théorie scientifique des volcans ne saurait avoir le succès de celle du Russe, prétendu savant, car elle a le tort grave d’être aussi simple que vraie. Le centre de notre globe contient des minéraux en fusion. Or, les gaz qui s’en échappent, s’ils étaient comprimés, finiraient par faire éclater la croûte terrestre, douée d’une extensibilité relative. Les conduits volcaniques donnent à ces gaz l’issue nécessaire. Voilà qui est facile à comprendre ; aussi le public s’y intéresse-t-il fort peu. Mais la théorie du Russe, prétendu savant, a fait en quelques semaines le tour du monde, et moi-même j’ai été forcé de m’en occuper.

— Vous êtes bien bon ! repartit le Solitaire. Moi, je me consacre a des études plus sérieuses. Vous ai-je parlé de mes travaux sur la nécromancie ?

— Non, car c’eût été a mon tour de vous répondre : vous êtes bien bon ! Ceci nous prouve une fois de plus, comme l’assure M. de La Palisse, qu’on voit avec ses yeux autrement qu’on ne verrait avec les yeux des autres.

Le Solitaire continua sans se troubler :

— Vous savez, mon cher ami, que je partage toutes vos idées philosophiques et qu’en outre je suis fataliste acharné. Bref, je me crois en droit d’affirmer qu’à une époque plus ou moins éloignée, lorsque nos connaissances en physiologie vaudront la peine qu’on en parle, et lorsque nous aurons surpris quelques secrets de plus a la chimie organique ; lorsqu’enfin la science de la vie sera quelque peu ébauchée, j’affirme, dis-je, que les savants pourront prédire les différentes révolutions et les actes principaux de la vie des hommes, de même que les chimistes prédisent la formation des substances, comme les physiciens prédisent l’action des corps et les astronomes le mouvement des sphères.

La science de l’homme s’ébauche, mais, ainsi que toute science à l’état embryonnaire, comme autrefois l’alchimie et l’astrologie, elle erre encore dans le cercle de l’illuminisme. Qu’en pensez-vous, Didier ?

— Vous me surprenez, répondit laconiquement le philosophe.

— L’avenir nous réserve d’autres surprises et des travaux sans fin, reprit le Solitaire. Aussi, le premier devoir de l’homme instruit, aux époques de transition, est-il de consacrer exclusivement sa vie à la recherche des vérités qui peuvent éclairer la marche de l’humanité.

Didier interrompit le solitaire.

— Mon ami, dit-il, j’aime à trouver dans cette généreuse pensée le secret de votre solitude.

Le Solitaire baissa la tête et garda le silence.

— Avez-vous lu, monsieur, un livre publié ces jours derniers et intitulé : la Science de l’homme ? lui demanda Pé-Kang.

— Oui, répondit le Solitaire, et j’en fais grand cas. J’y retrouve la tradition de Cabanis, notre maître à tous. Mais, dans la discussion soulevée par le chef de l’école saint-simonienne, à propos des théories d’un docteur excentrique, je ne prends parti ni pour l’un ni pour l’autre ; ils sont trop éloignés des certitudes qui se révèlent à moi. Cependant, je constate avec bonheur, chez tous deux, une tendance vraiment progressive, et chez le père Enfantin, en particulier, une réaction vigoureuse en faveur de la chair. Il a pris hardiment le scalpel de l’inquisiteur et il a cherché le secret de nos énergies là où l’inquisiteur cherchait l’âme, en pleine poitrine ! En lisant son livre, je lui ai crié plus d’une fois : bravo ! Souvent aussi je me suis affligé de le voir dépasser le but.

Hélas ! l’exagération ou plutôt la réaction a perdu bien des causes, et le saint-simonisme d’abord. À l’époque où jeunes, ardents, enthousiastes, les saint-simoniens appelèrent la femme dans leur temple, elle gémissait impatiente sous les sombres voûtes des églises chrétiennes. Mais les nouveaux prophètes devaient se rendre coupables envers la société du même abus que les catholiques ; ils voulurent détourner la grandeur du sentiment féminin au profit des joies immédiates, comme les disciples du Christ l’avaient détourné au profit des joies futures. Au lieu d’initier la femme aux puissantes vertus de l’amour de l’humanité, ils lui jetèrent en pâture l’amour égoïste et individuel. Il eût fallu, pour affranchir la femme, lui donner sa part des misères, des luttes et des inquiétudes sociales ; elle eût trouvé dans les travaux de l’homme les jouissances qu’elle a cherché en vain dans l’amour libre. Si la femme acceptait la moitié de nos douleurs et de nos charges, elle pourrait acquérir en même temps la moitié de nos espérances. Intéressée au bien-être général, elle ne serait plus, comme aujourd’hui, l’ennemie déclarée du sexe fort. Notre cœur est devenu l’enclume sur lequel frappe à coups redoublés le bras inoccupé de la femme ; en vain il résonné douloureusement ! elle frappe encore jusqu’à ce qu’il soit endurci. Alors, l’homme saisit a son tour le marteau et frappe sur le cœur de la femme…

Depuis quelques minutes le Solitaire ne s’adressait plus aux deux visiteurs ; il suivait le cours de ses intimes réflexions.

— Que de tortures, ajouta-t-il après s’être recueilli, il faut deviner dans les négations méprisantes de certains hommes et dans le triste égoïsme de certaines femmes ! Ah ! bien des cœurs puissants seront broyés jusqu’au jour où l’homme aura prouvé à la femme qu’il est un allié et plus un oppresseur.

La voix du Solitaire tremblait en prononçant ces dernières paroles ; il s’accouda fort ému sur la table d’ébène et pencha son front dans sa main.

Didier et Pé-Kang se regardaient : la même pensée leur était venue.

C’est l’amour, se dirent-ils, qui a brisé cette existence !

Le sablier filtrait lentement ses grains de poussière. Nul bruit ne paraissait devoir rappeler le solitaire aux choses présentes. Des larmes, glissant a travers ses doigts, roulèrent sur son vêtement noir.

Un lourd silence pesait sur le cœur du mandarin et sur le cœur de Didier. Pé-Kang s’étant levé, le philosophe prit une des mains du Solitaire et sortit après avoir prononcé doucement un seul mot : Adieu !