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Le Mandarin/19

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Michel Lévy frères, libraires éditeurs (p. 229-236).


XIX

LETTRE DE CHINE


Depuis quelques semaines Pé-Kang songeait au départ, mais ses amis insistant pour le garder, le mandarin hésitait à prendre une résolution définitive.

Sur ces entrefaites, il reçut du premier secrétaire d’État de la cour du Céleste Empire, la lettre suivante :


« Kouei-Liang, ministre du puissant chef du royaume carré, à Pé-Kang, fils du Maître.

« Le huit de la dixième lune.

« Tu sais que d’après les lois bienfaisantes de notre pays les, orphelins sont placés sous les regards du fils du ciel. La triste destinée t’a de bonne heure séparé de tes bien-aimés parents, et l’Empereur a daigné les remplacer. N’oublie point, Pé-Kang, que sa tendresse et son indulgence ont été sans bornes pour toi. Afin de satisfaire tes impatients besoins d’étude, il a, bravant nos coutumes, autorisé tes voyages en pays étranger. Que ton obéissance égale sa bonté ! L’Empereur témoigne le désir de te revoir ; distribue tes présents d’adieu à ceux qui t’ont montré de la sympathie, et reviens.

« Permets-moi, Pé-Kang, de te donner un conseil. Garde-toi, lorsque tu seras de retour, de louer mal à propos les barbares. Souviens-toi de Y-King ; son amour pour les étrangers l’a perdu !

« La dureté, l’arrogance, l’entêtement des barbares nous rendent peut-être injustes envers eux : leur conduite a aigri nos cœurs ! Mais comment jugerait-on les autres, si ce n’est avec ses passions ?

« Leurs moyens de destruction sont supérieurs aux nôtres, nous ne pouvons le nier ; et leur orgueil en est exalté à tel point qu’ils parlent sans cesse de leurs canons et de leurs vaisseaux de guerre, jamais de leur raison.

« Tu me diras que l’industrie des étrangers surpasse toutes nos prévisions ? Moi, qui ne me laisse pas éblouir, écoute ce que je te répondrai : le Tao-Li est avare de ses principes de vie envers les barbares, et leur fécondité se trouvant restreinte, ils sont forcés de remplacer les bras humains par des machines grossières. Mais conviens-en, fils de Koung-Tseu, leur commerce n’est pas comparable à celui de la Chine ?

« Tu as pu juger par toi-même de nos dispositions bienveillantes à l’égard des étrangers. Notre ennemi le plus impérieux, lord Elgin, n’a-t-il pas trouvé, après l’odieux bombardement de Canton, nos commerçants disposés à oublier l’injure gratuite qui venait de nous être faite et à continuer leurs échanges avec les commerçants de sa nation !

« Le fils du ciel, dans sa magnanimité, crut devoir blâmer la manière d’agir du vice-roi de Canton, et, en prononçant la déchéance de Yeh, il approuva la conduite des barbares.

« Tu connais, malgré ton extrême jeunesse, les motifs insignifiants qui servirent de prétexte au bombardement de Canton, et je suis convaincu que parmi les hommes supérieurs de la nation française tu as dû rencontrer des gens qui blâment la morgue et l’avidité des Anglais.

« Lorsque le fils du ciel nous envoya, Houa-Shana et moi, pour répondre aux accusations de lord Elgin, relativement à la prétendue violation des traités de 1842, nous avions été précédés par les actes bienveillants de notre gouvernement. Cependant, fils de Koung-Tseu, bien des insultes nous attendaient. On discuta d’abord sur la réalité et l’étendue de nos pouvoirs, et nous dûmes importuner cent fois le fils du ciel pour satisfaire à toutes les exigences de lord Elgin.

« On ne nous tint aucun compte de nos procédés, et, profitant de notre surprise, on voulut nous imposer des conditions humiliantes.

« Nous résistâmes ; mais, après une attaque des forts de Ta-Kou et l’entrée de la flotte ennemie dans le Pei-Ho jusqu’à Tien-Tsin, nous fûmes forcés de communiquer à l’Empereur les clauses du nouveau traité.

« Le fils du ciel ne put croire à tant d’audace. Il nous fallait en quelques heures, sous peine d’être envahis, accorder aux barbares le droit de naviguer sur le Yang-Tse-Kiang, et recevoir leurs ambassadeurs à la cour du fils du ciel.

« Pourquoi ne décrétait-on pas du même coup notre mort a tous ? Mais non, il valait mieux, en nous forçant de renier nos traditions, nos coutumes, nos lois, donner un aliment à la révolution intérieure et détruire le gouvernement de la Chine par les Chinois.

« En vain, nous fîmes humblement toutes ces observations au plénipotentiaire anglais, lui représentant que le commerce extérieur ne pouvait rien gagner à ces complications. Il nous répondit avec hauteur, et ne voulut rien entendre ! Des menaces nouvelles obligèrent l’Empereur de s’en remettre a la générosité des événements et non à celle de ses ennemis. Le traité de Tien-Tsin fut signé !

« Le fils du ciel cacha son désespoir à ses plus proches. Notre devoir était de l’imiter. On ignora a la cour et dans les villes de commerce l’issue de cette déplorable affaire. D’ailleurs, pourquoi ne te le dirais-je pas, Pé-Kang ? Lorsque la première heure d’accablement fut passée, le fils du ciel convint avec nous qu’une concession arrachée par la force brutale pouvait être reniée.

« Aujourd’hui la flotte anglaise et la flotte française réclament le bénéfice du traité de Tien-Tsin, et voilà notre réponse :

« Plutôt que de laisser pénétrer les barbares dans l’enceinte sacrée de la ville habitée par la dynastie céleste, nous préférons nous ensevelir sous ses décombres !

« Reviens, Pé-Kang ; les connaissances que tu as acquises peuvent nous être utiles. Encore une fois, rappelle-toi Y-King : son admiration pour les étrangers l’a perdu !

« Tes amis fêteront ta rentrée, et le fils du ciel te réserve mille honneurs nouveaux.

« Le premier secrétaire d’État,
« Kouei-Liang. »