Le Mystère de Kéravel

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Le Mystère de Kéravel


LE THÉÂTRE POPULAIRE


DE


THÉODORE BOTREL


────♦────


Le Mystère
de Kéravel


DRAME EN 3 ACTES


───────


I. Le Diamant Noir. — II. L’Étranger
III. La Voix du Mort


──────────


dix-huitième édition


──────────



Éditions H. BOULORD & Fils


NIORT


─────


tous droits réservés





PERSONNAGES

L’ÉTRANGER (45 ans).

Robert de KÉRAVEL (50 ans)

Jean de KÉRAVEL, son frère (48 ans).

FRANÇOIS, intendant des Kéravel (45 ans).

M. DUFLAIR, juge d’instruction (40 ans).

JACQUES, domestique des Kéravel (65 ans).

PIERRE-QUI-ROULE (65 ans)

Le petit Yvon de KÉRAVEL (10 ans)

JOHN, groom de l’étranger (16 ans)

Un Hindou.


─────


Les trois actes se passent dans la salle commune (la grande salle, comme on dit en Bretagne) d’un vieux manoir d’Ille-et-Vilaine. Au fond, à droite, grande porte d’entrée ; au fond, également, large baie vitrée ; deuxième plan à gauche, haute cheminée rustique dans laquelle flambe un bon feu ; près de la cheminée, au premier plan, une porte ; deux portes à droite ; devant la baie, un bureau ; deux fauteuils, chaises, escabeaux. À travers la baie vitrée on aperçoit un paysage de neige ; au loin, la mer. (Toutes les indications sont prises de la droite du spectateur).


En Bretagne, près de Saint-Malo, de nos jours.



LE MYSTÈRE DE KÉRAVEL



ACTE PREMIER
LE DIAMANT NOIR[modifier]

───────


SCÈNE PREMIÈRE


UN HINDOU, puis JACQUES


(Au lever du rideau, la scène est vide ; puis une porte s’ouvre à droite et un Hindou, sorte de grand diable au teint bronzé, vêtu de loques pailletées et coiffé d’un turban jadis blanc, entre sans bruit après s’être assuré que la salle est vide ; puis il se retourne vers la coulisse et salue un interlocuteur invisible.)


L’Hindou.
— Shabaab, sahid, chabaad [1]. (Il referme

doucement la porte, écoute et remonte en disant : O-ah ! [2].

(Mais, à ce moment, la porte du fond s’ouvre et le vieux Jacques entre, sabots aux pieds, un fagot sous le bras.)


L’Hindou
. — Ahi !

Jacques
. — Te voilà encore, boule-de-neige ! On vous

a pourtant assez vus, toi et les tiens, depuis des semaines. Nous avons nos pauvres ; allez mendier chez vous, sauvages ! (Il le prend par le bras et le ramène en scène.) Tu n’as rien volé, au moins ? (Il lui ouvre les mains.) Non, pas encore. D’où viens-tu ?


L’Hindou
. — Sahib Rob… Sahib intendant… Sahib…

Jacques
. — C’est pas vrai ! Personne ne t’a demandé :

au contraire, on t’a consigné la porte. Tu mens, entends-tu ?


L’Hindou
. — Luch aï ! [3].

Jacques
. — Ah ! et puis, j’en ai assez de ton charabia.

Va-t-en ! (L’Hindou ne bouge pas.) Tu ne comprends pas le français ? (Silence.) Veux-tu parier que tu comprends le français. (Silence.) Allons, oust ! déguerpis… et plus vite que cela ! (Silence.) Veux-tu me f…iche le camp ! (Il lui lance un coup de pied au bas des reins.)


L’Hindou
, se sauvant en se tenant, à deux mains, la

partie froissée de son individu. — Ahi ! ahi ! ahi ! (Il disparaît par le fond en courant.)


Jacques
, riant. — Je savais bien, moi que tu comprendrais

le français !… Ferme ta porte, au moins, mal blanchi ! (Il va la fermer.) Brrou ! quel froid ! Quel temps de malheur ! Il neige ! Il neige !… On dirait que toutes les colombes du paradis se déplument c’te nuit. Fait frisquet ici ! (Il va à la fenêtre.) Pas étonnant ! Monsieur l’intendant n’a pas encore fait remplacer ce carreau, crevé, je ne sais par qui… et c’est point ce papier-là qui empêche le froid d’entrer ! Ah ! dame non, dame ! Avec ça le vent s’en mêle. Il souffle, et siffle, et hurle comme un damné. Bon ! voilà qu’il a encore ouvert c’te porte ! (Il va pousser la porte du fond, au moment où l’intendant François l’ouvre. Ce dernier le rudoie et entre.)



SCÈNE II


JACQUES, FRANÇOIS en costume de pêcheur :

« veste-ciré » et casque-suroît



François
. — Es-tu fou, vieux Jacques ? Depuis quand

ferme-t-on la porte au nez des gens ?


Jacques
. — Pardon, excuse, m’sieur François. Je ne

vous avais point vu… Ah ! dame non, dame !


François
. — C’est bon, c’est bon, mais une autre fois,

sois moins brutal. Je n’aime pas ces manières-là. Et puis, dis donc…


Jacques
. — Quoi, m’sieur François ?

François
. — Le vestibule est tout mouillé. Tu es encore

rentré ici avec tes sabots au lieu de les laisser dans la cuisine. Par un temps pareil, c’est du propre !


Jacques
. — C’est que… j’étais embarrassé… je portais

du bois.


François
. — Ce n’est pas une raison. Que je ne t’y

reprenne plus ! (Il se secoue.) Oh ! ce temps !


Jacques
. — M’sieur François devrait point sortir par

un froid pareil ; c’est un temps à gagner la mort !


François
. — Bah ! pour ce que vaut la vie !

Jacques
. — C’est égal, il fait meilleur ici que sur la

grève, ah ! dame oui, dame !


François
. — Pas pour moi, j’aime ça, moi, la mer,

le gros temps, l’embrun, le vent qui hurle… Ah ! ça me rappelle…


Jacques
, s’approchant. — Quoi donc ?

François
. — Des choses…

Jacques
. — Ah ! oui, des choses. (À part.) Des choses

point belles, dame !


François
, comme à lui-même. — Quand je bourlinguais

là-dessus… Ah ! c’était le bon temps, quand même !… (À Jacques.) Allons ! qu’est-ce que tu fais là, à me regarder, avec tes yeux hébétés ? Tu ferais mieux d’aller accrocher ce ciré-là dans la cuisine.


Jacques
. — J’y vas, m’sieur François, j’y vas !

François
. — Et le suroît aussi.

Jacques
. — Merci, m’sieur François. (À part.) Cor de

plus méchante humeur que d’habitude, si c’est possible. (Robert paraît à la porte de gauche.)


François
. — Et n’oublie pas de laisser tes sabots dans

la cuisine, hein ?


Jacques
. — On n’oubliera point, m’sieur François, on

n’oubliera point ! (À part, en remontant.) Quel vilain grognon, tout de même !



SCÈNE III


Les mêmes, ROBERT



Robert
, souriant. — Qu’y a-t-il encore, François ? Je

t’entendais gronder notre bon vieux Jacques. Qu’a-t-il fait ? (Jacques, près de la porte, s’arrête.)


François
. — Il a traîné ses sales sabots par ici…

Robert
. — Bah ! notre vieux manoir en a vu bien

d’autres au temps de notre grand ancêtre, le Corsaire, quand il recevait ici ses rudes bourlingueurs. Et puis, s’ils sont sales, les sabots du vieux Jacques, c’est qu’ils se sont salis à notre service. Ils mériteraient donc une place d’honneur.


Jacques
. — Oh ! Monsieur le Baron, vous êtes trop

honnête ! Ah ! vous tenez ben, vous, de notre chère dame, défunte votre sainte mère !


Robert
, lui serrant la main. — Va, mon bon Jacques,

va à ton affaire.


Jacques
, sortant. — Ça c’est du bon monde. Ah !

dame oui, dame ! Pour du bon monde, ça c’est du bon monde.



SCENE IV


Les mêmes, moins JACQUES



François
hausse les épaules et va pour sortir. — Enfin !

Robert
. — François ! (François ne se détourne pas.)

Henry ?


François
, vivement. — Chut ! pas ce nom ici, hein ?…

Que me veux-tu ?


Robert
. — Tu me l’as pourtant bien juré, Henriot,

d’être doux et indulgent à tous.


François
. — Eh bien ! quoi ? Qu’as-tu à me reprocher ?

Robert
, souriant. — Tu n’es qu’une mauvaise tête !…

François
— Non, tête dure, oui, tête de Breton, quoi,

mais pas mauvais au fond, or, tu sais le proverbe : mieux vaut tête de fer que cœur de granit…


Robert
. — Ce n’est pas pour moi que tu dis cela,

j’espère ? pour moi qui t’ai recueilli, mon pauvre frère, toi le déserteur, le maudit, l’oublié, revenant d’Océanie en haillons, déchirés aux ronces de tous les pays, las d’avoir été secoué par tant de vagues et de bourrasques. Tu m’as supplié de te pardonner, de te garder ici comme le dernier des serviteurs, disais-tu… et, puisque pour tous, désormais, Henry de Kéravel était mort, je t’ai offert une place tranquille près de moi. Sous le nom de François, tu passes pour mon intendant. J’ai eu confiance en toi, je t’ai chargé du soin de mes biens (de nos biens, en somme, après tout), mais n’oublie pas la promesse, amende-toi ! deviens meilleur. À présent, les Kéravel habitent tous sous le toit de leurs pères. Autour de moi, demeuré veuf avec mon petit Yvon, j’ai groupé tout ce qui me reste de famille : mon bon frère Jean et toi, Henriot. J’en suis heureux. Mais toi, tu ne l’es pas, je le sens ! Voyons, que te manque-t-il ?


François
. — L’aventure ! J’ai du sang de corsaire

dans les veines, tu le sais.


Robert
. — Moi aussi. Mais les temps sont changés.

Le calme d’un bon nid n’est-il pas préférable ?


François
. — J’aime mieux la mer.

Robert
. — Tu la vois d’ici.

François
. — Oui… Un supplice de Tantale. J’aimerais

mieux ne pas la voir. Écoute, on dirait qu’elle m’appelle…


Robert
. — Poète, va ! chemineau des mers … L’Océan

est un monstre avide et redoutable, le monstre de la fable, vers lequel, tous les ans, s’embarquait la jeunesse ! Combien en dévore-t-il encore, chaque année, de nos gâs ? Reste ici, Henriot, jette l’ancre et pour toujours dans ce havre d’oubli. L’existence t’y sera douce.


François
. — Une chaîne dorée est toujours une chaîne !

Et puis, ici, je ne suis pas moi : je suis François, l’intendant !


Robert
. — Mais si, tu es toi, Henry, pour moi, du

moins, pour moi, ton frère… Cela ne te suffit-il pas ? Veux-tu que je révèle ta survie à notre frère Jean, ce bon Jean qui te croit mort ?… Il en serait heureux !


François
. — Ma foi, non, je n’y tiens pas…

Robert
. — Sauvageon, va !… Allons, voyons, chasse

une bonne fois de ton esprit ces rêves aventureux, comme on chasse un vol de mouettes ; et promets-moi, Henry, promets-moi de rester ici, désormais, toujours à mes côtés, dans notre vieux manoir, prêt à te dévouer pour mon petit gâs déjà sans maman, si, quelque jour, moi aussi, je venais à lui manquer.


François
. — Oui, oui, c’est bon, là ; je te le promets.



SCÈNE V


Les mêmes, JEAN [4], entrant à droite.



Robert
. — Ah ! c’est toi, mon bon Jean…

Jean
. — Pourrais-je vous parler un instant, mon

frère ?


Robert
. — Certes, oui… parle.

Jean
, faisant un signe vers François. — C’est que…

François
. — C’est bon ! C’est bon ! Je comprends. On

s’en va ! quoi ! on s’en va ! (Il sort en faisant claquer la porte.)


Robert
. — À bientôt, mon bon François, à bientôt !



SCÈNE VI


Les mêmes, moins FRANÇOIS



Jean
. — Toujours le même ! Vous êtes trop faible,

mon frère, vous êtes trop indulgent pour cet homme, venu on ne sait d’où, s’appelant on ne sait comment et que vous avez installé soudain, ici, comme intendant. Il mange à notre table, il offense sans cesse les convenances par son rude parler. Et, cependant — Dieu me garde de vous en critiquer — vous lui avez commis la direction de vos intérêts, à croire parfois que vous avez plus de confiance en lui qu’en moi-même. Oh! j’ai des pressentiments qui ne trompent jamais, mon frère ; croyez-moi ; cet homme, je le sens, doit traîner après lui un passé lourd et ténébreux.


Robert
. — Ah ! mon bon Jean, mon bon Jean, si tu

savais qui il est, tu ne parlerais pas ainsi.


Jean
. — Qui il est ? Eh bien, d’où sort-il donc, ce

bourru mystérieux ?


Robert
. — Ah ! j’admire tes pressentiments, en vérité ;

c’est…


Jean
. — C’est ?…

Robert
, après avoir été fermer les portes. — Eh bien !…

Jean… ce secret m’étouffe à la longue et il faut bien que je te le confie. Jean, mon bon Jean, cet inconnu… c’est…


Jean
. — Allons !

Robert
, dans un élan. — C’est notre frère !

Jean
. — Notre frère ? le déserteur ? Celui que, depuis

vingt ans, nous croyions mort ?


Robert
. — Lui-même : Henry !

Jean
. — Et vous avez les preuves que c’est lui… bien

lui ?…


Robert
. — Il me les a fournies, toutes !

Jean
. — Alors, riez encore de mes pressentiments : je

ne me suis pas trompé. Car si cet homme est réellement notre… est réellement celui que vous croyez, il doit traîner, en effet, après lui, le souvenir des plus tristes aventures !


Robert
. — Ne parlons pas de cela… Il a péché et il a

expié. Il s’est repenti et j’ai pardonné… Il a rôdé par tout le globe… Il m’a conté ses souffrances en exil, ses tourments à bord, ses larmes au fond des solitudes. Il a grelotté toutes les fièvres et fait tous les métiers : trappeur au Canada, vendeur de fourrures aux États-Unis, chasseur d’ivoire en Afrique, mineur en Russie, chercheur d’or au Klondike ? Que sais-je ?… Ah ! s’il a commis des fautes, il les a payées cher… Aussi, est-ce pour cela que je lui ai ouvert mes bras et mon cœur en souvenir de notre bonne mère qui l’aimait tant, lui, le plus jeune de nous, et qui aurait eu tant de peine, Jean, tant de peine à le savoir malheureux ! J’ai hésité longtemps à te confier ce secret, mais puisque tu en es venu, toi si bon pour tous, à critiquer amèrement ce que j’ai fait, je t’en donne aujourd’hui les raisons. (Lui prenant les mains.) Et’ j’en suis sûr, tu vas me dire que j’ai bien agi.


Jean
, se dégageant doucement. — Non, Robert, non,

je ne vous dirai pas cela.


Robert
. — Et pourquoi donc ?

Jean
. — Parce que vous auriez dû, peut-être, me consulter

un peu et qu’alors, sans doute, le modeste penseur que je suis aurait trouvé des raisons — de bonnes raisons — pour vous empêcher de recueillir sous votre toit ce vagabond…


Robert
. — C’est mon frère !…

Jean
. — Ce déserteur…

Robert
. — C’est ton frère !

Jean
. — Cet aventurier…

Robert
. — C’est notre frère ! Voyons ! Moi qui ne refuserais

pas asile à un fugitif inconnu, pouvais-je fermer ma porte à un Kéravel ?


Jean
. — Henry de Kéravel est mort… mort désormais

pour tous !


Robert
. — Qu’importe ! s’il est vivant pour nous !

Vraiment, ta sévérité, Jean, me semble exagérée.


Jean
. — Oh ! rassurez-vous, je n’irai pas jusqu’à m’élever

contre la volonté de l’aîné de la famille. Vous voulez que cet homme demeure ici : à votre guise ! mais souffrez, mon frère, que je paraisse ignorer, toujours, ce que vous avez cru bon que j’ignore jusqu’ici. Celui que vous avez recueilli ne sera jamais à mes yeux que l’intendant François.


Robert
. — Tu m’étonnes et tu me peines, Jean, en

parlant de la sorte. C’est la première fois, la première, que nous ne sommes pas entièrement d’accord.


Jean
. — La première fois, oui… nos cœurs ont toujours

battu à l’unisson.


Robert
. — C’est vrai : à l’unisson pour essayer de

venger notre père, à l’unisson pour aimer notre mère… à l’unisson aussi — hélas ! — pour aimer notre cousine, la douce Yolande…


Jean
. — Pourquoi, hélas !… Nous l’aimions tous deux,

c’est vrai ; mais elle n’aimait, elle, que vous. Je n’avais qu’à m’effacer et je le fis loyalement, discrètement, comme je le devais.


Robert
. — Sans trop souffrir ?

Jean
. — Ceci ne regarde que moi… Au reste, le temps

endort tous les souvenirs : les bons et les mauvais. Vivante, vous fûtes seul, désormais, à l’aimer ; morte, nous fûmes deux à la pleurer.


Robert
, voulant l’embrasser. — Jean !

Jean
, s’écartant doucement. — Mais il s’agit aujourd’hui

d’Henry, un ingrat qui tourmenta notre mère, qui la tortura à en mourir. Je préfère l’ignorer désormais !


Robert
. — Soit, je n’irai pas contre ton désir, qui est

d’ailleurs celui d’Henry. Rien n’est donc changé ici depuis tout à l’heure. (S’asseyant.) Changeons de conversation. Qu’avais-tu à me dire ?


Jean
, s’asseyant aussi. — Je voulais vous parler, mon

frère, de ce joyau de famille que, par un sentiment louable et malgré les difficultés pécuniaires, vous vous êtes obstiné à vouloir conserver.


Robert
. — Le diamant noir des Rajahs ?

Jean
. — Oui. Sa valeur est, dit-on, considérable.

Robert
. — Considérable. C’est une pierre unique au

monde.


Jean
. — Monnayée, elle permettrait de réparer ce

manoir qui en a bien besoin. Or, une agence indienne se proposerait de vous faire des offres royales, si toutefois vous désirez la céder.


Robert
. — Je croirais manquer au sentiment de la

famille en me séparant de ce souvenir.


Jean
. — J’approuve, mon frère, d’aussi pieux motifs.

Et, moi-même, j’ai, plus que tout autre peut-être, le culte des ancêtres et le respect des morts. Aussi ce que j’en dis n’est-il que pour ne point voir cette demeure, qu’ils avaient rêvée, édifiée avec amour, s’en aller en ruines sous l’assaut violent du vent de mer.


Robert
, se levant. — N’aie crainte, Jean, nous nous

priverons, s’il le faut, mais cette relique ne sortira pas d’ici… Tiens… (Il tire le diamant d’un coffret sorti d’une cachette qu’il vient d’ouvrir à l’intérieur de la hotte de la vieille cheminée.) Regarde-le… le beau diamant noir : vois cet éclat incomparable. Moi, j’y retrouve le regard profond, ardent, sombre et clair à la fois de l’ancêtre, ce regard fier d’avoir conquis cet œil de pierre qui rêvait autrefois sur le cœur des Rajahs. Oh ! les offres ne manquent pas, je le sais. Les Hindous ne peuvent se consoler de la perte de ce diamant. Que de fois Robert de Kéravel, le Corsaire fameux, que de fois son fils et son petit-fils, notre père, furent sollicités de rendre, de vendre ce joyau ! Toujours ils refusèrent : Ils en moururent sans doute ! J’imiterai leur exemple, dussé-je en mourir, moi aussi !


Jean
. — En somme, mon frère, vous êtes libre. Le

père a jugé bon de vous remettre, à vous, personnellement, ce diamant avant de mourir… Il appartient donc à vous seul. Mais votre cachette est-elle sûre ? On sait que vous possédez cette richesse… Or, il y a des bandes organisées, des bandes exotiques qui rôdent en Bretagne cette année. On a signalé des vols étranges, des crimes mystérieux à Dinard, au Mont-Saint-Michel et à Saint-Malo.


Robert
, riant. — Quelque Arsène Lupin, sans doute ?

Que tu es naïf, mon frère ! Crois-moi, ce ne sont là que des imaginations de romancier ou de fabricants de drames, de ces drames morbides où les escarpes et les assassins ont toujours le beau rôle. Jadis, la jeunesse populaire lisait les contes de Perrault ; aujourd’hui, elle ne lit plus que les romans judiciaires, qu’on lui distille par petites tranches ; jadis les jeunes gens se passionnaient pour Roland, Duguesclin, Bayard… ou d’Artagnan ; aujourd’hui, ses seuls héros sont Nick Carter, Raffles ou Arsène Lupin ! Quelle génération cela nous prépare, grands dieux !


Jean
.— Cependant, apprenant que Sherlock Holmes [5],

le célèbre détective anglais, villégiaturait à Dinard, cet été, vous désirâtes faire sa connaissance.


Robert
. — Je l’avoue et passai même avec lui, sur la

Rance, un après-midi charmant. Mais celui-là poursuit le crime et ne l’exalte pas. C’est le bon archange terrassant le dragon ! À propos : Il viendra peut-être même ici, quelque jour, me donner précisément le moyen d’assurer le diamant fameux contre toute tentative de vol ! En attendant et pour l’instant, que redouter ? Ma chambre est ici, toute proche. Le manoir est toujours habité et bien défendu : d’un côté, des rocs inaccessibles qui surplombent la mer ; de l’autre, pour accéder à cette salle, il faudrait passer par la chambre du vieux Jacques, de qui je réponds comme de moi-même, ou par la tienne. Ainsi… Au reste, pour te rassurer pleinement, tu vois, je porterai désormais le diamant avec les médailles de notre mère, là, à mon cou, et il ne me quittera plus ni le jour ni la nuit. (François paraît à droite, silencieux.) Quiconque voudrait voler le diamant noir des Rajahs ne l’aurait qu’avec ma vie. Et je suis solide, tu sais ! Je saurais me défendre. Donc, mon bon Jean, fais comme moi, ne crains rien… puisqu’il n’y a rien à craindre !


Jean
, apercevant François. — Chut !



SCÈNE VII


Les mêmes, FRANÇOIS



Robert
. — Quoi ?

Jean
, bas. — François, là… Il vous a peut-être entendu…

Il nous épiait, sans doute.


Robert
. — Tu es fou ! (Se retournant.) Que me voulez-vous,

François ?


François
. — Je venais demander vos ordres pour la

veillée.


Robert
. — Eh bien ! faites-nous dresser, ici, la tablée

de Noël. Il doit être l’heure de souper. (Il va mettre la cassette, vide, dans la cachette de la cheminée.)


François
, appelant au fond. — Aide-moi, vieux Jacques !



SCÈNE VIII


Les mêmes, JACQUES, YVES


(Jacques aide François à préparer la table pour le souper)


Yves
, entrant de gauche, en courant. — Papa ! papa !

(Il se jette dans les bras de Robert.)


Robert
. — Qu’y a-t-il, mon Yvonnik ?

Yves
. — Cache-moi, j’ai peur… j’ai peur…

Robert
. — Peur ! Un Kéravel ! Et de quoi donc ?

Yves
. — De l’homme !… Je l’ai vu par la fenêtre, là

dans la cour. Pour sûr que c’est le grand Lustukru ! Il approche ; écoute ! (On entend chanter au dehors.)


Pierre-qui-roule
, au loin :

Allegretto. mf.

Quand vient No-ël la vie est ru-de aux in-di-

gents ; Fait plus frisquet qu’à l’habi-tu-de, mes bonnes

gens. Ouvrez la porte au pauvre hè-re sans feu ni

lieu Donnez, donnez à Jean Mi-sè-re la Part à

Dieu, la Part à Dieu !

Quand vient Noël, la vie est rude
Aux indigents ;
Fait plus frisquet qu’à l’habitude,
Mes bonnes gens !
Ouvrez la porte au pauvre hère
Sans feu, ni lieu ;
Donnez, donnez à Jean-Misère
La Part-à-Dieu !
La Part-à-Dieu !

Robert
. — Qu’est-ce que c’est ?

Jacques
. — Un pauvre chercheur de croûtes.

François
. — Qu’il mendie ailleurs !

La voix
, se rapprochant pendant ce qui suit :
Devant vos seuils faut-il qu’on meure
Comme des chiens ?
Dieu maudirait votre demeure,
Mauvais chrétiens !
Chasseriez-vous la Vierge Mère
Avec son Fieu ?
Donnez, donnez à Jean-Misère
La Part-à-Dieu !
La Part-à-Dieu !

Robert
. — Fais-le entrer, vieux Jacques. (Jacques sort.)

C’est aujourd’hui Noël, mes amis, ne l’oublions pas.


Jean
. — Mais, mon frère, c’est peut-être un malfaiteur.

Qu’on l’accueille à la cuisine, passe encore… mais ici.


Robert
. — Il demande la part à Dieu : nous la lui

devons. Et puis, si l’on raisonnait ainsi, on ne ferait jamais la charité. (Le chemineau, guidé par Jacques, paraît. Il est déguenillé, couvert de neige et a des sabots aux pieds.)



SCÈNE IV


Les mêmes, PIERRE-QUI-ROULE



Robert
. — Entrez, bonhomme, entrez hardiment !

Pierre-qui-roule
. — Pardon, excuse…

Robert
, à Jean. — Par ce soir de Noël on dirait un

roi mage…


Jean
. — L’or en moins.

Jacques
, le regardant, dégoûté. — Et l’encens itou.

(Il sort, un instant et rentre bientôt avec deux lampes qu’il pose sur la table de droite et sur le bureau de gauche.)


Robert
. — D’où viens-tu, l’ami ?

Pierre-qui-roule
, geste vague. — De là-bas.

Robert
. — Et où vas-tu ?

Pierre-qui-roule
, même jeu. — Ailleurs !

Robert
. — Quel âge as-tu ?

Pierre-qui-roule
. — Cent ans au moins.

Robert
. — Tu te moques : cinquante, soixante ans,

veux-tu dire ?


Pierre-qui-roule
. — Les années de misère comptent

double, vous savez !


Robert
. — Comment t’appelles-tu ?

Pierre-qui-roule
. — Pierre.

Robert
. — Pierre comment ?

Pierre-qui-roule
. — Qui roule ! On m’a trouvé, un

beau matin d’été, dans une meule de paille, le jour de la Saint-Pierre et, depuis, j’ai roulé ma bosse sous le nom de Pierre, Pierre-qui-roule !


Jean
. — Pierre qui roule…

Pierre-qui-roule
. — Amasse pas mousse ! À qui le

dites-vous ? C’est pourquoi, ce soir de Nativité, je vous ai demandé la Part-à-Dieu.


Robert
. — Et tu l’auras au manoir ! Allons, qu’on

ajoute un couvert pour le cher pauvre que Dieu nous envoie et à table, mes amis, à table ! (On s’installe et on mange. Jacques fait le service.)


Yves
. — Non, pas près du vieux Lustukru !

Robert
, bas, à Yves. — Petit poltron sans cœur :

c’est un pauvre et un pauvre qui a faim…


Yves
. — Moi aussi, j’ai faim.

Jacques
, apportant une soupière fumante. — V’là une

bonne soupe.


Yves
. — D’abord, je l’aime pas, ta soupe !

Robert
. — Refuser un si bon potage !

Pierre-qui-roule
, mangeant. — C’est un vrai péché !

Robert
. — Oui, quand on songe qu’il y a des pauvres,

comme notre hôte, qui n’ont pas même, parfois, un morceau de pain pour se rassasier.


Yves
. — Ben vrai, c’est pas beaucoup. (Il va à Pierre-qui-Roule.)

C’est vrai que tu es pauvre, dis, Monsieur Qui-Roule ?


Pierre-qui-roule
. — Comme Notre-Seigneur dans

l’étable, au soir de sa naissance !


Yves
. — Pourquoi que t’es pauvre, dis ?

Pierre-qui-roule
. — Ah ! dame ! j’ saurais pas vous

dire, mon petit monsieur. On sait, des fois, pourquoi on devient riche… mais on ne sait jamais pourquoi on vient au monde pauvre comme un gueux.


Yves
. — Attends. (Il prend son assiette.)

Robert
. — Que fais-tu, Yves ?

Yves
. — Je lui donne ma soupe… puisqu’il a si grand

faim… (On rit.)


Robert
. — Ah ! petit malin ! Voilà une charité qui

ne te privera guère ! Ça, qu’on passe la miche à ce brave homme !


Jacques
. — Voici ! Attendez, que je vous donne un

couteau.


Pierre-qui-roule
. — Inutile ! J’ai-t-y pas le mien ? et

un fameux, allez ! (Il le tire et l’ouvre.)


Yves
. — Papa… j’ai peur !

Robert
. — Encore ! De quoi ?

Yves
. — Du couteau… on dirait celui de l’ogre !

Robert
. — Veux-tu bien te taire !

Pierre-qui-roule
. — Un bon ami, ma foi ! et un

fidèle ! Mon nourrisseux et mon défenseur ! C’est avec lui qu’on fouille la terre pour y chercher des patates, qu’on pèle ses pommes, qu’on se coupe un bâton, qu’on taille son pain… quand on en a. Et puis, si on vous attaquait sur la route, on pourrait se défendre ; c’est solide et bien emmanché. On tuerait son homme, d’un coup, avec ça ! (Il rit.) Mais on aime mieux le planter dans une bonne miche de pain tendre… comme dans la chanson.


Yves
. — Une chanson ! Tu sais une chanson, toi ?

Veux-tu nous la dire, Monsieur Qui-Roule ?


Robert
. — Oui, oui, une chanson, tout à l’heure,

quand vous serez rassasié.


Yves
. — D’abord, si tu chantes, je n’aurai plus peur

de toi ! Comment qu’elle s’appelle, dis, ta chanson ?


Pierre-qui-roule
. — Le Couteau ! [6]

Yves
. — Encore !… voilà la peur qui me reprend !

Pierre-qui-roule
, se levant. — Eh bien ! voilà… je

vas payer mon écot ; j’ mangerai mieux après ! (Il chante.)


Sombre et las.

Pardon, Monsieur le Métayer, si de nuit je dé-
ran-ge, mais je voudrais bien sommeiller au
fond de votre grange ? Mon pauvre a-mi la grange est
pleine du blé de la moisson. Donne-toi donc plutôt la
pei - ne d’entrer dans la mai - son.


— Pardon, Monsieur le métayer,
Si, de nuit, je dérange ;
Mais je voudrais bien sommeiller
Au fond de votre grange ?
— Mon pauvre ami, la grange est pleine
Du blé de la moisson :
Donne-toi donc plutôt la peine
D’entrer dans la maison !


— Mon bon Monsieur, je suis trop gueux ;
Qué gâchis vous ferais-je !
Je suis pieds nus, sale et boueux !
Et tout couvert de neige !
— Mon pauvre ami, quitte bien vite
Tes hardes en lambeaux :
Pouille-toi ce tricot, de suite,
Chausse-moi ces sabots !


— De tant marcher à l’abandon
J’ai la gorge bien sèche ;
Mon bon Monsieur, baillez-moi donc
Un grand verre d’eau fraîche.
— L’eau ne vaut rien lorsque l’on tremble,
Le cidre, guère mieux ;
Mon bon ami, trinquons ensemble ;
Goûte-moi ce vin vieux !


— Mon bon Monsieur, on ne m’a rien
Jeté, le long des routes ;
Je voudrais, avec votre chien,
Partager deux, trois croûtes !
— Si depuis ce matin tu rôdes,
Tu dois être affamé ;
Voici du pain, des crêpes chaudes,
Voici du lard fumé !


Chassez du coin de votre feu
Ce rôdeur qui n’en bouge ;

Êtes-vous « blanc » ? Êtes-vous « bleu » ?

Moi, je suis plutôt « rouge » !
— Qu’importent ces mots : République,
Commune ou Royauté ;
Ne mêlons pas la Politique
Avec la Charité !


Puis le métayer s’endormit,
La mi-nuit étant proche…
Alors, le vagabond sortit
Son couteau de sa poche,
(Il prend son couteau.)
L’ouvrit, le fit luire à la flamme,
Puis, se dressant soudain,
Il planta sa terrible lame…
(Il lève son bras, armé.)

Yves
, épouvanté. — Oh ! papa…

Pierre-qui-roule
 :
Dans la miche de pain !
(Il plante son couteau dans la miche.)

Yves
. — Ah ! bon ! j’aime mieux cela !

Pierre-qui-roule
 :
Au matin-jour le gueux s’en fut
Sans vouloir rien entendre…
Oubliant son couteau pointu
Au milieu du pain tendre ;
ous dormirez en paix, ô riches !
Vous et vos capitaux,
Lorsque les gueux auront des miches
Où planter leurs couteaux ! ! !
(On applaudit.)

Robert
. — Très bien ! très bien ! Vous avez une belle

voix, mon ami, et quels gestes !


François
, retirant le couteau de la miche. — Un fameux

outil, en effet, regardez, Monsieur Jean !


Jean
. — Oui, et bien en mains ! (Il le dépose négligemment

sur la table, entre lui et François.)


François
, au chemineau. — Eh bien ! camarade, si tu

es plutôt rouge, touche là ! Nous sommes du même côté de la barricade et nous pensons de même.


Pierre-qui-roule
. — Oh ! ben, si vous pensez comme

moi, vous ne vous fatiguez pas beaucoup la tête !


Jean
. — À quoi penses-tu donc ?

Pierre-qui-roule
. — À rien ! La politique, c’est des

blagues. C’est les malins qui en profitent et les pauvres bougres qui trinquent ! C’est connu.


François
. — N’empêche que, moi, je suis rouge !

Jean
. — Allons donc ! vous exagérez ; vous êtes bleu,

François, aussi bleu que moi, au fond.


Robert
, riant. — Et moi, je suis resté blanc. Serrons

donc les rangs, mes amis, et, à nous trois, nous serons tricolores : Voilà tout ce que la Patrie demande !


Yves
. — Tu sais, papa, la politique, ça a l’air moins

drôle que les chansons. Si on chantait encore ?


Robert
. — Laisse notre hôte manger en paix. Mais

toi, vieux Jacques, que nous conteras-tu ? Quelle belle histoire vas-tu nous sortir du fin fond de ton sac ?


Jacques
. — Ah ! dame, j’ sais point, not’maître ; la

légende de la Voix du Mort, si vous voulez ; la légende de Kéravel.


François
. — Ah ! nous avons une légende ici ?

Jacques
. — Oui, Monsieur l’Intendant, c’est les vieux

du pays qui la racontent aux veillées d’hiver.


Robert
. — Vas-y donc de ta légende, puisque Monsieur

François l’ignore encore !


Jacques
. — Eh ben ! la v’là : Vous savez que ce manoir

appartenait jadis, aut’fois, à Robert de Kéravel, le coureux d’ mer, le grand corsaire, rival de Surcouf et de Duguay-Trouin. Dans le vieux parler breton, Ker-Avel, ça veut dire : manoir du vent. Or, je ne sais point si c’est le vent qu’a bavardé, mais on a longtemps pertendu, comme ça dans le pays, que le corsaire y avait entassé des trésors, ramassés aux quatre coins du monde. Mais le trésor de ces trésors, voyez-vous, le joyau des joyaux, c’était, à c’ qui paraît, un diamant, le diamant des Rajahs, qu’on disait, une pierre merveilleuse qu’il avait eu de bonne prise, pendant une expédition chez les sauvages, du temps des Rois. L’ancêtre mort, son fils, qui fut fait baron par le Grand Empereur, veillait avec jalouseté sur ce qui restait du trésor… Mais les autres faillis chiens voulaient reprendre à tout prix le diamant, qui était pour eux comme une sorte de talisman, qui disaient, et ça, coûte que coûte ! Toujours est-il qu’un beau matin, il y a cent ans de cela, on a trouvé ici le fils du corsaire mort, étranglé en silence… Les sauvages, sans doute, étaient venus à Saint-Malo, mais ils n’avaient pas découvert la pierre… elle était trop ben cachée, vous pensez… Mais les païens, c’est astucieux… et, cinquante ans plus tard, au même endroit, on trouva son fils (À Robert), votre père respecté, assassiné de la même façon.


Robert
. — Tout cela, ce sont des suppositions !

Pierre-qui-roule
. — Et, cette fois, le diamant fut

repris ?


Jacques
. — Jamais de la vie ! Il existe encore, n’est-ce

pas, Monsieur Robert ?


Robert
, se frappant la poitrine. — Certes oui et il ne

me quittera jamais. Les Hindous peuvent revenir, ils ne me font pas peur…


Jean
. — Imprudent !

Robert
. — Oh ! j’ai pleine confiance en tous ceux qui

m’entourent ; et j’ai raison, n’est-ce pas, mes amis ? Mais finis ton histoire, vieux Jacques.


Jacques
. — Eh ben, voilà ; paraîtrait que depuis ce

temps-là, des fois, par des nuits sans lune, comme cette nuit-ci, on entend, tout à coup, gémir une voix, oh ! mais une voix d’outre-tombe, quoi ! Y en a qui disent, comme ça, que c’est le vent de la mer ; d’autres qui disent que c’est l’âme des Kéravel défuntés qui reviennent crier vengeance ! (On entend un hurlement au loin.) Écoutez, écoutez, c’est elle… (Il se signe.)


Pierre-qui-roule
. — Brr ! il n’est pas gai, le camarade !

François
, qui s’est levé et est allé à la porte. — Es-tu

gris ou fou ? C’est Rustaud, voyons, oui, Rustaud, le bon toutou, qui est enchaîné et qui flaire, lui aussi, la bonne odeur du réveillon. Non, mais, est-il plaisant, le vieux, avec sa voix de mort. (Lui frappant sur l’épaule en riant.) Vieille sorcière, va ! (Il se remet à table.)


Jacques
. — Vous riez trop, m’sieur François, vous

riez trop ! faut point rire avec ces choses-là, voyez-vous !


Robert
. — N’empêche qu’avec ton histoire, tu nous

as fait passer un petit frisson dans le dos. Pour ta peine, va donc porter à manger à Rustaud. Les bêtes aussi sont de la fête, cette nuit. N’ont-elles pas donné leur Part-à-Dieu dans l’étable ?


François
, donnant le plat à Jacques. — Porte ça au

chien, vieil imbécile.


Jacques
, à Robert. — Merci pour lui… (À François.)

Merci pour moué ! (Il sort.)



SCÈNE X


Les mêmes, moins JACQUES



Robert
, à Pierre. — Allons, encore un coup à boire,

l’ami.


Pierre-qui-roule
. — Oh ! c’est trop, monsieur, c’est

trop ; j’ai pas l’habitude.


François
, versant. — Justement, plus c’est vide, mieux

ça tient.


Jean
. — Il est tard ; Yvon tombe de sommeil.

Robert
. — Si notre Yvonnick est bien sage et va gentiment

au dodo, petit Jésus lui apportera de belles choses, cette nuit…


Yves
. — J’ai déjà mis tous mes souliers dans la cheminée.

Robert
, riant. — Tous !

Yves
. — Oui… Y en a au moins… beaucoup !… (On

rit.) Et même plus !


Jean
. — Et que lui as-tu demandé, au petit Jésus !

Robert
, souriant. — Une machine qui parle, n’est-ce

pas, Vonnick ?


Yves
. — Oui, petit père.

Jean
. — Un téléphone ? Inconnu au ciel, mon enfant !

Yves
. — Non, une boîte où qu’on a enfermé une

voix… avec une mécanique… qui parle et qui chante toute seule !


Robert
. — Eh bien ! va dormir, Yvon, et le petit Jésus

t’apportera peut-être ton phonographe, la belle machine qui parle.


Yves
. — Mais comment fera-t-il ? Les machines qui

parlent, c’est pas dans son pays ni de son temps, du temps du méchant roi Hérode, qu’on voit sur les images avec une couronne jaune pointue et puis une grande barbe noire et puis un manteau rouge, qui tuait les petits enfants avec un grand couteau tout pareil à celui de Monsieur Pierre-qui-Roule !


Robert
. — Ne t’inquiète pas, mon enfant : le bon

Dieu est de tous les temps et de tous les pays. Et il a tous les jouets dans son paradis.


Yves
. — Il en a de la chance, le bon Dieu, d’avoir

tant de joujoux que ça !


Robert
, à Jacques qui rentre. — Jacques, emmène

Monsieur Yves. (À Yves.) Va te coucher, mon bébé, va gentiment au dodo.


Yves
. — Bonsoir, petit père.

Robert
, l’embrassant. — Bonne nuit, Yvon !

Yves
. — Bonsoir, la compagnie !

Tous
. — Bonsoir ! (Jacques et Yves sortent à gauche,

premier plan.)



SCÈNE XI


Les mêmes, moins YVON et JACQUES



Robert
. — Quelle heure est-il donc au fait ?

Jean
. — Neuf heures.

Robert
. — On a encore le temps de faire un bon petit

somme avant la messe de minuit.


François
. — Et même pendant !

Robert
. — Païen. (Montrant Pierre endormi.) Le vieux

s’endort comme l’enfant.


François
. — Il a son compte.

Robert
. — Nous n’aurions pas dû lui donner tant de

vin à boire. Comme il disait : « Il n’a pas l’habitude. » Mais, bah ! une bonne nuit par là-dessus, et, demain matin, il n’y paraîtra plus !


Jean
. — Mais, mon frère, vous n’allez pas le laisser

ici, je suppose ?


Robert
. — Non, on va le faire coucher là-haut.

François
. — Des gueux comme ça, on les jette dehors.

Et puis, en tout cas, il y a la grange !


Robert
. — Allons, allons, François, il ne faut pas

parler ainsi ! (Bas.) Toi, surtout.


François
, baissant la tête. — C’est vrai. (Jacques reparaît.)

Jean
. — Faut-il que Jacques desserve ?

Robert
, — À quoi bon ! il fera jour demain : laissez

tout ainsi.


François
. — Je vais m’étendre sur mon lit, si vous

le permettez ! je tombe de sommeil.


Robert
. — Bonsoir, François…

François
, sortant au premier plan, à droite. — Bonsoir !

(Il ferme brusquement la porte sur lui.)



SCÈNE XII


ROBERT, JEAN, PIERRE, JACQUES



Jean
. — Plus brusque et plus farouche que jamais,

ce soir ! Quel ours ! (Il hausse les épaules.) Enfin ! (À Robert.) À tout à l’heure. (Il sort, deuxième plan, à droite.)


Robert
, frappant sur l’épaule de Pierre endormi. —

Hé, l’ami ?


Pierre
, se réveillant. — Hein ? Quoi ? Ah ! oui, voilà

le moment de repartir dans le vent et la neige. Dommage ! fait douillet ici ! Mais c’est bon, c’est bon… j’ai l’habitude… Je m’en vas… et merci tout de même… merci à vous qu’êtes secourables… et que Dieu vous le rende ! Salut !


Robert
. — Non, non. Vous passerez la nuit à Kéravel.

Jacques, conduis ce brave homme là-haut, dans la chambre au linge ; va !…


Jacques
. — Vous êtes trop bon, m’sieur Robert, vous

êtes trop bon, que j’ vous dis. (À Pierre.) Allons, viens par ici, toi… et tâche de marcher droit… Oh ! hisse ! y a du roulis ! et du tangage ! Doucement ! gabier, doucement ! (À Robert.) J’viendrai vous quérir vers minuit, pour la messe de la Nativité. Bonne veillée, m’sieur Robert.


Robert
. — À tantôt, vieux Jacques ! (Jacques sort avec

Pierre titubant.)



SCÈNE XIII


ROBERT, seul, puis un INCONNU


Robert éteint la lampe qui éclaire la table, puis va à la chambre où s’est retiré Yvon et entr’ouvre la porte. — Il dort !… Oui, cher angelot, Noël va venir, va… quoiqu’il descende rarement chez les enfants qui n’ont plus de mère ! (Il prend derrière la cheminée un gros paquet soigneusement emballé et le pose sur le bureau, éclairé par la seconde lampe.) Voyons l’objet ! Mâtin ! cette ficelle est d’un solide !… Voyons, un couteau. (Il vient à la table.) Tiens ! celui du chemineau a disparu. Il n’a eu garde de l’oublier dans son ivresse. (Il prend un autre couteau et déballe un phonographe.) Et voilà la machine qui parle demandée ! (Souriant.) Car il faut bien aider quelquefois le petit Jésus dans l’exécution des désirs de nos enfants aux goûts par trop modernes. Des polichinelles et des poupées, des chemins de fer même, passe encore… mais des phonographes ou des aéroplanes il ne doit pas y en avoir encore dans les bazars, un peu vieux jeu, du Paradis ! À tout hasard, en voici un ! Profitons-en pour impressionner un cylindre vierge et pour dicter à mon petit gâs les conseils du petit Jésus. (Il sort un papier de sa poche.) Je rimais gentiment autrefois… Mais j’ai laissé rouiller ma lyre. Voyons… que vais-je enregistrer ? (Il lit :)

Cher Yvonnet, gai petit ange,
Par ce froid matin de Noël,
Écoute cette voix étrange
Mais qui descend, tout droit, du ciel :
Qui descend du ciel pour te dire
D’être bon pour les gueux tremblants
Et d’égayer d’un doux sourire
Leurs humbles cœurs, toujours dolents,
Et d’être bon, toujours, encore,
Et surtout, vois-tu, pour celui
Qui se raccroche à ton aurore
Pour ne pas sombrer dans sa nuit ;
Celui-là, c’est ton petit père
Au cœur angoissé, ténébreux,
Depuis que ta petite mère
A dû vous quitter tous les deux.
Sois bon, sois indulgent, pardonne,
En suivant, inlassablement,
Ces conseils que Jésus te donne,
Mais que lui souffle ta maman !

Voici qui est mieux pensé qu’exprimé… mais bah ! Yvonnik n’est pas encore bien connaisseur… et il sera très touché de voir l’Enfant-Dieu emprunter l’esprit de sa maman et même la voix de son papa pour lui dicter ses divins conseils. Un cylindre vierge ? voilà ; le diaphragme enregistreur ? voici ; l’appareil est remonté ? Oui. Allons-y. (Il s’assied devant son bureau, le dos tourné à la fenêtre. Il presse un déclic et le cylindre se met à tourner. Robert dicte, d’une voix forte, dans le pavillon :) [7].

Cher Yvonnet, gai petit ange,
Par ce froid matin de Noël,
Écoute cette voix étrange
Mais qui descend, tout droit, du ciel :
Qui descend du ciel pour te dire
D’être bon pour les gueux tremblants
Et d’égayer d’un doux sourire
Leurs humbles cœurs, toujours dolents.

(Dès le premier vers, une ombre surgit dehors, derrière la baie vitrée ; un homme masqué d’un mouchoir dans lequel deux trous sont percés à la place des yeux, revêtu d’un ciré de pêcheur, coiffé d’un casque-suroît, passe, doucement, la main à travers le papier mis en place du carreau cassé, tourne l’espagnolette et pousse la fenêtre ; puis après avoir déposé ses sabots au dehors, il enjambe l’appui, entre, lève son poing armé d’un couteau et l’abat, rapide, dans le dos de Robert, qui pousse un hurlement de douleur.)


Robert
. — Ah !… Au secours !… À l’assassin !… À

moi !…

(L’inconnu, qui a laissé le couteau dans la plaie, tourne autour du fauteuil et, de côté, se met en devoir d’achever sa victime en l’étranglant.)


Robert
, toujours assis, se débattant. — À moi ! (Il

aperçoit l’assassin et semble le reconnaître.) Toi ! toi ! Que t’ai-je fait ? Misérable !… Caïn ! Caïn ! Caïn !… (Il meurt, après avoir arraché à moitié le casque suroît de l’assassin.)

(Celui-ci entr’ouvre alors vivement le col de Robert, lui arrache le diamant des Rajahs et l’emporte ; puis il prend également la montre, le porte-monnaie, le porte-feuille de sa victime ; va ensuite à la table, enveloppe sa main dans une serviette, ouvre quelques tiroirs dont il jette le contenu à terre ; met deux verres sur le bureau, y verse un peu de vin, en boit une gorgée dans chaque verre, rejette la serviette sur la table, enjambe la fenêtre, reprend ses sabots… et s’éloigne dans la neige.)



SCÈNE XIV


ROBERT mort, YVON


(On n’entend plus, durant un instant, que le petit ronronnement du phonographe, dont le cylindre tourne toujours, puis, la porte du premier plan, à gauche, s’ouvre, et le petit Yvon paraît, en longue chemise de nuit.)


Yvon
. — Papa ! papa ! j’ai peur !… (Il arrive au cadavre.)

Papa ! réponds-moi ! J’ai peur ! J’ai peur ! J’ai peur !


RIDEAU


────────




ACTE DEUXIÈME
L’ÉTRANGER[modifier]

(Même décor, près d’un an plus tard. Le paysage du fond n’est pas neigeux, mais est, au contraire, presque gaiement éclairé par un pâle soleil d’hiver.)


───────


SCÈNE PREMIÈRE


JACQUES, L’ÉTRANGER, JOHN, M. DUFLAIR



Jacques
, introduisant les trois visiteurs. — Par ici,

Messieurs, par ici.


L’Étranger
, glabre, accent et flegme britannique,

complet et casquette de touriste, couleur beige. — All right [8] ! Venez, John.


John
. — Aoh ! qu’est-ce que c’est, cette hall [9] ?

Jacques
, à demi-voix — Excusez la poussière… Depuis

un an on ne met plus guère les pieds ici.


L’Étranger
. — Pourquoi parler si bas ?

M. Duflair
. — Nous sommes dans la chambre du

crime.


Jacques
, à M. Duflair. — Ah ! Monsieur le Juge a déjà

conté l’histoire à Monsieur ?


L’Étranger
. — Yes… Mister Dublair…

M. Duflair
. — Flair !

L’Étranger
. — Please [10] ?

M. Duflair
. — Flair ! Duflair… et non pas Dublair.

L’Étranger
. — Ce était semblable identique !

M. Duflair
. — Mais non !

L’Étranger
. — Je disais donc que M. Du… (Il le

regarde.)


M. Duflair
. — Flair !

L’Étranger
. — …Flair, me avé raconté soi-même la

drame, yes, mais très vile… et surtout très mal !


M. Duflair
. — Hein ?

L’Étranger
, à Jacques. — Faisez le récital, vieil

homme, que je sache mieux.


John
, à l’étranger. — Oh ! Sir [11], il va en avoir pour

très beaucoup temps… Et nous allons notre correspondance rater !


L’Étranger
. — Qui nous presse, dites-moi, John ?

Personne ne m’attend. Et vous non plus, mister Dublair ?


M. Duflair
. — Flair… Flair !

L’Étranger
. — Alors, fermez le bouche, John ! (Il se

jette dans un fauteuil et s’y installe confortablement en fumant une pipe. À Jacques.) Vous disiez ?


Jacques
. — C’était donc l’an dernier, par une nuit

profonde, la nuit de Noël, tenez, une nuit horrible…


M. Duflair
. — « … C’était pendant l’horreur d’une

profonde nuit… »


Jacques
. — Comme vous dites.

M. Duflair
. — Ce n’est pas moi qui dit : c’est Corneille…

ou Machin !


Jacques
, qui n’a pas compris. — Ah ! connais pas ;

mais ils disent vrai, ces messieurs. C’était donc la veille de Noël.


M. Duflair
. — Avez-vous remarqué que les histoires

terribles se passent toujours par une lugubre nuit de Noël ? Sans doute que cela fait mieux dans le tableau.


L’Étranger
, à M. Duflair. — Fermez le bouche, mister Dublair !… Parlez, vieil homme !

Jacques
. — Je reprends. M. de Kéravel, notre bon

maître…


L’Étranger
. — Descendant du corsaire famous Kéravel.

Jacques
. — D’où savez-vous ça ?

L’Étranger
. — Je savé ! Recommencez, vieil homme !

Jacques
. — Je reprends. Notre bon maître, donc,

avait présidé la veillée, au cours de laquelle il nous avait montré un bijou de famille, un trésor…


L’Étranger
. — Yes : le diamant noir des Rajahs !

Jacques
. — Ah ! vous savez aussi ?

L’Étranger
. — Je savé. Recommencez à dire.

Jacques
. — Chacun s’était retiré pour dormir un peu,

une heure ou deux, avant la messe de minuit ; et puis, voilà que l’on redescend ici quérir le maître… vers onze heures et demie… on le trouve là, à cette place, tenez, tué d’un coup de couteau. Près de lui, son pauvre petit gâs, en chemise, évanoui, demi-mort itou, sur le cadavre de son père. (Il tire son mouchoir.) Ah ! voyez-vous… rien que d’y penser, ça me fend encore l’âme… Ah ! dame oui, dame !


L’Étranger
. — Et qui était à cette souper ?

Jacques
. — Il y avait, autour de notre maître, son

fils, donc, le petit Yves ; son frère, le bon Monsieur Jean ; Monsieur François, l’intendant du château ; et puis moi qui vous parle. Et puis, enfin, il y avait aussi un chemineau qu’on avait recueilli par bonté d’âme, pour y donner la Part-à-Dieu. Ah ! ben, il nous l’a joliment rendue ! car c’est lui, le mauvais gâs, c’est lui qui a fait le coup. Demandez plutôt à Monsieur le Juge qui a fait l’enquête !


L’Étranger
, à M. Duflair. — Quelles preuves aviez-vous,

mister Dublair ?


M. Duflair
. — Flair !…

L’Étranger
. — Flair. Quelles preuves ?

M. Duflair
. — Oh ! des tas de preuves ! des monceaux

de preuves ! car rien n’échappe à mon flair !


L’Étranger
. — Vraiment ! rien ne échappé, jamais,

à votre blair ?


M. Duflair
. — Flair…

L’Étranger
. — Encore ! damnée langue française !

M. Duflair
. — Du reste, l’assassin avait signé son

infâme action en oubliant son couteau…


L’Étranger
. — Sur le table ?

M. Duflair
. — Non : dans le dos de sa victime.

L’Étranger
. — Bien maladroit !

Jacques
. — Il avait trop bu !

L’Étranger
. — Et le noir diamant ?

Jacques
. — Disparu !

M. Duflair
. — Subtilisé !

L’Étranger
. — Qu’en avait-il fait ?

Jacques
. — Demandez-le lui…

L’Étranger
. — Alors ?

Jacques
. — Alors, on a arrêté le coupable.

L’Étranger
. — Le vagabonde ?

M. Duflair
. — Oui, le coupable.

L’Étranger
. — Dites : le vagabonde.

M. Duflair
. — C’est la même chose.

L’Étranger
. — Je croyais pas.

Jacques
. — Et voilà près d’un an que l’enquête se

poursuit…


L’Étranger
. — Il a avoué ?

M. Duflair
. — Que non ! Il se débat comme un beau

diable. Et le pire, Monsieur, le pire de tout ça, c’est qu’on ne peut le condamner à la peine qu’il mérite, vu qu’il n’avoue pas et que personne ne l’a vu.


Jacques
. — Ah ! tenez, Monsieur, tenez, la justice est

point juste !


L’Étranger
, faisant la grimace. — Le enquête avait

été mal condouit !


M. Duflair
, vexé. — Par exemple ! Si vous n’étiez pas

recommandé près de moi, comme vous l’êtes, Monsieur, par le Ministre de la Justice — un compatriote à nous — Monsieur, je vous demanderais raison de cette parole. Monsieur ! Mal conduite… une affaire mal conduite par moi !… le plus fin limier de la province.


Jacques
. — Le plus fin limier ! le plus fin limier !

n’empêche que vous avez commencé par me faire coffrer, moi…


L’Étranger
. — Well ! pourquoi pas vous plutôt que

l’autre ? (À Duflair.) Quelles charges contre ce vieil homme ?


Jacques
. — L’empreinte — qui disait — de mes sabots

sur la neige… quand c’était ceux du rouleux !


L’Étranger
. — Conservés, les sabots ?

M. Duflair
. — Sûrement !

L’Étranger
. — Conservées, ces empreintes ?

M. Duflair
. — Vous pensez : un fin limier comme

moi ! je les ai fait mouler.


Jacques
. — En plâtre !

M. Duflair
. — Dites donc, vous, insolent ! L

’Étranger
. — Vous à moi les ferez apporter, please,

ces sabots et ces empreintes. Et nous verrons à reprendre ce premier piste.


Jacques
. — Ah ! ben, vous en avez de bonnes, vous !

me soupçonner encore, moi ; moi qui l’avais vu grandir, not’ maître, moi qui me serais fait hacher pour lui comme une chair à saucisses ! Ah ! tenez, rien que d’entendre ça, le sang me bout dans les veines comme l’eau dans la bouilloire. Et puis, voyons, à quoi que ça servirait, je vous le demande, à quoi que ça servirait de nouvelles manigances, puisqu’on a la preuve que le chemineau est coupable !


L’Étranger
. — Quelle preuve ?

Jacques
. — Le couteau, qu’on vous dit !

L’Étranger
. — Ce était pas une preuve.

Jacques
. — Ce n’est pas une preuve ?

L’Étranger
. — No !

Jacques
. — Qu’en savez-vous ?

L’Étranger
. — Je savais tout.

Jacques
, à part. — Oh ! mais celui-là en sait peut-être,

vraiment, plus qu’on ne le croirait !


L’Étranger
, à Duflair. — Conservé, le couteau ?

M. Duflair
. — Pardi, un fin limier comme…

L’Étranger
. — Vous à moi le montrerez aussi.

Jacques
, furieux. — Pas une preuve ! pas une preuve !

qu’est-ce qu’il vous faut donc, alors ?


L’Étranger
, sèchement. — Le noir diamant !

Jacques
, haussant les épaules. — Cherchez-le !

L’Étranger
. — Yes, je suis cherchant.

M. Duflair
. — Eh bien ! vous serez malin si vous le

trouvez !


L’Étranger
. — Je serai… maline !

M. Duflair
. — Mes agents, ceux de la brigade volante

de Nantes, M. Hamard, de Paris, et moi — dont le flair est bien connu — nous n’avons pu rien trouver.


L’Étranger
. — Vous avez mal cherché, voilà tout !

(À Jacques.) Alors, c’est tout ?


Jacques
. — C’est tout. Depuis, le bon monsieur Jean,

qu’est devenu le tuteur du petit monsieur Yves, a mis le château en vente. Ainsi, si des fois vous voudriez l’acheter… puisque, paraît-il, vous êtes venu pour ça…


M. Duflair
. — Pour ça ? Sachez donc que Monsieur…

L’Étranger
, un doigt sur les lèvres. — Chut ! fermez

le bouche ! (À Jacques.) Le pays me plaît beaucoup. Cette histoire surtout me… intéresse très beaucoup aussi. Je voudrais seulement y mettre, comme vous dites, une termination.


M. Duflair
. — …naison.

L’Étranger
. — Yes, un termi…naison. Thank you.

Avez-vous confortable hôtel par ici ?


Jacques
. — Pas un.

L’Étranger
. — Mauvais.

Jacques
. — Le château est isolé sur le rocher.

L’Étranger
. — Peut-on loger ici, du moins ?

Jacques
. — Ici, ce n’est pas une auberge.

John
. — Well ! [12] qu’est-ce que ça faizé ! !

Jacques
. — Comment ! Qu’est-ce que ça faisait ? (À

part.) Oh ! ces Anglais ! quel sans-gêne ! (Haut.) Au reste, tenez, voilà not’ maître, Monsieur Jean : causez ensemble !



SCÈNE II


Les mêmes, JEAN



L’Étranger
, saluant. — Mister !

Jean
. — Monsieur ! (Serrant la main à M. Duflair.)

Du nouveau, Monsieur Duflair ?


M. Duflair
. — Mon Dieu non… pas grand’chose…

Mais permettez-moi de vous présenter un ami du Ministre de la Justice, un distingué citoyen de la libre Albion…


Jean
, saluant. — Monsieur, l’Entente cordiale m’oblige

à vous dire : Soyez doublement le bienvenu ! À qui ai-je l’honneur ?


M. Duflair
. — M. Sher…

L’Étranger
, bas. — Fermez le bouche !… (Haut.) Permettez-moi

de garder le… coquelicot.


M. Duflair
. — L’incognito !

L’Étranger
. — Gnito. Thank you ! le coquenito !

Jacques
. — Ce monsieur visitait le château qu’est à

vendre. Et puis il voulait aussi des choses… des tas de choses… Enfin, je ne peux pas répondre à ça. Je vous laisse… (Il sort.)



SCÈNE III


Les mêmes, moins JACQUES



Jean
. — Monsieur serait-il acheteur ?

L’Étranger
. — Peut-être. Je voudrais vivre un peu

le pays, l’hiver… à cause du Golf Stream [13]. Nous sommes débarqués de ce matin. Un cab [14] nous a conduit ici pour regarder le château. Peut-on location-ner deux de vos chambres ?


Jean
. — Mon Dieu, vous camperez ici tant bien que

mal, plutôt mal que bien ! Vous vous arrangerez avec notre intendant. Si vous voulez attendre, je vais aller le quérir.


M. Duflair
. — Allez quérir !

L’Étranger
. — Quérissez ! (Jean sort.)



SCÈNE IV


M. DUFLAIR, L’ÉTRANGER, JOHN



John
. — Quelle idée Monsieur avé dans son tête ?

L’Étranger
, dans une bouffée de tabac. — Une idée…

John
. — Oh ! préparons le départure. Nous n’allons

pas dormir ici, dizé-moi !


L’Étranger
. — Si… Mister John !

John
. — Le conducteur m’a dit que c’était une maison

h…antée. (Il prononce comme s’il y avait trois h.)


L’Étranger
, l’imitant. — Une maison h…antée ? Tant

mieux. Voilà qui me décide. J’aime beaucoup les fantômes. Je serais véritablement enchanté de faire connaissance avec un de ces gentlemen.


John
. — Et puis c’est, en tout cas, une maison maudite.

Il y a du sang ici.


L’Étranger
. — Poltron ! n’y en a-t-il plus une goutte

dans tes veines ? (Le petit Yvon entre de gauche, en vêtements de deuil.)


John
. — Well !… un petite boy[15].



SCÈNE V


Les mêmes, YVES



Yves
. — Bonjour, Messieurs.

M. Duflair
. — Entrez sans crainte, petit Yvon ; nous

sommes des amis.


L’Étranger
, désignant l’enfant. — Qui… lui ?

M. Duflair
. — Yves de Kéravel… le fils de la victime.

L’Étranger
, tendant la main à Yves. — Shake and[16]

voulez-vous ? on a toué mort votre papa… mais soyez tranquille : on le vengera !


Yves
. — Ça me le rendra-t-il ?… Pauvre bon papa !

Je l’aimais tant, voyez-vous… Moi qui n’avais déjà plus de maman ! (Il pleure.)


L’Étranger
. — Allons ! Allons ! petite Breton, soyez

un homme. À votre âge, votre ancester, le Corsaire, était déjà petite mousse.


M. Duflair
. — Et avait fait déjà deux fois le tour du

monde.


L’Étranger
. — Well ! Parlons un peu ensemble, l’un

contre l’autre : vous vous souvenez le tragique nuit ?


Yves
. — Oh ! oui. J’ai eu assez grand peur, allez !

L’Étranger
. — Vous dormiez ?

Yves
. — Oui ! Je rêvais au petit Jésus, quand des

cris m’ont réveillé tout à coup.


L’Étranger
. — Une voix ? deux ? Souvenez-vous ?

Yves
. — Non, une seule : celle de mon père !

L’Étranger
. — Quoi disait-il ?

Yves
— Oh ! je n’ai pas compris ! des cris seulement…

des cris affreux…


L’Étranger
. — Et vous vous êtes levé debout ?

Yves
. — Oui… et je suis entré ici… et j’ai trouvé papa

sur ce fauteuil…


L’Étranger
. — Seul ?

Yves
. — Tout seul… alors, je l’ai appelé… Il ne me

répondait pas ! Alors, j’ai voulu l’embrasser, me réfugier dans ses bras… il ne bougeait pas !… alors, je ne me rappelle plus de rien !


M. Duflair
. — Une fièvre typhoïde l’a tenu, un mois

durant, entre la vie et la mort. Mais le voilà solide aujourd’hui. Un Kéravel ne meurt pas pour si peu !


L’Étranger
. — Voyons ! Laissons-nous reconstruire la

scène. Le fauteuil était ici ?


Yves
. — Non, là ; tourné comme ceci.

L’Étranger
. — Well ! Il tournait son dos au fenêtre ?

Yves
. — Oui.

L’Étranger
. — Alors… le bureau ?

Yves
. — Il était plus en avant.

L’Étranger
. — John, help me ! [17]. (À Yves.) Comme

ceci ?


Yves
. — Encore plus avant. Là, bien.

L’Étranger
. — Sur le bureau, qu’y avait-il ?

M. Duflair
. — Deux verres et une bouteille. Ce qui

(avec mon flair habituel) m’a porté à croire que la victime avait trinqué avec son assassin ou, alors, que le meurtrier avait un complice.


L’Étranger
. — Conservés, les verres ?

M. Duflair
. — Oui.

L’Étranger
. — Je regarderai aussi. (À Yves.) Rien

autre chose sur le bureau ?


Yves
. — Oh ! si ! Je m’en souviens, qu’en entrant, je

me suis dit : Tiens, le petit Noël est donc venu sur le bureau de papa, au lieu de venir dans ma cheminée ?


L’Étranger
. — Comment ! dans le cheminée ?

Yves
. — Oui ; pour mon Noël…

L’Étranger
. — Christmas, yes !

Yves
. — …J’avais demandé au petit Jésus une machine

qui chante…


M. Duflair
, souriant. — Un phonographe.

Yves
. — Et, en entrant, malgré ma frayeur, j’ai très

bien vu, là, un beau phonographe… avec un grand cornet rouge…


M. Duflair
. — Le pavillon.

L’Étranger
. — Qu’est devenue cette… chose ? Avez-vous

mis sous scellés ?


M. Duflair
. — Ma foi non ! À quoi bon ? un jouet

d’enfant !


L’Étranger
. — Tort vous avez eu !

Yves
. — On l’avait jeté ici, dans le coin… et je l’ai

retrouvé couvert de poussière, quand j’ai été guéri.


L’Étranger
. — Où est-il ?

Yves
. — Là… dans l’armoire de ma petite chambre…

L’Étranger
. — Vous faisez amiousement avec lui ?

Yves
. — Oh ! non !… de la musique ! des chansons,

ici, dans la maison où est mort mon pauvre papa ! Ça serait trop triste !


L’Étranger
. — C’est raison ! Disez-moi, mon petit

baby… voulez-vous me le montrer voir, votre phonographe ?


Yves
. — Volontiers. Attendez ! (Il court à sa chambre.)

L’Étranger
. — Aidez, John ! (John suit le petit Yves.)

M. Duflair
. — Que de temps perdu, Monsieur Sher…

L’Étranger
. — Fermez le bouche, Monsieur Dublair :

les cheminées ont des oreilles.


M. Duflair
. — Vous voulez faire ici une petite perquisition…

L’Étranger
. — Je fézé !

M. Duflair
. — Et surtout procéder à quelques interrogatoires…

L’Étranger
. — Yes !… Eh bien ! un phonographe… il

parlé ! je volé interrogationner lui !…


Yves et John
, revenant avec l’appareil. — Voici !

L’Étranger
. — Very well ! Voyons ! le pavillon ! le

diaphragme ! les cylindres. Aoh ! ce n’était pas des disques. L’appareil n’était pas nouveau modèle.


M. Duflair
, souriant. — Dame… au ciel… on retarde

un peu.


L’Étranger
. — Voyons. (Il lit les titres.) La Polka des

Angliches.


M. Duflair
, riant. — Attrape !

L’Étranger
. — Sambre-et-Meuse ; Le Biniou ; La Paimpolaise.

M. Duflair
, dédaigneux. — Un tas de rengaines, quoi !

L’Étranger
. — Oh ! un inconnu cylindre…

Yves
. — Oui. Celui-là était sur l’appareil. (Fièrement.)

Je l’ai démonté moi-même… sans le casser !


L’Étranger
. — Mais il y a cependant un commencement

d’enregistration…


M. Duflair
. — Un raté.

L’Étranger
. — Voyons ce que cela raconte. (Il met le

cylindre et remonte l’appareil.) Écoutons :


Le Phonographe
 :
Cher Yvonnet, gai petit ange,
Par ce froid matin de Noël
Écoute cette voix étrange
Mais qui descend, tout droit, du ciel :

Yves
, ému. — Papa ! Papa ! C’est la voix de papa !

L’Étranger
. — Ah ! Ah ! chut ! écoutons :

Le Phonographe
, qui continue :
Qui descend du ciel pour te dire
D’être bon pour les gueux tremblants
Et d’égayer d’un doux sourire
Leurs humbles cœurs, toujours dolents.
Ah ! au secours !… À l’assassin !… À moi !…

Yves
, épouvanté. — Papa ! Papa !

M. Duflair
. — Que signifie ?

L’Étranger
. — Chut !

Le Phonographe
. — Toi ! Toi ! Que t’ai-je fait, misérable ?

Caïn ! Caïn ! Caïn !…


Yves
, affolé. — J’ai peur ! J’ai peur ! (Bruit au dehors.)

L’Étranger
, vivement. — Chut ! On vient ! Pas un

mot de toutes ces choses, n’est-ce pas ? à personne ! Est-ce juré promesse ?


Tous les trois
. — Oui, convenu.

L’Étranger
. — Tiens, petite, prends ceci dans ton

petit chambre… et garde-le pieusement, enfermé à clef dans ton petit armoire ! Aidez, John !


Yves
. — Oui, monsieur. (Il sort, suivi de John.)

L’Étranger
, les bousculant. — Partez ! Dépêchez courir !

(La porte du fond s’ouvre.) Il était temps !



SCÈNE VI


Les mêmes, plus JACQUES



Jacques
, accourant affolé. — La Voix du Mort ! La

Voix du Mort ! N’avez-vous rien entendu ?


L’Étranger
et

M. Duflair
, sèchement. — No ! Non !

L’Étranger
. — Taisez-vous, vieux fol, vous avez des

h…allucinations ! (John rentre avec Yves.)


Jacques
. — Cependant, je vous assure, j’ai bien entendu. (À M. Duflair.) Et vous ?

M. Duflair
. — Rien.

Jacques
, à John. — Et vous ? N’avez-vous pas entendu…

John
, sèchement. — No ! (Il lui tourne le dos.)

Jacques
, à Yves, qui rentre. — Et vous, Monsieur

Yvon ? N’avez-vous pas entendu tout à l’heure, ici, des cris ?


L’Étranger
, en colère. — Shut up ! [18]. Vous allez

faire peur à cette baby, avec vos histoires de outre… tombeau !


Jacques
. — Alors… ça y est ! je deviens fou. On le

serait à moins… Me voilà mûr pour les Bas-Foins [19] de Dinan. Ah ! dame, sûr, dame !



SCÈNE VII


Les mêmes, JEAN et FRANÇOIS



Jean
. — Venez ici, François, que je vous présente à

notre hôte. (À l’étranger.) Voici l’intendant du château qui vous installera de son mieux… puisque le Ministre veut bien nous prier de vous offrir une modeste hospitalité.


L’Étranger
. — Thank you, Sir !

Jean
. — Mon frère vous eût mieux traité, lui si bon,

si accueillant. (Il s’essuie les yeux en cachette.) Mais, depuis sa mort, tout est à l’abandon, ici ! Excusez !


L’Étranger
. — Ce été à vô excuiouser moi ! (À part,

à M. Duflair.) Il a cependant une bonne figure, ce gentleman !


M. Duflair
. — Pourquoi pas ? Un si brave homme !

L’Étranger
. — Et… l’autre ?… le intendant ?

M. Duflair
. — Brave homme aussi… un peu bourru,

mais de mœurs irréprochables.


L’Étranger
. — Avez-vous Fait enquêture contre lui ?

M. Duflair
. — Non… mais Messieurs de Kéravel l’ont

toujours eu en haute estime.


L’Étranger
, haut, à Jean, qui s’entretient avec François

qui gesticule. — Depuis combien d’années ce gentleman est-il votre intendant ?


Jean
. — Depuis six ans.

L’Étranger
, hochant la tête. — Aoh ! very well !

Jean
. — Quoi donc ?

L’Etranger
. — Rien. Je dizé : Aoh ! very well !

Jean
. — Je vous laisse. Donnez vos ordres ; vous êtes

ici chez vous.


François
, bougon. — Chez lui ! chez lui ! comme vous

y allez !


Jean
, souriant, bas, en sortant. — Ordre du Ministre,

mon cher François, ordre du Ministre ! Inclinons-nous ! (Il sort.)



SCÈNE VIII


Les mêmes, moins JEAN



François
. — Si vous voulez me suivre, Messieurs. Je

vais essayer de vous installer pour le mieux.


L’Étranger
. — Excuiousé mi ! une question. (Le regardant

bien en face.) Depuis combien de temps avez-vous quitté l’Angleterre ?


François
, troublé. — Hein ? Quoi ? l’Angleterre !…

Mais je n’y ai jamais mis les pieds ! (Il lui tourne le dos et va parler à Jacques.)


L’Étranger
, à M. Duflair. — Cet homme ne dit pas

véridique. Au cours d’une rafle, à Vite-Chapel, je l’ai fait prendre, voilà cinq ou six ans… Il n’avait rien de criminel à se reprocher… et on l’a remis en liberté… Mais je oublie jamais, moi, le son des voix, ni le expression des regards…


M. Duflair
. — Évidemment… nous autres, fins limiers !…

Cependant, il est assez invraisemblable… Et puis quel rapport avec le crime qui nous intéresse ?


L’Étranger
. — Il pouvé avoir rapport ! (À Jacques.)

Depuis combien d’années êtes-vous au service des Kéravel, vieil homme ?


Jacques
. — Depuis toujours ! J’ai relevé le cadavre

du père assassiné ici, comme j’ai relevé le corps du fils, l’an dernier ; j’ai vu naître ses enfants.


L’Etranger
, appuyant sur les mots. — Tous les trois ?

M. Duflair
et

François
. — Hein ?

Jacques
, hésitant. — Oui… tous les trois… Vous savez

donc ?…


L’Étranger
. — Je savé rien du tout! J’ai dit trois

comme je aurais dit quatre… mais je savé, à présent, qu’ils étaient trois et non pas seulement deux.


François
. — Erreur, voyons, Jacques ; les messieurs

de Kéravel n’ont jamais été que deux.


Jacques
. — Ah ! ça, c’est un secret… que je viens de

trahir sans le vouloir. Vous, monsieur François, vous ne pouvez pas savoir…


L’Étranger
. — Comment pourriez-vous savoir ?… Vous

ne connaissez les Kéravel que depuis six ans.


François
, se mordant les lèvres en regardant Jacques.

— Maudit bavard !


L’Étranger
. — Où est devenu cette troisième frère ?

Jacques
. — Je vous ai dit que c’est un secret de

famille…


François
, sèchement. — Et, chez nous, on ne viole

pas de pareils secrets !


L’Étranger
. — Non plus chez nous !… À moins que

la Jioustice n’ait intérêt à y mettre le naseau… oh ! discrètement ! (À M. Duflair, en élevant la voix.) Monsieur le juge, dites à cet homme que j’ai ordre et le droit de savoir tout le vérité…


M. Duflair
. — Oui, pleins pouvoirs !

Jacques
. — Soit, alors… mais je ne parlerai que devant

vous seul… et devant M. François… qui est presque de la famille à présent.


L’Étranger
, à part. — Un peu plus que presque, je

croyé ! (Haut.) Monsieur Dublair ?


M. Duflair
. — Flair…

L’Étranger
. — Comme vous disé ! (Montrant Yves.)

Voulez-vous emporter cette baby dans son chambre et consigner par écrit l’enquesture de tout à l’heure ? Vous m’excuiouserez ?


M. Duflair
, vexé. — Dame ! Ordre du Ministre ! (Il

sort à gauche avec Yves.)


L’Étranger
, à John, lui donnant de l’argent. —

John ! Paie that coachman ! [20].


John
. — Yes, sir ! (Il sort par le fond.)



SCÈNE IX


L’ÉTRANGER, FRANÇOIS et JACQUES



L’Étranger
. — Causez à présent.

Jacques
. — Eh bien ! voilà. Les Kéravel étaient donc

trois frères : l’aîné, M. Robert, Dieu ait son âme ! le deuxième, le bon monsieur Jean que vous avez vu ici tout à l’heure… et, enfin, le dernier, monsieur Henry : celui-là était le vrai descendant de l’ancêtre, le Corsaire ; batailleur, brutal, entêté ! cognant sur tout le monde, parents, maîtres et domestiques ; renvoyé de tous les collèges ; l’épouvante des siens, quoi ! le chagrineux de sa pauvre mère qui, cependant, l’aimait avec faiblesse !


L’Étranger
. — Qu’est-il arrivé de lui ?

Jacques
. — Il disparut un beau jour, au moment de

tirer au sort… et, depuis, on ne l’a jamais revu.


L’Étranger
. — Alors, selon vous ?

Jacques
. — Selon moi… il est mort… et cela vaut

mieux pour tous !


François
. — Sûr… cet homme est mort !

L’Étranger
. — Combien vieux serait-il ?

Jacques
, réfléchissant. — Voyons… il aurait, à présent,

dans les quarante-cinq ans environ…


L’Étranger
. — C’est bien ce que je pensais.

Jacques
et

François
. — Hein ?

L’Étranger
. — Rien… une idée. Et mister John ?

Jacques
. — John ! Votre domestique ?

L’Étranger
. — Non, le maître nouveau du château…

Jacques
. — Ah ! monsieur Jean ?… On parle français,

que diable ! Eh bien ?…


L’Étranger
. — Croit-il son jeune frère devenu mort…

et bien mort ?


François
. — Sûrement !

L’Étranger
. — Vous, qu’en savez-vous ?

François
. — Je le suppose… car il ne m’en a jamais

parlé. Or, il n’a guère de secret pour moi.


L’Étranger
, montrant la porte à Jacques. — Thank

you, vieil homme. Vous pouvez prendre départure…


Jacques
. — Ce n’est pas trop tôt ! (Il remonte.)

L’Étranger
, frappant sur l’épaule de François. — Vô,

restez ! Je avé encore une petite renseignement à vous demander. (Jacques sort.)


François
, à part. — Ah ! mais ! ah ! mais ! il commence

à m’embêter l’Angliche !



SCÈNE X


L’ÉTRANGER, FRANÇOIS, seuls



L’Étranger
, bref, les bras croisés, après s’être assuré

que toutes les portes sont fermées. — À nous deux !… Alors, bien certain vous êtes de n’avoir jamais été en Angleterre ?


François
, nerveux. — Aussi sûr que vos manières

commencent à me lasser, entendez-vous ? D’ailleurs, je vais dire à votre cocher de ne pas s’en aller. Réflexion faite, nous n’avons pas de chambre ici, pour vous ; tout est sous scellés et monsieur Jean m’a dit d’agir à ma guise. Vous allez donc pouvoir retourner à Saint-Malo.


L’Étranger
, sèchement. — Shut up ! [21]. Je n’aime

pas le mensonge.


François
. — Pas plus que j’aime les mouchards.

L’Étranger
. — Well ! well ! Et d’où savez-vous que

je suis une « moucharde », comme vous dizé ?


François
, troublé. — Je ne sais pas, mais je présume,

à vos façons…


L’Étranger
. — Vous avez peut-être des raisons pour

prézoumer jiouste. (Un silence.) Voulez-vous, if you please, fézé voir votre bras ?


François
. — Mon bras ?

L’Étranger
. — Yes, votre bras ; celle-ci…

François
. — Plus souvent !

L’Étranger
. — Vous ne voulez pas. Quand même, moi

je voulé.


François
. — On verra !

L’Étranger
. — Yes, on va voir. Vous avez très ressemblance

avec certaine mauvaise boye [22], que j’ai fait arrêter, autrefois, dans London, et qui portait un beau tatouage au bras droit. Fézé voir.


François
. — N’approchez pas ou je cogne !

L’Étranger
. — Well ! Vous voulez boxer moi ? Soit !

il fézé froid ici, quelques rounds [23], ça réchauffera ! En garde ! (Ils boxent une seconde. L’étranger terrasse François et lui découvre le bras.) Knock out ! ! ! Ah ! Ah ! damné camarade ! J’avais raison. Voici le tatouage. Je le reconnais. All right ! Ne prenez pas froid là-dessus ; baissez le manche ! Vous êtes bien celui que je pensais, my dear [24]. Prenez donc la peine de vous lever debout ! (Grognement de François.) Comme vous disez ! Allons, allons, ne fézé pas le méchant ! Sherlock est un bon compagnon.


François
, se dressant avec épouvante. — Sherlock !

Sherlock Holmes !… le fameux détective ? Vous ? Vous ?


L’Étranger
. — Ne me reconnaisses-vous pas ?

François
, vaincu — Si… si… On ne lutte pas contre

vous, monsieur Sherlock. Oui, je l’avoue à présent ! oui, je suis vraiment Henry de Kéravel.


L’Étranger
. — All right !

François
. — Mais vous ne me trahirez pas, au moins ?

L’Étranger
. — Vous non plus ?

Ensemble
. — Comptez sur moi !



SCÈNE XI


Les mêmes, JEAN



Jean
. — Eh bien ! vous êtes-vous entendu avec François ?

L’Étranger
. — Très bien, n’est-ce pas ?

François
, se frictionnant les épaules. — Oui, très bien

à l’amiable.


L’Étranger
. — Je vais pouvoir m’occuper en paix de

cette histoire de crime.


Jean
. — Vous ? pourquoi donc ?

L’Étranger
. — Oh ! en amateur ! qui sait ? Peut-être

pour faire un dramatic élucubration pour le théâtre, un jour. C’est maintenant le style !


Jean
. — Oui… Eh bien, quand même voulez-vous un

bon conseil, monsieur ?


L’Étranger
. — Parlez-moi.

Jean
. — Puisque l’enquête est terminée à présent,

que le criminel…


L’Étranger
. — Le criminel ?…

Jean
. — Oui… le chemineau… est près d’être condamné,

ne pensez-vous pas qu’il vaut mieux ne plus s’occuper de cela ?


François
. — Oui, il faut laisser les morts dormir en

paix, voyez-vous.


L’Étranger
. — Yes… mais il faut aussi que Jioustice

se fasse. Et Jioustice se fera… ou j’y perdrai mon nom !


Jean
, à sa gauche. — Merci ! (Il lui serre la main.)

François
, même jeu, à droite. — Merci !

Jean
, à François. — Quelle chambre donnez-vous à

notre hôte ? (Ils remontent en causant.)


L’Étranger
, à part, au premier plan, les regardant

s’éloigner. — Un de mes mains vient de serrer le main d’une damnée canaille. (Regardant alternativement ses deux mains.) Oui… mais laquelle ?


RIDEAU


────────



ACTE TROISIÈME
LA VOIX DU MORT[modifier]

(Même décor, deux semaines plus tard. Au fond, paysage de neige, comme au premier acte.)


───────


SCÈNE PREMIÈRE


L’ÉTRANGER, fumant sa pipe
assis confortablement dans un fauteuil,

près de la cheminée, et JACQUES



L’Étranger
, à Jacques qui regarde par la baie. —

Rien encore, vieil homme ?


Jacques
. — Attendez donc. (Il écoute.) Une voiture

grimpe la côte.


L’Étranger
. — Ce sont eux.

Jacques
, fermant la fenêtre. — Chien de temps ! Tout

pareil à celui de l’an dernier, à croire que rien ne s’est passé, et que tout ce qu’est arrivé n’était qu’un rêve ! Plût au ciel que ce mensonge-là soit vrai ! (Il met du bois dans l’âtre.)


L’Étranger
. — Dizé au maître et à l’intendant de

venir ici parler à moi.


Jacques
. — Bien, monsieur. (Il sort à droite.)

(L’étranger va fermer à clef, rapidement, les deux portes de droite et celle du fond.)



SCÈNE II


L’ÉTRANGER, puis YVON



L’Étranger
. — Allons, faisez vivement et faisez très

bien, mister Sherlock, my dear. Le drame approche de sa termination ! (Il frappe à la porte de gauche.) Yvonnet ! Mon petit boy ! Êtes-vous là ?


Yvon
. — Oui, bon ami.

L’Étranger
. — Venez… et apportez ici votre gramophone !

Yvon
. — Mon gramo… quoi ?

L’Étranger
. — Votre machine qui parle.

Yvon
. — Ah ! bon !

L’Étranger
, écoutant à la baie entr’ouverte. — La

voiture approche vite… malgré la neige. Dépêchons. (Il referme la baie.)


Yvon
, entrant. — Voici la boîte enchantée.

L’Étranger
. — Bien. Placez ici, sur le bureau. Personne

ne l’a vue ?


Yvon
. — Personne… excepté M. François… l’intendant.

L’Étranger
. — Hein ?

Yvon
. — Oui… un jour de grand nettoyage. Je lui ai

dit que c’était mon petit Noël…


L’Étranger
. — Et ?

Yvon
. — Il a haussé les épaules et il est parti.

L’Étranger
. — All right ! Voyons, le bon cylindre ? Le

voici. Le diaphragme ? Parfait ! Mettons-le à l’exact endroit.


Yvon
. — Papa va crier ? Oh ! j’ai peur !!!

L’Étranger
. — Non, petit boy ! votre papa ne va pas

parler encore ! Ce n’est pas l’heure ! Le pavillonne ? thank you ! Là ! (Il prend dans un coin deux paravents.) Ces deux paravents masqueront le bureau et l’appareil. (Il les installe.) All right ! Est-il jusqu’au bout remonté ? Yes ! Vous avez bien remembrance de mes instructions ?


Yvon
. — Oh ! oui ! Dès que vous me direz : « Allez

vous reposer, mon enfant », je ferai semblant de me retirer… et je me cacherai, ici, derrière ces paravents.


L’Étranger
. — Sans bruit !

Yvon
. — Sans bruit !

L’Étranger
. — Sans peur !

Yvon
. — Sans peur !… Et quand vous direz : Écoutez,

écoutez !…


L’Étranger
, tendant l’oreille. — Taisez votre bouche !

(Il va sans bruit, mais en courant, à la première porte de droite et l’ouvre brutalement en criant :) Entrez donc, mister François !



SCÈNE III


Les mêmes, plus FRANÇOIS, puis JEAN



François
. — Hé là ! Vous en avez des manières, vous !

L’Étranger
, le menaçant du doigt, en riant. — Petite

curiouse… qui écoutez au derrière des portes !


François
. — Jamais de la vie ! J’allais frapper.

L’Étranger
, allant ouvrir, de la même façon, l’autre

porte de droite. — Entrez, mister John !


Jean
, furieux. — On n’est plus chez soi, à présent !

De quel droit ferme-t-on les portes à clef ?


François
. — C’est ce que je pensais !

L’Étranger
. — Ce était le style en Angleterre : l’intimité

du home. Vous aimez pas ? Excuiouse-mi… et ouvrez la grande porte !


François
. — Comment ? celle-là aussi, à clef ?

Jean
, haussant les épaules. — Non, vraiment, le toupet

des Anglais est extraordinaire !


Jacques
, entrant par le fond. — Les v’là! les v’là!

François
et

Jean
. — Les v’là ! Qui ?

L’Étranger
. — Mister Dublair… qui vient pour le

« Christmas » souper avec nous.


François
, haussant les épaules. — Ah ! il y avait longtemps

qu’on ne l’avait vu, celui-là !


L’Étranger
. — J’ai pris permission de le inviter…

Excuiouse-mi si je souis indiscrète !


Jean
. — Mais du tout… du tout !… Les amis de nos

amis…


François
. — Sont nos amis !

L’Étranger
. — Thank you ! (Il va se rasseoir dans le

fauteuil.)



SCÈNE IV


L’ÉTRANGER, JEAN, FRANÇOIS, YVES,

puis M. DUFLAIR et JOHN



M. Duflair
, sans voir l’étranger, qui est un peu

masqué par le paravent de gauche. — Bonjour, Messieurs ! (Il serre les mains.) Ne serrez pas trop fort, j’ai l’onglée ! Quel froid de canard !


Jean
. — Quel dévouement, Monsieur Duflair !… Vraiment,

je suis confus…


M. Duflair
. — Oh !… service commandé… commandé

par ce cher…


L’Étranger
, coupant la phrase. — Par ce cher… ami

de malheur… et par le Ministre de vô !


M. Duflair
. — Oh ! pardon ! je ne vous voyais pas.

L’Étranger
, lui tendant les mains. — Secouons les

mains.


M. Duflair
. — Oye ! oye ! pas si fort ! (À Yves, lui

tapotant les joues.) Bonjour, petit !


Yvon
. — Chauffez-vous, Monsieur le juge. (Il lui désigne

le fauteuil devant la cheminée.)


M. Duflair
. — Ce n’est pas de refus !

François
, à Jean (premier plan, à droite). — Est-ce

qu’il va encore s’installer ici, celui-là ?


Jean
, souriant. — Sans doute ! Faites préparer une

chambre, à tout hasard… pour ce fin limier !


François
, haussant les épaules. — Une chambre… pour

un limier !… Une niche suffirait ! (Il remonte en parlant à Jean.)


L’Étranger
, bas à Duflair, près de la cheminée. —

Vous avez avec vous apporté les pièces de conviction ?


M. Duflair
, se chauffant. — Toutes… dans une Bertillonne !…

Ah ! vous en avez un pouvoir, vous ! On ne vous refuse rien !


L’Étranger
. — À charge de revanche !… Et… l’homme ?

M. Duflair
. — Relâché provisoirement… Il n’y comprend

rien !


L’Étranger
. — Vous avez aussi apporté lui avec vous ?

M. Duflair
. — En chemin de fer, oui, jusqu’à Saint-Malo.

Mais ensuite, il a refusé de monter dans la voiture, disant qu’un chemineau ne chemine pas en calèche !


L’Étranger
. — Ah !

M. Duflair
. — Dame ! depuis un an !… Il avait besoin

de se dégourdir les jambes.


L’Étranger
. — Alors ?

M. Duflair
. — Alors… il arrive à travers champs…

suivi de près, comme de juste, par deux bons anges gardiens à poigne solide.


L’Étranger
. — All right !
(Jacques et John entrent en apportant une caisse.)


Jacques
. — Montons-nous ceci dans une chambre ?

L’Étranger
. — No ! posez ici sur la table ! (À Jean et

François.) Vous permettez ?


François
, haussant les épaules. — Si on se rebiffait…

ça serait le même prix.


L’Étranger
. — Faites remiser le voiture et prendre

soin des cheval !


M. Duflair
. — Vaux !

L’Étranger
. — Vous disez ?

M. Duflair
. — Vaux ! On dit un cheval et des chevaux !

L’Étranger
. — Thank you ! (S’adressant à Jean et à

François.) Gentlemen, je vous ai réunis pour une définitive conférence. Avec les pièces de conviction, nous allons tâcher moyen de faire la reconstitution du crime de l’an dernier.


M. Duflair
. — J’ai mon dossier ! Mais cette séance

n’avancera à rien. Mon flair ne m’a pas trompé, allez, j’en suis certain.


L’Étranger
. — Nous verrons.

Jean
. — Notre présence à tous est-elle bien nécessaire ?

(Il remonte.)


François
, remontant aussi. — Oui, au fait…

L’Étranger
, les ramenant chacun par un bras. —

Donnez-vous la peine de vous asseoir, if you please ! (Il les assied tous les deux, de force, au premier plan à droite ; à droite de la table également, par conséquent.)


Jean
. — Puisque vous insistez…

François
. — …Avec tant de politesse !

L’Étranger
. — Fermez le bouche ! (À Jacques.) Et

vous… fermez la porte ! (Jacques et John restent debout derrière la table ; le petit Yves, premier plan à gauche, enfoui dans le fauteuil près de la cheminée.) Parlez, Monsieur Dublair.


M. Duflair
. — Encore ! Du…flair, if you ple…a..ze.

(Il prononce à la française.)


L’Étranger
. — Comme vous disez !… Racontez le enquesture !

M. Duflair
, examinant ses notes. — En arrivant ici,

mon premier soin a été d’examiner le cadavre.


L’Étranger
. — Nous y reviendrons ; les traces de pas

d’abord.


M. Duflair
. — Il y avait des marques de sabots allant

de la cuisine à cette fenêtre, mais très intelligemment brouillées.


L’Étranger
. — Brouillées. Comment brouillées ?

M. Duflair
. — Pour revenir sur ses pas, l’assassin,

avait soigneusement posé, une seconde fois, ses pieds dans les mêmes empreintes. Et dame ! dans la neige, ça s’embrouille vite !


L’Étranger
. — À qui, vous croire, les sabots ?

M. Duflair
. — J’avais cru d’abord que c’étaient ceux

du domestique.


Jacques
. — Par exemple ! ! !

M. Duflair
. — Mais mon flair ne tarda pas à reconnaître

ceux du chemineau accueilli ici par charité.


Jean, François
et

Jacques
. — On nous y reprendra !

L’Étranger
. — Ne m’avez-vous pas dit que le cheminal…

M. Duflair
. — Neau… chemineau !

L’Étranger
. — Yes… on disait des chemineaux… mais

on doit dire un cheminal, je pense : un cheval, des chevaux ; un cheminai, des chemineaux.


M. Duflair
. — Non, ce n’est pas la même chose !

L’Étranger
, haussant les épaules. — C’est égal à moi !

Je dizé donc que le vagabonde était ivre décédé ?


Jacques
. — Ivre mort… ah ! dame, oui dame !

François
. — Tout à fait saoul perdu, comme on dit

par ici !


L’Étranger
. — Alors, vous voulez comment qu’un

homme ivre à ce point réussisse un travail de précision comme celui qui consiste à exactement déposer les pieds dans les mêmes traces, à l’arrivage et au départure ?


Jean
. — Il avait peut-être simulé l’ivresse.

M. Duflair
. — C’est ce que je me suis dit.

L’Étranger
. — Laissons-nous continuer ! Les traces

sont dès lors indéchiffrables, vous disez ?


M. Duflair
. — Oui… pour tout le monde… mais pas

pour un limier tel que moi ; arrivé au bord de cette fenêtre, le gredin a retiré ses sabots ; puis, son crime accompli, il a fait demi-tour… mais n’a pas songé à mettre ses sabots, à rebours, dans les deux premières empreintes ; les autres seules, par conséquent, ont été brouillées. J’ai donc ici deux bonnes empreintes moulées.


John
et

Jacques
. — En plâtre !

M. Duflair
. — Oui, emplâtres ! (Il fouille dans la

boîte et en tire une sorte de grand moulage plat et carré.) Voici.


L’Étranger
. — All right ! Avez-vous les sabots du

chemi…


M. Duflair
. — Neau… Les voici ! Par une étrange

coïncidence, ils ressemblent fort à ceux du domestique, étant neufs tous les quatre et achetés, tous les quatre, dans la même contrée. Comparez.


L’Étranger
, regardant les sabots. — Les sabots de

l’inculpé n’ont rien à faire ici. Mettez au feu !


Tous
. — Hein ?

M. Duflair
. — Comment ? le vagabond ne serait pas

coupable ?


L’Étranger
. — Lui, peut-être… mais ses sabots… no !

M. Duflair
. — Alors…

L’Étranger
, montrant les autres sabots. — Voici les

sabots qui ont servi à l’assassin.


Tous
. — Comment !

M. Duflair
. — C’est le domestique qui est coupable ?

Ah ! mon flair ne m’avait pas trompé, alors !


L’Étranger
. — Les sabots, certainement… mais pas

lui… peut-être !


Jacques
, s’épongeant le front. — Hé là ! hé là ! Voilà

que ça recommence ! Voyons… j’avais laissé mes sabots dans la cuisine, que je vous dis, et je les ai retrouvés au même endroit après le crime, ainsi ! Et d’abord, qui prouve ?


L’Étranger
. — Ceci…

Jacques
. — Quoi… ça ?

L’Étranger
. — Vous aviez dû commencer contre la

glace vos sabots ferrer ?


Jacques
. — Oui… mais m’apercevant que je n’aurais

pas assez de clous pour ferrer les deux, j’ai suspendu mon travail pour ne pas boiter en marchant.


L’Étranger
. — Et vous avez retiré les trois premiers

clous déjà plantés ?


Jacques
. — Oui.

L’Étranger
. — Voici les trois clous marqués ici en

relief.


M. Duflair
. — Mais… on ne les voyait pas dans les

autres traces.


L’Étranger
. — L’assassin marchait sur le pointe de

ses sabots et les talons ne portaient pas. Ils n’ont porté que pendant le repos.


Jacques
, levant les bras au ciel. — Eh ben ! me v’là

propre, à c’t’ heure !


M. Duflair
. — Décidément… mon flair…

L’Étranger
. — Attendez !… plaçons à terre les incriminés

sabots, comme ils le sont sur cette moule, très exactement : là ! (À Jacques.) Habillez-vous vos pieds, habituellement, avec des sabots ?


Jacques
. — Été comme hiver. J’ai dû venir au monde

en sabots.


L’Étranger
. — Déshabillez vos pieds !

Jacques
. — Hein ?

M. Duflair
. — Déchaussez-vous !

Jacques
. — C’est fait !… mes sabots sont à la porte.

Faut-il retirer mes chaussons ?


L’Étranger
. — No… Entrez-vous dans ces sabots…

Jacques
, au moment de se chausser, se penche vers

les sabots. — Attendez !


L’Etranger
, l’arrêtant. — Que faites-vous ?

Jacques
. — Dame, je vais les mettre d’aplomb !

L’Étranger
. — D’aplomb ?

Jacques
. — Oui… vous me présentez le sabot droit

devant le pied gauche… et « vissez Versailles »…


L’Étranger
. — Il y a donc dans les sabots, comme

dans les chaussures, un pied droit et un pied gauche ?


Jacques
. — Sûr ! et si vous vous chaussez à l’envers…

dame ! vous ne ferez pas un long chemin sans vous blesser ; chacun sait cela, voyons !


L’Étranger
, à M. Duflair. — Vous saviez ?

M. Duflair
. — Ma foi, non ! je n’ai jamais mis mes

pieds dans des escarpins en cuir de brouette, moi !


L’Étranger
, à Jean et à François. — Et vous ?

Jean
. — Ma foi…

François
. — Il me semble bien ! Vous savez ; ça c’est

d’instinct, on ne réfléchit pas.


M. Duflair
. — Mais alors, si ce domestique, d’instinct,

chausse toujours ses sabots comme on doit les chausser…


Jacques
. — Ah ! dame, sûr, dame !

M. Duflair
. — Il n’était pas dans ses propres sabots,

la nuit du crime, devant cette fenêtre.


Jacques
. — Pardine ! je dormais !

M. Duflair
. — Il n’est donc pas soupçonnable !

L’Étranger
. — Abandonnez cette piste, croyez-moi !

M. Duflair
. — Bravo ! mon flair ne m’avait pas

trompé.


L’Étranger
. — Laissons-nous continuer ! Qu’avez-vous

remarqué près du cadavre.


M. Duflair
. — Une bouteille et deux verres ; les voici,

bien enveloppés, pour ne pas effacer les empreintes… s’il y en avait !… mais il n’y en a pas !


L’Étranger
. — L’assassin — une maline — a pu s’envelopper

le main qui manipoulait ces objets pour ne pas laisser de traces.


M. Duflair
. — Ils étaient peut-être deux, aussi : l’un,

entré par la fenêtre ; l’autre, venu de l’intérieur de la maison… et tous deux, la main enveloppée, ont trinqué pour se mettre le cœur d’aplomb après le crime.


L’Étranger
. — No ; le bouteille est presque plein.

On n’a fait qu’un simoulacre. (Il l’examine.) Pas d’empreintes ! (Il la repose.) Les verres étaient vides ?


M. Duflair
. — Un verre était vide ; l’autre demi-plein…

L’Étranger
. — Donc… quelqu’un a tout de même

boire. Voyons les verres. (Il les examine.) Pas d’empreintes sur celle-là ; ah ! une empreinte… effacée, sur celle-ci.


M. Duflair
. — Vous croyez ? Cependant…

L’Étranger
. — Mister Jacques ! Trempez donc votre

pouce dans l’encrier du bureau.


Jacques
. — Hein ! Quoi ? Encore !

L’Étranger
. — Faizé vite !

M. Duflair
. — Obéissez ! (Jacques obéit.)

L’Étranger
. — Posez maintenant votre pouce sur cette

feuille de papier… Allons, fésez. Encore, encore ! Thank you !… (Il examine les empreintes avec une loupe.) Vous avez été blessé à la main ? à la main droite… Vous, pas souvenir ?


Jacques
, mettant les mains dans ses poches. — Moi !…

non… je ne me rappelle pas…


Jean
, souriant. — Mais si, voyons, vieux Jacques ; tu

as eu la main prise dans une machine à battre, jadis, à la ferme ; c’est vieux… mais je vois encore ta main saignante. J’étais petit et n’avais jamais vu de sang, on n’oublie pas ses premières impressions. Qu’as-tu à craindre ? Sois franc.


Jacques
. — Oui… je me souviens… Voici la cicatrice…

L’Étranger
. — Et la voici, marquée sur le verre. Voyez

avec ce loupe…


Jacques
. — Inutile !… c’est vrai : j’ai bu dans ce

verre !


Tous
. — Ah !

Jacques
. — Oui… je n’en ai rien dit… parce que M. le

Juge me soupçonnait… et j’ai craint d’augmenter les charges élevées contre moi. Quand je suis entré ici, que j’ai vu, le premier, not’ maître, pâle, défiguré, et son petit gâs presque quasi mort itou sur lui — (Regardant Yves dans son fauteuil.) — tiens ! il s’est endormi le pauvre innocent ! — j’ai eu comme qui dirait un éblouissement !… la sueur froide m’a donné si chaud que j’ai vu le moment où j’allais tomber dans des faïences, comme une femmelette… sans même avoir le temps de donner l’éveil ! Alors, comme devant moi y avait un verre de vin, je l’ai pris et je l’ai bu et ça m’a remis le cœur et l’esprit d’aplomb. Plus tard, quand on a dit, comme ça, qu’on allait emporter la bouteille et les verres pour examiner s’il y avait des traces de doigts, j’ai tâché moyen d’essuyer contre mon gilet la trace des miens, en passant les verres à M. Duflair, qui n’y a vu que du feu. Voilà la vérité vraie sur l’âme de ma défunte mère. (Il crache par terre et étendant la main droite.) Voyons ? Ça vaut-il la guillotine ? Oui ? V’là ma tête !


M. Duflair
, sévèrement. — Non ! mais il est toujours

dangereux d’égarer la justice ! Pour moi, désormais, vous devenez suspect de complicité.


Jacques
. — Ah ben ! par exemple !

L’Étranger
. — Fermez le bouche !… Que demeure-t-il

de toutes vos fameuses pièces de conviction ?


M. Duflair
, triomphant. — Du nanan ! La preuve

patente, claire, fulgurante, indéniable, de la culpabilité de Pierre-qui-Roule. Son couteau !


L’Étranger
, le prenant. — Un terrible knife [25], en

effet. (Il l’ouvre) Dans une solide main, c’est irrésistible. (À Duflair.) Et le couteau est vraiment véridique celui de cette vagabonde ?


Jacques
. — Ah ! dame, sûr, dame ! c’est celui qu’il a

planté dans la miche, au milieu de cette table !


François
. — Celui que j’ai moi-même retiré du pain…

Jean
. — Et dont vous m’avez fait remarquer le maniement

et le cran d’arrêt qui empêche la lame de se refermer…


M. Duflair
. — À moins que l’on ne tire — et rude

— sur l’anneau !


L’Étranger
. — Vous avez retiré vous-même l’arme du

blessioure ?


M. Duflair
. — Moi-même !

L’Étranger
. — Voulez-vous lire à moi la relation de

l’autopsie ? La description de la plaie seulement.


M. Duplair
, feuilletant le dossier. — Volontiers… vous

allez voir si mon flair… voyons… Ah ! voici : « L’arme, un grand couteau à cran d’arrêt, long de trente-cinq centimètres ouvert, la lame, seule, atteignant la longueur de dix-huit centimètres, était entrée entre les deux épaules de la victime et avait traversé le poumon droit, l’hémorragie avait été toute interne, si bien que l’arme retirée par nous ne laissait plus apercevoir qu’une petite plaie de cinq centimètres de hauteur environ, plus large à la base qu’au sommet, le dos du couteau étant épais de plus d’un centimètre…


L’Étranger
. — Stop ! le fil de la lame était donc en

haut ?


M. Duflair
. — Évidemment. Un couteau ordinaire

se serait refermé sur la main du meurtrier… mais, encore une fois, l’arme était à cran d’arrêt. Je reprends.


L’Étranger
. — Stop !… Cette couteau est, en effet,

l’arme du crime…


M. Duflair
. — Parbleu…

L’Étranger
. — Cette couteau appartenait vraiment à

cette vagabonde ?…


M. Duflair
. — Oui !… Donc, le vagabond est coupable.

Mon flair…


L’Étranger
, sèchement. — Votre blair s’est trompé

une fois de plus !


M. Duflair
, furieux. — Ah ! mais… à la fin !

L’Étranger
. — Vous pouvez remettre le cheminal en

liberté.


Tous
. — Hein ?

L’Étranger
. — Ce n’est pas lui qui a frappé M. de

Kéravel !


M. Duflair
. — Qui vous fait croire ?

L’Étranger
. — De même que le vieux domestique

sait mettre ses sabots, de même le vagabonde sait se servir de son couteau, je suppose ?…


M. Duflair
. — Certainement…

L’Étranger
. — À quoi sert cet anneau ? à fermer le

couteau, disez-vous ? Yes… mais aussi — et surtout — à passer le petit doigt, lorsque l’on frappe, pour ne pas couper soi le main en frappant. Ce anneau remplace le garde d’un poignard qui dit à son lame : tu ne t’enfonceras pas plus en avant profondément !


M. Duflair
. — Alors ?

L’Étranger
. — Alors, si le cheminai avait frappé, lui-même,

la victime, il aurait tenu son arme comme un professionnel sait le tenir… et le fil de la lame serait en bas de la plaie et non pas en haut… comme vous venez de le lire.


M. Duflair
, admiratif. — Ah ! mais ! ah ! Vous êtes

très fort, vous, décidément !


Jean
et

François
. — Très fort !

Jacques
. — C’est admirable !

L’Étranger
. — No ! Du tout… Il ne suffit que d’observer

et de réflicher ! (À M. Duflair.) Le caisse est vide ? (Il taille négligemment son crayon avec le couteau, puis le glisse naturellement dans sa poche.)


M. Duflair
, bougon. — Ma foi, oui ! Il ne reste plus

que des papiers, des ficelles, des lacets, ayant servi, sans nul doute, à empaqueter un joujou d’enfant… Vous savez bien, au fait, ce…


L’Étranger
. — Fermez le bouche et laissez-moi voir

ces papiers ! (Il les examine et les rejette dans la caisse.) Rien d’intéressant ! Ces ficelles ? (Même jeu.) Rien ! Cette petite lacet ne ressemble pas tout à fait aux autres ?


M. Duflair
. — Mais si ! mais si ! Il était dans la main

de la victime.


L’Étranger
. — Ah !

M. Duflair
. — Oui… preuve que M. de Kéravel venait

de déballer le pho…


L’Étranger
. — Chut !

M. Duflair
. — Le gra…

L’Étranger
. — Fermez le bouche que je dizé… Puisque

cette lacet est sans importance, je le garde comme fétiche : c’est presque de la corde de pendule !


M. Duflair
. — C’est vrai, j’en garde un morceau,

moi aussi, cela me portera chance.


L’Étranger
. — Et augmentera votre blair ! (Il se lève.)

La séance est terminée ! (On se lève.) Que personne, cependant, ne quitte le château !


Jean
. — Le temps ne nous y engagerait guère !

Jacques
. — Puis-je mettre la table à présent ?

François
. — Certainement.

Jacques
. — Ici ?

Jean
. — Ici.

François
. — Mais laissons vide la place du pauvre.

Jacques
. — Ah ! dame, oui, dame ! La « Part-à-Dieu »,

l’an dernier, a été la « part-au-diable ». On ne nous y reprendra plus.


L’Étranger
. — Au contraire : mettez un couvert de

plous ! Je attendais une invité. Vous excuiousez ?


Jean
et

François
. — Dame ! il n’y a pas de raison…

L’Étranger
. — Avez-vous pas dit : les… les… (À. M.

Duflair, qui remballe la bertillonne.) Comment vous dizé, en français, pour les intimes ? les… camarades ? les…


M. Duflair
, souriant. — Les copains !

L’Étranger
. — Yes ! les coupains de nos coupains

sont nos coupains !


Jean
. — Bon, bon ! vous êtes chez vous : commandez !

L’Étranger
. — Thank you ! Il ne me reste plus qu’une

petite constatation à faire. M. Dublair, combien avez-vous compté de pas marqués dans le neige du cuisine au fenêtre ?


M. Duflair
, consultant ses notes. — Vingt-cinq, exactement.

L’Étranger
. — Quelle écartation entre chaque ?

M. Duflair
. — Non ! mais quoi encore ? Quelle importance

voulez-vous ?…


L’Étranger
. — Tout, dans une enquesture, a de l’importance.

Le longueur du pas d’un homme donne, à peu près, son grandeur. Aviez-vous réfléchi à cela ? Au reste, c’est facile à retrouver, puisque nous connaissons le nombre de pas ; je vais aller mesurer le distance.


Jean
. — Par cette tourmente de neige ?

François
. — Vous allez vous geler. Remettez cela à

demain.


L’Étranger
. — Je remettai jamais l’exécution d’un

projet. John ! cherchez mon « caban » [26] que je mette sur mon dos.


Jacques
. — Un caban ! attendez ; j’ai mieux à vous

offrir : un ciré de marin.


L’Étranger
. — Laissez ! Laissez !

Jacques
. — Ah ! je vous dois bien cela !

L’Étranger
. — Attendez ! avec John, vous allez ce

caisse porter dans le chambre de M. Dublair… qui en est désormais seul responsable ! (Jacques et John sortent par le fond, avec la caisse.)


M. Duflair
. — Ah ! ce que je vous en voudrais, à

vous, vous savez, là, franchement, si vous n’étiez pas notre maître à tous. Mais il n’y a pas à discuter ; il n’y a qu’à admirer et à s’incliner. Sherlock Holmes, vous êtes vraiment le roi des Policiers ! (Il lui tend la main.)


Jean
. — Quoi ! vous seriez ?

L’Étranger
. — Yes ! je serié ! Fini le cognito !… Puisque

cette bavarde joyeuse n’a pas pu tenir plus longtemps son bouche fermée ! Ainsi que mister Dublair, je ne suis qu’un polisson !


M. Duflair
, vivement. — Policier ! Un policier ! Ne

confondons pas !


L’Étranger
. — Alors… Ne suis-je plus digne d’être

votre… comment dizé… votre coupain ?


François
. — Si donc ! Bien au contraire ! (À Jean.) Au

reste, je savais la qualité de Monsieur… que, moi aussi, j’admire… mais je lui avais promis le secret et, moi, je l’ai gardé.


Jean
. — Je vous le répète, Monsieur : soyez deux fois

le bienvenu, vous qui, malgré vos nombreuses et constantes occupations, avez bien voulu venir, de si loin, nous aider à venger notre pauvre Robert. Il vous connaissait, je crois ?


L’Étranger
. — Yes ! Il me avait fait visite à moi, le

précédent été, à Dinard…


Jean
. — Que n’est-il encore ici pour vous accueillir !

Excusez notre réception peut-être un peu froide…


M. Duflair
, montrant la neige qui tombe. — Dame !

par ce temps de neige !


Jean
. — Mais si j’avais connu plus tôt votre qualité,

croyez bien !… François ? Faites-nous préparer un bon dîner de Noël en l’honneur de notre hôte illustre.


L’Étranger
. — Thank you ! Thank you ! (Jacques entre

avec un ciré et un suroît).


Jacques
. — Voici l’objet ! Ce n’est point joli, joli…

mais c’est impermiâble… (Il aide l’étranger à se vêtir de la veste.) Cela vous va comme un gant ! Du reste, vous avez une figure de loup de mer !


M Duflair
, riant. — Un loup de mer dans une peau

de phoque.


Jacques
. — Voici le casque-suroît. (L’étranger retire

sa casquette et la pose sur le bureau.) Enfoncez-le bien, à cause du vent !


M. Duflair
. — Attachez les oreillettes !

Jacques
. — Impossible, il y en a une de cassée !

L’Étranger
, tirant sur le petit lacet qui se balance

contre sa joue gauche. — En effet !… (Poussant un cri.) Oh !


Tous
. — Quoi donc ?

L’Étranger
. — Rien ! (Il remonte près du feu qui,

seul, éclaire la pièce ; il sort vivement de sa poche le petit lacet pris dans la caisse bertillonne, le compare à celui resté après le suroît, se dit à lui-même « all right », remet le petit lacet dans sa poche et se recoiffe tranquillement du suroît.)


Jacques
. — Un peu grand, peut-être, hein ? Ah !

dame ! c’est que les Bretons ont de rudes têtes !


L’Étranger
, négligemment. — À vous, cet équipement

de pêcheur ?


Jacques
. — Oui et non !

Jean
. — À tout le monde… quand on en a besoin…

Jacques
. — Mais il n’y a guère que M. François qui

s’en serve, lui seul étant un pêcheur enragé !


L’Étranger
, à François. — Véridique ?

François
. — Véridique !… Mais la petite pêche, dans

les criques de la côte, ça me dégoûte ! Au grand large, à la bonne heure ! parlez-moi de cela !


L’Étranger
, après avoir regardé longuement Jean et

François. — Venez, mister Dublair !


M. Duflair
, qui a remis son pardessus et son chapeau

et qui remonte son col. — Je vous emboîte ! (Ils sortent tous deux par le fond.)



SCÈNE V


JEAN, FRANÇOIS, puis JACQUES et JOHN,

YVON, endormi dans le fauteuil



Jean
. — Alors, François ?

François
. — Alors, Monsieur ?

Jean
. — Cet homme est vraiment le fameux détective

anglais ?


François
. — Certainement.

Jean
. — Nul mystère n’est indéchiffrable pour lui,

paraît-il ?


François
. — Aucun.

Jean
. — Il paraît déjà avoir la clé de celui de Kéravel,

ne vous semble-t-il pas ?


François
, haussant les épaules. — Qui vivra verra !

Jean
. — Oui… qui vivra verra !… (Jacques entre avec

John.) Faites préparer le souper de Noël ! (Il sort par la deuxième porte à droite.)


François
. — Allons, vieux Jacques, vous avez entendu ?

Mettez la table…


John
. — Je aidé vo… si volé permetté ?

François
. — Je vais faire un brin de toilette et je

reviens. Hâtez-vous… et ne cassez rien !… (Il sort précipitamment par la porte de droite.)



SCÈNE VI


JACQUES et JOHN, YVON endormi



Jacques
. — Hâtez-vous ! hâtez-vous !… Il a une façon

de commander, celui-là ! quel vieux qui-qu’en-grogne !


John
. — Je aidé vô ! (Il prend des assiettes.)

Jacques
, toujours grognant, mettant le couvert. —

Hâtez-vous ! et ne cassez rin… (John laisse tomber une pile d’assiettes.) Allons, bon !… maladroit !


John
. — Je aidé vô ! (Il prend les verres.)

Jacques
. — Laissez ! laissez ! (John jette les verres par

terre.)


John
. — Je aidé vô. (Il saisit deux bouteilles.)

Jacques
, les lui arrachant des mains. — Ne m’aidez

plus ! ne m’aidez plus ! Toute la vaisselle y passerait ! Moi, je ne casse jamais rien. (Coup de feu au dehors suivi de cris ; Jacques laisse tomber les deux bouteilles.) Ah ! mon Dieu !


John
. — My God [27] !

Yvon
, se réveillant. — Qu’y a-t-il ?… Il fait nuit ! J’ai

peur !


Jacques
. — Attendez, monsieur Yvon, je vais allumer.

John ! allez donc voir ! (John sort en courant.) N’ayez crainte, monsieur Yvon, ce sont sans doute des chasseurs de courlis et de goëlands, qui viennent de tirer un coup de fusil dans nos rochers…


Yvon
. — Par un temps pareil… on ne chasse pas,

voyons !


Jacques
. — Voilà de la lumière ! (Il passe une lampe

et deux flambeaux sur la table.)



SCÈNE VII

JEAN accourant, puis L’ÉTRANGER,

M. DUFLAIR et JOHN



Jean
, venant de droite, deuxième plan. — Avez-vous

entendu ?… Qui a tiré ?…


Jacques
. — Je ne sais pas ! John est allé voir !

L’Étranger
, entrant. — Cela me apprendra, monsieur

Dublair, à me habiller en bête comme vous dizé. Il y a des chasseurs de phoques, dans le pays.


Jean
. — Oh ! croyez-vous que c’est vous que l’on a

visé !


M. Duflair
. — Je vous crois !

Jean
, à l’étranger. — Vous êtes blessé ?

L’Étranger
. — No… Mais regardez ! la casque est

sourde : il n’a plus d’oreille !


M. Duflair
. — Vous l’avez échappé belle !

L’Étranger
. — J’ai ! (Il retire le suroît et remet sa

casquette.)


Jean
. — Mon Dieu ! Quelle aventure !



SCÈNE VIII


Les mêmes, plus FRANÇOIS, entrant

premier plan de droite.

François
. — Qu’y a-t-il ?

Jean
. — Ah ! vous avez entendu, vous aussi ?

François
. — Oui… j’avais la tête dans ma cuvette,

mais…


M. Duflair
, à Jean — D’où vous a semblé venir le

bruit ?


Jean
. — Du couloir dont les fenêtres donnent sur la

cour.


L’Étranger
. — Yes !

François
. — Pardon !… j’ai eu l’impression, moi, que

le coup de fusil avait été tiré du haut des rochers qui surplombent le château.


L’Étranger
. — Un coup de fusil, dizé-vous ?

Jean
. — Ou de revolver.

François
. — Non… de fusil, plutôt, il me semble.

Mais j’avais la tête dans ma cuvette.


M. Duflair
. — Permettez… mon flair ne va pas tarder

à déchiffrer cette énigme. (Hurlant, les bras en l’air :) Que personne ne sorte ! (À Jean.) Y a-t-il des armes, ici ?


Jean
. — Ces deux vieux fusils pendus au-dessus de la

cheminée… et c’est tout.


François
. — Ma foi, oui. On aime la pêche… mais pas

la chasse, parce qu’il y a du poisson par ici, voyez-vous, mais pas beaucoup de gibier.


M. Duflair
. — N’égarons pas l’enquête. Pas d’autres

armes à feu ?


Jacques
. — Non… sauf le pistolet de Monsieur François.

M. Duflair
. — Ah ! ah !

François
. — Oui… une pièce de panoplie… peu dangereuse.

M. Duflair
. — Où est cette arme ?

François
. — Ma foi, je n’en sais rien… Elle était ordinairement

dans ma chambre et me servait de presse-papier. Depuis quelques jours, je la cherche en vain.


M. Duflair
. — Ah ! ah ! (Narquois.) Volée ?

François
. — Ou perdue… je ne sais…

M. Duflair
. — Ouais !

L’Étranger
. — Y teniez-vous beaucoup à votre pistolette ?

François
. — Oui… C’était un vieux souvenir d’une

aventure qui avait failli me coûter la vie… jadis… aux Indes !


L’Étranger
. — Alors… consolez-vous : le voici ! (Il tire

un petit pistolet de sa poche et le jette aux pieds de François.)


Tous
. — Ah !

François
, ramassant l’arme. — Oui… oui… c’est bien

mon vieux pistolet.


M. Duflair
. — Où diable l’avez-vous trouvé ?

L’Étranger
. — Mais dans la neige, sous les fenêtres

du château, tout-à-l’heure, en rentrant… avec vous.


M. Duflair
. — Je n’ai rien vu.

L’Étranger
, souriant. — La Jioustice est aveugle, en

France ! (Il retire le « ciré »).


M. Duflair
. — Ah ! mais ! ah ! mais !… la situation

s’aggrave… (Hurlant comme plus haut.) Que personne ne sorte !


L’Étranger
. — Vous avez déjà dit !

François
. — Vraiment ! je ne m’explique pas…

M. Duflair
. — Il va pourtant falloir expliquer comment

ce pistolet…


Jean
. — Messieurs ! messieurs ! ne faites pas fausse

route. Je vous en supplie ! (Prenant à part l’étranger et M. Duflair.) Faites sortir tout le monde un instant. J’ai une grave révélation à vous faire.


M. Duflair
. — Ah ! ah ! (Même jeu que plus haut.)

Que tout le monde sorte !


L’Étranger
, à John, à part. — Observe that man [28] !

(Il lui désigne François.)


John
. — All right !

Jacques
, à Yvon. — Venez, monsieur Yves, que je

vous habille beau pour le réveillon. (Il sort avec Yvon à gauche, pendant que François sort à droite, suivi de John.)



SCÈNE IX


JEAN, L’ÉTRANGER, M. DUFLAIR



M. Duflair
. — Parlez, monsieur ! (L’étranger s’installe

dans le fauteuil, devant la cheminée, et allume sa pipe.)


Jean
. — Messieurs, je vois avec épouvante de quels

regards soupçonneux vous couvez notre intendant…


M. Duflair
. — Dame ! Quand on est un fin limier,

on observe tout et on n’est pas long à découvrir la bonne piste…


Jean
. — Votre nouvelle piste ne peut pas être bonne !

M. Duflair
. — Qu’en savez-vous ?

Jean
. — Ah ! il m’en coûte, allez, de dévoiler un secret

qui n’est pas le mien… mais, enfin, il le faut… Voyons, pourquoi, selon vous, l’intendant François aurait-il essayé de tuer votre honorable collègue ?


M. Duflair
. — Parce que l’enquête de tout à l’heure,

l’examen des pièces à conviction, venant de donner raison à mon flair bien connu, absolvait les inculpés…


Jean
. — …Et pouvait laisser croire à la culpabilité de

l’intendant.


M. Duflair
. — Dame !

Jean
. — Eh bien! Messieurs… François n’est pas et

ne peut pas être le coupable !


M. Duflair
. — Pourquoi ?

Jean
. — Pourquoi ?… Mais parce qu’il est le frère de

la victime… tout simplement !


M. Duflair
. — Que dites-vous ?

Jean
. — Oui… son frère et le mien aussi, par conséquent.

Mais nul au monde ne le sait et j’espère que vous voudrez bien ne pas abuser du secret de famille que je vous confie pour inquiéter un malheureux pécheur repentant de ses folies de jeunesse.


M. Duflair
. — Parlez sans crainte.

Jean
. — L’intendant François se nomme de son vrai

nom Henry de Kéravel. Cerveau brûlé, mais bon cœur… il a déserté le toit natal… et son drapeau voilà vingt-cinq ans.


M. Duflair
. — Oh ! oh ! c’est grave…

Jean
. — Après avoir couru le monde, fait tous les

métiers…


M. Duflair
. — Tous les métiers ?

Jean
. — Sauf les mauvais, je l’espère bien… Il est

venu, un jour, échouer misérablement ici, comme un oiseau blessé revient mourir au nid paternel. Notre aîné, si bon toujours, l’accueillit comme on accueille un enfant prodigue et lui donna l’emploi d’intendant de son château, Henry ne voulant et ne pouvant plus reprendre, à la face de tous, le nom qu’il avait abandonné.


M. Duflair
. — Dites déshonoré ! Hum ! hum !… la

situation est grave… très grave…


Jean
. — Comprenez-vous, à présent, que ce pauvre

garçon ne peut être l’assassin de Robert ? Un étranger, passe encore ! Mais un frère ! ! ! Comme moi, il aurait eu tout à y perdre et rien à gagner !


M. Duflair
. — Oui, oui, tout cela est très joli, mais

les antécédents de monsieur votre frère ne plaident pas positivement en sa faveur… et mon flair… Voyons, qu’en dites-vous, cher collègue ?… Hé, monsieur Sherlock ?


L’Étranger
. — Hein ! Quoi ? je me étais assoupi.

M. Duflair
. — Comment ! vous dormez pendant que

Monsieur me révèle de si graves choses ?


L’Étranger
. — Je connais ! je connais !

M. Duflair
et Jean}}. — Hein !

L’Étranger
. — Yes ! je savais tout !

M. Duflair
. — Alors… selon vous… cette piste…

L’Étranger
. — Pas intéressante, Mister Dublair…

mais pas du tout !


Jean
, avec effusion. — Oh ! merci ! merci !… Je savais

bien que vous seriez de mon avis. Ah ! j’ai un poids de moins sur le cœur !


L’Étranger
. — Et moi, je voudrais bien en avoir un

de plouss sur mon stomac !


Jean
. — Qu’à cela ne tienne : je vais faire hâter le

service ! (Il sort par la droite.)



SCÈNE X


L’ÉTRANGER, M. DUFLAIR



M. Duflair
. — Eh bien ! moi, je trouve que cette

dernière enquête est conduite en dépit du bon sens ! Comment ! on tire sur vous…


L’Étranger
. — Raté !

M. Duflair
. — Raté, oui… mais peu s’en est fallu que

vous y restiez ! Le pistolet appartient à ce louche intendant…


L’Étranger
. — À lui volé, qu’il dizé !

M. Duflair
. — Il dit… il dit… ce qu’il n’a pas dit,

c’est qu’il était sujet à caution ; un déserteur, un bandit, un forban, un négrier peut-être… Usant de mon pouvoir discrétionnaire, j’ai bien envie de le coffrer sur l’heure.


L’Étranger
. — Sur l’heure ?… Convenu ! What time

is it ? [29] (Il regarde sa montre.) Six heures… Laissons attendre jusqu’à sept !


M. Duflair
. — Ah ! bon, je me disais aussi que mon

flair…


L’Étranger
— Eh bien ! pendant une heure encore,

mettez votre blair dans votre poche !


M. Duflair
. — Comment !



SCÈNE XI


Les mêmes, plus JACQUES et YVON

venant de gauche

Yvon
. — À table ! à table ! à présent que me voilà

beau !


Jacques
. — Prévenez votre oncle : je vais chercher la

soupe. (Yvon sort par la droite, deuxième plan )



SCÈNE XII


Les mêmes, plus FRANÇOIS, JOHN et JEAN

François
. — On peut entrer, à présent, paraît-il ?

Tout est expliqué ?


L’Étranger
. — Tout !

François
, à Jacques. — Servez le potage !

John
. — Je aidé vô !

Jacques
. — Jamais de la vie ! Vous avez des mains en

beurre. (Il sort par le fond )


John
, regardant ses mains. — En beurre ? (Il se lèche

les doigts)


Yvon
, rentrant de droite avec Jean. — Venez, mon

oncle, on n’attend que vous.


L’Étranger
. — Que vous… et que mon invité.

Yvon
. — Oui… Il y a un couvert de plus… la Part-à-Dieu.

L’Étranger
. — What is it… [30] paradieu ?

Jean
. — C’est une pieuse coutume bretonne : si un

pauvre se présente pendant la veillée de Noël, on le fait asseoir à la place d’honneur de la table familiale.

(On s’installe. L’étranger est au milieu, ayant à sa gauche M. Duflair et à sa droite Jean. Yves est à côté de Jean et François au bout à droite. Entre lui et M. Duflair, une place vide. — John aidera Jacques à faire le service.)


François
. — Par un temps pareil, si loin de toutes

communications, cette place a des chances pour rester vide ce soir… et ce sera tant mieux !



SCÈNE XIII


Les mêmes, plus JACQUES, plus PIERRE-QUI-ROULE



Jacques
, entrant avec la soupière fumante. — Et voilà

la soupe !


François
, à M. Duflair. — Ne vous froissez pas des

familiarités de Jacques…


Jean
. — C’est un vieux serviteur de la famille.

Yvon
. — D’abord, c’est mon ami à moi !

Jacques
, en le servant. — Dites votre chien de garde,

Monsieur Yvon…


Pierre-qui-roule
, au loin :
En ripaillant jusqu’à l’aurore,
Réveillonneux…

Tous
. — Écoutez !

Pierre-qui-roule
 :
Songez au gueux qui vous implore
Le ventre creux.

Tous
. — Le chemineau !

L’Étranger
, à John. — Ouvrez, John !

Pierre-qui-roule
, plus près :
À l’heure où Dieu descend sur terre
De son ciel bleu,
Donnez, donnez à Jean-Misère
La Part-à-Dieu !
La Part-à-Dieu !

(John ouvre et l’on aperçoit Pierre-qui-Roule, couvert de neige, vêtu comme au premier acte.)


L’Étranger
, solennel. — Gentlemen, je vous présente

mon invité !


Pierre-qui-roule
. — Pardon, excuse ! Depuis quelque

temps, je vis comme dans un rêve. On m’a dit de revenir ce soir, ici, dans cette maison d’où m’est venu tout mon malheur… et me voilà !


François
, à Jean. — Ne trouvez-vous pas, Monsieur

Jean, que la place de cet homme n’est pas ici ?


Jean
. — Ces messieurs en répondent : nous n’avons

qu’à nous incliner.


M. Duflair
. — À table donc, bonhomme, puisque

votre couvert vous attend.


Pierre-qui-roule
. — Oh ! je vous reconnais, Monsieur

le Juge. Si c’est à vous que je dois ma liberté, soyez béni !


M. Duflair
, montrant l’étranger. — Ce n’est pas moi,

mais Monsieur qu’il faut remercier.


L’Étranger
. — All right ! all right ! Nous sommes à

table pour manger et non pour spitcher ! [31] Nous toasterons [32] au dessert. (Montrant sa chaise au chemineau.) Sit down ! [33] (Pierre-qui-Roule s’assied et mange.)


M. Duflair
, à Pierre-qui-Roule. — Au reste, il ne

faut pas vous faire d’illusions, mon gaillard ; votre liberté n’est que provisoire et vous demeurez en surveillance.


Pierre-qui-roule
. — Oh ! j’ai bien remarqué, allez !

mais cela ne fait rien ! La meilleure des illusions est encore celle de la liberté et on l’a, cette bonne illusion, quand une route blanche fuit sous vos pieds ! Oh ! la prison ! quatre murs, une fenêtre grillée, une porte toujours verrouillée : mieux vaudrait la tombe, voyez-vous !


M. Duflair
. — Voilà ce que c’est, mon ami, de vous

mettre sous le coup de la loi.


Pierre-qui-roule
. — La loi ! La loi !

Jacques
, qui entre avec un plat. — V’là l’oie ! v’là

l’oie !… est-elle assez belle, hein ? C’est une de mes élèves !


M. Duflair
. — Mettez-la devant moi et donnez-moi

le couteau à découper : je vais procéder à son interrogatoire. Voyons un peu ce que cette inculpée-là a dans le ventre !


Jacques
. — Des marrons… (On rit.) et de la farce !

M. Duflair
, découpant. — Farceur ! (On rit.) Elle a,

dès lors, droit à toute notre indulgence. (À l’étranger.) Une aile, cher collègue ?


L’Étranger
. — Thank you ! mais prenez soin, surtout,

de mon invité !


Pierre-qui-roule
. — Oh ! je n’ai pas grand faim, vous

savez. Le grand air…


Jean
. — Ça creuse, ordinairement.

Pierre-qui-roule
. — Oh ! quand on n’en a plus l’habitude,

ça nourrit !


M. Duflair
. — Dame ! s’il a dévoré l’espace.

Yvon
. — Dis, Monsieur Qui-Roule, tu nous diras encore

une chanson… mais pas celle de l’an dernier ; elle m’a fait trop peur ! J’en ai rêvé souvent, tu sais !


Pierre-qui-roule
. — Je n’ai rien à vous refuser, mon

gentil petit Monsieur ! Voulez-vous que, pour payer mon écot, je vous chante : la Part-à-Dieu ?


Yvon
, battant des mains. — Oui, oui, la Part-à-Dieu !

Pierre-qui-roule
se lève et chante :
Quand vient Noël la vie est rude
Aux indigents ;
Fait plus frisquet qu’à l’habitude,
Mes bonnes gens !
Ouvrez la porte au pauvre hère
Sans feu, ni lieu ;

Tous en chœur
, excepté Jean et François :
Donnez, donnez }
Donnons, donnons } à Jean-Misère
La Part-à-Dieu !
La Part-à-Dieu !

Pierre-qui-roule
Rien qu’un croûton pourra suffire
Si la pitié
Nous l’offre avec le sourire
De l’Amitié.
En l’arrosant d’un petit verre
Au coin du feu.



Chœur
 :
Donnons, donnons }
Donnez, donnez } à Jean-Misère
La Part-à-Dieu !
La Part-à-Dieu !

Pierre-qui-roule
 :
Près de vos gâs, près de vos filles
Laissez le vieux
Chauffer son cœur et ses guenilles
Une heure ou deux ;
Qu’il s’imagine être grand-père
Un petit peu.

Chœur
 :
Donnons, donnons }
Donnez, donnez } à Jean-Misère
La Part-à-Dieu !
La Part-à-Dieu !

Yvon
, battant des mains. — Bravo ! bravo ! Si tu veux

être mon grand-papa, reste au château. Mon oncle veut bien, n’est-ce pas ? Et Jacques ne sera pas jaloux ?


Jean
. — En voilà une idée !

Pierre-qui-roule
. — Merci, mon petit ami ; ce qu’il

me faut, à moi, voyez-vous, c’est la grand’route comme plancher, le fossé comme lit, le ciel comme plafond et l’horizon comme but, après lequel il fait si bon courir.


François
. — L’horizon de mer… oui ; l’autre… (Haussant

les épaules.) il est trop près !


Pierre-qui-roule
. — Chacun ses goûts !

Yvon
. — Et toi, Jacques… ne vas-tu pas nous conter

une légende ?…


Pierre-qui-roule
. — Pas celle de l’an dernier, toujours…

elle nous a porté malheur !


Jacques
. — Attendez que je fouille dans mon sac à

malice.


L’Étranger
. — Pendant que vous chercherez, vieil

homme, je raconterai soi-même, si vous voulez, un petit histoire de Christmas.


M. Duflair
. — Fameuse idée, cher collègue.

Yvon
. — Oui, oui, une histoire.

L’Étranger
. — Oh ! elle était pas pour les enfants !

Elle vous ferait bien trop peur. Du reste, il se fait tard, vous devez avoir besoin sommeil ; à cette heure, en Angleterre, les petits babys [34] sont au lit. (Il le regarde bien dans les yeux.) Allez coucher dormir, mon enfant !


Yvon
, se levant et lui tendant la main. — Ah ! bien… !

(À Jean.) Bonsoir, mon oncle !


Jean
, l’embrassant au front. — Bonsoir, Yvonnet !

Yvon
. — Bonsoir, Monsieur le Juge ! (À Pierre-qui-Roule.)

Bonsoir, vieux grand-père ! Vous voyez bien que je suis un homme à présent ; je n’ai plus peur de vous !


Pierre-qui-roule
. — Bonsoir, mon gentil petit Monsieur.

Jacques
. — Allons… au lit !

Yvon
. — Reste à ton service, vieux Jacques ! Je suis

un homme, te dis-je et je ne veux plus être traité en petite fille. Bonsoir la compagnie !


Tous
. — Bonne nuit ! (Il sort à gauche… et laisse sa

porte ouverte.)


M. Duflair
, à l’étranger. — Mon cher collègue, vous

avez la parole.


L’Étranger
. — Voulez-vous que je raconte à vous le

manière exactement dont a été commise le crime de Kéravel, ici même l’an dernier ?


François
. — Encore ?

Jean
. — C’est un sujet bien triste !

François
. — Et dont nous, sommes obsédés !

M. Duflair
. — Bien d’actualité, cependant ! Allez !

allez ! je ne perdrai, à vous écouter, ni une tranche de votre récit ni une gorgée de bon vin. J’ai, du reste, moi aussi, mon opinion bien arrêtée, désormais, sur cette affaire et je serais curieux de savoir si nos flairs sont d’accord.


L’Étranger
. — Gentlemen, vous connaître le Naulahka ?

M. Duflair
. — Ma foi, non ! Qu’est-ce que c’est que

cet animal-là ? Le Naulah… quoi ?


L’Étranger
. — Ka… Mon illustre compatriote, Ruydard

Kipling, en a conté soi-même jadis le history [35]. Ce était un célèbre talisman des Indes, une sorte de collier pectoral composé de quarante-cinq précieuses pierres, montées sur une simple griffe d’or : rubis, améthyste, saphirs, émeraudes et perles ; avec, dans le milieu du centre, un diamant unique dans le monde par son taille, par son forme et par son couleur ; une diamant noir, plus sombre à la fois que l’enfer et plus brillante que le soleil, le famouss noir diamant des Rajahs, qui, à lui toute seule, valait une royale fortune. « Quand le noir diamant sera perdu, dit une légende hindoue, l’Empire des Indes aura fondu. » Or, en dix-sept cent et quelque, un famouss corsaire (que vous bien connaître) pénétra dans Bombay, fondit sur Misoure, viola le temple d’Iswara, fit sauter d’un coup de poignard le noir diamant et se réembarqua avec le palladium des Hindous ! — Et l’histoire semble donner raison au vieux légende : vous connaître comment l’Inde perdit son indépendance et, après avoir manqué devenir Royaume française, est enfin devenu Empire anglaise Les prêtres cachèrent au peuple le vol du fétiche et firent enchâsser dans le collier un faux noir diamant… Mais ils n’abandonnèrent pas le espérance de retrouver le véridique, à tous prix… assurés que, du même coup, l’Inde retrouverait son indépendance. Vous connaître le mystérieuse mort du Corsaire, le mort aussi tragique de son fils et, enfin, le mort, plus tragique encore, du dernier châtelain de Kéravel. Or, j’ai feuilleté les gazettes de l’époque aux archives de Rennes et de Saint-Malo et j’ai vu que, toujours, étrange coïncidence, à l’époque de ces trois meurtres, une troupe indienne (bayadères, fakirs, princes en mission ou simples mendiants) avait séjourné dans la contrée…


Jacques
. — Ça, c’est vrai ! En avons-nous vu, l’an

dernier, de ces mal blanchis ! Le jour même du crime, tenez, j’ai dû donner, ici, une leçon de politesse et de français à un de ces sauvages.


M. Duflair
, à l’étranger. — D’où vous déduisez que

c’est un Hindou qui, l’an dernier, frappa, ici même, Monsieur de Kéravel.


François
. — Oui, oui, la chose se pourrait…

Jean
. — C’est étrange… mais la piste semble bonne…

et il faut la suivre.


L’Étranger
. — Moi, je donne pas d’opinion ; je raconte.

Or, donc, le vingt-cinq décembre dernière, l’envoyé des Rajahs et des prêtres hindous, hindou lui-même ou leur français complice, connaissant le cachette où Monsieur de Kéravel enfermait le maudite joyau, résolut de se l’approprier soi-même. Tout le monde couché, le Christmas veillée terminée, Monsieur de Kéravel vint s’assire à son bureau, son dos tourné à son fenêtre, et se mit en devoir de dépaqueter un petit jouet que le petit Jésus envoyait à son petite boy par l’entremise d’un grand bazar de Saint-Malo. (À ce moment, Yvon sort doucement de sa chambre et se glisse, sans bruit, derrière le paravent )


M. Duflair
. — Oui, je vois le tableau d’ici : la victime

à son bureau, durant que la neige tombe. Parfait. Où était alors, selon vous, le meurtrier ?


L’Étranger
. — Où ?… je ne sais pas… je raconte. Je

le vois, circulant sans bruit, comme un fantôme, dans les halls du château, entrant dans la cuisine, chaussant, à l’envers, du reste, les sabots du vieux domestique…


Jacques
. — Le failli chien !

L’Étranger
. — …Revêtant un ciré et un casque suroît

pendus au mur, au-dessus des sabots, après s’être, sans doute, masqué le visage… tirant de son poche le couteau du cheminal oublié sur ce table…


Pierre-qui-roule
. — Canaille !

L’Étranger
. — …De même qu’après le crime, il

prendra sur ce table, après s’être enveloppé le main avec sa mouchoir ou un serviette pour ne pas laisser d’empreintes, une bouteille et deux verres, afin de faire croire à l’existence d’un complice ; de même qu’il videra par terre le contenu de plusieurs tiroirs et prendra le montre et le porte-monnaie de son victime, pour faire croire à une vulgaire cambriolage…


M. Duflair
. — Oh ! mais il est très fort, dites donc,

cher collègue… Seulement, il doit beaucoup vous emprunter…


François
. — Oui… Tout ça c’est des suppositions…

Un roman…


Jean
. — Fort bien imaginé, d’ailleurs…

M. Duflair
. — Continuez…

L’Étranger
, se levant. — Je continioue ! Je vois, à

présent, le assassin ouvrant doucement le porte du cuisine, marchant silencieusement dans la neige, arrivant devant la grande baie vitrée, crevant, sans bruit, une feuille de papier remplaçant un carreau, brisé préalablement par lui…


M. Duflair
. — Ou par un complice…

L’Étranger
. — …Passant son main par l’ouverture,

tournant lentement l’espagnolette, ouvrant le fenêtre, quittant ses sabots et pénétrant dans cette salle. — Monsieur de Kéravel est là, confiante, souriante, ne songeant qu’au joie prochaine de son petit boy ; il tend le dos à son meurtrier qui peut, tout à son aise, choisir l’endroit où il frappera. Et le poing armé se dresse, se dresse et, rapide, terrible, fulgurant comme un éclair, s’abat sur le pauvre victime.


M. Duflair
. — Brr ! J’en ai froid dans le dos ! La

mort dut être foudroyante.


L’Étranger
. — Non… car Monsieur de Kéravel est

robuste. Il se débat, démasque à demi son agresseur, qui tâche de l’achever en le strangulant.


Jacques
. — C’est affreux !

François
. — Horrible !

Jean
, nerveux. — Oui… assez…

L’Étranger
, continuant en élevant peu à peu la voix.

— C’est fait… il l’a deviné… reconnu même… et il appelle au secours et il maudit son meurtrier… Son voix monte, monte, désespérée… Oh ! comme il pleure dans la nuit ! Écoutez ! écoutez ! gentlemen, écoutez pleurer le pauvre mort !


Le gramophone
, actionné par le petit Yvon au moment

où l’étranger dit : Écoutez ! — Ah !… au secours ! à l’assassin ! à moi !


Tous
, excepté Jean, se dressant en frissonnant. — La

Voix du Mort !


Le gramophone
, continuant — À moi !… Toi !…

Toi !… Que t’ai-je fait, misérable ?


Jean
, se dressant à son tour. — Assez !

Le gramophone
. — Caïn !

Jean
, tombant à genoux, affolé, hagard. — Assez !

assez ! Oui, Robert, oui… j’avoue ! là ! j’avoue, mais tais-toi ! tais-toi ! tais-toi !


Tous
. — Comment ! Que dit-il ?

L’Étranger
, terrible. — Votre frère ! Oh ! criminel !

Comment avez-vous pu massacrer votre frère ! ! !


Tous
. — Lui !

Jean
, se redressant, comme halluciné. — Je le haïssais…

parce qu’il avait tout et moi rien… Il avait tout pris, vous dis-je : le titre, la fortune, l’esprit, la beauté et jusqu’à la femme aimée qui, elle aussi, m’avait dédaigné pour lui… Toutes les joies et tous les cœurs allaient vers lui… Vers moi, rien, ni personne ! Et j’ai écouté les hindous ; ils m’offraient une fortune, des villages à gouverner chez eux, là-bas, aux pays du soleil, des bayadères ensorcelantes et des richesses fabuleuses… que sais-je ? Je résistai longtemps… Mais, un jour, leurs fakirs m’ont envoûté, suggestionné et j’ai tué ! j’ai tué ! j’ai tué ! (Il tombe sur le fauteuil de droite en portant soudain sa main à son cœur avec une expression d’angoisse inexprimable.)


M. Duflair
, montrant François. — J’aurais parié que

c’était l’autre, moi !… mais celui-là jamais !


L’Étranger
, à Jean. — Qu’est devenu le noir diamant ?

Jean
. — Il est allé reprendre sa place au centre du

Naulahka.


L’Étranger
. — Qu’avez-vous reçu en échange ?

Jean
. — Conduisez-moi à la cheminée… (Soutenu par

l’étranger et M. Duflair, il va, chancelant, à la cheminée de gauche, fait jouer le ressort et en sort une cassette.) Là dedans… tenez… des rubis… des saphirs… des perles… de quoi redorer le blason des Kéravel, reconstruire le château, assurer désormais la fortune d’Yvon et le bonheur d’Henry. Faites à présent de moi ce que vous voudrez… mais que je n’entende plus cette voix, jamais… jamais…


L’Étranger
. — Cette voix, pauvre fol, il sortait non

de la gorge de votre pauvre victime… mais d’un appareil qui fonctionnait pendant la scène du crime. — Ah ! ah ! vous n’aviez pas à cela pensé ? Yvon, donnez le cylindre…


M. Duflair
. — Les assassins ne pensent pas à tout !

(À part.) Heureusement pour les policiers !…


L’Étranger
, montrant le cylindre à Jean, puis le

rendant à Yvon qui le conserve dans ses mains. — Voilà !


Jean
. — Malédiction ! Je me suis stupidement trahi !

(Il retombe assis sur le fauteuil, à droite ; François est auprès de lui.)


L’Étranger
, à M. Duflair. — Vous allez pouvoir rendre

le définitive liberté au cheminal.


Pierre-qui-roule
. — Ben vrai. Ce n’est pas trop tôt !

Me rendra-t-on mon couteau, au moins ?


L’Étranger
, le tirant de sa poche. — Yes : le voici !

Ah ! une dernière expérience. Mister Duflair. (À Pierre-qm-Roule.) Ouvrez votre couteau. Good [36]. Cognez-moi dans le poitrine.


Pierre-qui-roule
. — Jamais de la vie !

L’Étranger
. — Ou dans le stomac !

Pierre-qui-roule
. — Vous, mon sauveur !

L’Étranger
. — Fézé semblant, vite !

Pierre-qui-roule
, levant le bras. — Bon !

L’Étranger
, lui prenant le poignet. — Stop ! Regardez,

mister Duflair : le petit doigt s’est instinctivement glissé dans l’anneau…


M. Duflair
. — Oui, oui… vous aviez raison.

L’Étranger
, à Jean qui, prostré, n’a rien vu, rien

entendu. — Et vous, misérable homme, levez-vous et prenez cette couteau…


M. Duflair
. — Quelle imprudence !

L’Étranger
. — Et montrez-nous comment vous avez

frappé. (Il regarde fixement Jean.)


Jean
, le regardant aussi dans les yeux. — Ah ! oui !…

ah ! bon… (Il se lève.) J’ai pris le couteau, comme ceci…


L’Étranger
, à M. Duflair. — Observez…

Jean
. — Et… j’ai frappé… (À ce moment, il porte, à

nouveau, la main à son cœur, en poussant un rugissement de douleur.) Oh ! ! ! (Le couteau roule à terre.)


François
, recevant Jean dans ses bras et le faisant

asseoir dans le fauteuil. — Il souffrait du cœur depuis longtemps…


Jacques
. — Oui donc.

M. Duflair
. — Rupture d’anévrisme, sans doute ; il

est flambé ! Dommage : une si belle cause !


L’Étranger
. — All right ! C’est ainsi mieux ! L’affaire

sera enterrée mort avec le criminal.


M. Duflair
. — C’est vrai ; et un grand nom ne sera

pas déshonoré !


Yvon
qui, au cri général, a laissé tomber le cylindre

et, depuis, en a ramassé les morceaux. — Bon ami ! J’ai laissé tomber le cylindre. Voyez !


L’Étranger
. — La voix du victime est brisée. On ne

l’entendra plus : le mort a pardonné !


Jean
. — Merci !… À tous !… pardon !… Adieu !…

pitié !… (Il meurt.)


L’Étranger
, solennellement, en retirant sa casquette

et en désignant le cadavre. — Jioustice est faite !



RIDEAU




  1. Très bien seigneur, très bien.
  2. Allons.
  3. C’est la vérité.
  4. Les artistes qui interpréteront ces deux rôles de Jean et François devront avoir même taille, même allure, même silhouette en un mot. Mais autant François a l’abord brutal et antipathique, autant les manières et la voix de Jean sont douces et avenantes.
  5. Prononcer Cherlock Hom’mz.
  6. Extraits de Chansons en Sabots, un volume in-18.
  7. L’artiste fait semblant d’enregistrer, cela va sans dire. Le cylindre que l’on entendra aux 2e et 3e actes aura dû être impressionné d’avance, au cours des répétitions.
  8. Prononcer : Ol raït !
  9. Prononcer : Holl !
  10. Abréviation de : s’il vous plaît ? (prononcer : Plize ?)
  11. Prononcer : Seur.
  12. Prononcer : Ouell.
  13. Prononcer : Goulf Strim.
  14. Prononcer : kaib.
  15. Prononcer : boë.
  16. Prononcer : Schek hend
  17. Aidez-moi.
  18. Taisez-vous ! (prononcer : Cheu teup !)
  19. Asile d’aliénés de Bretagne.
  20. Payez le cocher ! (prononcer : Pao dat coutch’meun !)
  21. Taisez-vous ! (prononcer : Cheu teup).
  22. Garçon (prononcer : bo-ë).
  23. Prononcer : râounz.
  24. Mon cher ! (prononcer : Maï dir !)
  25. Couteau (prononcer : knaife).
  26. Prononcer : kébène !
  27. Mon Dieu ! (prononcer : Maï God !)
  28. Observez cet homme (prononcer : Obzeurve daï mann).
  29. Quelle heure est-il ? (Prononcer : Ouat taime ize itt ?).
  30. Qu’est-ce que c’est ? (prononcer : Ouat ize eit ?).
  31. Prononcer : spitcher.
  32. Prononcer : tosterons.
  33. Asseyez-vous ! (prononcer : Sit daoun !).
  34. Prononcer : bébès.
  35. Prononcer : histori.
  36. Bon ! (prononcer : Goud !).