Le Parc de Mansfield/XXXII

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Traduction par Henri Villemain.
J. G. Dentu (Tome III et IVp. 69-102).

CHAPITRE XXXII.

Fanny n’avait nullement oublié M. Crawford, lorsqu’elle s’éveilla le matin suivant ; mais elle se rappelait l’objet du billet qu’elle avait écrit, et elle était impatiente de voir cet objet rempli. Si M. Crawford voulait partir !… C’était-là ce qu’elle désirait le plus ardemment… partir et emmener sa sœur avec lui comme il devait le faire, n’étant revenu à Mansfield qu’à cause de cela !… elle ne pouvait deviner pourquoi ce départ n’avait pas déjà eu lieu, car miss Crawford n’avait aucune raison pour le différer. Fanny avait espéré que, dans la visite de la veille, le jour de ce départ aurait été nommé ; mais Crawford avait seulement parlé de leur voyage comme devant avoir lieu sous peu.

Après avoir eu la conviction que son billet était parvenu à son adresse, Fanny ne put qu’être très-surprise d’apercevoir par hasard M. Crawford qui venait de nouveau au château, et à une heure aussi peu avancée que la veille. Il ne pouvait venir pour elle, mais elle devait éviter autant que possible de le rencontrer ; et comme elle se trouvait dans les appartemens supérieurs, elle résolut d’y rester pendant tout le temps que durerait sa visite, à moins qu’on ne l’envoyât chercher ; et comme madame Norris était encore au château, il n’y avait pas apparence qu’elle fût appelée.

Elle resta pendant quelque temps écoutant avec agitation si quelqu’un venait la chercher ; mais comme personne n’approchait de la chambre de l’Est, elle se remit peu à peu, s’assit et s’occupa, espérant que M. Crawford partirait sans qu’elle fût pour rien dans l’objet de sa visite.

Près d’une heure s’était écoulée, et Fanny était entièrement tranquille quand elle entendit tout à coup le bruit des pas de quelqu’un qui s’avançait du côté de l’appartement où elle se trouvait. C’était une marche pesante, une marche extraordinaire dans cette partie de la maison ; c’était celle de son oncle. Elle la reconnut aussi bien que sa voix. Elle avait tremblé souvent lorsqu’elle l’avait entendue, et elle commença à trembler de nouveau, par l’idée qu’il venait pour lui parler, quelque fût son objet. C’était en effet sir Thomas ; il ouvrit la porte et demanda s’il pouvait entrer. Fanny éprouvait l’effroi que lui causaient autrefois ses visites, lorsqu’il venait l’examiner sur les langues française et anglaise.

Elle était cependant pleine d’attentions pour son oncle, en plaçant une chaise pour lui, et en s’efforçant de paraître honorée de sa visite. Dans son agitation, elle avait oublié ce qui manquait à son appartement, jusqu’à ce que sir Thomas dit avec surprise : « Pourquoi n’avez-vous pas de feu aujourd’hui ? »

La neige couvrait la terre ; Fanny était enveloppée dans un schall. Elle hésita à répondre.

« Je n’ai pas froid, mon oncle… Je ne reste jamais ici long-temps dans cette saison. »

« Mais vous avez du feu ordinairement ? »

« Non, mon oncle. »

« Comment cela se fait-il ? il faut qu’il y ait quelque méprise ; j’ai entendu que vous eussiez cet appartement pour qu’il vous fût entièrement agréable. Je sais que vous ne pouvez avoir de feu dans votre chambre à coucher. Il y a quelque erreur qui doit être rectifiée ; vous ne devez point rester ainsi : votre tante ignore cela sans doute ? »

Fanny aurait préféré garder le silence ; mais étant obligée de parler, elle ne put s’empêcher, pour rendre justice à la tante qu’elle aimait le mieux, de proférer quelques mots dans lesquels on ne pouvait distinguer que ceux de « ma tante Norris. »

« J’entends ! dit son oncle en l’interrompant ; votre tante Norris a toujours été de l’opinion que les jeunes gens devaient être élevés sans mollesse. Elle peut avoir raison, mais il doit y avoir de la modération en tout : j’ai trop bonne opinion de vous, Fanny, pour supposer que cette conduite vous inspire du ressentiment. Mais laissons ce sujet ; asseyez-vous, ma chère, il faut que je vous parle pendant quelques minutes : je ne vous retiendrai pas long-temps. »

Fanny s’assit, les yeux baissés, et rougissant. Après un moment de silence, sir Thomas commença : « Vous ne savez peut-être pas que j’ai reçu une visite ce matin… À l’issue du déjeûner, M. Crawford est venu me trouver dans ma propre chambre : vous devinez peut-être pourquoi ? »

La rougeur de Fanny augmentait toujours ; et son oncle, s’apercevant qu’elle éprouvait un embarras qui la mettait hors d’état de parler ou de le regarder, détourna ses regards, et, sans aucune autre pause, raconta la visite de M. Crawford.

Celui-ci, dans cette visite, s’était déclaré l’amant de Fanny, avait demandé sa main et sollicité le consentement de l’oncle qui paraissait remplacer le père de Fanny. Il avait fait cette demande d’une manière si convenable, si franche, si libérale, que sir Thomas prenait un véritable plaisir à détailler les particularités de cette conversation, et ne doutait point que sa nièce n’en eût encore plus que lui à l’écouter. Il parla pendant plusieurs minutes sans que Fanny osât l’interrompre. À peine aurait-elle désiré de le faire : son esprit était dans une trop grande confusion. Elle avait changé de position, et, les yeux fixés sur l’une des croisées, elle écoutait son oncle dans le plus grand trouble ; il cessa pendant un moment de parler. Elle s’en était à peine aperçue, lorsque se levant, il lui dit : « Maintenant, Fanny, ayant rempli une partie de ma commission, et vous ayant montré chaque chose placée sur la base la plus solide et la plus satisfaisante, je puis exécuter l’autre en vous engageant à m’accompagner dans le salon ; M. Crawford vous y attend. »

Fanny, en entendant cela, fit une exclamation, et tressaillit de manière à étonner sir Thomas ; mais la surprise de celui-ci augmenta au dernier degré, en l’entendant s’écrier : « Oh ! non, mon oncle, je ne puis ; vraiment, je ne puis descendre pour me trouver avec lui. M. Crawford devrait savoir… il sait que… je lui en ai dit assez hier pour le convaincre… Il m’a parlé hier sur ce sujet, et je lui ai dit sans déguisement qu’il ne m’était nullement agréable, et qu’il était hors de mon pouvoir de répondre à sa bonne opinion. »

« Je ne saisis pas bien ce que vous voulez dire, répondit sir Thomas en s’asseyant de nouveau. Il est hors de votre pouvoir de répondre à sa bonne opinion ! Qu’est-ce que cela signifie ? Je sais qu’il vous a parlé hier, et autant que j’ai pu le comprendre, qu’il a reçu les encouragemens qu’une jeune personne bien élevée peut se permettre de donner. J’ai été très-satisfait de votre conduite en cette occasion ; elle a montré une discrétion très-recommandable de votre part ; mais à présent qu’il fait sa demande d’une manière si convenable, quels peuvent être vos scrupules ? »

« Vous êtes dans l’erreur, mon oncle, s’écria Fanny, contrainte par son anxiété d’oser dire à son oncle qu’il se trompait. Comment M. Crawford peut-il parler ainsi ? je ne lui ai donné hier aucun encouragement : au contraire, je lui ai dit… je ne puis pas me rappeler mes propres expressions… ; mais je suis certaine de lui avoir dit que je ne voulais pas l’écouter, qu’il me déplaisait à tous égards, et que je le priais de ne jamais me parler de cette manière. Je suis sûre de lui avoir dit cela, et je lui en aurais dit davantage, si j’avais pu penser qu’il parlât sérieusement ; mais il n’est pas vraisemblable que cela soit. J’ai pensé que tout cela ne signifierait rien avec lui. »

Elle ne put continuer, elle était hors d’haleine.

« Dois-je comprendre, dit sir Thomas après un moment de silence, que votre intention soit de refuser la main de M. Crawford ? »

« Oui, mon oncle. »

« Le refuser ! lui ? »

« Oui, mon oncle. »

« Refuser M. Crawford ! Pour quelle raison ? sous quel prétexte ? »

« Je… je ne puis l’aimer assez, mon oncle, pour l’épouser. »

« Cela est bien étrange ! dit sir Thomas avec le ton d’un déplaisir calme. Il y a quelque chose là-dedans que je ne puis comprendre. Un jeune homme désire vous adresser ses vœux, avec une foule de titres pour le recommander. Il a non seulement le rang, la fortune, le nom, mais il possède des agrémens plus qu’ordinaires. Son amabilité, sa conversation plaisent à tout le monde. Ce n’est pas une connaissance d’aujourd’hui ; il y a déjà quelque temps qu’il vous fréquente. Sa sœur est votre intime amie. Ce qu’il a fait pour votre frère lui suffirait pour vous le rendre agréable, quand bien même il n’aurait pas eu d’autres titres. »

« Oui, » dit Fanny d’une voix faible ; et elle avait presque honte d’elle-même de ce qu’après le tableau que son oncle venait de faire, elle n’eût aucune affection pour M. Crawford.

« Vous avez dû vous apercevoir des attentions particulières de M. Crawford pour vous depuis quelque temps ; vous ne pouvez être tout à fait surprise ; et quoique vous ayez toujours reçu ses civilités très-convenablement, il n’a jamais paru qu’elles vous déplussent. Je suis presque disposé à penser, Fanny, que vous ne connaissez pas bien vos propres sentimens. »

« Oh ! je vous demande pardon, mon oncle ; ses attentions pour moi ont toujours été quelque chose que je n’aimais pas. »

Sir Thomas la regarda avec la plus grande surprise.

« Cela me surpasse, dit-il ; cela demande une explication. Jeune comme vous l’êtes, et ayant à peine vu quelques personnes, il n’est guère possible que vos affections… »

Il attacha ses regards sur elle. Il vit ses lèvres indiquer le mot non, quoique le son fût inarticulé ; mais son visage était couvert de la plus vive rougeur. Dans une fille modeste, ce signe pouvait très-bien indiquer l’innocence ; et sir Thomas préférant de paraître satisfait, ajouta promptement : « Non, non, je sais que cela est tout à fait hors de la question, tout à fait impossible. Bien ; il n’y a plus rien à dire. » Et pendant quelques minutes, il garda le silence. Il était pensif ; sa nièce pensait aussi, et cherchait à se préparer contre de nouvelles questions. Elle serait plutôt morte que d’avouer la vérité ; elle espérait, par un peu de réflexion, se fortifier assez pour ne pas la découvrir.

Sir Thomas reprit : « Indépendamment de l’intérêt que le choix de M. Crawford paraissait justifier, son désir de se marier de bonne heure me plaît. Je suis partisan des mariages précoces. Je voudrais que tout jeune homme ayant une fortune suffisante, se mariât à vingt-quatre ans. Cela est tellement mon opinion, que je suis fâché de voir que mon fils aîné, votre cousin, M. Bertram, ne paraisse pas désirer de se marier. Je voudrais qu’il fût plus disposé à se fixer. » Ici sir Bertram jeta un coup-d’œil sur Fanny. « Je crois qu’Edmond est plus disposé à se marier de bonne heure que son frère. J’ai dernièrement pensé qu’il avait vu la femme qu’il pouvait aimer ; ce qui n’a pas eu lieu à l’égard de son frère aîné. Ne croyez-vous pas cela comme moi, ma chère ? »

« Oui, mon oncle. »

Cela fut dit doucement, mais avec calme, et sir Thomas fut tranquille sur le compte des deux cousins. Sa nièce ne s’en trouva pas mieux ; le déplaisir qu’il éprouvait augmenta par l’idée que Fanny n’avait point de raison à donner de son refus. Il se leva et se promena dans la chambre avec un front sévère ; et bientôt après, il dit avec une voix d’autorité : « Avez-vous quelque raison de mal penser du caractère de M. Crawford ? »

« Non, mon oncle. »

Elle avait le désir d’ajouter : « Mais j’en ai de douter de ses principes. » Son cœur s’effraya d’entrer dans une discussion qu’elle ne pourrait peut-être pas soutenir par des preuves convaincantes. La mauvaise opinion qu’elle avait de lui, était fondée principalement sur des observations relatives à ses cousines, et qu’elle n’aurait osé mentionner à leur père. Maria et Julia, et sur-tout Maria, étaient tellement impliquées dans la conduite que Fanny reprochait à M. Crawford, qu’elle ne pouvait dépeindre son caractère tel qu’elle se le représentait, sans nuire à ses cousines. Elle avait cru qu’avec un homme aussi sensé que son oncle, il aurait suffi de ne pas paraître disposée à contracter cette union ; elle s’apercevait avec un grand chagrin qu’il n’en était point ainsi.

Sir Thomas vint vers la table auprès de laquelle elle était assise, et dit avec froideur et gravité : « Je vois qu’il est inutile de vous parler. J’aurais mieux fait d’abréger cette désagréable conférence. M. Crawford ne doit point attendre aussi long-temps. J’ajouterai donc seulement, comme pensant qu’il est de mon devoir de vous témoigner mon opinion sur votre conduite, que vous avez trompé mon attente, et que vous avez montré un caractère tout à fait contraire à celui que je vous supposais. Car, Fanny, j’avais conçu une très-favorable opinion de vous depuis mon retour en Angleterre. Je vous avais jugée particulièrement exempte d’opiniâtreté, d’amour-propre, et de cette tendance à l’indépendance d’esprit qui règne si fréquemment de nos jours parmi les jeunes personnes, et qui est repréhensible au-delà de toute expression. Mais vous avez montrée en cette occasion que vous êtes volontaire et d’un mauvais naturel ; que vous voulez décider par vous-même sans aucune considération ni déférence pour des personnes qui ont assurément quelques droits de vous guider, sans même leur demander leur avis. Vous vous êtes montrée extrêmement différente de ce que j’avais imaginé que vous étiez. Les avantages ou les désavantages de votre famille, de vos parens, de vos frères et sœurs, semblent n’avoir pas occupé un seul moment votre pensée en cette occasion. La joie qu’ils auraient ressentie de cet établissement, ainsi que l’utilité qu’ils en auraient retirée, ne sont rien pour vous. Vous ne pensez qu’à vous-même ; et parce que vous n’éprouvez peut-être pas pour M. Crawford ce que les imaginations jeunes et vives croient être nécessaire pour le bonheur, vous vous décidez à le refuser brusquement, sans même demander un seul instant pour réfléchir sur cet objet ; et dans un accès de folie, vous rejetez l’occasion d’être placée dans le monde dans un rang honorable, occasion que vous ne retrouverez plus. Un jeune homme d’esprit ayant les manières les plus aimables et les plus distinguées, éprouvant pour vous un extrême attachement, demande votre main avec le plus noble désintéressement ; soyez certaine, Fanny, que vous pouvez vivre dix-huit ans de plus dans le monde, sans être recherchée par un homme qui ait la moitié de la fortune de M. Crawford et la dixième partie de son mérite. Je lui aurais donné bien volontiers l’une ou l’autre de mes filles. Maria est convenablement mariée ? mais si M. Crawford avait recherchée la main de Julia, je la lui aurais donnée avec plus de satisfaction que je n’ai donnée celle de Maria à M. Rushworth. » Il s’arrêta un moment, et continua : « Et si l’une de mes filles, en recevant la proposition d’un pareil mariage, m’eût répondu par un non décidé, sans avoir égard à mon opinion, j’aurais été très-étonné et très-choqué d’un pareil procédé. Je l’aurais regardé comme une grande violation de leur devoir et de leur respect envers moi. Vous ne devez pas être jugée par les mêmes règles ; vous n’avez pas à remplir envers moi les devoirs d’un enfant ; mais, Fanny, si votre cœur peut vous affranchir de l’ingratitude… »

Il cessa de parler ; Fanny pleurait en ce moment si amèrement, qu’il ne crut pas devoir insister davantage sur cet article. Le cœur de Fanny était brisé par la peinture qui venait d’être faite d’elle-même, et par les accusations qui s’étaient élevées contr’elle avec une effrayante gradation. Volontaire, opiniâtre, personnelle et ingrate ! Elle croyait qu’elle avait tous ces défauts en effet. Elle avait trompé l’attente de son oncle ; elle avait perdu sa bonne opinion. Qu’allait-elle devenir ?

« Je suis bien fâchée, dit-elle en mots inarticulés, et au milieu de ses larmes ; je suis bien fâchée, vraiment. »

« Fâchée ! oui vous devez l’être, et vous aurez probablement sujet de l’être long-temps pour ce qui se passe aujourd’hui. »

« S’il était possible pour moi d’agir autrement, dit-elle avec un autre effort ; mais je suis entièrement convaincue que je ne pourrais jamais le rendre heureux, et que je serais moi-même malheureuse. »

Un nouveau torrent de larmes s’échappa de ses yeux ; mais, malgré ce grand mot de malheureuse qui venait de les précéder, sir Thomas commença à penser qu’il y avait un peu de repentir, un peu de changement dans l’inclination de Fanny, dont on pourrait tirer parti, et que les soins que le jeune homme prendrait par lui-même, pourraient toucher son cœur. Il savait qu’elle était très-timide et extrêmement sensible ; il lui parut assez probable qu’avec un peu de temps, un peu de patience, un peu d’instance et un peu de vivacité employée à propos, on pourrait avoir du succès. Sir Thomas commença donc à espérer, et ces réflexions ayant calmé et réjoui son esprit, il dit avec un ton assez grave, mais dans lequel il y avait moins d’irritation : « Bien, mon enfant ! séchez vos larmes, elles sont inutiles ici ; elles ne peuvent faire aucun bien : il faut que vous descendiez avec moi. M. Crawford a attendu assez long-temps. Il faut que vous lui donniez vous-même votre réponse : il ne peut exiger moins. Vous seule pouvez lui expliquer comment il s’est trompé, malheureusement pour lui, sur vos sentimens. Je ne puis rien faire par moi dans cette explication. »

Mais Fanny montra une telle répugnance, une telle douleur à cette proposition, que sir Thomas, après un moment de réflexion, jugea qu’il valait mieux ne pas insister. Les pleurs que Fanny venait de répandre avaient altéré ses traits, et, malgré les avantages qu’il s’était promis de l’entrevue de Crawford et de Fanny, il crut qu’il était prudent de la différer. Après quelques mots il se retira, et laissa sa nièce s’affliger sur ce qui venait de se passer.

L’esprit de Fanny était bouleversé ; le passé, le présent, l’avenir ne se représentaient à sa pensée qu’avec les couleurs les plus sombres. Mais le mécontentement de son oncle était ce qui l’affligeait le plus. Il l’avait nommée égoïste, ingrate ; elle était malheureuse pour toujours. Elle n’avait personne de qui elle pût prendre l’avis. Le seul ami qu’elle eût était absent. Il aurait pu adoucir son père ; mais peut-être Edmond lui-même l’aurait-il trouvée égoïste et ingrate. Elle ne pouvait éprouver que du ressentiment contre M. Crawford ; cependant s’il l’aimait véritablement, s’il était malheureux aussi !… elle ne voyait de tout côté que sujet d’affliction.

Au bout d’un quart-d’heure son oncle revint. Elle fut près de s’évanouir quand elle l’aperçut. Il lui parla avec calme, sans sévérité, sans lui faire de reproches ; cela la ranima un peu. Les paroles qu’il lui adressa la soulagèrent, car il commença en disant : « M. Crawford est parti : il vient de me quitter. Je n’ai pas besoin de vous répéter ce qui a eu lieu. Je me bornerai à vous dire qu’il s’est conduit de la manière la plus délicate, et il a confirmé l’opinion que j’avais de la bonté de son cœur et de son caractère. Aussitôt que je lui ai dit que vous étiez incommodée, il a cessé de demander à vous voir pour le moment. »

Fanny, qui avait levé ses yeux sur son oncle, les baissa de nouveau à ces dernières paroles. Sir Thomas continua : « Il est à présumer qu’il demandera à vous entretenir seule, ne fût-ce que pour cinq minutes ; cette demande est trop juste, trop naturelle pour qu’elle lui soit refusée : mais il n’y a pas de temps déterminé pour cela. Ce sera peut-être demain, ou quand vous aurez repris vos esprits. Pour le moment, vous avez seulement à vous tranquilliser. Séchez vos larmes, elles ne font que vous épuiser. Sortez un moment ; la promenade vous fera du bien. La serre est à votre disposition, et c’est le lieu où vous pouvez prendre plus agréablement de l’exercice. Je n’ai rien dit de ce qui s’est passé ; je l’ai laissé ignorer même à votre tante Bertram. Il est inutile d’augmenter le mécontentement. Gardez aussi le silence là-dessus. »

C’était un ordre auquel Fanny pouvait volontiers obéir, et en même temps un acte de bonté qui toucha son cœur. Elle éprouvait pour son oncle une vive reconnaissance de ce qu’il ne l’eût point exposée aux reproches de sa tante Norris. Elle eût préféré même voir M. Crawford, que d’avoir à supporter le mécontentement de cette tante sévère.

Elle suivit l’avis de son oncle, alla se promener, sécha ses larmes et raffermit son esprit. Elle désirait regagner son amitié. Lorsqu’elle revint dans la chambre de l’Est, la première chose qui frappa ses regards, fut un bon feu allumé dans la cheminée : cette attention la toucha.

Dans ce moment une pareille preuve d’indulgence lui parut être au-delà de tout ce qu’elle pouvait attendre. Elle s’étonnait de ce que sir Thomas eût pu se rappeler une pareille bagatelle ; mais elle apprit bientôt de la femme de chambre, que cela devait avoir lieu ainsi tous les jours : sir Thomas l’avait ordonné.

« Si je pouvais être véritablement ingrate, se dit-elle à elle-même, il faudrait que j’eusse renoncé à tout sentiment. Dieu me préserve d’éprouver cette ingratitude ! »

Elle ne vit plus son oncle ni sa tante Norris jusqu’à l’heure du dîner. Les manières de son oncle avec elle furent les mêmes qu’auparavant ; mais sa tante Norris la querella bientôt de ce qu’elle fût sortie sans en donner connaissance à lady Bertram. « Si j’avais su, dit-elle, que vous alliez sortir, je vous aurais envoyée chez moi avec quelques ordres pour Nanny, que j’ai été obligée d’aller porter moi-même. Vous m’auriez épargné cette peine, si vous aviez en l’attention de me prévenir que vous alliez sortir. Il vous eût été indifférent, je crois, d’aller chez moi ou de vous promener dans la serre. »

« J’ai engagé Fanny à aller dans la serre, parce que c’est le lieu le moins humide, » dit sir Thomas.

« Oh ! dit madame Norris un peu troublée ; c’est beaucoup trop de bonté de votre part. Le sentier qui conduit chez moi est aussi sec que la serre, et Fanny, en choisissant cette promenade, aurait eu l’avantage d’être de quelque utilité, et d’obliger sa tante. Mais elle aime à suivre ses volontés ; elle a un certain esprit de mystère, d’indépendance et d’étourderie auquel je l’engage à faire attention. »

Sir Thomas trouvait cette réflexion extrêmement injuste, quoiqu’il eût exprimé récemment les mêmes sentimens. Il essaya de changer la conversation ; mais madame Norris continua pendant la moitié du dîner à reprocher à Fanny sa promenade particulière.

Enfin ce sujet fut épuisé. La soirée parut devoir être plus calme que le matin. L’esprit de Fanny se livra à l’espérance que le mécontentement de son oncle se dissiperait, et qu’avec la bonté dont il était doué, il finirait par sentir combien il était douloureux de se marier sans affection. Elle pensait aussi que M. Crawford retournerait bientôt à Londres, et que le séjour de la capitale le faisant promptement s’étonner de son délire, il éprouverait de la reconnaissance pour elle, de ce qu’elle lui en eût épargné les mauvaises suites.

Pendant qu’elle se livrait à ces réflexions, son oncle, aussitôt qu’il eut pris le thé, fut appelé hors de l’appartement. Fanny remarqua à peine cette circonstance, jusqu’à ce que, dix minutes après, le domestique s’avançant précisément devant elle, lui dit : « Sir Thomas désire vous parler dans sa chambre, madame. » Elle devina alors ce que ce pouvait être, et une vive rougeur colora, ses joues ; mais elle se leva aussitôt pour obéir, lorsque madame Norris s’écria : « Restez ! restez, Fanny ! Que faites-vous ? où allez-vous ? Ne prenez pas tant de peine. Ce n’est pas de vous dont on a besoin : c’est moi que l’on demande (regardant le domestique) ; mais vous êtes toujours si empressée de vous produire ! Que voulez-vous que sir Thomas ait à vous dire ? N’est-ce pas moi, Baddeley, que vous voulez dire ? J’y vais dans l’instant, Baddeley. Sir Thomas a besoin de moi et non de miss Price. »

Mais Baddeley répliqua positivement : « Non, madame, c’est miss Price, je suis certain que c’est miss Price. » Et il ajouta en souriant à demi : « Je ne crois pas qu’il s’agisse de vous en cette occasion. »

Madame Norris, très-mécontente, fut obligée de se remettre à son ouvrage, et Fanny, sortant avec un pressentiment de ce qui l’attendait, se trouva, une minute après, seule avec M. Crawford.