Le Perroquet chinois/XIII — Ce que vit M. Cherry

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XIII – Ce que vit M. Cherry


— Bonsoir, dit Bob Eden. J’espère qu’on ne vous dérange pas ?

D’un pas lourd, l’homme descendit de la plate-forme.

— Bonsoir, monsieur et mademoiselle.

Il serra gravement la main de Bob et celle de Paula.

— Vous ne me dérangez nullement. J’approche de la quarantaine, je ne suis plus leste comme autrefois.

— Nous passions par ici, commença Bob.

— Les visiteurs sont plutôt rares, interrompit le bonhomme. Je m’appelle Cherry, William Cherry. Mettez-vous donc à l’aise. Les fauteuils manquent un peu de confort, mademoiselle.

— Cela n’a pas d’importance, dit Paula en s’asseyant sur le marchepied de la voiture.

— Nous nous reposerons une minute avec plaisir, fit Eden.

— Voici l’heure du dîner, observa M. Cherry, soucieux de se montrer hospitalier. Si on cassait la croûte ? J’ai une boîte de haricots et un morceau de lard.

— Merci de votre amabilité, répondit Bob ; nous devons retourner sans tarder aux Sept Palmiers.

Bob Eden s’assit sur le sable chaud. Le brave homme alla à l’arrière de la voiture et en apporta une caisse à savon vide. Son hôte ayant refusé de s’y asseoir, il la prit lui-même en guise de siège.

— Vous habitez une jolie maison de campagne ! fit Bob.

— Une maison ? Voilà trente ans que je n’ai couché dans une maison ! Dites plutôt un abri temporaire.

— Vous y êtes depuis longtemps ?

— Trois ou quatre jours. Mes rhumatismes me tourmentaient mais je repars demain.

— Où allez-vous ?

— Quelque part, là-bas…

— Qu’espérez-vous trouver là-bas ? demanda Paula.

— Une fois, j’ai découvert une mine de cuivre, mais on m’en a dépouillé. Cependant, je ne me lasse pas de chercher.

— Y a-t-il longtemps que vous vivez dans le désert ?

— Vingt ou vingt-cinq ans.

— Et avant ?

— J’ai prospecté en Australie et travaillé dans les soutes des grands transats.

— Vous êtes né en Australie ?

— Moi, non, dans l’Afrique du Sud. Je suis anglais.

— Comment diable avez-vous échoué en Australie ? dit Bob.

— Oh ! je ne m’en souviens plus, jeune homme. Pendant quelque temps, j’ai fait le boucanier dans l’Amérique du Sud et au Mexique. Sans doute quelque chose m’attirait en Australie. J’y suis allé, comme je suis venu ici.

— Vous avez dû en voir des choses !

— Certes. Un docteur me recommandait ces jours derniers de porter des lunettes. Pas la peine, docteur, j’ai tout vu, lui répondis-je.

La conversation tomba.

— Vous… vous dites, reprit Bob, que vous êtes ici depuis trois ou quatre jours. Vous souvenez-vous de l’endroit où vous vous trouviez mercredi soir ?

M. Cherry dévisagea sévèrement le jeune homme.

— Et si je vous dis que je ne m’en souviens plus ?

— Je puis vous rafraîchir la mémoire. Vous étiez au ranch de Madden, près d’Eldorado.

Lentement M. Cherry enleva son chapeau mou. De ses doigts noueux il retira un cure-dents de la bande de cuir intérieure et d’un air de défi, il commença à se curer les dents.

— Je m’y trouvais peut-être. Et après ?

— Je désirerais vous entretenir de ce qui se passa au ranch cette nuit-là.

Cherry le toisa de près.

— C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir. Je crois connaître pourtant tous les shérifs et représentants de la police à l’ouest des montagnes Rocheuses.

— Ainsi vous admettez implicitement qu’il s’est produit au ranch de Madden un événement susceptible d’intéresser la police ? répliqua vivement Eden.

— Je n’admets rien du tout.

— Vous êtes au courant du drame qui eut lieu au ranch de Madden mercredi soir.

— Je ne parlerai pas, répondit Cherry avec entêtement.

— Mais que faisiez-vous au ranch de Madden ?

— Rien. Comme je vous l’ai dit, j’erre dans le désert et de temps à autre, je m’aventure de ce côté-là. Moi et le vieux domestique Louie Wong, nous sommes de bons amis. Quand je m’arrête au ranch, il me donne à manger et me laisse coucher dans la grange. Il s’ennuie dans cette grande maison et les visites le distraient.

— Un bon vieux, ce Louie Wong, suggéra Eden.

— Une bonne pâte d’homme.

Eden ajouta d’une voix lente :

— Eh bien, je vous apprends que Louie a été assassiné.

— Assassiné !

— Dimanche dernier, près de la grille du ranch, il a reçu un coup de poignard dans le côté, de quelqu’un qu’on ne connaît pas.

— Quelle canaille ! grogna Cherry, indigné.

— C’est bien mon avis. Je ne suis pas un policier, mais je fais tout mon possible pour découvrir le meurtrier. Ce dont vous avez été témoin mercredi soir a certainement décidé du sort de Louie. J’ai besoin de votre aide. Parlerez-vous à présent ?

M. Cherry retira son cure-dents de sa bouche et l’examina pensivement.

— Oui, je parlerai. J’espérais me tenir éloigné des tribunaux et des juges. C’est pas fait pour moi, ce monde-là ! Cependant je suis un honnête homme et je n’ai rien à cacher. Je parlerai donc, mais je ne sais par où commencer.

— Voulez-vous que je vous aide ? proposa Eden, avec empressement. L’autre soir, au ranch de Madden, vous avez peut-être entendu un homme crier : « Au secours ! au secours ! à l’assassin ! Lâchez ce revolver ! Au secours ! », enfin des appels de ce genre.

Le bonhomme acquiesça d’un signe de tête.

— Oui, je n’ai rien à dissimuler. Voilà exactement les paroles que j’ai entendues.

— Et après cela que vîtes-vous ?

— Un drame. Louie Wong n’a pas été le seul homme assassiné au ranch de Madden.

Paula ouvrait de grands yeux effrayés.

M. Cherry replaça le cure-dents dans sa bouche, mais n’en parla pas moins clairement.

— La vie nous joue des tours parfois pendables. Je considérais ce meurtre comme un secret de plus entre moi et le désert. Je me disais : « Personne ne te connaît, on ne te questionnera pas. » Erreur ! Bon gré, mal gré, il me faudra raconter ce que j’ai vu. Cela ne m’inquiète pas outre mesure ; mais je préférerais ne pas me présenter devant le tribunal.

— Je puis vous épargner cet ennui.

— Mercredi dernier, dans la soirée, je me suis rendu au ranch de Madden. En pénétrant dans la cour, je constatai qu’il n’y avait rien à faire ; de la lumière à toutes les fenêtres, une grande limousine devant la grange à côté du vieux tacot de Louie ; le patron était là. Harassé de fatigue, je me disposais tout de même à attendre Louie. Peut-être obtiendrais-je un petit repas et un coin pour me coucher sans que le millionnaire soupçonnât ma présence. Je déposai donc mon baluchon dans la grange et je me dirigeai vers la cuisine. Pas de Louie. Comme j’allais m’éloigner, j’entendis un cri qui partait de la maison, une forte voix d’homme très distincte : « Au secours ! Lâchez ce revolver ! Je vous reconnais ! Au secours ! Au secours ! » Jugeant inutile de me créer des ennuis, je demeurai quelques instants indécis. De nouveau le cri retentit, mais cette fois ce n’était que la voix de Tony, le perroquet chinois. Ces paroles, prononcées par l’oiseau, prenaient un accent plus horrible encore. Puis une détonation éclata. Elle semblait venir d’une chambre éclairée dans une des ailes de la maison. Une fenêtre s’ouvrit. Au moment où je m’approchais, un nouveau coup de revolver retentit, suivi d’un gémissement. Sûrement le coup avait porté. Je m’avançai tout près de la fenêtre et je regardai à l’intérieur.

Cherry fit une pause.

— Alors ? demanda Bob Eden, haletant.

— Alors je vis une chambre à coucher et un homme debout tenant encore à la main le revolver fumant. Malgré son air farouche, il semblait effrayé de son acte. De l’autre côté du lit, sur le parquet, je distinguais les souliers d’un corps étendu. L’homme se tourna vers la fenêtre, l’arme toujours à la main.

— Qui tenait le revolver ? Martin Thorn ? demanda Bob Eden.

— Thorn ? Vous voulez dire le petit secrétaire à l’air sournois ? Non. C’était son patron, Madden ; P.J. Madden en personne !

Il y eut un instant de silence angoissant.

— Diable ! s’écria Bob. Madden ! Vous prétendez que Madden… Etes-vous sûr de ce que vous avancez ?

— Absolument sûr. Je le connais fort bien. Je l’ai vu au ranch il y a trois ans. Un homme fort, à la figure rouge et aux fins cheveux gris ; je ne puis me tromper à son sujet. Il est resté debout, l’arme à la main ; puis comme il se tournait du côté de la fenêtre, je me rejetai dans l’ombre. À cet instant précis, Thorn, l’homme dont vous parlez, se précipita dans la pièce en s’écriant : « Qu’avez-vous fait ? – Je viens de le tuer ! – Espèce d’imbécile ! fit Thorn. Ce n’était point nécessaire ! » Madden laissa tomber le revolver. « Pourquoi pas ? Il me faisait peur. – Vous avez toujours eu la frousse de ce type-là, ricana Thorn. Vous n’êtes qu’un lâche. L’autre fois, à New York…» Madden le foudroya du regard. « Ne me parlez plus de cela. À présent, réfléchissons à ce qu’il convient de faire. »

Le bonhomme s’arrêta et regarda ses auditeurs.

— Alors, mademoiselle et monsieur, je ne pouvais rien faire de mieux que de filer au plus vite. Je n’avais aucune envie de me montrer, ni de témoigner devant les juges. Plonge-toi dans la nuit, me dis-je, la nuit bienveillante qui te protège depuis tant d’années. Décampe. À d’autres les soucis ! Je courus dans la grange ; je repris mon baluchon, et au moment où je sortais, une automobile pénétrait dans la cour. Je me glissai par la grille et une fois sur la route je pensais en avoir fini avec cette affaire. Et il a fallu que vous me dénichiez ! Mais je suis honnête et je n’ai rien sur la conscience. Je vous ai tout dit. Épargnez-moi la barre des témoins !

Bob se leva et fit quelques pas.

— Bigre ! Cette affaire est grave. Vous savez que Madden est un des personnages les plus éminents d’Amérique.

— Aussi on ne le pincera jamais pour le crime qu’il a commis. Il trouvera toujours le moyen de se défiler. Il invoquera au besoin le cas de légitime défense.

— Sûrement non, si vous répétez votre histoire à Eldorado où il faut que vous m’accompagniez.

— Je n’ai nullement l’intention d’aller étouffer en ville, à moins que ce ne soit indispensable. Je vous ai dit ce que j’ai vu et je le répéterai devant quiconque voudra l’entendre. Mais je ne vous accompagnerai point à Eldorado. Ne comptez pas sur moi. Mais connaissez-vous l’identité de l’homme étendu derrière le lit ? Avez-vous retrouvé son cadavre ?

— Non, mais…

— Je m’en doutais. Dans ce cas, vous commencez seulement votre besogne. Que vaudrait mon témoignage contre la parole de P.J. Madden, si vous ne fournissez aucune preuve à l’appui de mes affirmations ? Faites d’abord votre enquête.

— Vous avez peut-être raison, fit Bob.

— J’ai certainement raison, repartit M. Cherry. Je vous ai rendu service. À présent, si vous voulez m’obliger, utilisez les renseignements que je viens de vous donner, mais ne me mêlez point à cette histoire. En cas de besoin, vous me trouverez dans une semaine aux Aiguilles, où je vais me reposer un peu chez mon vieil ami, Slim Jones. Ma proposition est raisonnable. Qu’en pensez-vous, mademoiselle ?

— Je n’y trouve rien à redire, répondit la jeune fille.

— En tout cas, dit Bob, vos confidences sont très précieuses et je ferai mon possible pour que vous ne soyez pas appelé au tribunal.

Le brave homme se leva péniblement et tendit la main à Bob.

— Topez-la ! Vous êtes un homme d’honneur.

— Au revoir, monsieur Cherry, je suis bien aise de vous avoir connu.

— Moi de même. J’aime à bavarder de temps à autre, et aussi à regarder une jolie demoiselle ; je n’ai pas besoin de lunettes pour cela.

Les deux jeunes gens marchèrent en silence pendant quelque temps.

— Je ne peux pas croire ce que cet homme nous a raconté, dit Paula.

— Vous y croirez plus aisément lorsque je vous aurai révélé certains faits, répondit Bob. Pourquoi n’en sauriez-vous pas autant que moi ? Je suis venu ici pour conclure une affaire avec Madden, dont il est inutile que je vous donne les détails. La première nuit que je passai au ranch…

Et tous les événements survenus dans la demeure du millionnaire repassèrent dans son récit, à commencer par le cri du perroquet dans la nuit.

— À présent vous voilà renseignée. Qui a été tué alors ? Nous l’ignorons. Mais nous connaissons aujourd’hui l’auteur du crime. Doutez-vous encore de la parole de Cherry ?

— Ces individus qui vagabondent dans le désert deviennent parfois un peu bizarres. Et puis… il a une mauvaise vue.

— Oui ; mais je suis convaincu que Cherry dit la vérité. Après ces quelques jours passés auprès de Madden, je le crois capable de tout. Il est cruel et si quelqu’un le gêne… bonne nuit ! À nous de découvrir quel était l’homme qui le gênait.

— À nous ?

— Eh oui ; vous êtes maintenant mêlée à cette affaire, que vous le vouliez ou non.

— Cela ne me déplaît pas, répondit Paula Wendell.

Ils remisèrent leurs chevaux harassés aux Sept Palmiers et, après un léger repas à l’auberge du pays, ils prirent le train pour Eldorado. Charlie et Will Holley les attendaient dans la gare.

— Hello ! fit le journaliste. D’où venez-vous, Paula ? Eden, voici Ah Kim. Madden l’a envoyé vous chercher.

— Bonsoir, messieurs, s’écria joyeusement Eden. Avant de retourner au ranch, arrêtons-nous au bureau du grand journal l’Eldorado Times. Je vous apprendrai du nouveau.

Lorsqu’ils entrèrent dans le bureau, où Ah Kim pénétra avec une répugnance visible, Eden referma la porte et annonça :

— Mes amis, les nuages se dissipent. Je tiens enfin des certitudes. Miss Wendell, avant d’aller plus loin, je vous présente Ah Kim. Nous l’appelons ainsi depuis quelques jours. En réalité, vous avez l’inestimable honneur de faire la connaissance du détective sergent Charlie Chan, de la police d’Honolulu. Ne me regardez pas de cet œil, Charlie. Vous me fendez le cœur. Nous pouvons avoir confiance dans miss Wendell. Elle en sait du reste plus long que vous en ce qui concerne l’affaire du ranch. Messieurs, veuillez vous asseoir. Miss Wendell et moi, au cours d’une promenade à cheval au défilé de la Solitude, avons rencontré et interviewé le petit bonhomme à barbe noire ; vous savez, notre rat du désert.

Les yeux de Chan étincelèrent.

— Vous aviez deviné juste, Charlie, un meurtre avait été commis au ranch avant notre arrivée, et je connais l’assassin !

— Thorn ! suggéra Holley.

— Non, messieurs. Mercredi soir, le grand patron, Madden en personne, a tué un homme.

— Impossible ! déclara Holley.

— Vous en doutez ? Eh bien, écoutez-moi.

Eden répéta le récit de Cherry, le vieux vagabond. Chan et Holley écoutaient, stupéfaits.

— Où est ce vieux mineur ? demanda Chan.

— Il poursuit son chemin plus loin, toujours plus loin. Mais je sais de quel côté il dirige ses pas et en cas de besoin nous pourrons le rejoindre.

— Voici un des cas les plus bizarres de ma carrière, avoua Chan. Dans la plupart des crimes, on montre un cadavre étendu sur le parquet ; et le policier, à l’aide de témoignages que fournit l’enquête, s’efforce de découvrir l’assassin. Ici, je connais le nom du meurtrier mais j’ignore le nom de la victime et le mobile du crime !

— Peut-être devrions-nous en référer au shérif, proposa Bob.

— Que se passera-t-il alors ? dit Charlie Chan en fronçant les sourcils. Le capitaine Bliss arrivera sur ses grands pieds et commettra bévue sur bévue. Le shérif se trouvera ainsi en présence d’une situation inextricable, et comme la puissance de Madden épouvante tous ces hommes, le millionnaire s’en tirera indemne. Je vous en prie, messieurs, laissez le shérif de côté, à moins que vous n’ayez perdu toute confiance dans le détective sergent Chan.

— Nous ne doutons aucunement de votre compétence, Charlie, protesta Bob. Nous vous laissons toute la direction de l’affaire.

— Merci. Une énigme aussi embrouillée stimule la fierté professionnelle. J’irai au fond des choses ou je perdrai la face. Mais observez bien mes mouvements.

— Je n’y manquerai point.

Il était temps de retourner au ranch.

Devant l’hôtel du Désert, Bob Eden tendit la main à Paula Wendell et la remercia de la délicieuse journée passée avec elle.

— Un seul nuage !

— Lequel ?

— Wilbur. Décidément ce garçon est insupportable.

— Je le lui dirai. Bonsoir et soyez prudent.

— N’ayez crainte. J’ai toutes les attentions pour ma petite personne.

Sur la route sombre, Chan demeura silencieux. Dans la cour du ranch, Eden et lui se séparèrent. Quand le jeune homme pénétra dans le patio, Madden, vêtu d’un pardessus, était assis devant un feu mourant. Il sursauta et se leva d’un bond.

— Bonsoir. Eh bien ?

— Eh bien ? répéta Eden, qui avait entièrement oublié le but de sa mission à Barstow.

— Avez-vous vu Draycott ? murmura Madden.

À ce souvenir le jeune homme tressaillit. Il lui fallait inventer un nouveau mensonge !

— Il m’a dit qu’il se trouverait demain devant la banque de Pasadena, à midi.

— Entendu. Demain je serai parti avant que vous soyez debout. Vous n’allez pas vous coucher tout de suite.

— Si, je me sens très las.

Madden entra dans la grande salle. Bob Eden regarda les épaules larges et la stature colossale de cet homme, de ce millionnaire qui semblait tenir le monde dans sa main et qui, poussé par la crainte, avait tué un de ses semblables.