Le Perroquet chinois/XII — Le Vieux Tramway

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XII – Le vieux tramway

Le soleil levant dardait ses impitoyables rayons sur la végétation bizarre et rabougrie de cette terre stérile. Bob Eden fut debout de bon matin ; il commençait à en prendre l’habitude. Avant le déjeuner il avait devant lui une heure de réflexion et les sujets ne lui manquaient pas. Un par un se déroulaient dans son esprit les événements survenus depuis son arrivée au ranch. Le sort d’Evelyne Madden le préoccupait particulièrement. Où se trouvait cette fière jeune fille ?

Après le déjeuner, Bob se leva de table et alluma une cigarette. Il se doutait bien que Madden attendait impatiemment qu’il parlât.

— Monsieur Madden, dit-il, je dois me rendre ce matin à Barstow pour une affaire importante. Excusez mon indiscrétion, mais si Ah Kim pouvait m’emmener en auto jusqu’à la gare pour le train de dix heures et quart…

Les yeux verts de Thorn lancèrent de curieux regards vers Eden, pendant que Madden répondait d’un petit air détaché :

— Certainement. Avec plaisir. Ah Kim, vous conduirez M. Eden en ville dans une demi-heure. N’est-ce pas ?

— Toujouls tlavail, gémit Ah Kim. Lever avec soleil, tlavail jusqu’à soleil couché. Vous besoin chauffeul taxi, poulquoi pas dile moi ?

— Que dites-vous ? s’écria Madden.

— Bien, bien, mossié, moi li conduile.

Une fois l’auto sur la route, Chan jeta un regard interrogateur à Bob Eden assis au fond de la voiture.

— Vous m’intriguez au plus haut point. Que signifie ce voyage d’affaires à Barstow ?

Eden éclata de rire.

— Ordre du grand chef ! déclara-t-il. Je vais à la rencontre d’Al Draycott et du collier de perles…

La main libre de Chan tâta aussitôt le fardeau « indigeste » placé sur son estomac.

— Madden a encore changé d’idée ? demanda-t-il.

— Comme vous pouvez le constater.

Eden raconta au détective le sujet de la visite que lui avait faite le millionnaire la veille au soir.

— Qu’en pensez-vous ? demanda Chan.

— Cela nous donne un jour de plus pour le bon vieux « hou malimali ». Mais c’est une nouvelle énigme à déchiffrer. À propos, je ne vous ai pas dit pourquoi la doctoresse Whitcomb est venue nous voir hier soir.

— Inutile. J’ai tout entendu ; je flânais derrière la porte.

— Ah ? Ainsi vous savez que c’est peut-être Shaky Phil Maydorf et non Thorn qui a tué Louie ?

— Maydorf, ou peut-être l’étranger qui conduisait la voiture et qui l’appela sur la route. J’avoue que cet inconnu excite passablement ma curiosité.

Les toits d’Eldorado apparaissaient à leurs yeux, étincelants sous le soleil matinal.

— Allons saluer Holley avant l’heure du train, car il faut tout de même que je parte ; on pourrait m’espionner. Holley a peut-être des nouvelles.

Le journaliste travaillait à sa machine à écrire.

— Vous êtes bien matinal ! J’étais justement en train de rédiger l’article nécrologique de ce pauvre vieux Louie. Quoi de neuf au ranch du Mystère ?

Bob Eden lui raconta la visite de la doctoresse, la dernière décision de Madden concernant les perles et son propre départ pour Barstow.

— Consolez-vous, dit Holley en souriant. Les voyages forment la jeunesse. Que pensez-vous de miss Evelyne ? Mais vous la connaissiez déjà, ce me semble ?

— Miss Evelyne ? Que dites-vous là ?

— Elle est arrivée hier soir.

— Personne ne l’a vue au ranch.

— Comment ? Elle a débarqué du train de six heures quarante.

— Vous en êtes certain ?

— Absolument. Je l’ai vue hier soir. J’étais au train, Thorn s’y trouvait également. Une grande et belle jeune fille en descendit et Thorn l’appela « Miss Evelyne ! Comment va papa ? demanda-t-elle. – Montez, et je vous donnerai de ses nouvelles. Il n’a pu venir vous chercher. » La jeune personne monta en voiture et ils partirent. Je pensais qu’elle embellirait votre séjour au ranch.

— Etrange, remarqua Eden. Thorn est revenu au ranch peu après dix heures, seul. Charlie a découvert, grâce à sa perspicacité habituelle, que la voiture avait parcouru environ trente-neuf kilomètres. De plus, des traces d’argile rouge demeuraient collées à l’accélérateur, provenant certainement des chaussures de Thorn. Vous connaissez la région, monsieur Holley ; peut-être savez-vous où l’on trouve cette terre rouge ?

— Il y en a dans plusieurs endroits. Oh ! j’oubliais ! Eden, il est arrivé une lettre pour vous.

Il tendit à Bob une enveloppe dont la souscription était tracée d’une écriture à l’ancienne mode. Elle émanait de Mme Jordan. La pauvre femme suppliait le fils du joaillier de conclure rapidement la vente des perles. Eden lut la lettre à haute voix. Mme Jordan ne pouvait comprendre le délai puisque Madden, l’acheteur, était là. Le retard de paiement lui causerait de graves ennuis.

En terminant cette lettre, Eden regarda Chan d’un air de reproche, puis déchira la lettre en menus morceaux qu’il jeta dans la corbeille à papiers.

— Quant à moi, dit-il, je suis prêt à remettre le collier. Je trouve que nous agissons très mal envers cette chère vieille femme. Après tout, ce qui se passe au ranch ne nous regarde pas. Notre devoir…

— Excusez, intervint Chan. Moi aussi j’ai le sens du devoir, et la loyauté fleurit toujours dans mon cœur.

— Eh bien, que devons-nous faire ?

— Observer et attendre.

— Nous ne faisons pas autre chose. J’y songeai encore ce matin. Un événement énigmatique en suit un autre et rien ne se précise. Une telle situation ne peut se prolonger. Je commence à en avoir par-dessus la tête.

— Patience ! Les Chinois, depuis des siècles, cultivent cette qualité admirable avec l’amour du jardinier pour ses fleurs. Mais les Blancs font fi d’une si modeste vertu.

— Écoutez, Charlie. Tout ce que nous avons découvert au ranch regarde seulement la police.

— Le capitaine Bliss, ce crétin aux pieds énormes !

— Qu’importe la longueur de ses pieds ? Remettons les perles à Madden, empochons le reçu, faisons venir le shérif et racontons-lui toute l’histoire. À lui de trouver les criminels.

— S’il est aussi malin que le capitaine Bliss, nul doute qu’il ne résolve tous ces problèmes, observa Chan d’un ton ironique. Je ne partage pas du tout votre avis.

— Je songe en ce moment aux intérêts de Mme Jordan.

Chan lui donna une tape amicale sur l’épaule.

— Je n’en doute pas, jeune homme. Monsieur Holley, n’est-il pas vrai qu’il faut écouter les conseils des anciens ?

— Eden, Charlie Chan a raison. Le shérif est un brave homme, mais il ne saurait à lui seul démêler tant de mystères. Attendez encore un peu.

— Attendre quoi ?

— Demain Madden se rend à Pasadena, remarqua Chan. Sans doute Thorn l’accompagnera-t-il. Nous tâcherons d’éloigner Gamble et nous poursuivrons nos recherches tranquillement. Jusqu’ici nous avons agi en hâte comme un homme qui court après le tramway. Demain nous creuserons profondément.

— Creusez, si le cœur vous en dit. Pour moi, je n’y tiens nullement. J’avoue cependant que je serais curieux de connaître le fin mot de l’affaire. Charlie, vous êtes un vieil ami des Jordan et vous endosserez la responsabilité de ce retard.

— J’ai le dos large. Pour l’instant le collier de perles des Phillimore repose en sûreté sur mon estomac. Humblement je vous conseille de faire ce voyage inutile jusqu’à Barstow.

Sur le quai de la gare, Bob Eden aperçut Paula Wendell qui, selon toute apparence, prenait le même train que lui. Ravissante dans un élégant costume de cheval, elle vint vers lui, les yeux pétillants de gaieté.

— Bonjour, monsieur Eden. Où allez-vous ?

— À Barstow, pour affaires.

— Est-ce important ?

— Bien sûr : je ne gaspille pas ma haute intelligence en bagatelles.

Un coquet petit train s’avança dans la gare et ils prirent place dans un des deux wagons.

— Dommage que vous vous arrêtiez à Barstow ; je vais quelques stations plus loin. Je louerai un cheval pour faire une longue promenade dans le défilé de la Solitude, qui m’eût semblé moins solitaire si vous m’aviez accompagnée.

— À quelle gare descendez-vous ?

— Mais je croyais que…

— Ces jours-ci je ne fais que mentir. La nécessité de ma présence à Barstow est tout à fait discutable. Désormais le défilé de la Solitude devra changer de nom.

— Voilà qui est gentil. Nous descendrons aux Sept Palmiers. Le vieux bonhomme qui doit me louer un cheval en trouvera bien un autre pour vous.

— Je ne suis pas précisément habillé pour faire de l’équitation. Espérons que le cheval ne s’en formalisera pas.

En effet la pauvre bête, dépourvue d’élégance, n’y prêta aucune attention. Ils quittèrent le petit lotissement des Sept Palmiers et s’éloignèrent en plein désert.

— Avant mon arrivée dans ce pays, j’ignorais que le monde fût si vaste, déclara Bob.

— Vous commencez à aimer le désert ?

— Il me semble que oui.

— Je vous envie de le contempler d’un œil libre et désintéressé. Pour moi, je n’y vois que des paysages où évoluent des cow-boys et des caballeros d’Hollywood. Tragédies et exploits audacieux ; fuites éperdues et enlèvements ! De quels scénarios n’ont pas été témoins ces dunes de sables et ces défilés ?

— Cherchez-vous des sites cinématographiques aujourd’hui ?

— Comme toujours, soupira-t-elle. Je viens de recevoir un manuscrit dont le sujet est aussi nouveau que ces montagnes : un rude cow-boy et l’élégante fille d’un milliardaire de New York. Vous connaissez l’histoire.

— Parfaitement. La jeune fille est dégoûtée de l’existence mondaine et des orgies de la haute société.

— On ne nous épargne aucun détail de la grande noce. Mais cette partie du film ne me concerne point. Ma tâche commence au moment où l’héroïne vient à la recherche d’un homme, d’un vrai. Puis-je dire qu’elle le rencontre ? Son cheval s’emballe et elle tombe dans un buisson. Un gardien de troupeaux arrive au moment propice. En dépit de leurs différences sociales, l’amour fleurit en eux dans l’immense solitude. Parfois je me console à la pensée que ma profession tend à disparaître.

— Comment cela ?

— Voilà quelques années, le chercheur de sites était un personnage important. Actuellement, presque tout le pays a été exploré, et chaque studio possède de volumineux albums remplis de photographies. De plus en plus on supprime notre emploi.

Paula Wendell arrêta son cheval.

— Un instant, s’il vous plaît. Je veux prendre quelques vues. Il me semble que je n’ai pas encore utilisé ce coin. Voici exactement ce que je cherche pour donner le frisson aux calicots et aux comptables de New York. Ce paysage leur plaira. Il n’y en a pas un qui ne désirera venir dans ce pays.

— Oui, dit Bob, dès la première nuit ils y mourraient d’ennui et réclameraient le chemin de fer souterrain et les journaux humoristiques du soir.

— Je le sais bien. Heureusement, ils n’y viendront jamais.

Tout en chevauchant, la jeune fille énumérait à son compagnon les noms des différentes plantes du désert.

— Voici un cholla, annonça-t-elle, une variété de cactus ; on en compte dix-sept mille espèces.

— Tenons-nous-en à celle-ci, dit Eden, affolé.

Bientôt ils quittèrent le désert brûlant pour passer dans l’air frais des montagnes. Leurs chevaux suivaient des pistes à peine visibles. Sur les pentes croissaient des pruniers sauvages et au fond de la gorge, sous des palmiers, un petit ruisseau chantait. La vie paraissait simple et délicieuse dans le défilé de la Solitude, et Bob Eden se sentait soudain une étrange affinité avec cette jeune fille aux yeux pétillants d’esprit. Les villes surpeuplées n’existaient plus : ils étaient seuls dans un monde neuf et pur. Par un sentier rapide ils descendirent le flanc de la montagne, ils gagnèrent l’ombre des palmiers qui bordaient le minuscule cours d’eau et là ils mirent pied à terre pour savourer un lunch que Paula avait apporté dans son havresac.

— J’aime ce paysage, dit Bob. D’ailleurs peu importe l’endroit où l’on se trouve quand on y est en charmante société. Après avoir formulé cette remarque si originale, je m’empresse d’ajouter que je n’ai pas faim du tout.

— Vous vous imaginez sans doute que je n’ai pas apporté assez de provisions pour deux : détrompez-vous. Les sandwichs de L’Oasis sont destinés aux habitants des ranches et je n’en puis avaler plus d’un. Il y en a quatre ; voyez comme je suis prévoyante. Nous partagerons aussi le lait.

— Non, c’est votre déjeuner. J’aurais dû songer à me procurer une collation aux Sept Palmiers.

— Tenez, ce sandwich est au rôti de bœuf. Goûtez-le et vous parlerez un peu moins.

— Vraiment, je suis confus…

Mais il se laissa vite convaincre.

— Vous n’avez rien mangé, dit-il enfin à Paula.

— Bien plus que d’habitude. Je possède un appétit d’oiseau.

— Wilbur n’aura qu’à s’en féliciter. Si bizarre que cela paraisse, j’éprouve une certaine jalousie envers ce Wilbur. À dire vrai, il m’exaspère !

— Allons. Remettons-nous au travail !

Durant le long après-midi, ils parcoururent les dunes de sable jaune balayées par un vent chaud. Lorsqu’ils arrivèrent en vue du village des Sept Palmiers, le soleil descendait à l’horizon et mettait dans le ciel des teintes d’or et de rose.

— Si seulement je découvrais un coin original pour la scène d’amour finale, soupira la jeune fille.

— Une scène d’amour finale ?

— Oui, la scène d’amour entre le cow-boy et la pauvre petite millionnaire. Ils se sont tellement promenés la main dans la main au coucher de soleil ! Il me faut absolument quelque chose d’inédit.

Eden entendit un bruit métallique sous le sabot de son cheval. Sa monture trébucha et il la retint avec force.

— Que diable est-ce donc ? demanda-t-il.

— Oh ! c’est un des rails à demi enfouis de l’ancienne voie ferrée ; le souvenir d’un rêve ! Il y a des années qu’on a essayé de bâtir une ville là-bas, sous ces peupliers ; une vingtaine de kilomètres de rails devaient joindre la grande ligne ferroviaire à cette métropole du désert, dont il ne reste plus qu’une maison en ruines. À cette époque, les foules se précipitaient vers ce lieu et en un après-midi mémorable on vendit six cents lots de terrain.

— Et le train ?

— Un fiasco ! Une locomotive et deux vieilles voitures de tramways furent amenées de San Francisco et roulèrent juste une fois sur ces rails. Une des voitures a été démolie, et l’autre se trouve non loin d’ici.

Bientôt ils gravirent une colline et Bob poussa un cri. Devant eux, à demi enfouie dans le sable, on distinguait la vieille voiture du tram, inclinée sur le flanc. La poussière jaunissait ses fenêtres. Sur le devant, encore lisible, on lisait l’inscription : « Market Street ». Un sentiment de tristesse serra le cœur de Bob Eden devant cette victoire de la nature sur nos desseins orgueilleux. L’homme était venu pour conquérir le désert avec ses outils et ses machines et de tout cela il ne restait qu’une vieille roulotte, à la fois un avertissement et une menace.

— Voici l’endroit choisi pour vos amoureux. Faites-les asseoir sur le marchepied du vieux tramway.

— Quelle bonne idée ! Vous me donnez envie de vous engager comme figurant.

Ils s’avancèrent vers la voiture et descendirent de cheval, puis la jeune fille se disposa à prendre la vue.

— Voulez-vous que je pose comme amoureux ?

— On ne m’en demande pas tant ! répondit-elle en riant.

On entendit le déclic de l’appareil. Au même instant les deux jeunes gens furent saisis d’étonnement : un vieillard était sorti de la voiture… un vieux tout courbé, à la barbe d’un noir de jais.

Les yeux d’Eden interrogèrent ceux de Paula.

— C’est le type que vous avez vu mercredi soir chez Madden ? lui demanda-t-il tout bas.

— Oui, le vieux mineur.

L’homme à la barbe noire les regardait, fort surpris, de la plate-forme du tramway, au-dessous de l’inscription « Market Street ».