Le Perroquet chinois/XIV — Le Troisième Homme

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XIV — Le Troisième Homme

Le lendemain matin, au réveil, l’esprit de Bob Eden reprit le problème qui l’avait préoccupé la veille jusqu’au moment de s’endormir : Madden avait tué un homme ! Bien que le millionnaire semblât toujours calme, hautain et plein de confiance en soi, pour une fois il avait perdu la tête, et, sans se soucier de sa réputation et sa situation sociale, il avait, dans l’intention de tuer, pressé la détente du revolver que lui avait offert Bill Hart. Qui avait-il tué et pour quel motif ? On l’ignorait encore. D’après son propre aveu, parce qu’il était effrayé. Madden, devant qui tremblaient tant de gens, connaissait donc les affres de la peur. « Vous avez toujours eu peur de lui ! » avait dit Thorn. Une porte secrète sur le passé du millionnaire venait de s’entrouvrir. Il fallait, tout d’abord, découvrir l’identité de l’homme qui, mercredi soir, avait trouvé la mort dans ce ranch solitaire.

Chan, le visage réjoui, attendait Bob dans le patio.

— Le déjeuner est servi, annonça-t-il. Dépêchez-vous. Une longue journée de recherches s’offre à nous, loin de tous les regards indiscrets.

— Vous voulez dire qu’il ne reste personne ici ! Et Gamble ?

Chan ouvrit la porte de la salle à manger et offrit une chaise à Bob Eden.

— Ainsi, Gamble est parti ?

— Le petit professeur témoignait d’un vif désir de visiter Pasadena. Les autres l’accueillirent avec autant d’empressement qu’ils auraient mis à se charger de ses rats à longue queue.

— Madden ne désirait aucunement sa compagnie, hein ?

— Je me suis levé avant l’aube pour préparer le déjeuner, suivant l’ordre reçu hier au soir. Madden et Thorn arrivèrent en se frottant les yeux. Soudain parut Gamble, frais, dispos, proclamant la beauté du lever du soleil sur le désert. « Vous êtes matinal », observa Madden d’un ton hargneux. « J’ai décidé de vous accompagner dans votre petit tour à Pasadena » dit l’autre. Madden rougit comme le sommet des montagnes au soleil couchant ; il me regarda et avala sa réponse. Quand lui et Thorn s’installèrent dans la limousine, Gamble monta à l’arrière. Si jamais regard pouvait foudroyer, Gamble, à cet instant, se fût écroulé sur son siège. Mais lorsque la voiture s’ébranla et partit sur la route ensoleillée, j’admirai le sourire du professeur qui paraissait n’avoir aucun souci du mauvais accueil de ses compagnons.

— Son départ nous soulage d’un grand poids. Je me demandais comment procéder à nos investigations sous l’œil inquisiteur de Gamble.

— En effet, acquiesça Chan. La place est libre et nous pouvons perquisitionner à notre aise. Comment trouvez-vous ce gruau d’avoine ?

— Charlie, le monde a perdu un cordon bleu le jour où vous êtes entré dans la police. Mais qui diable arrive ici en automobile ?

Chan courut à la porte.

— Ne vous inquiétez point. C’est M. Holley.

— Me voici, debout au chant de l’alouette et prêt à l’ouvrage, fit le journaliste. Si cela ne vous ennuie point, j’aimerais à prendre part à la grande chasse.

— Vous nous voyez ravis de votre société. La chance nous sourit depuis ce matin.

Et Bob expliqua à Will Holley l’absence de Gamble.

— Cela ne m’étonne point. Gamble se rend à Pasadena pour ne pas perdre Madden de vue.

— Eclairez-nous de vos lumières, dit Bob.

— Patience ! Je vous éblouirai au moment voulu. Lorsque j’ai fait autrefois de nombreux reportages, mes collègues m’avaient surnommé : « Petits Yeux Brillants ».

— Un bien joli nom !

— Je mets à votre service mes petits yeux brillants, continua Holley. Tout d’abord, décidons de l’objet de nos recherches. Commençons par le commencement. Telle est la vraie méthode, n’est-ce pas, Chan ?

Le Chinois haussa les épaules.

— Oui, dans les romans. Dans la réalité il en va autrement.

— Vous avez raison, répondit Holley en souriant. Rabattez mon jeune enthousiasme. Toutefois, permettez-moi de rappeler les grandes lignes de l’affaire : la vente du collier de perles, les agissements de Shaky Phil à San Francisco, le meurtre de Louie, la disparition de la fille du millionnaire. Tous ces événements s’expliqueront d’eux-mêmes lorsque nous aurons trouvé la solution de l’énigme principale. Aujourd’hui, occupons-nous des révélations du vieux mineur…

— … Qui peut avoir menti ou s’être trompé, dit Bob.

— J’admets que son histoire paraît invraisemblable. Si nous n’avions pas de preuves à l’appui, je n’y prêterais aucune attention. Mais n’oublions pas les cris de Tony, son empoisonnement, le revolver de Bill Hart dans le barillet duquel il manque deux balles et, enfin, le trou fait dans le mur par l’une de ces balles. Que vous faut-il de plus ?

— Cela me suffit amplement, déclara Bob.

— Il n’en faut point douter : un homme a été assassiné ici mercredi soir. Nous soupçonnions Thorn au premier abord ; maintenant nous accusons Madden. Madden a attiré quelqu’un dans la chambre de son secrétaire ou l’a poursuivi jusque-là, puis l’a tué. Pourquoi ? Parce qu’il en avait peur. Quel était ce troisième personnage ? Quel était l’homme qui, voyant sa vie en danger, a appelé au secours et un instant plus tard s’est écroulé sur le parquet derrière le lit ? D’où venait-il ? Pourquoi Madden le craignait-il ? Voilà les questions auxquelles nous devons répondre. Ai-je raison, sergent Chan ?

— Indubitablement. Mais comment trouver les réponses ? En cherchant. Cherchons.

— Fouillons chaque coin et recoin de ce ranch, approuva Holley. Commençons par le bureau de Madden ; une simple lettre égarée peut nous fournir un renseignement précieux. Naturellement le bureau est fermé à clef. Je l’avais prévu et j’ai apporté un trousseau de vieilles clefs empruntées à un serrurier d’Eldorado.

— Vous êtes un as, remarqua Chan.

— Merci du compliment.

Holley se dirigea vers le bureau du millionnaire et essaya plusieurs clefs. Au bout de quelques minutes, il trouva la bonne, qui lui permit d’ouvrir tous les tiroirs.

— Voilà du beau travail, mais je crains bien que nous ne découvrions pas grand-chose.

Il retira les papiers du premier tiroir gauche et les posa sur le sous-main. Bob Eden alluma une cigarette et s’éloigna de quelques pas. L’idée de fourrer le nez dans la correspondance de Madden lui répugnait. Les représentants de la police et de la presse éprouvaient moins de scrupules. Pendant plus d’une demi-heure le journaliste et Chan examinèrent le contenu des tiroirs, mais leurs recherches ne donnèrent pas le moindre résultat. Dépités, ils refermèrent le bureau.

— Pas de chance, fit Holley.

— Si vous le permettez, nous pourrions diviser le travail. À vous, messieurs, l’intérieur de la maison. Quant à moi, je préfère le grand air, dit Chan en s’éclipsant.

Eden et Holley fouillèrent les pièces l’une après l’autre. Dans la chambre à coucher occupée par le secrétaire, ils virent au mur le trou de la balle dissimulé derrière un tableau. L’inspection de l’armoire leur apprit que le revolver de Bill Hart ne s’y trouvait plus. Ce fut leur seule découverte intéressante.

— Nous faisons fausse route, observa Holley, dont le superbe enthousiasme faiblissait.

Ils regagnèrent la salle commune. Chan, couvert de sueur et essoufflé, entra soudain et se laissa choir sur un fauteuil.

— Quoi de nouveau, Charlie ? interrogea Eden.

— Rien. D’amères déceptions me brisent le cœur. Je ne suis point joueur, mais j’aurais parié gros que le cadavre se trouvait enterré dans le ranch. Madden, son crime accompli, a dû dire à son secrétaire : « N’en parlons plus. Il m’effrayait, je l’ai tué. Réfléchissez maintenant au meilleur parti à prendre. » Leur première idée aurait dû être d’enterrer le cadavre… J’ai donc examiné avec espoir chaque pouce de terrain. Si le cadavre a été enterré, ce n’est pas ici. Je devine à vos mines atterrées que vous n’avez pas été plus heureux que moi.

Tous trois demeuraient silencieux.

— Ne perdons pas si tôt courage, dit enfin Bob Eden.

Il se renversa dans son fauteuil et envoya une spirale de fumée vers le plafond lambrissé.

— Et le grenier ? dit-il. Nous n’y avons pas pensé ?

Chan fut debout en un clin d’œil.

— Bonne idée ! dit-il, après avoir examiné le plafond pendant un bon moment.

Tout à coup il se précipita vers un grand placard situé au fond de la pièce. Les deux jeunes gens coururent vers le sombre réduit que venait de découvrir Chan et, levant la tête, ils discernèrent une trappe dans le plafond. Chan alla chercher une échelle dans la grange. Le dos courbé, pour éviter les toiles d’araignée qui lui caressaient le visage, Bob essayait de se faire à la faible clarté de la soupente. Holley et le détective attendaient au pied de l’échelle.

— Je ne distingue rien. Oh ! mais si ; attendez une minute.

Ils l’entendirent marcher, et des nuages de poussière descendirent sur leurs têtes. Bientôt Bob Eden reparut et descendit quelques échelons avec un volumineux objet, un vieux sac de voyage.

— On dirait qu’il y a quelque chose là-dedans, annonça Eden.

Les deux autres empoignèrent avidement le sac et le posèrent sur le bureau de la salle ensoleillée.

— Il n’y a pas, dit-il, beaucoup de poussière dessus ; il ne doit pas être là-haut depuis longtemps. Holley, vos clefs vont nous être utiles.

Le journaliste fit facilement fonctionner la serrure. Les têtes des trois hommes se rapprochèrent. Chan tira du sac une trousse de toilette bon marché, contenant les articles habituels : un peigne, une brosse, un rasoir, du savon, de la poudre dentifrice, quelques chemises, des chaussettes, des mouchoirs. Il examina la marque du blanchisseur.

— D. trente-quatre, annonça-t-il.

— Cela ne me dit rien, observa Bob.

Le Chinois tirait du fond du sac un costume marron.

— Fait sur mesure par un tailleur de New York, dit-il, après avoir examiné la poche intérieure du veston. Toutefois, le nom du tailleur a été effacé par l’usage.

Il tira des poches de côté une boîte d’allumettes et un demi-paquet de cigarettes ordinaires.

Le gilet retint ensuite son attention et, cette fois, la chance le favorisa d’un sourire : de la poche inférieure de droite il retira une vieille montre avec une lourde chaîne. Les aiguilles étaient arrêtées, la montre n’ayant évidemment pas été remontée depuis plusieurs jours. Vivement il ouvrit le dos du boîtier et laissa échapper un petit grognement de satisfaction, puis tendit la montre à Eden.

Celui-ci lut d’une voix triomphante :

— Offert à Jerry Delaney, par son ami, l’honnête Jack MacGuire, le 26 août 1913.

— Jerry Delaney ! s’exclama Holley. Nous progressons : le troisième personnage s’appelait Jerry Delaney.

— Reste à le prouver. En tout cas, nous sommes sur la piste, déclara Chan.

Il montra à ses deux compagnons un seul morceau de papier de couleur, le billet de location d’une place dans un Pullman : Compartiment B, voiture 198. Chicago à Barstow. Valable pour le 8 janvier de l’année en cours.

Bob Eden consulta un calendrier de poche.

— Merveilleux ! Jerry Delaney quitta Chicago le 8 janvier, il y a eu une semaine dimanche soir, ce qui l’amena à Barstow le mercredi matin, soit le 11 février, le jour même où il fut tué. Ah ! nous sommes de fameux détectives !

Chan fouillait toujours le gilet. Il en tira quelques clefs réunies dans un anneau et une vieille coupure de journal, qu’il tendit à Bob Eden.

— Voulez-vous la lire ?

Le jeune homme lut à haute voix : Les amateurs de théâtre de Los Angeles apprendront avec plaisir que miss Norma Fitzgerald jouera dans UNE NUIT DE JUIN, au théâtre Mason, lundi soir. Elle tiendra le rôle de Marcia qui demande une riche voix de soprano. Son armée d’admirateurs sait d’avance de quelle façon magistrale elle s’en acquittera. Miss Fitzgerald est au théâtre depuis vingt ans – elle a débuté tout enfant – et a joué dans des pièces telles que LA CURE D’AMOUR.

Eden fit une pause.

— Il y en a toute une longue liste, je passe… Des matinées de UNE NUIT DE JUIN seront données les mercredis et samedis à des prix spéciaux.

Eden posa le bout de journal sur la table.

— Voilà du nouveau sur Jerry Delaney. Il s’intéresse à une chanteuse… comme beaucoup d’autres. Notons cependant ce fait.

— Pauvre Jerry, soupira Holley, regardant le pitoyable étalage des objets de Delaney. Il ne se servira plus de brosse à dents ni de rasoir, ni de sa montre en or dans le monde où il est allé.

Il prit la montre et l’observa pensivement.

— L’honnête Jack MacGuire, reprit-il. Je crois avoir déjà entendu ce nom.

Chan retourna les poches du pantalon l’une après l’autre : il n’y découvrit rien.

— L’examen est terminé, annonça-t-il. Je suggère humblement de remettre ces choses dans l’état où nous les avons trouvées. Nous avons fait des progrès étonnants.

— Nous avançons plus vite que je n’osais l’espérer, s’écria Eden. Hier soir nous savions simplement que Madden avait tué un homme, aujourd’hui nous connaissons le nom de cet homme. Cela ne peut faire l’objet d’aucun doute.

— En effet, dit Holley, un homme ne se sépare pas d’objets aussi personnels qu’une brosse à dents et un rasoir, à moins de n’en avoir plus besoin. S’il a fini de s’en servir, c’est qu’il a cessé de vivre, le malheureux.

— Avant de refermer ce sac, récapitulons, si vous le voulez bien, le bilan de nos découvertes, proposa Bob. Nous savons que l’individu qui effrayait Madden se nommait Jerry Delaney. Ce Delaney ne devait pas rouler sur l’or, à en juger par ses vêtements. Il fumait des cigarettes ordinaires. L’honnête MacGuire, quel qu’il fut, était de ses amis et l’estimait au point de lui offrir une montre en or. Delaney s’intéressait à une actrice nommée Norma Fitzgerald. Il y a eu une semaine dimanche dernier, il quitta Chicago pour Barstow à huit heures du soir dans le compartiment B de la voiture 198. Voilà, ce me semble, tout ce que nous savons de Jerry Delaney.

— Vous oubliez une chose, dit Chan. Prenez le gilet de Delaney et examinez-le de près.

Eden regarda le gilet sur toutes les coutures. L’air intrigué, il hocha la tête et passa le gilet à Holley, qui fit le même geste.

— Allons, dit Chan, d’un ton ironique, vous n’êtes pas aussi bons détectives que je le pensais. Mettez votre main dans cette poche.

Bob Eden y fourra ses doigts.

— Elle est doublée de chamois. C’est la poche de la montre.

— En effet et placée à gauche, comme c’est l’habitude, n’est-ce pas ?

— Ah ! s’écria Bob, je vois où vous voulez en venir. La poche de montre de ce gilet se trouve placée à droite ? Pourquoi ?

— Il y a des gens qui, leur veston une fois boutonné, ne peuvent atteindre aisément leur montre lorsqu’elle est placée à gauche. Ce sont les gauchers… Ce détail peut nous aider à reconstituer les actes de Jerry Delaney le jour où il vint au ranch.

Chan replia les vêtements et les remit dans le sac.

— Bonté du ciel ! s’écria soudain Holley, qui de nouveau examinait la montre. L’honnête MacGuire !… J’y suis à présent.

— Vous le connaissez ? demanda Chan.

— Je l’ai rencontré autrefois. Le soir où je conduisis au ranch Bob Eden pour la première fois, il me demanda si je n’avais déjà vu Madden. Je lui répondis qu’il y avait douze ans, dans une maison de jeux de la Quarante-Quatrième Rue, j’avais vu Madden en grande tenue, pariant des sommes folles, et Madden s’en est parfaitement souvenu lorsque je lui en ai parlé.

— Et votre MacGuire ? interrogea vivement Chan.

— C’était le type qui tenait cette maison de jeux. Il avait le culot de se faire appeler « L’honnête Jack ». Plus tard, on découvrit que sa boîte n’était qu’un infâme tripot. Que ce Jack MacGuire ait offert à Jerry Delaney une montre comme témoignage de leur amitié, messieurs, cela paraît intéressant. Ainsi la maison de jeux de MacGuire dans la Quarante-Quatrième Rue reparaît dans la vie de Madden !