Le Perroquet chinois/XV — L’Hypothèse de Holley

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XV — L’Hypothèse de Holley

Quand le sac fut rempli, refermé, et que Bob l’eut reporté dans le grenier et que la trappe fut rabaissée, l’échelle remise à sa place, les trois hommes se regardèrent, satisfaits de leur besogne.

— Il est près de midi, observa Holley. Je retourne à Eldorado.

— J’allais vous inviter à déjeuner avec nous, dit Chan.

— Merci, Charlie, mais vous devez en avoir plein le dos de cuisiner. Croyez-moi, chargez Eden de faire bouillir la soupe aujourd’hui.

— Oh ! dit Chan, je compte simplifier le travail. La cuisine commence à me devenir aussi insupportable que la compagnie d’un Japonais. Je propose de déjeuner avec des sandwichs et du thé.

— Parfait, dit Eden. Holley, vous devriez rester.

— Non. Je désire procéder à une petite enquête personnelle. Si Jerry est venu ici mercredi dernier, on doit l’avoir aperçu en ville. Je verrai les employés et le propriétaire de l’hôtel.

— Soyez discret ! dit Chan.

— Ne craignez rien. Je reviendrai dans la soirée.

Après le départ de Holley, Chan et Eden déjeunèrent d’un lunch froid à l’office, puis continuèrent leurs recherches, mais en pure perte. À quatre heures de l’après-midi, l’automobile de Holley reparut dans la cour. Il amenait avec lui un jeune homme maigre, à l’air triste, en qui Eden reconnut le marchand de terrains de Date City. Lorsqu’ils entrèrent dans la salle, Chan se retira, laissant à Eden le soin d’accueillir les arrivants. Holley présenta son compagnon sous le nom de M. Delisle.

— Je connais déjà Monsieur, fit Bob Eden en souriant. Il a essayé de me vendre un lopin de terre au beau milieu du désert.

— Plus tard vous regretterez de ne m’avoir pas écouté, lorsque les grands magasins d’alimentation et de nouveautés se disputeront à coups de dollars les coins de cette ville future.

— J’ai amené M. Delisle avec moi pour qu’il vous répète ce qu’il vient de me dire au sujet de ce qui s’est passé mercredi soir. Il n’ignore pas que cette entrevue doit demeurer confidentielle.

— Oui. Soyez tranquille : je ne suis pas en termes très amicaux avec Madden depuis qu’il m’a parlé d’une certaine façon…

— Vous l‘avez donc vu mercredi soir ? demanda Eden.

— Non. Ce soir-là je m’étais attardé au lotissement dans l’espoir d’un client éventuel, qui ne se présenta pas. Vers sept heures, au moment où je me disposais à fermer la porte, une grande automobile s’arrêta devant le bureau, et je vis un petit homme au volant de la voiture et un autre individu assis à l’arrière. « Bonsoir, me dit le type au volant, pourriez-vous m’indiquer le chemin du ranch de Madden ? » Je lui répondis qu’il n’avait qu’à continuer tout droit. L’homme assis au fond de la voiture éleva la voix : il voulait savoir à quelle distance se trouvait le ranch. « Tais-toi, Jerry, fit le petit bonhomme. Est-ce toi ou moi qui conduis ? » Puis il se servit d’un langage énigmatique. « Vous trouverez une grand-route puis une autre route ! Voilà qui n’est pas clair, Isaïe ! » Et il partit. Pourquoi m’a-t-il appelé Isaïe ?

— Avez-vous observé la figure de cet individu ? demanda Eden en souriant.

— Il faisait obscur, mais j’ai pu voir un visage maigre et pâle, aux lèvres décolorées. Il parlait l’anglais avec netteté, un anglais très pur, à la manière d’un professeur ou d’un homme d’importance.

— Et l’homme qui se trouvait à l’arrière ?

— Il ne m’a pas été possible de distinguer ses traits.

— Et quand avez-vous rencontré Madden ?

— Attendez ! De retour chez moi, je songeai : les affaires n’avaient guère été brillantes ces temps derniers. Si je m’adressais à Madden qui devait se trouver en ce moment à sa propriété, peut-être réussirais-je à l’intéresser à Date City. Cela valait la peine de tenter une visite ; je courus au ranch le jeudi matin.

— Vers quelle heure ?

— Un peu après huit heures, c’est le moment de la journée où je me sens le plus d’aplomb. Je frappai à la porte de la maison, personne ne répondit. J’essayai de l’ouvrir, elle était fermée à clef. Je fis le tour du ranch : pas un être vivant, sauf des poulets et des dindons… et le perroquet chinois, Tony. « Bonjour, Tony, fis-je à l’oiseau. – Tu es un fieffé coquin », me répondit-il. Je vous demande un peu si c’est ainsi qu’on traite un honorable marchand de fonds ? Au même instant, l’auto de Madden où il se trouvait en compagnie de son secrétaire pénétra dans la cour. Je le reconnus immédiatement d’après les photographies des journaux. Il avait l’air fatigué et n’était point rasé. « Que faites-vous ici ? me dit-il. – Monsieur Madden, lui répondis-je, avez-vous jamais songé à ce que peut devenir plus tard cette contrée ? » Et je me lançai dans mes boniments de vendeur. Mais je n’allai pas loin. Il m’arrêta net et commença à m’injurier. Je ne pourrais vous répéter les insultes dont il m’accabla. Je m’en allai.

— C’est tout ? demanda Eden.

— Oui, c’est tout ce que j’ai vu, déclara M. Delisle.

— Je vous remercie infiniment, dit Bob. Ceci doit rester entre nous. Si jamais je me décide à acheter un terrain dans le désert…

— Vous penserez à moi, n’est-ce pas ?

— Je vous le promets. Pour l’instant, ce pays ne me dit rien qui vaille.

M. Delisle se pencha vers Bob Eden.

— Surtout ne le répétez pas à Eldorado. Moi aussi je voudrais bien retourner dans mon vieux Chicago.

— Delisle, voulez-vous m’attendre dehors quelques minutes ?… fit Holley.

— Entendu. Je vais aller tout doucement jusqu’au lotissement. Vous me prendrez en passant.

Le jeune homme sortit.

Soudainement Chan surgit d’une porte.

— Vous avez entendu ? demanda Eden.

— Certainement et ce qu’a dit ce monsieur me paraît fort intéressant.

— Nous avançons vers la lumière, dit Holley. Jerry Delaney vint au ranch mercredi vers sept heures du soir ; et il ne vint pas seul. Pour la première fois, un quatrième individu entre en scène. Je soupçonne que c’est Gamble.

— Cela ne fait pas l’ombre d’un doute, répondit Bob. Gamble est un vieil ami du prophète Isaïe… Il l’a lui-même déclaré ici, lundi, après le déjeuner.

— Ainsi donc, fit Holley, le rôle de Gamble se précise. Autre chose : quelqu’un se présenta dimanche soir au ranch du docteur et a emmené Shaky Phil. Ne serait-ce pas encore Gamble ? Qu’en dites-vous, Charlie ?

— Possible. Cet individu connaissait sans doute le retour de Louie. Si nous pouvions savoir…

— Parbleu ! s’exclama Eden. Gamble se tenait près de la caisse de L’Oasis au moment où Louie pénétra dans le café. Vous en souvenez-vous, Holley ?

— Tout se précise. Gamble a couru ici annoncer le retour de Louie, et il se trouvait avec Shaky Phil à la grille au moment où vous êtes arrivé accompagné du Chinois.

— Et Thorn ? Comment expliquer l’accroc de son veston ?

— Sur ce point, nous nous sommes fourvoyés, dit Holley. Le récit de Delisle nous apprend aussi qu’après le meurtre de Delaney, Madden et Thorn ont passé la nuit dehors. Où ça ?

— Fâcheuse nouvelle, dit Chan en soupirant. Le cadavre de Delaney a été emporté loin du ranch.

— Je crains, fit Holley, que nous ne le retrouvions pas. Il existe dans les environs des centaines de gorges solitaires où le corps de la victime a pu être jeté. Nous devrons poursuivre notre enquête sans avoir la preuve matérielle du crime : le cadavre de Delaney. Mais il y a un tas de gens mêlés à cette affaire, et tôt ou tard l’un d’eux parlera.

Chan, assis devant le bureau de Madden, tripotait machinalement un bloc de papier à lettre à portée de sa main. Soudain ses yeux étincelèrent et il se mit à en feuilleter les pages.

— Qu’est-ce que ceci ? fit-il.

Il montrait aux jeunes gens une grande feuille de papier en partie écrite, puis la tendit à Eden. Cette écriture énergique était celle d’une main d’homme.

— Elle porte la date de mercredi soir, remarqua Eden qui lut à haute voix :

Chère Evelyne,

Je veux te tenir au courant de ce qui se passe au ranch. Ainsi que je te l’ai déjà dit, Martin Thorn et moi nous vivons en très mauvais termes. Cela dure depuis un an. Cet après-midi, la coupe a débordé et je lui ai donné son congé. Demain matin, il m’accompagnera à Pasadena et, arrivés là, nous nous séparerons à tout jamais. Evidemment, il connaît plus de choses que je ne l’aurais voulu, sans quoi je l’eusse chassé il y a déjà un an. Peut-être essaiera-t-il de nous créer des ennuis. Je te mets sur tes gardes pour le cas où il irait te trouver à Denver. Ce soir je porterai moi-même cette lettre à la poste, afin que Thorn ne se doute de rien.

La lettre se terminait brusquement à cet endroit.

— De mieux en mieux, déclara Holley. Nous pouvons nous imaginer l’autre aspect des événements survenus ici mercredi soir. Madden, assis à son bureau, écrit à sa fille. La porte s’ouvre, un homme entre. Mettons Delaney, l’homme qu’il redoutait depuis des années. Vivement le millionnaire glisse sa lettre dans le bloc et se lève. Une querelle s’engage et bientôt les deux ennemis se trouvent dans la chambre de Thorn et… Delaney s’écroule sur le parquet. Surgit alors le problème de la suppression du cadavre. Il a été résolu seulement au petit jour. Madden revient au ranch, las et abattu, comprenant qu’à présent il ne peut renvoyer Thorn et il fait la paix avec son secrétaire. Thorn en sait trop long cette fois. Que pensez-vous de mon raisonnement, Charlie ?

— Admirable de logique, approuva Chan.

— Je disais ce matin que j’avais une façon toute personnelle de voir cette affaire. Les événements de la journée sont venus me donner raison. Si vous voulez savoir tout ce que je pense, je vous le dirai.

— Allez-y ! fit Bob.

— L’histoire me paraît claire comme eau de roche. Reconstituons le drame. Madden a peur de Delaney. Pour quelle raison ? Sans doute il craint un chantage parce qu’il est riche et que Delaney connaît un secret qui remonte au temps où Madden fréquentait la maison de jeux de New York. Le millionnaire ne peut compter sur son secrétaire. Thorn hait son patron ; et peut-être même Thorn est-il de connivence avec Delaney et sa bande. Madden achète le collier, ses ennemis, aussitôt informés, décident d’agir. Le désert remplit les conditions désirées ; Delaney et Gamble s’y rendent pendant que Shaky Phil part pour San Francisco et, à l’aide d’un subterfuge, y attire Louie, le fidèle serviteur. La mise en scène est prête. Delaney arrive au ranch. Il réclame les perles et de l’argent. Il profère des menaces. Une discussion s’ensuit qui se termine par le meurtre du maître-chanteur. Est-ce clair ?

— Tout cela me paraît plausible, dit Eden.

— Bien. Imaginons la suite. Lorsque Madden tua Delaney, il le croyait probablement seul. Bientôt il s’aperçoit qu’il se trouve en présence d’une bande. Ces individus possèdent non seulement le secret que Delaney menaçait de divulguer, mais ils ont un nouveau chef d’accusation : le meurtre ! La meute est aux trousses du millionnaire ; à cor et à cris, ils réclament les perles. Il faut payer leur silence et Madden téléphone alors pour qu’on les lui envoie immédiatement ici. Quand téléphona-t-il à votre père pour demander qu’on les lui livre au ranch ?

— Jeudi matin.

— Que vous disais-je ? Jeudi matin, en revenant de leur sinistre randonnée. À ce moment la bande de Shaky Phil le talonnait. Voilà la solution de l’énigme. À présent, ils le menacent encore de chantage. Il voulait en finir et se montra aussi empressé qu’eux à voir arriver les perles, pour s’en aller au plus vite. Cela n’a rien d’agréable de s’éterniser dans un endroit où l’on a commis un assassinat. Ces jours derniers, il reprit courage ; il temporisait et cherchait le moyen d’échapper à ses ennemis. J’avoue qu’il me fait un peu pitié. Voilà mon hypothèse, déclara Holley, qu’en dites-vous, sergent Chan ?

— Elle me paraît assez juste ; cependant, elle pèche sur deux ou trois points. Comment le puissant Madden n’a-t-il pas usé de son influence pour se disculper du meurtre du maître-chanteur Delaney ? Il pouvait alléguer un cas de légitime défense.

— Oui, si Thorn, plein de bons sentiments pour son patron, l’avait soutenu dans sa déclaration. Mais le secrétaire, poussé par sa haine, le menaçait peut-être d’un témoignage contraire. Ne l’oublions pas : outre le meurtre de Delaney, les bandits tenaient suspendu au-dessus de la tête du millionnaire un autre secret.

— C’est vrai. Mais avant de cesser mes odieuses critiques, je vous signale une autre obscurité : la mort de Louie Wong, le confident du perroquet chinois, Louie part pour San Francisco le mercredi matin, douze heures avant le drame. Son assassinat ne constitue-t-il pas un crime inutile ?

Holley réfléchit.

— En effet. Cependant Louie était le dévoué serviteur de Madden et il fallait que le millionnaire se trouvât seul et sans défense. Cette explication peut vous paraître faible ; je n’en tiens pas moins à l’ensemble de mon explication. Elle ne vous agrée pas, monsieur Chan ?

Chan hocha la tête.

— Une longue expérience m’a appris à ne point me cantonner dans une seule hypothèse. Tout semble concourir à en prouver la justesse, quand soudain tout s’écroule avec fracas. À mon sens, mieux vaut conserver l’esprit libre et toujours prêt à accepter les faits nouveaux.

— Ainsi, vous n’avez rien à opposer à mes suppositions !

— Rien. J’avoue humblement que je tâtonne dans l’obscurité. Observons et attendons.

— Pour moi, dit Eden, j’ai l’intuition que nous ne demeurerons plus longtemps au ranch de Madden. Je lui ai promis que Draycott l’attendrait aujourd’hui à Pasadena. Tout à l’heure, à son retour, il me demandera des comptes…

— Ce sera un incident regrettable, tout au plus, fit Chan, en haussant les épaules. Draycott et Madden ne se seront pas rencontrés, c’est une chose qui souvent arrive lorsque deux inconnus se donnent rendez-vous.

— Allons, fit Eden en soupirant, j’espère que Madden ne sera pas de trop mauvaise humeur. Sans doute portera-t-il encore sur lui le revolver de Bill Hart et je vous avoue que l’idée me répugne de m’abattre derrière le lit et de montrer seulement mes souliers qui n’ont pas été cirés depuis une semaine.