Le Perroquet chinois/XIX — Une voix aérienne

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


XIX — Une voix aérienne


Ils arrivèrent à Barstow à dix heures et demie. Bob annonça son intention de passer la nuit à l’hôtel de la Gare et, après un bref dialogue avec l’employé au guichet, Chan rejoignit son compagnon.

— Je retiens la chambre voisine de la vôtre, déclara-t-il. Le prochain train pour Eldorado part à cinq heures demain matin. Je prendrai celui-là. Vous attendrez le train suivant, celui de onze heures dix. Mieux vaut que nous ne rentrions pas ensemble. Cet idiot de Bliss racontera assez tôt qu’il nous a vus converser dans le train.

— Comme il vous plaira, Charlie. Si vous avez le courage de vous lever pour prendre le train de cinq heures, mes meilleurs vœux vous accompagneront pendant que je continuerai à dormir.

Chan prit sa valise à la consigne et ils montèrent se coucher. Mais Eden ne se mit pas au lit immédiatement. La tête entre les mains, il réfléchissait. La porte de communication entre les deux chambres s’ouvrit brusquement et Chan apparut, tenant dans la main un collier de perles lumineuses.

— Vous le voyez, dit-il : la fortune des Phillimore est toujours en sûreté !

— Elles sont vraiment superbes, dit Bob Eden en prenant entre ses doigts les perles que Chan venait de poser sur la table. Voyons, Charlie, parlons franchement : dites-moi la vérité ; avez-vous la moindre idée de ce qui se passe au ranch de Madden ? Je sais qu’il est difficile à un détective de s’avouer vaincu, mais nous nous trouvons devant une énigme indéchiffrable et le plus sage serait d’abandonner la partie. Demain après-midi je retourne au ranch. Je suis censé avoir vu Draycott ; et, plutôt que de recommencer des mensonges, je remets le collier.

Le visage de Chan s’assombrit.

— Je vous en prie ! Donnez-moi encore un jour.

— Assez d’atermoiements. Je regrette de vous contrarier.

— Encore quelques heures ! supplia Chan.

Pendant un long moment Eden étudia le bon visage du Chinois.

— Il ne s’agit pas seulement de moi. Bliss viendra au ranch et nous sommes au bout de notre rouleau. Mais enfin je vous fais une dernière concession ; je vous accorde jusqu’à huit heures demain soir, à moins que Bliss ne me devance. Acceptez-vous ?

— Il le faut bien.

— À la bonne heure ! Toute la journée de demain vous appartient. À mon retour, je ne parlerai pas de Draycott ; je dirai simplement : « Monsieur Madden, les perles arriveront à huit heures. » Si aucun événement ne se produit d’ici là, nous remettrons les perles et nous partirons. À Eldorado nous ferons notre déposition devant le shérif. Tant pis s’il se moque de nous ! Nous aurons du moins accompli notre devoir.

Eden poussa un soupir de soulagement et se leva.

— Dieu merci ! voilà une affaire réglée.

Comme à regret, Chan reprit le collier de perles.

— Et dire que j’ai quitté Honolulu pour essuyer un tel échec, fit-il.

Son visage s’éclaira.

— J’ai encore une journée de répit. Qui sait ce que nous réserve demain ?

Eden donna une tape amicale sur le large dos du Chinois.

— Bonne nuit, Charlie, et dormez bien !

Lorsque Bob Eden s’éveilla le lendemain matin, le soleil brillait. Il prit le train pour Eldorado et se rendit au bureau de Holley.

— Vous voici enfin de retour, dit le journaliste en lui serrant la main. Votre petit Chinois a passé ici de bonne heure ce matin. Il s’acharne, hein ?

— Vous l’avez vu ?

— Oui.

Holley désigna du doigt la valise de Chan posée dans un coin de la pièce.

— Il m’a confié son costume de civilisé. Il espère le remettre dans un jour ou deux, ce me semble.

— Probablement pour la prison, répondit Eden d’un air renfrogné. Vous a-t-il parlé de Bliss ?

— Oui. À mon avis, ce personnage vous suscitera des ennuis. Tout confirme mes soupçons. Affaire de chantage. Un autre fait vient de se produire à la banque : le bureau de Madden à New York a transmis à notre banque l’ordre de lui verser une nouvelle somme de cinquante mille dollars. Le directeur me disait encore tout à l’heure qu’il ne voyait pas la possibilité de réaliser cette somme avant demain, et Madden a consenti à attendre.

— Chan croit qu’il réunit ces fortes disponibilités en vue de fuir.

— Oui, il me l’a dit. Mais, dans ce cas, que viennent faire ici Shaky Phil Maydorf et le professeur ? Je tiens à ma première version. Du reste, le mystère demeure insoluble.

— Chan vous a sûrement parlé de ma décision.

— Oui. Vous lui brisez le cœur. Moi, je vous approuve. Je souhaite cependant qu’avant ce soir il se produise du nouveau.

— Moi aussi.

Eden se leva.

— Je retourne au ranch. Avez-vous vu Paula Wendell aujourd’hui ?

— Nous avons déjeuné ensemble à L’Oasis. Elle se disposait à partir pour la mine du Jupon. Ne vous tracassez pas, je vous y conduirai en auto.

— Non, je préfère louer un taxi.

— N’en faites rien ! Le journal est sous presse et je me sens plus désœuvré que jamais.

Une fois de plus, la fameuse bagnole du journaliste les transporta sur la route escarpée entre les deux collines, à travers le désert brûlant. Holley bâilla ; il expliqua qu’il n’avait guère dormi la nuit dernière.

— Vous pensiez sans doute à Jerry Delaney ?

— Non, mais à une affaire personnelle. Mon interview de Madden a inspiré à mon vieux copain de New York l’idée de m’offrir une situation, une belle situation là-bas. Hier après-midi j’ai consulté un docteur d’Eldorado qui, après m’avoir examiné, m’a affirmé que je pouvais partir.

— Toutes mes félicitations.

— Les portes de la prison s’ouvrent devant moi. Depuis longtemps je soupirais après cet instant. Mais maintenant le prisonnier hésite. L’idée de quitter sa petite cellule l’effraie. New York n’est plus le vieux New York que j’ai connu. Y réussirai-je à présent ? Je me le demande.

— Ce que vous dites là est absurde ! Pourquoi ne réussiriez-vous pas ?

Un éclair de décision illumina le visage de Holley.

— Allons, je partirai, fit-il. Pourquoi diable gâcherais-je le reste de mon existence dans ce désert ?

Il quitta Eden à l’entrée du ranch. Bob se rendit aussitôt dans sa chambre et lorsqu’il eut mis un peu d’ordre dans sa toilette, il vint au patio. Ah Kim passa.

— Rien de nouveau ? chuchota Bob.

— Thorn et Gamble ont pris la grande auto et sont partis pour le reste de la journée, répondit le Chinois.

Dans la grande salle, Eden trouva le millionnaire assis, l’air rêveur. À l’arrivée du jeune homme, il se redressa.

— Vous voici de retour. Avez-vous vu Draycott ? Vous pouvez parler. Nous sommes seuls.

Eden s’assit auprès de son hôte.

— Tout est arrangé. Je vous remettrai les perles des Phillimore ce soir à huit heures.

— Où ça ?

— Ici, au ranch.

Madden fronça le sourcil.

— Je préférerais que la transaction eût lieu à Eldorado. Draycott viendrait ici ?

— Non. J’aurai les perles à huit heures. Si vous le désirez, nous prendrons nos dispositions pour que je vous les remette sans témoin.

— Bien.

Madden le regarda fixement.

— Peut-être les avez-vous, à cet instant ?

— Non ; à huit heures.

— Je suis fort aise de vous l’entendre répéter, mais je vous avertis, dès maintenant, que si vous me montez le coup encore une fois…

— Comment ? Vous monter le coup…

— Oui, oui ! vous m’avez très bien compris. Je ne suis pas fou. Depuis votre arrivée, vous ne faites que me leurrer avec ce collier.

Eden hésita. Le moment lui semblait venu de s’expliquer franchement avec le client de son père.

— En effet, je l’avoue, monsieur Madden.

— La raison, je vous prie ?

— Parce que je soupçonnais quelque chose de louche dans votre indécision. À San Francisco vous voulez qu’on vous envoie les perles à New York. Ensuite vous demandez qu’on vous les livre au sud de la Californie…

— Pour la bonne raison que ma fille a changé d’idée. Elle devait me suivre à New York, mais elle a décidé de terminer la saison à Pasadena. Alors, j’ai voulu mettre le collier en sûreté à la banque afin qu’elle pût s’en servir quand cela lui plairait.

— J’ai rencontré votre fille à San Francisco. Elle est charmante. Où est-elle donc à présent ?

— À Los Angeles, chez des amis, depuis mardi dernier. J’ai reçu un télégramme qui m’annonçait son arrivée. Pour des raisons personnelles, je préférais qu’elle ne vînt pas ici. J’ai donc envoyé Thorn à sa rencontre : il l’a ramenée à Barstow et lui a fait prendre le train de Los Angeles.

Eden se livra à un petit calcul rapide. Le trajet de Barstow devait, en effet, correspondre à la distance indiquée par le taximètre de l’automobile. Mais d’où provenait la terre rouge ?

— Vous êtes sûr qu’elle se trouve à Los Angeles ?

— Parfaitement. Je suis allé la voir mercredi. Maintenant que j’ai répondu à vos questions, me permettrez-vous de vous interroger à mon tour ? Pourquoi soupçonniez-vous qu’il se tramait quelque chose de louche au ranch ?

— Où est passé Shaky Phil Maydorf ?

— Qui ?

— Shaky Phil, l’individu qui se présenta sous le nom de MacCullum et qui, l’autre soir, gagna sur moi quarante-sept dollars au poker.

— Il s’appelait Shaky Phil. Maydorf ? demanda Madden, l’air intéressé.

— Oui. J’ai déjà eu affaire à Maydorf à San Francisco. Il paraissait vouloir s’approprier les perles des Phillimore.

Le visage de Madden devint pourpre.

— Vraiment ? Contez-moi cela.

Eden parla des agissements de Maydorf au quai d’arrivée du bateau d’Honolulu.

— Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ?

— Parce que je croyais que vous le saviez. Je le crois même encore.

— Vous êtes fou !

— Peut-être. Mais lorsque j’ai retrouvé Maydorf dans ce désert, je n’ai pu m’empêcher d’y voir de mauvais présages. Je ne suis pas encore rassuré. Pourquoi ne pas revenir à votre première idée et vous faire livrer les perles à New York ?

— Non. J’ai décidé de les faire venir ici, et je les attendrai ici.

— Apprenez-moi du moins le sujet de vos ennuis.

— Mes ennuis ! Si j’en ai, ils ne regardent que moi seul. J’ai acheté les perles et je les veux. Je vous donne ma parole que vous serez payé. Cela doit vous suffire.

— Monsieur Madden, je ne suis pas aveugle. Vous vous êtes fourré dans un guêpier et je voudrais vous aider à en sortir.

Madden tourna vers Bob un visage aux traits fatigués.

— Ne vous inquiétez pas à mon sujet. Je m’en tirerai bien seul et je vous remercie de vos bonnes intentions. Ainsi c’est bien entendu : Je compte sur vous pour huit heures. À présent, si vous voulez bien m’excuser, je vais me reposer. Je prévois une soirée très occupée.

Il se dirigea vers sa chambre et Bob Eden demeura perplexe. En avait-il trop dit au millionnaire ? Evelyne Madden se trouvait-elle réellement à Los Angeles ? Cela semblait assez plausible et Madden avait paru sincère lorsqu’il avait parlé de sa fille. La chaleur devenait écrasante ; Bob Eden, l’esprit las de tant de réflexion, suivit l’exemple du millionnaire et dormit pendant tout l’après-midi. Quand il se leva, le soleil se couchait et déjà le crépuscule enveloppait la terre. Bob entendit Gamble remuer dans la salle de bains. Gamble… qui était Gamble ? Pourquoi demeurait-il au ranch de Madden ?

Dans le patio, le jeune homme échangea à voix basse quelques mots avec Ah Kim.

— Thorn et le professeur sont maintenant de retour, dit le détective. Le compteur marque trente-neuf kilomètres, comme l’autre fois, et il y a encore des traces de terre rouge dans la voiture.

— Le temps passe, observa Eden.

— Si je pouvais l’arrêter dans sa fuite ! soupira Chan.

Au dîner, le professeur Gamble n’avait jamais été aussi aimable.

— Monsieur Eden, nous sommes heureux de vous revoir parmi nous. L’air du désert vous est si favorable ! Quel dommage que vous vous absentiez ! Vos affaires prospèrent, si je ne me trompe ?

— Oui, et les vôtres ? demanda Eden en souriant.

Le professeur leva vivement les yeux vers lui.

— Je… hum.. j’ai le plaisir de vous annoncer que la journée a été des plus fructueuses. J’ai enfin déniché le rat, objet de mes recherches.

— Tant mieux pour vous ; quant au rat…

Le dîner se poursuivit dans le silence. Lorsqu’ils se levèrent de table, Madden alluma un cigare et s’assit dans son fauteuil préféré près de la cheminée. Gamble s’installa sous la lampe et ouvrit un magazine. Thom l’imita.

La grosse horloge sonna sept heures. Un silence intolérable régnait dans la salle. Eden alluma une cigarette et se dirigea vers l’appareil de radiophonie.

— Avant de venir ici, je ne comprenais pas l’intérêt de la T.S.F., expliqua-t-il à Madden. Maintenant je constate qu’il y a des moments où même une conférence sur les mœurs des vers solitaires peut vous passionner. Si nous écoutions un petit concert ?

Il manœuvra les boutons de l’appareil. Ah Kim entra et commença à desservir. La voix nette d’un « speaker » de Los Angeles emplit la pièce.

— … suite de notre programme. Miss Norma Fitzgerald, qui joue ce soir au théâtre Mason, va vous chanter deux morceaux de son répertoire.

Madden se pencha en avant, tapota son cigare pour en faire tomber les cendres. Thorn et Gamble levèrent la tête sans témoigner grand intérêt.

— Bonsoir, mes amis, dit la voix de la femme à qui Bob avait parlé la veille. Me voici de nouveau au micro. Tout d’abord, je tiens à remercier tous mes fidèles auditeurs pour les nombreuses lettres reçues depuis mon dernier concert radiophonique. À mon arrivée ce soir au studio, on m’en a remis un paquet. Je n’ai pas encore eu le temps matériel de les lire, mais je veux dire à Sadie French, si elle m’écoute ce soir, que je me réjouis d’apprendre son arrivée à Santa Monica où j’irai bientôt la voir. Une autre lettre de mon vieil ami Jerry Delaney m’a procuré une grande joie.

Le cœur d’Eden cessa de battre. Madden avança la tête. Thorn ouvrit la bouche et les yeux du professeur se rétrécirent. Ah Kim allait et venait silencieusement autour de la table.

— Je m’inquiétais du sort de Jerry et suis heureuse de le savoir sain et sauf. J’espère le voir bientôt. À présent je vais chanter, car je dois me rendre au théâtre dans une demi-heure. J’espère, mes chers auditeurs, que vous viendrez tous nous applaudir au théâtre Mason : notre programme de ce soir est admirable.

— Au diable ce maudit appareil ! grogna Madden. La T.S.F. m’horripile ; on n’y entend que de la réclame !

Norma Fitzgerald commençait à chanter et Bob Eden fit taire le « maudit appareil ». Ah Kim et le jeune homme échangèrent un long regard d’intelligence. Une voix s’était fait entendre dans le désert, par-delà les collines brunes et les étendues de sable, une voix qui disait que Jerry Delaney était sain et sauf… sain et sauf… Tous leurs beaux raisonnements s’écroulaient comme un château de cartes.

L’homme tué par Madden n’était point Jerry Delaney ! Qui donc avait appelé au secours en cette nuit tragique au ranch de Madden ? Qui avait poussé ce cri entendu et répété par Tony, le perroquet chinois ?