Le Perroquet chinois/XX — La Mine du Jupon

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XX — La Mine du Jupon


Ah Kim, chargé d’un lourd plateau, quitta la salle. Madden, les yeux clos, se rejeta confortablement en arrière dans son fauteuil et lança au plafond de grands anneaux de fumée bleue. Le professeur et Thorn se replongèrent dans leur lecture. Scène touchante de paix domestique ! Bob Eden, lui, ne partageait point cette sérénité. Son cœur battait à coups accélérés et son esprit s’agitait. Tout doucement il se leva et sortit. Dans la cuisine, Ah Kim, penché sur l’évier, lavait la vaisselle. Devant l’impassibilité de ce fils du Ciel, personne n’eût soupçonné que ce n’était pas là son occupation habituelle.

— Charlie, dit tout bas Eden.

Chan s’essuya vivement les mains et vint à la porte.

— Excusez-moi, mais n’entrez pas, je vous prie.

Il conduisit le jeune homme dans un coin obscur derrière la grange et demanda à voix basse :

— Que se passe-t-il ?

— Vous le savez aussi bien que moi, Charlie. Nous nous sommes fourvoyés sur toute la ligne : Jerry Delaney est sain et sauf.

— En effet, acquiesça Chan, cette nouvelle est très intéressante.

Le calme du Chinois bouleversait Bob Eden.

— Ne comprenez-vous pas ? Toutes nos hypothèses s’écroulent !

— C’est le sort ordinaire des hypothèses.

— Qu’allons-nous faire à présent ?

— Remettre le collier. Vous l’avez promis. Vous devez tenir votre parole.

— Et dire adieu au ranch sans savoir ce qui s’y passe ? Mais c’est impossible, Chan !

— Ce qui doit arriver arrivera, selon les paroles du très sage Confucius.

— Après tout, peut-être ne s’est-il rien produit d’anormal chez Madden.

Une petite voiture, qui arrivait à toute vitesse sur la route, s’arrêta devant le ranch avec un furieux grincement de freins. Le détective et Bob Eden se précipitèrent à la rencontre du nouvel arrivant qui, sans prendre le temps d’ouvrir la porte, sauta par-dessus la barrière. La lune, basse à l’horizon, éclairait faiblement la scène.

— Tiens ! Holley ! fit Eden.

Holley se retourna brusquement.

— Grand Dieu ! vous m’avez effrayé, mais je vous cherchais justement, dit-il, l’air troublé.

— Qu’y a-t-il ? demanda Eden.

— Je ne sais. Je suis inquiet au sujet de Paula Wendell. Vous, n’avez-vous pas eu de ses nouvelles ? Vous ne l’avez pas vue ?

— Non.

— Elle n’est pas encore revenue de la mine du Jupon. Ces ruines ne sont pas très éloignées et Paula est partie aussitôt après le déjeuner. Elle devrait être de retour depuis longtemps. Nous avions projeté de dîner ensemble et d’aller ensuite au cinéma. Le film qu’on donne ce soir l’intéressait particulièrement.

Eden s’avança sur la route.

— Pressons-nous ! Pour l’amour de Dieu, ne perdons pas une minute !

Chan s’approcha du jeune homme. Quelque chose brillait dans sa main.

— Mon revolver, expliqua-t-il. Je l’ai tiré de ma valise ce matin. Prenez-le.

— Non, gardez-le plutôt, Charlie. Vous pourriez en avoir besoin. Partons, Holley.

— Et les perles ? murmura Chan.

— Je serai de retour pour huit heures.

Tandis que Bob montait dans l’auto à côté de Holley, il aperçut Madden sur le seuil de la maison.

— Hé là ? appela le millionnaire.

— Je suis pressé ; à tout à l’heure !

Le journaliste recula sa voiture et, avec une rapidité étonnante, il lui fit faire demi-tour. Ils filèrent sur la route.

— Que peut-il être arrivé à Paula ? demanda Eden.

— Comment le saurais-je ? L’endroit est dangereux : de tous côtés s’ouvrent des puits béants et profonds sous des broussailles…

— Plus vite ! supplia Eden.

— Madden semblait intrigué par votre départ. Lui avez-vous enfin remis les perles ?

— Non. Nous avons appris du nouveau à la T.S.F.

Il raconta la communication faite par Norma Fitzgerald.

— Quant à moi, je crains que nous ne nous soyons fourvoyés dès le premier jour. Pour l’instant, occupons-nous de Paula Wendell.

Une autre automobile venait vers eux à une vitesse folle. Holley se rangea de côté et les deux voitures se frôlèrent.

— Qui est-ce ? demanda Bob.

— Un taxi de la gare. J’ai reconnu le chauffeur. Il y avait quelqu’un au fond de la voiture.

— Sans doute un visiteur qui se rendait au ranch de Madden ?

Holley avait engagé son auto sur le chemin dangereux, à moitié effacé, qui menait à la mine abandonnée.

— Ici, je suis obligé de ralentir, dit-il.

— Filez, je vous en supplie.

À ce moment la roue avant gauche heurta une grosse pierre ; les têtes des deux hommes faillirent défoncer le toit de la voiture.

— C’est inadmissible, Holley !

— Qu’est-ce qui est inadmissible ?

— Qu’une charmante jeune fille comme Paula Wendell s’aventure seule dans cette contrée inhabitée. Elle devrait se marier et lâcher ce métier.

— Rien à faire ! À ses yeux, le mariage est le dernier refuge des esprits faibles. Après une existence aussi libre que la sienne, elle ne tient nullement à s’enfermer dans une cuisine.

— Alors, pourquoi s’est-elle fiancée ?

— Fiancée ? Avec qui ?

— Avec Wilbur ou peu importe son nom… l’homme qui lui a donné la bague.

Holley éclata de rire puis demeura un instant silencieux.

— Peut-être m’en voudra-t-elle, mais il serait cruel de vous cacher plus longtemps la vérité. Cette émeraude lui vient de sa mère ; elle la porte comme sauvegarde, afin que tous les jeunes freluquets qu’elle rencontre ne l’importunent pas en lui parlant de mariage.

— Alors, fit Bob après un instant de réflexion, elle me classe dans cette catégorie ?

— Mais non ! Au contraire, elle me racontait que vous partagiez entièrement sa manière de voir au sujet du mariage et qu’elle se réjouissait d’avoir fait la connaissance d’un homme aussi sensé que vous. Où voulez-vous en venir, Eden ?

— Je me demande si, à mon âge, on peut encore faire sa vie. Jusqu’ici je me suis conduit comme un sot. En rentrant à San Francisco, je vais donner à mon père la grande joie de son existence. Je prendrai sa succession dans les affaires, comme il le désire tant, et je me mettrai résolument à l’ouvrage. Sommes-nous encore loin ?

— Nous arrivons. Encore cinq kilomètres.

La voiture approchait des basses collines de terre rouge éclairées par la lune qui montait lentement dans le ciel. La route suivait une étroite gorge et bientôt s’effaça à demi.

— Avez-vous une lampe électrique ? demanda Eden. J’ai une idée.

Il descendit et examina la route devant la voiture.

— Paula a passé ici, dit-il : voici l’empreinte des pneus de sa voiture. Je les reconnais pour lui en avoir changé un. Elle est encore à la mine, car son automobile n’a passé qu’une fois.

Il remonta à côté de Holley. Ils continuèrent le trajet au bord d’un précipice. À un tournant, Bob découvrit, nichée entre les montagnes, la ville fantôme de la mine du Jupon. Sous la clarté de la lune gisaient les vestiges d’une cité : ici, une cheminée, là, un pan de mur ; les rues séparaient des rangées de ruines qui tombaient en poussière. Autrefois, en cet endroit, on avait trouvé une mine d’argent et la foule s’y était précipitée. Les nouveaux arrivants avaient bâti leurs demeures où la veine semblait le plus riche. Mais l’argent ayant baissé de prix, les prospecteurs laissèrent la mine du Jupon aux prises avec le pire des destructeurs, l’abandon.

Ils parcoururent la rue principale. L’auto faisait des embardées pour éviter des trous béants qui semblaient avoir été produits par des éclats d’obus. L’herbe envahissait les trottoirs. Deux constructions demeuraient encore debout et l’une d’elles se lézardait.

— C’est gai, par ici ! observa Eden.

— Cette bâtisse sur le point de s’écrouler est l’hôtel de l’Étoile d’Argent. Quant à l’autre, construite en pierre, elle ne dégringolera pas aussi vite : c’est l’ancienne prison. Il me semble que j’aperçois une lumière dans l’hôtel.

— En effet. Écoutez, Holley. Désarmés, nous serons certainement battus. Je vais me cacher dans le fond de la voiture et je me montrerai au bon moment. La surprise peut produire son effet sur notre adversaire.

Holley approuva cette excellente idée. Eden grimpa à l’arrière et se dissimula. Ils s’arrêtèrent à la porte de l’hôtel de l’Étoile d’Argent. Un homme sortit et se dirigea vers l’automobile.

— Que voulez-vous ? demanda-t-il.

Bob et Holley reconnurent avec étonnement la voix aiguë de Shaky Phil Maydorf.

— Salut ! fit Holley. Je croyais que la mine du Jupon était complètement déserte.

— La Compagnie songe à rouvrir la mine bientôt et je suis ici pour procéder à certains essais.

— Avez-vous découvert quelque chose ?

— La veine d’argent s’épuise, mais on trouve du cuivre dans ces montagnes là-bas à gauche. Vous vous êtes aventuré loin de la grand-route.

— Je le sais. Pour l’instant, je cherche une jeune fille venue ici ce matin. Peut-être l’avez-vous vue ?

— Depuis une semaine personne n’est venu ici, sauf moi.

— Vous devez sûrement vous tromper. Si cela ne vous dérange pas, je vais moi-même jeter un coup d’œil dans les alentours.

— Et si cela me dérange ? grogna Maydorf.

— Hein ?

— Je suis seul ici et ne tiens nullement à courir de risques. Faites demi-tour !

— Une seconde ! fit Holley. Ramassez ce revolver. Je viens ici en ami…

— Eh bien, tournez votre bagnole et partez en ami. Je vous assure qu’il n’y a personne ici, à part moi.

Il se trouvait tout près de l’automobile. À cet instant quelqu’un bondit du fond de la voiture et tomba sur lui. Un coup de feu partit, mais frappa la route, car Bob Eden avait abaissé la main qui tenait le revolver.

Une lutte acharnée s’engagea entre les deux hommes. Shaky Phil Maydorf n’était plus jeune, mais il se défendait avec énergie. Cependant, avant que Holley fût descendu de voiture, Bob Eden triomphait et s’emparait de l’arme du bandit.

— Levez-vous et montrez-nous le chemin, commanda le jeune homme. Donnez-moi vos clefs. Il y a une serrure toute neuve sur la porte de la prison et je meurs d’envie de voir ce qui se passe à l’intérieur.

Shaky Phil se leva et jeta autour de lui un regard désespéré.

— Et vite ! s’écria Eden. Je désirais beaucoup vous revoir et, ma foi, je ne me sens point porté à l’indulgence. J’ai sur le cœur ces quarante-sept dollars… sans parler des ennuis que vous m’avez causés le soir de l’arrivée du Président Pierce à San Francisco.

— Cette prison est vide : je n’en possède point la clef.

— Fouillez-le, Holley.

Holley ne tarda pas à découvrir un trousseau de clefs dans une des poches de Maydorf. Il les tendit à Bob qui lui remit le revolver.

— Je vous confie la garde de Shaky Phil. S’il essaie de fuir, abattez-le comme un chien.

Il prit la lampe électrique et ouvrit la porte de la prison. Il entra dans une pièce qui autrefois servait de bureau. Les rayons de la lune éclairaient un mobilier poudreux, une table, une chaise, un vieux coffre-fort et une étagère où s’alignaient quelques vieux bouquins. Sur la table un journal était étalé… À la lumière de la lampe de poche, il lut la date de ce journal, vieux d’une semaine.

Au fond de la pièce se trouvaient deux lourdes portes aux serrures neuves. Après quelques tâtonnements, il ouvrit la porte de gauche. Dans une petite chambre semblable à une cellule, aux fenêtres hautes et garnies de barreaux, le flot de lumière tomba sur une ravissante jeune fille. Il reconnut Evelyne Madden et n’en parut point surpris. Elle se précipita vers son sauveur.

— Bob Eden ! s’écria-t-elle.

Toute sa fierté dédaigneuse avait disparu ; elle éclata en sanglots.

— Calmez-vous. Vous êtes libre à présent.

Une autre jeune personne, radieuse et souriante, se présenta :

— Vous voilà enfin ! s’exclama Paula Wendell. Ah ! je savais bien que vous ne tarderiez pas !

— Merci pour la confiance que vous me témoignez, répondit l’interpellé. Je vous avais prévenue qu’il vous arriverait malheur de courir seule sur les routes désertes. Que s’est-il donc passé ?

— Pas grand-chose. Je suis venue ici voir les paysages d’un nouveau film et ce monsieur prétendait m’en empêcher. Après une courte discussion, il m’a enfermée ici et m’a dit que j’y passerais la nuit. Il a été inflexible, mais il s’est montré poli.

— Heureusement pour lui, dit Eden.

Il prit le bras d’Evelyne Madden.

— Venez ! lui dit-il d’une voix douce. Nous n’avons plus rien à faire ici.

Il se tut. Quelqu’un frappait à la seconde porte.

Étonné, le jeune homme regarda Paula Wendell.

— Ouvrez ! fit-elle.

Bientôt la porte s’ouvrit toute grande et Bob Eden scruta l’obscurité de la seconde cellule.

Il poussa un cri et recula.

— La cité fantôme ! On ne pouvait trouver un nom mieux approprié !