Le Perroquet chinois/XVIII — Le Train de Barstow

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XVIII — Le Train de Barstow


Quelques instants plus tard, ils quittèrent la propriété de P.J. Madden et laissèrent Peter Fogg tout rêveur, debout sur la pelouse devant la grande maison vide. Leur taxi abandonna le quartier des demeures somptueuses pour pénétrer dans une partie plus mouvementée de la ville.

— Nous n’avons pas récolté grand-chose de cette visite, observa Eden.

— Des riens, en effet, mais d’où peut jaillir la vérité. Le métier de détective consiste à juxtaposer ces riens.

— Enfin, dit Bob, nous savons que Madden est venu ici mercredi sans toutefois entrer à l’intérieur de sa maison ; que, quand Fogg lui demanda des nouvelles de sa fille, il répondit qu’elle se portait bien et viendrait bientôt à Pasadena. Quoi encore ? Ah ! oui… Nous savons qu’il craint Delaney ; mais nous le savions déjà…

Ils descendirent à la station des autobus qui partaient toutes les heures pour Hollywood, juste à temps pour prendre la voiture de deux heures. Le long du parcours, ils aperçurent de gais bungalows peints en rose, en vert ou en blanc, et, aux abords de la cité du Cinéma, des maisons aux couleurs vives perchées sur des collines en miniature. Enfin, ils descendirent une rue qui se déroulait à perte de vue et pénétrèrent dans le tourbillon du quartier des affaires. Lorsque l’autobus s’arrêta, de luxueuses automobiles cornaient au coin de la rue et une foule affairée encombrait le trottoir. La plupart de ces gens portaient des vêtements dont la variété témoignait de la fantaisie des deux sexes. Bob Eden et son compagnon traversèrent la rue.

— Ouvrez les yeux, Charlie. Vous êtes dans le paradis des marchands d’autos, dans la ville la plus pittoresque du monde ! Tout s’y trouve, sauf des cheminées d’usines.

Paula Wendell les attendait dans la salle de réception du studio où elle travaillait.

— En ce moment on prend des vues au studio numéro douze, expliqua la jeune fille. N’y entre pas qui veut ; cependant, si vous n’êtes pas bruyants, vous pourrez y jeter un coup d’œil.

Du jour éblouissant de clarté, ils passèrent dans la pénombre d’une immense salle. Au fond la scène représentait un restaurant à la mode : de riches tentures, de magnifiques tapis, et, rangées le long des murs, de petites tables aux lampes voilées de rose ; un majestueux maître d’hôtel se tenait à l’entrée. Le film qu’on tournait exigeait sans doute une figuration importante car, de tous côtés, on voyait des gens qui attendaient patiemment debout. À l’expression de leurs visages, on comprenait que ces hommes et ces femmes connaissaient la vie, et non pas seulement sous ses aspects riants. Les hommes portaient des uniformes. On tournait un film de guerre. Bob Eden entendit des bribes de français, d’allemand, d’espagnol, et vit, dans les yeux de cette foule venue de tous les coins de la terre, une multitude d’histoires vécues, plus tragiques que celles qu’ils auraient jamais à mimer sur un écran.

— Les vedettes finissent par se standardiser plus ou moins, observa Paula Wendell. Il n’en est pas de même des figurants. Si vous parliez à quelques-uns d’entre eux, vous seriez étonnés de leur éducation et de leur esprit raffiné. Beaucoup d’entre eux ont un passé remarquable, et ils gagnent actuellement cinq dollars par jour !

À un signal donné, les figurants se rangèrent sur la scène et s’installèrent aux différentes tables. Chan écarquillait les yeux. Il ne pouvait se résigner à partir. Bob, à qui manquait toujours la belle vertu de patience, ne tenait plus en place.

— L’ouvrage presse, dit-il. Où trouver Eddie Boston ?

— Je me suis procuré son adresse, répondit Paula. Mais le rencontrerez-vous chez lui à cette heure ?

Un vieillard apparut derrière les opérateurs. Eden reconnut l’acteur aux cheveux blancs qu’il avait vu la veille au ranch de Madden et qu’on appelait Pop.

— Tiens ! voici Pop ! fit la jeune fille. Peut-être pourra-t-il vous renseigner.

Elle appela le vieil acteur et lui demanda s’il avait vu Eddie Boston. À l’approche de Pop, Charlie Chan s’était dissimulé dans un coin obscur.

— Hé ! monsieur Eden, fit le vieillard. Eddie Boston est en route vers San Francisco. Voilà du moins ce qu’il m’a dit hier soir en me quittant.

— Et que va-t-il faire à San Francisco ? demanda Eden, étonné.

— À l’entendre, un grand événement semble avoir changé son existence. Pour moi, il vient d’hériter d’une petite fortune. En arrivant ici hier soir, je l’ai croisé dans la rue et je lui ai demandé pour quelle raison il partait. Il m’a répondu qu’il avait une affaire pressante à régler à San Francisco. Fini le cinéma ! Il voyagerait maintenant pour sa santé ou son plaisir.

Bob Eden et Paula se dirigèrent vers la porte. Chan, le chapeau rabattu sur les yeux, les suivit. Une fois au-dehors, Eden s’arrêta :

— Encore un échec, fit-il. Eddie Boston nous échappe, Charlie.

— Évidemment. Du moment qu’il savait à quoi s’en tenir sur Delaney, Madden l’a envoyé au diable, avec de l’argent pour y aller.

— Comment était-il au courant de la mort de Delaney ?

La jeune fille devait regagner Eldorado où elle travaillerait à un nouveau scénario.

— Cette fois, dit-elle, il me faut trouver une cité fantôme.

— Une cité fantôme ?

— Oui, une ville abandonnée. Je me rends à la mine du Jupon, dans les montagnes, à une vingtaine de kilomètres d’Eldorado. Il y a dix ans, cette cité minière comptait trois mille habitants ; aujourd’hui on n’y rencontre plus une âme. Rien que des ruines, comme à Pompei. Je vous la ferai visiter.

— C’est là une promesse que je vous rappellerai lorsque nous nous reverrons.

Dans le tramway qui les amenait à Los Angeles, Eden se tourna vers le Chinois.

— Ne perdez-vous jamais courage, Charlie ?

— Non, tant qu’il reste du mystère à élucider. Notre rossignol, miss Fitzgerald, ne se sera sans doute pas envolée comme Eddie Boston.

— Vous lui parlerez, Charlie.

— Non, je ne vous accompagnerai même pas. Ma présence intrigue les gens et arrête leurs confidences. Allez seul voir cette jeune femme et tâchez de lui faire dire tout ce qu’elle sait sur l’homme qui a été tué, sur Delaney.

A la porte du théâtre, désert à cette heure, Eden glissa un dollar dans la main du portier qui lui permit de consulter le registre des acteurs. Il y vit que miss Fitzgerald logeait à l’hôtel Wynnwood. Chan s’assit sur un banc du square Pershing, pendant que le jeune homme se présentait seul à l’hôtel Wynnwood. Il fit remettre sa carte à l’actrice qui, après l’avoir fait attendre un moment dans le modeste salon de l’hôtel, vint l’y rejoindre.

Elle devait avoir au moins trente ans. Ses yeux étaient jeunes et brillants. Elle accueillit Bob Eden avec un sourire de grande coquette.

— Vous êtes monsieur Eden ? Je suis enchantée de vous voir, mais j’ignore le but de votre visite. Êtes-vous acteur ?

— Pas précisément. Mais, d’abord, laissez-moi vous féliciter. Je vous ai entendue chanter à la T.S.F. Vous avez une voix divine.

Miss Fitzgerald rayonna.

— Quel plaisir vous me faites ! Et pourtant j’étais enrhumée. Je prends froid chaque fois que j’arrive dans cette ville. Vous devriez m’entendre quand je suis bien en voix.

— Vous devriez chanter à l’Opéra, miss Fitzgerald.

— Tous mes amis me le disent.

— Je suis le vieux camarade de l’un d’eux.

— Lequel ? J’en ai tant !

— Je veux parler de Jerry Delaney. Vous le connaissez bien ?

— Certainement, depuis des années.

Soudain son visage s’assombrit.

— Avez-vous de ses nouvelles ?

— Non. C’est justement pour cela que je viens vous trouver. J’ai une communication importante à lui faire et j’espère que vous me donnerez son adresse.

— Vous êtes son ami, dites-vous ?

— Oui. Nous avons travaillé ensemble chez Jack MacGuire dans la Quarante-Quatrième Rue.

— En ce cas, vous devez en savoir autant que moi sur Jerry. Voilà des semaines qu’il m’a écrit de Chicago ; j’ai reçu son mot à Seattle. Sa lettre était mystérieuse ; il espérait me voir bientôt.

— Il ne vous parlait point de l’affaire qu’il avait en train ?

— Quelle affaire ?

— Ah ! vous ne savez pas ? Jerry devait toucher une somme rondelette.

— Vraiment ? Je suis ravie de l’apprendre. Sa situation n’était guère brillante ces derniers temps.

— C’est vrai. À propos, Jerry vous a-t-il parlé quelquefois des gens chics qu’il rencontrait chez MacGuire ? Vous savez que nous avions là un certain genre d’industrie très prospère.

— Non, il ne me faisait guère de confidences. Pourquoi me posez-vous cette question ?

— Je voulais savoir s’il avait jamais cité devant vous le nom de P.J. Madden.

Elle tourna vers lui de grands yeux innocents d’enfant étonnée.

— Qui est-ce, M. Madden ?

— Un des plus riches banquiers du pays. Si vous lisez les journaux…

— Je n’en ai pas le temps. Mon travail m’absorbe.

— Je suis très inquiet au sujet de Jerry.

— Pourquoi ?

— Voici le fait : Jerry Delaney est arrivé à Barstow le mercredi matin de la semaine dernière et peu après il a disparu.

Une expression d’effroi parut dans le regard de la jeune femme.

— Vous pensez qu’il a été victime… d’un accident ?

— Je le crains, mademoiselle. Vous connaissez comme moi l’imprudence de Jerry.

La jeune femme garda un instant le silence, puis elle dit :

— Oh ! oui. Jerry, comme tous les Irlandais aux cheveux rouges…

— Précisément, fit Bob Eden, avec un peu trop de hâte.

Les yeux verts de miss Fitzgerald prirent une expression méchante.

— Ah ! vous avez connu Jerry chez MacGuire ?

— Oui.

— Et depuis quand a-t-il les cheveux rouges ? J’y pense seulement maintenant. Hier soir j’ai vu un policeman au coin de la Sixième Rue, un joli garçon, ma foi. Vous avez de beaux types dans la police, par ici.

— Pourquoi me dites-vous cela ?

— Mêlez-vous de vos affaires ! Si Jerry Delaney a des ennuis, je n’y suis pour rien, mais un ami reste un ami et je ne vous fournirai aucun renseignement sur son compte.

— Vous ne m’avez pas compris.

— Oh ! si ! Vous pouvez dénicher Jerry sans mon aide. D’ailleurs, j’ignore où il se trouve.

Eden se leva et dit en souriant :

— Quoi qu’il en soit, mademoiselle, j’ai beaucoup aimé votre voix.

— Voyez-vous ces mouchards ! Quelle galanterie ! Après tout, je ne puis vous empêcher de m’écouter à la radio, le concert est gratuit.

Décontenancé, Bob Eden revint au square et se laissa tomber sur le banc à côté de Chan.

— Aucun succès ! Je le vois sur votre visage, dit le détective.

Bob raconta son entrevue avec l’actrice.

— Elle m’a traité de mouchard ! Décidément je ne vaux rien comme détective et je vous laisse agir.

Ils prirent le train de cinq heures et demie pour Barstow. Dans le wagon, Bob regarda son compagnon d’un air attristé.

— Charlie, nous voici à la fin de cette journée dont nous avions beaucoup espéré. Quel résultat en tirons-nous ?

— Presque rien, en effet.

— Nous ne pouvons continuer ainsi, Charlie. La situation est intenable. Nous devrions nous adresser au shérif.

— Que lui dirions-nous ? Songez que nous ne pouvons fournir aucune preuve à l’appui de nos déclarations. Nous nous présentons devant le shérif ; nous lui parlons d’un perroquet mort, d’un rat du désert à demi aveugle et d’une valise bourrée de vieux papiers. Comment sur de si faibles indices oserions-nous accuser de meurtre le millionnaire ? Où est le cadavre ?

Chan s’arrêta net et Eden suivit son regard. Debout dans un coin de la voiture, le capitaine Bliss, de la brigade criminelle, les observait.

Le cœur de Bob faillit lui manquer. Les petits yeux du capitaine scrutaient tous les détails du vêtement de Chan. Ils se reportèrent ensuite sur le jeune homme. Sans proférer un mot, le capitaine Bliss sortit et alla s’asseoir dans le compartiment voisin.

— Bonsoir ! fit Eden.

— Ne vous tourmentez plus, dit Chan. Inutile d’aller trouver le shérif ; il viendra de lui-même vers nous. Nous ne traînerons plus longtemps au ranch de Madden, mais le pauvre Ah Kim risque de se faire arrêter pour le meurtre de Louie Wong.