Le Perroquet chinois/XVI — On tourne

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XVI — On tourne

Le soleil se couchait derrière les pics neigeux et empourprait le désert. Le thermomètre suspendu dans le patio descendait lentement et un vent frais soufflait sur l’étendue désolée.

— Une nourriture chaude serait maintenant nécessaire, dit Chan. Si vous le permettez, je vais ouvrir des boîtes de conserves.

— Tout ce que vous voudrez, sauf de l’arsenic.

Quelque temps après le départ de Holley, Bob Eden était assis près de la fenêtre et songeait, en contemplant la vaste solitude, qu’il y avait encore pas mal de place en Amérique. S’en doutent-ils tous ces gens qui, à cette heure, encombrent le métropolitain, cherchent une table dans les bruyants restaurants, attendent debout au coin des rues le passage d’un tramway, et, fatigués, grimpent péniblement à leurs pigeonniers qu’ils appellent des foyers ? Dans le désert, on a les coudées franches, on respire pleinement. Mais l’homme y prend conscience de son inquiétante petitesse dans le plan universel. Chan entra, portant un plateau où s’entassaient les plats et posa sur la table deux assiettes de soupe fumante.

— Daignez vous asseoir, dit-il. Le premier service a été vite prêt.

— Chan, vous êtes un magicien, dit Bob qui commença à manger. Charlie, reprit-il, je viens de découvrir la cause du malaise moral que je ressens depuis mon arrivée dans ce pays. Je me sens perdu dans cette immensité. Quelle fierté puis-je y avoir de ma personne ?

— Voilà un sentiment rare chez un Blanc. Le Chinois se considère comme un grain de sable sur le rivage de l’éternité ; d’où son calme et sa modestie. Pour lui, la vie n’est pas une épreuve comme pour le Caucasien nerveux et sans cesse agité.

Chan posa sur la table un plat de conserve de saumon.

— À San Francisco, continua-t-il, j’ai remarqué que les Blancs ne pouvaient tenir en place. On dirait des fiévreux dont l’état empire de jour en jour. Et tout cela pour arriver au même point que les Fils du Ciel !

Le repas terminé, Eden voulut l’aider à laver la vaisselle. Chan ne le lui permit pas et le jeune homme mit en marche l’appareil de T.S.F. Bientôt la voix forte du « speaker » résonna dans la pièce :

« Chers auditeurs, par cette soirée embaumée de Californie, vous allez avoir le plaisir d’entendre chanter miss Norma Fitzgerald, qui joue dans la fameuse opérette UNE NUIT DE JUIN, du théâtre Mason. Elle va nous chanter… hum ! Qu’allez-vous chanter, Norma ?… Elle va vous le dire elle-même. »

En entendant prononcer le nom de l’artiste, Bob Eden appela le détective, qui entra dans la salle et entendit une voix féminine :

« Bonsoir, mesdames et messieurs, je suis ravie de me retrouver dans mon cher Los Angeles. »

— Dis donc, Norma, fit Eden, pour l’instant il ne s’agit pas de ton chant. Ici deux messieurs désireraient te dire un petit mot au sujet de Jerry Delaney.

Elle ne pouvait entendre. Sa voix de soprano charmait Chan et le jeune homme qui l’écoutaient en silence.

— Encore une découverte miraculeuse des Blancs, observa Chan quand la voix se tut. Si près d’elle et pourtant si loin ! Je crois que nous aurons bientôt une visite à rendre à cette dame.

Eden prit un livre. Une heure plus tard la sonnerie du téléphone le tira de sa lecture et une voix joyeuse répondit à son « Allô ! Allô ! »

— Vous soupirez toujours après les lumières éblouissantes ?

— Eh oui…

— La troupe de cinéma est arrivée en ville. Venez vite à l’hôtel.

Il courut à sa chambre. Chan, assis dans le patio, devant le feu dont la flamme éclairait son visage joufflu et impassible, rêvassait.

Quand Eden reparut, le chapeau sur la tête, il s’arrêta auprès du détective.

— Vous cherchez de nouvelles idées ? demanda-t-il.

— Au sujet de notre affaire ? Non. En ce moment, mon esprit voyage loin du ranch de Madden et me transporte à Honolulu où les nuits sont douces et parfumées. Je revois mon humble maison sur la colline de Punchbowl où brillent les lanternes et où se trouvent réunis mes dix enfants.

— Dix ! Sapristi ! Quelle famille !

— J’en suis fier, déclara Chan. Vous partez ?

— Je vais faire un tour en ville. Miss Wendell vient de me téléphoner. Il paraît qu’une troupe d’acteurs de cinéma est arrivée. À propos… c’est demain que Madden leur a permis de venir tourner ici. Je parie que le vieux n’y pense déjà plus.

— Mieux vaut ne pas lui en parler ; peut-être retirerait-il son autorisation. Cela m’amuserait énormément de voir tourner un film. Lorsque, de retour chez moi, je raconterai ce que j’ai vu à ma fille aînée, toujours plongée dans la lecture des ciné-magazines, les cendres de mes ancêtres frémiront.

Bob partit dans la petite automobile sous la clarté des étoiles qui semblaient de platine. Il pensa à Louie Wong, enterré dans le petit cimetière d’Eldorado ; mais son esprit se tourna rapidement vers des sujets plus gais, lorsque l’auto eut passé entre les deux collines et qu’il vit autour de lui les joyeuses lumières de la petite ville. Il y régnait une animation extraordinaire. Du salon débordaient des refrains de chansons, des rires et des éclats de voix. Paula Wendell accourut à la rencontré de Bob. Le petit salon, à l’atmosphère étouffante, était plein. Bob se trouva au milieu d’artistes de cinéma dans un de leurs moments de loisir. Des gens charmants et puérils. Ils paraissaient n’avoir aucun souci au monde. Une jolie jeune fille lui tendit une main chargée de bagues qui lui rappela le magasin de bijouterie de son père. Un grand jeune homme, que tous appelaient Rannie, vêtu avec élégance, cessa, pour le saluer, de torturer un saxophone : « Bonjour, mon vieux. J’espère que vous avez apporté votre harpe. » Et il se remit à souffler avec une ardeur redoublée dans son instrument. Un acteur d’âge mûr, au teint bronzé, tenait le piano. Dans un coin du salon, dont l’ameublement était démodé, une grande dame et un vieillard aux cheveux de neige s’étaient assis à l’écart. Eden alla près d’eux.

— Comment vous appelez-vous ? demanda le vieux, la main en cornet derrière l’oreille. Ah ! Enchanté de faire la connaissance d’un ami de Paula. Nous sommes un peu bruyants ici, ce soir, monsieur Eden. Cela me rappelle ma jeunesse… quand je faisais partie d’une troupe théâtrale. Le cinéma n’existait pas encore, n’est-ce pas, ma chère ?

La dame s’inclina légèrement et parla haut, car son compagnon était affligé d’une légère surdité.

— Oui, et, Dieu merci, je ne partais guère en tournées. M. Babesco me demandait rarement de quitter New York. J’ai appartenu à la troupe Babesco pendant quinze ans.

— Une troupe de choix, observa poliment Eden.

— La meilleure école dramatique du monde, fit la dame. M. Babesco estimait fort mon talent. Je me souviens qu’une fois, à une générale, il m’avoua que, sans moi, il ne serait pas arrivé à monter sa pièce et il me donna une grosse pomme rouge. Vous savez que c’était la façon dont M. Babesco…

La cacophonie cessa momentanément et l’un des musiciens s’écria :

— Le malheureux ! Il entre à peine et elle lui raconte déjà l’histoire de la pomme. Vas-y, Fànny ! Parle-nous du temps où tu jouais le rôle de Portia. Que te disait Charlie Frohman ?

Fanny haussa les épaules.

— De mon temps les acteurs possédaient quelques principes. On se moquerait un peu moins du cinéma si… grâce à ma bonne étoile…

— Une minute de silence, s’il vous plaît, ordonna Paula Wendell. Je vous présente miss Diane Day qui va vous jouer de la guitare hawaïenne, l’instrument en vogue à Hollywood.

Diane Day sourit et, au milieu d’un silence complet, entonna, en s’accompagnant, un refrain de music-hall londonien. Cette chanson, comme toutes les compositions de ce genre, ne pouvait certes pas convenir à un public d’Enfants de Marie, mais elle la chanta fort bien d’une voix douce et prenante. Puis elle fit entendre la vieille mélodie : Way down upon the Swanee River. On sentait des larmes dans sa voix et une émotion mélancolique gagna toute la salle. Mais Rannie trouvait l’atmosphère trop grave à son goût et s’écria, dès que Diane eut fini le dernier couplet.

— M. Eddie Boston au piano, et M. Randolph Renault au saxophone vont maintenant vous jouer la ballade sentimentale du Vieux Mandarin !

— Ne les croyez pas toujours aussi tapageurs, dit Paula Wendell à Bob. Ils ne se permettent ce divertissement que lorsqu’ils ont tout un hôtel à leur disposition, comme cela leur arrive généralement à Eldorado.

Les deux instrumentistes ne rencontrèrent que peu d’applaudissements : jalousie professionnelle, songea M. Renault.

— Le prochain numéro de notre intéressant programme suivra aussitôt. À toi, Eddie.

— Ah ! non ! Cela suffit, s’écria la jeune Diane. Je n’ai pas encore pris ma leçon de charleston et l’heure s’avance. Excuse-moi, Rannie.

Bientôt toute la salle entra en mouvement, sauf les deux vieux assis dans leur coin. Les photographies encadrées et autographiées, offertes au patron de l’hôtel par des célébrités cinématographiques, tressautèrent sur les murs et les fenêtres tremblèrent.

Soudain, dans l’encadrement de la porte, un homme chauve apparut, l’œil courroucé.

— Bon Dieu ! rugit-il : Comment voulez-vous qu’on se repose ?

— Et pourquoi vous reposer, Mike ? demanda Rannie.

— Si vous dirigiez une troupe comme celle-ci, vous ne me le demanderiez pas ! répondit l’autre d’un ton amer. Allez vous coucher. Il faut que tout le monde soit prêt, en costume, dans le hall de l’hôtel, demain matin à huit heures et demie.

Des murmures de mécontentement accueillirent ces paroles.

— Vous voulez dire neuf heures et demie ? fit Rannie.

— Huit heures et demie ! Ceux qui arriveront en retard paieront une forte amende. Allez vous coucher et laissez dormir les gens respectables.

— Les gens respectables ?… Il se vante, marmotta Rannie.

Le bal interrompu, les acteurs montèrent dans leurs chambres. M. Rannie rendit le saxophone au propriétaire.

— Dites, patron, il y a une fausse note dans cet instrument. Faites-le réparer avant que je revienne.

— Je n’y manquerai pas, monsieur Renault.

— Il est trop tôt pour gagner son lit, fit Eden en conduisant Paula vers la porte. Voulez-vous que nous fassions une petite promenade. La nuit est si belle !

Ils descendirent la grand-rue et grimpèrent un étroit sentier sablonneux. Une lumière jaune à une fenêtre s’éteignit brusquement.

— Regardez la lune, fit Eden. Ne dirait-on pas une tranche de melon au sortir de la glacière ?

— En fait de tranche, dit Paula, je vous reverrai toujours luttant avec votre bifteck.

— N’en dites pas de mal : sans ce bifteck, nous ne nous serions jamais adressé la parole.

— Et alors ?

— Alors je me serais trouvé bien seul pendant mon séjour dans ce pays. Hélas, nous aurons bientôt fini et il faudra que je retourne…

— … Vers la liberté, homme heureux.

— Merci. Mais je ne veux pas que vous m’oubliiez. Je désire rester votre… hum… votre ami.

— J’accepte.

— Donnez-moi de temps en temps de vos nouvelles et des nouvelles de Wilbur. Qui sait ? Est-il prudent en traversant les rues ?

— Ne vous tourmentez pas à son sujet.

Ils étaient revenus à l’hôtel.

— Bonne nuit ! dit Paula.

— Encore un instant. S’il n’y avait pas de Wilbur…

— Mais il y en a un. Inutile de vous compromettre. Au revoir…

Le propriétaire de l’hôtel apparut sur le seuil de la porte.

— Miss Wendell ! Seigneur Dieu ! Un peu plus, je vous laissais coucher dehors.

— Je rentre ! fit la jeune fille. À demain, monsieur Eden, au ranch.

Eden salua le patron de l’hôtel et la porte se ferma bruyamment. Seul dans l’automobile, Bob Eden se demanda quelle attitude prendre en rentrant. Madden devait être de retour de Pasadena, en proie à une colère compréhensible. Il y était allé dans l’espoir de rencontrer Draycott… et Draycott se trouvait à San Francisco, ne se doutant nullement du rôle que son nom jouait dans l’histoire des perles des Phillimore. Le millionnaire exigerait une explication.

Les craintes de Bob ne se réalisèrent pas. La maison du ranch était plongée dans l’obscurité et seul Ah Kim se montra.

— Madden et les deux autres sont couchés, dit le Chinois. Ils sont arrivés las et couverts de poussière ; ils ont immédiatement gagné leurs chambres.

— Nous verrons ce que demain nous réserve, dit Bob. Bonsoir, Charlie.

Le jeudi matin, lorsqu’il se mit à table pour déjeuner, les trois autres s’y trouvaient déjà.

— Tout s’est bien passé hier à Pasadena ? demanda-t-il, l’air rayonnant.

Thorn et Gamble le dévisagèrent, et Madden fronça le sourcil.

— Oui, répondit-il, mais son regard disait clairement « Taisez-vous ! ».

Après le déjeuner, Madden rejoignit le jeune homme dans la cour.

— Gardez pour vous cette affaire de Draycott, ordonna-t-il.

— Je suppose que vous l’avez vu ? demanda Eden.

— Non.

— Comment ?

— Je n’ai vu personne qui ressemblât au signalement que vous m’avez fourni de l’individu. J’avoue même que je commence à vous soupçonner…

— Oh ! monsieur Madden ! Je vous assure que je lui ai dit de se trouver au rendez-vous.

— Enfin, il n’y était pas. S’il faut tout vous dire, j’aimais autant cela. Les choses ne se présentaient pas comme je l’avais pensé. Vous devriez à présent aller retrouver cet homme à Pasadena et lui dire de venir à Eldorado. A-t-il téléphoné ?

— Peut-être, mais j’étais en ville toute la soirée.

— En tout cas, s’il ne téléphone pas aujourd’hui, allez à Pasadena et…

Au même instant, une camionnette que remplissait la troupe cinématographique, metteurs en scène, photographes, acteurs en costumes bizarres, s’arrêta devant le ranch. Deux autres voitures suivaient. Un homme descendit pour ouvrir la grille.

— Qu’est-ce que ceci ? demanda Madden.

— C’est aujourd’hui jeudi, répondit Eden. Avez-vous oublié ?

— Je n’ai aucun souvenir… Thorn ! Où donc est Thorn ?

Le secrétaire sortit de la maison.

— Ce sont les acteurs de cinéma, monsieur. C’était convenu pour aujourd’hui.

— Peste ! grogna Madden. Occupez-vous de ces gens.

Et il rentra.

L’allure affairée des acteurs, ce matin, contrastait fort avec leur insouciante gaieté de la veille. Les appareils de prise de vues furent placés du côté où le patio s’ouvrait sur le désert. Les artistes, costumés à l’espagnole, se mirent en devoir de jouer, et Bob se dirigea vers Paula qui les avait accompagnés dans la crainte que Madden ne revînt sur sa parole. Le directeur passa et la félicita du choix de l’endroit. D’après le scénario, l’histoire se passait dans la vieille Californie et, pour l’instant, on devait tourner dans le patio un des épisodes les plus pathétiques du film.

— Non, non, non ! rugissait le directeur. À quoi pensez-vous ce matin, Rannie ? Vous dites adieu à la jeune fille que vous aimez… Vous l’aimez, voyons ! et vous ne la reverrez plus !

— Mais si, je la revois.

— Vous savez bien ce que je veux dire. Vous croyez ne plus la revoir. Son père vous a chassé à jamais de chez lui. Allez-y, pour le baiser d’adieu. Votre cœur se brise… Cessez de ricaner.

— Approchez, Diane, fit l’acteur. Je ne vous reverrai plus et je dois avoir l’air attristé de cette séparation. Que de sottises imaginent les écrivains de scénarios ! Heureusement, mon talent supplée à leur intelligence.

Eden se dirigea vers le patriarche aux cheveux blancs qui conversait avec Eddie Boston, assis tous deux sur une pile de bois à côté de la grange. Non loin, Ah Kim rôdait, observant avec curiosité ces bouffonneries des Blancs.

Boston se pencha en arrière et alluma sa pipe.

— Madden me fait penser à Jerry Delaney. Vous connaissez Jerry, Pop ?

Étonné, Eden se rapprocha des deux hommes.

Le vieil acteur mit sa main en cornet derrière son oreille.

— Qui ça ? demanda-t-il.

— Jerry Delaney, cria Boston.

Du coup, Chan s’avança quelque peu.

— Jerry Delaney, un type qui gagnait de l’argent sans se faire de bile. Il faudra que je demande à Madden s’il se souvient…

On appelait Boston dans le patio. Il posa sa pipe et entra en scène. Chan et Bob échangèrent un regard d’intelligence. La compagnie travailla jusqu’à l’heure du déjeuner. Les acteurs disséminés dans la cour et le patio attaquèrent les généreux sandwichs de L’Oasis et burent du café apporté dans des thermos.

Soudain Madden apparut à la porte du salon. Il paraissait de belle humeur.

— Je vous souhaite la bienvenue, dit-il.

Il serra la main au directeur et adressa un mot à chaque membre de la compagnie. La jeune artiste nommée Diane arrêta spécialement son attention.

Bientôt il arriva à Eddie Boston, Eden s’était arrangé pour se trouver près d’eux.

— Je m’appelle Boston, dit l’acteur en se présentant. Monsieur Madden, je suis heureux que l’occasion me permette de vous demander si vous avez gardé le souvenir d’un de mes vieux amis de New York, Jerry Delaney ?

Les yeux de Madden se rétrécirent, mais son visage ne trahit aucune émotion.

— Delaney ? répéta-t-il.

— Oui, Jerry Delaney, qui jouait souvent chez MacGuire, dans la Quarante-Quatrième Rue.

— Je ne me le rappelle pas du tout, dit Madden en s’éloignant. Je vois tant de monde !

— Sans doute ne tenez-vous point à vous souvenir de lui, reprit Boston d’une voix bizarre. Je le comprends. Il vous a joué un tour pendable…

Madden jeta autour de lui un regard inquiet.

— Que savez-vous de Jerry Delaney ? demanda-t-il tout bas.

— Beaucoup de choses. Je suis au courant de tout ce qui le concerne, monsieur Madden.

Les deux hommes se dévisagèrent longuement.

— Entrez, monsieur Boston, fit Madden.

Eden les vit disparaître dans le salon. Ah Kim apportait un plateau garni de cigares et de cigarettes offerts aux artistes par le millionnaire. Lorsqu’il passa devant le directeur, celui-ci l’examina attentivement.

— Voilà un type qui ferait bien mon affaire ! s’écria-t-il. Hé, le Chinois, voulez-vous entrer au cinéma ?

— Vous, fou, mossié, répondit Ah Kim en grimaçant.

— Pas du tout. On vous trouverait des rôles à Hollywood.

— Moi penser vous moquer moi.

— Il n’en est rien. Réfléchissez, mon garçon. Si vous vous décidez, venez me voir. Voici mon adresse.

Il tendit sa carte à Chan.

— Peut-êtle autle joui, mossié. Moi beaucoup content ici.

Et il continua sa distribution.

Bob Eden s’assit à côté de Paula Wendell. Sous son air calme il avait l’esprit profondément troublé.

— Écoutez, Paula. Il se passe du nouveau et vous pouvez nous aider.

Il expliqua à la jeune fille la découverte de la valise de Delaney et répéta la conversation qu’il venait de surprendre entre Madden et Boston.

La jeune fille écarquillait les yeux.

— Chan et moi ne pouvons interroger cet acteur, ajouta Eden. Quel genre d’individu est-il ?

— Plutôt déplaisant. Il ne me revient pas du tout.

— Et si vous lui posiez quelques questions à l’occasion ? Essayez de le faire parler de Jerry Delaney, mais de façon adroite, sans éveiller ses soupçons.

— J’essaierai, bien que je ne sois guère habile…

— C’est vous qui le dites. Vous êtes, au contraire, très adroite et très bonne. Téléphonez-moi dès que vous lui aurez parlé et je descendrai en ville aussitôt.

M. Boston sortit du salon, le visage aussi impénétrable qu’un masque. « Ce ne sera pas chose facile de tirer les vers du nez de cet individu », pensa Bob Eden. Une heure plus tard, la troupe cinématographique disparaissait sur la route, dans un nuage de poussière. Bob alla trouver Charlie Chan. Dans un coin, derrière la cuisine, il raconta au petit détective, dont les yeux noirs étincelaient, l’entrevue de Madden et l’acteur Eddie Boston.

— Nous avançons toujours, dit Chan. Mais qui fera parler Eddie Boston ?

— Paula Wendell m’a promis d’essayer.

— Excellente idée. En présence d’une jolie fille, quel homme pourrait garder un secret ? Nous fondons là-dessus de grands espoirs.