Le Pyrrhonisme de l’histoire/Édition Garnier/15

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Le Pyrrhonisme de l’histoireGarniertome 27 (p. 264-265).
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CHAPITRE XV.
des contes absurdes intitulés « histoire » depuis tacite.

Dès qu’un empereur romain a été assassiné par les gardes prétoriennes, les corbeaux de la littérature fondent sur le cadavre de sa réputation. Ils ramassent tous les bruits de la ville, sans faire seulement réflexion que ces bruits sont presque toujours les mêmes. On dit d’abord que Caligula avait écrit sur ses tablettes les noms de ceux qu’il devait faire mourir incessamment, et que ceux qui, ayant vu ces tablettes, s’y trouvèrent eux-mêmes au nombre des proscrits le prévinrent, et le tuèrent.

Quoique ce soit une étrange folie d’écrire sur ses tablettes : Nota bene que je dois faire assassiner un tel jour tels et tels sénateurs, cependant il se pourrait à toute force que Caligula ait eu cette imprudence ; mais on en dit autant de Domitien, on en dit autant de Commode : la chose devient alors ridicule, et indigne de toute croyance.

Tout ce qu’on raconte de ce Commode est bien singulier. Comment imaginer que lorsqu’un citoyen romain voulait se défaire d’un ennemi, il donnait de l’argent à l’empereur, qui se chargeait de l’assassinat pour le prix convenu ? Comment croire que Commode, ayant vu passer un homme extrêmement gros, se donna le plaisir de lui faire ouvrir le ventre pour lui rendre la taille plus légère ?

Il faut être imbécile pour croire d’Héliogabale tout ce que raconte Lampride. Selon lui, cet empereur se fait circoncire pour avoir plus de plaisir avec les femmes : quelle pitié ! Ensuite il se fait châtrer pour en avoir davantage avec les hommes. Il tue, il pille, il massacre, il empoisonne. Qui était cet Héliogabale ? Un enfant de treize à quatorze ans, que sa mère et sa grand’mère avaient fait nommer empereur, et sous le nom duquel ces deux intrigantes se disputaient l’autorité suprême. C’est ainsi cependant qu’on a écrit l’Histoire romaine depuis Tacite. Il en est une autre encore plus ridicule : c’est l’Histoire byzantine. Cet indigne recueil ne contient que des déclamations et des miracles : il est l’opprobre de l’esprit humain, comme l’empire grec était l’opprobre de la terre. Les Turcs du moins sont plus sensés : ils ont vaincu, ils ont joui, et ils ont très-peu écrit[1].

  1. Je rétablis la dernière phrase de cet alinéa d’après l’édition qui fait partie du tome XIV de l’Évangile du jour. C’est sur la même autorité que j’ai mis dans le texte l’alinéa lui-même qui, dans toutes les autres éditions, est en note. (B.)