Le Pyrrhonisme de l’histoire/Édition Garnier/14

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Le Pyrrhonisme de l’histoireGarniertome 27 (p. 261-264).
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CHAPITRE XIV.
de pétrone.

Tout ce qu’on a débité sur Néron m’a fait examiner de plus près la satire attribuée au consul Caius Petronius, que Néron avait sacrifié à la jalousie de Tigillin. Les nouveaux compilateurs de l’histoire romaine n’ont pas manqué de prendre les fragments d’un jeune écolier nommé Titus Petronius pour ceux de ce consul, qui, dit-on, envoya à Néron, avant de mourir, cette peinture de sa cour sous des noms empruntés.

Si on retrouvait, en effet, un portrait fidèle des débauches de Néron dans le Pétrone qui nous reste, ce livre serait un des morceaux les plus curieux de l’auteur.

Nodot[1] a rempli les lacunes de ces fragments, et a cru tromper le public. Il veut le tromper encore en assurant que la satire de Titus Petronius, jeune et obscur libertin, d’un esprit très-peu réglé, est de Caius Petronius, consul de Rome. Il veut qu’on voie toute la vie de Néron dans des aventures des plus bas coquins de l’Italie, gens qui sortent de l’école pour courir du cabaret au b….., qui volent des manteaux, et qui sont trop heureux d’aller dîner chez un vieux sous-fermier, marchand de vin, enrichi par des usures, qu’on nomme Trimalcion.

Les commentateurs ne doutent pas que ce vieux financier absurde et impertinent ne soit le jeune empereur Néron, qui, après tout, avait de l’esprit et des talents. Mais, en vérité, comment reconnaître cet empereur dans un sot qui fait continuellement les plus insipides jeux de mots avec son cuisinier ; qui se lève de table pour aller à la garde-robe ; qui revient à table pour dire qu’il est tourmenté de vents ; qui conseille à la compagnie de ne point se retenir ; qui assure que plusieurs personnes sont mortes pour n’avoir pas su se donner à propos la liberté du derrière, et qui confie à ses convives que sa grosse femme Fortunata fait si bien son devoir là-dessus qu’elle l’empêche de dormir la nuit ?

Cette maussade et dégoûtante Fortunata est, dit-on, la jeune et belle Acté, maîtresse de l’empereur. Il faut être bien impitoyablement commentateur pour trouver de pareilles ressemblances. Les convives sont, dit-on, les favoris de Néron. Voici quelle est la conversation de ces hommes de cour :

L’un d’eux dit à l’autre : « De quoi ris-tu, visage de brebis ? Fais-tu meilleure chère chez toi ? Si j’étais plus près de ce causeur, je lui aurais déjà donné un soufflet. Si je pissais seulement sur lui, il ne saurait où se cacher. Il rit : de quoi rit-il ? Je suis un homme libre comme les autres ; j’ai vingt bouches à nourrir par jour, sans compter mes chiens, et j’espère mourir de façon à ne rougir de rien quand je serai mort. Tu n’es qu’un morveux ; tu ne sais dire ni a ni b ; tu ressembles à un pot de terre, à un cuir mouillé, qui n’en est pas meilleur pour être plus souple. Es-tu plus riche que moi, dîne deux fois. »

Tout ce qui se dit dans ce fameux repas de Trimalcion est à peu près dans ce goût. Les plus bas gredins tiennent parmi nous des discours plus honnêtes dans leurs tavernes. C’est là pourtant ce qu’on a pris pour la galanterie de la cour des césars. Il n’y a point d’exemple d’un préjugé si grossier. Il vaudrait autant dire que le Portier des Chartreux[2] est un portrait délicat de la cour de Louis XIV.

Il y a des vers très-heureux dans cette satire, et quelques contes très-bien faits, surtout celui de la Matrone d’Éphèse. La satire de Pétrone est un mélange de bon et de mauvais, de moralités et d’ordures ; elle annonce la décadence du siècle qui suivit celui d’Auguste, On voit un jeune homme échappé des écoles pour fréquenter le barreau, et qui veut donner des règles et des exemples d’éloquence et de poésie.

Il propose pour modèle le commencement d’un poëme ampoulé de sa façon. Voici quelques-uns de ses vers :

Crassum Parthus habet ; Libyco jacet æquore Magnus ;
Julius ingratam perfudit sanguine Romani ;
Et quasi non posset tot tellus ferre sepulcra,
Divisit cineres.

(Petr., Satyric., c. cxx.)

« Crassus a péri chez les Parthes ; Pompée, sur les rivages de la Libye ; le sang de César a coulé dans Rome ; et, comme si la terre n’avait pas pu porter tant de tombeaux, elle a divisé leurs cendres. »

Peut-on voir une pensée plus fausse et plus extravagante ? Quoi ! la même terre ne pouvait porter trois sépulcres ou trois urnes ? Et c’est pour cela que Crassus, Pompée et César, sont morts dans des lieux différents ? Est-ce ainsi que s’exprimait Virgile ?

On admire, on cite ces vers libertins :

Qualis nox fuit illa, di deæque !
Quani mollis torus ! Hæsimus calentes,
Et transfudimus hinc et hinc labellis
Errantes animas. Valete, curæ
Mortales ! Ego sic perire cœpi.

(Petr., Satyric., c. lxxix.)

Les quatre premiers vers sont heureux, et surtout par le sujet, car les vers sur l’amour et sur le vin plaisent toujours quand ils ne sont pas absolument mauvais. En voici une traduction libre. Je ne sais si elle est du président Bouhier :

Quelle nuit ! ô transports ! ô voluptés touchantes !
Nos corps entrelacés, et nos âmes errantes,
Se confondaient ensemble, et mouraient de plaisir.
C’est ainsi qu’un mortel commença de périr[3].

Le dernier vers, traduit mot à mot, est plat, incohérent, ridicule ; il ternit toutes les grâces des précédents ; il présente l’idée funeste d’une mort véritable. Pétrone ne sait presque jamais s’arrêter. C’est le défaut d’un jeune homme dont le goût est encore égaré. C’est dommage que ces vers ne soient pas faits pour une femme ; mais enfin il est évident qu’ils ne sont pas une satire de Néron. Ce sont les vers d’un jeune homme dissolu qui célèbre ses plaisirs infâmes.

De tous les morceaux de poésie répandus en foule dans cet ouvrage, il n’y en a pas un seul qui puisse avoir le plus léger rapport avec la cour de Néron. Ce sont tantôt des conseils pour former les jeunes avocats à l’éloquence de ce que nous appelons le barreau, tantôt des déclamations sur l’indigence des gens de lettres, des éloges de l’argent comptant, des regrets de n’en point avoir, des invocations à Priape, des images ou ampoulées ou lascives ; et tout le livre est un amas confus d’érudition et de débauches, tel que ceux que les anciens Romains appelaient Satura. Enfin c’est le comble de l’absurdité d’avoir pris, de siècle en siècle, cette satire pour l’histoire secrète de Néron ; mais, dès qu’un préjugé est établi, que de temps il faut pour le détruire !

  1. Voyez tome XIV, page 111.
  2. Sur cet ouvrage, voyez une des notes du Pauvre Diable, tome X.
  3. Perire, dans les vers de Pétrone, n’a que le sens de mourir d’amour, d’aimer éperdument.