Le Pyrrhonisme de l’histoire/Édition Garnier/2

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Le Pyrrhonisme de l’histoireGarniertome 27 (p. 236-238).
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CHAPITRE II.
de bossuet.

Nous sommes dans le siècle où l’on a détruit presque toutes les erreurs de physique. Il n’est plus permis de parler de l’empyrée, ni des cieux cristallins, ni de la sphère de feu dans le cercle de la lune. Pourquoi sera-t-il permis à Rollin, d’ailleurs si estimable, de nous bercer de tous les contes d’Hérodote, et de nous donner pour une histoire véridique un conte donné par Xénophon pour un conte ? de nous redire, de nous répéter la fabuleuse enfance de Cyrus, et ses petits tours d’adresse, et la grâce avec laquelle il servait à boire à son papa Astyage, qui n’a jamais existé ?

On nous apprend à tous, dans nos premières années, une chronologie démontrée fausse ; on nous donne des maîtres en tout genre, excepté des maîtres à penser. Les hommes même les plus savants, les plus éloquents, n’ont servi quelquefois qu’à embellir le trône de l’erreur, au lieu de le renverser. Bossuet en est un grand exemple dans sa prétendue Histoire universelle, qui n’est que celle de quatre à cinq peuples, et surtout de la petite nation juive, ou ignorée, ou justement méprisée du reste de la terre, à laquelle pourtant il rapporte tous les événements, et pour laquelle il dit que tout a été fait, comme si un écrivain de Cornouailles disait que rien n’est arrivé dans l’empire romain qu’en vue de la province de Galles. C’est un homme qui enchâsse continuellement des pierres fausses dans de l’or. Le hasard me fait tomber dans ce moment sur un passage de son Histoire universelle, où il parle des hérésies. Ces hérésies, dit-il, tant prédites par Jésus-Christ… Ne dirait-on pas à ces mots que Jésus-Christ a parlé dans cent endroits des opinions différentes qui devaient s’élever dans la suite des temps sur les dogmes du christianisme ? Cependant la vérité est qu’il n’en a parlé en aucun endroit : le mot d’hérésie même n’est dans aucun évangile, et certes il ne devait pas s’y rencontrer, puisque le mot de dogme ne s’y trouve pas. Jésus n’ayant annoncé par lui-même aucun dogme, ne pouvait annoncer aucune hérésie. Il n’a jamais dit, ni dans ses sermons, ni à ses apôtres : « Vous croirez que ma mère est vierge ; vous croirez que je suis consubstantiel à Dieu ; vous croirez que j’ai deux volontés ; vous croirez que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils ; vous croirez à la transsubstantiation ; vous croirez qu’on peut résister à la grâce efficace, et qu’on n’y résiste pas. »

Il n’y a rien, en un mot, dans l’Évangile, qui ait le moindre rapport aux dogmes chrétiens. Dieu voulut que ses disciples et les disciples de ses disciples les annonçassent, les expliquassent dans la suite des siècles ; mais Jésus n’a jamais dit un mot ni sur ces dogmes alors inconnus, ni sur les contestations qu’ils excitèrent longtemps après lui.

Il a parlé de faux prophètes comme tous ses prédécesseurs : « Gardez-vous, disait-il, des faux prophètes[1] ; » mais est-ce là désigner, spécifier les contestations théologiques, les hérésies sur des points de fait ? Bossuet abuse ici visiblement des mots ; cela n’est pardonnable qu’à Calmet, et à de pareils commentateurs.

D’où vient que Bossuet en a imposé si hardiment ? D’où vient que personne n’a relevé cette infidélité ? C’est qu’il était bien sûr que sa nation ne lirait que superficiellement sa belle déclamation universelle, et que les ignorants le croiraient sur sa parole, parole éloquente et quelquefois trompeuse.

  1. Matthieu, VII, 15.