Le Pyrrhonisme de l’histoire/Édition Garnier/7

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Le Pyrrhonisme de l’histoireGarniertome 27 (p. 248-249).
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CHAPITRE VII.
usage qu’on peut faire d’hérodote.

[1]Hérodote eut le même mérite qu’Homère : il fut le premier historien, comme Homère le premier poëte épique, et tous deux saisirent les beautés propres d’un art qu’on croit inconnu avant eux. C’est un spectacle admirable dans Hérodote que cet empereur de l’Asie et de l’Afrique, qui fait passer son armée immense sur un pont de bateaux d’Asie en Europe ; qui prend la Thrace, la Macédoine, la Thessalie, l’Achaïe supérieure, et qui entre dans Athènes abandonnée et déserte. On ne s’attend point que les Athéniens, sans ville, sans territoire, réfugiés sur leurs vaisseaux avec quelques autres Grecs, mettront en fuite la nombreuse flotte du grand roi ; qu’ils rentreront chez eux en vainqueurs ; qu’ils forceront Xerxès à ramener ignominieusement les débris de son armée ; et qu’ensuite ils lui défendront, par un traité, de naviguer sur leurs mers. Cette supériorité d’un petit peuple généreux, libre, sur toute l’Asie esclave, est peut-être ce qu’il y a de plus glorieux chez les hommes. On apprend aussi par cet événement que les peuples de l’Occident ont toujours été meilleurs marins que les peuples asiatiques. Quand on lit l’histoire moderne, la victoire de Lépante fait souvenir de celle de Salamine, et on compare don Juan d’Autriche et Colonne à Thémistocle et à Eurybiade[2]. Voilà peut-être le seul fruit qu’on peut tirer de la connaissance de ces temps reculés[3].

Il est toujours bien hardi de vouloir pénétrer dans les desseins de Dieu ; mais cette témérité est mêlée d’un grand ridicule quand on veut prouver que le Dieu de tous les peuples de la terre, et de toutes les créatures des autres globes, ne s’occupait des révolutions de l’Asie, et qu’il n’envoyait lui-même tant de conquérants les uns après les autres qu’en considération du petit peuple juif, tantôt pour l’abaisser, tantôt pour le relever, toujours pour l’instruire, et que cette petite horde opiniâtre et rebelle était le centre et l’objet des révolutions de la terre.

Si le conquérant mémorable qu’on a nommé Cyrus se rend maître de Babylone, c’est uniquement pour donner à quelques Juifs la permission d’aller chez eux. Si Alexandre est vainqueur de Darius, c’est pour établir des fripiers juifs dans Alexandrie, Quand les Romains joignent la Syrie à leur vaste domination, et englobent le pays de Judée dans leur empire, c’est encore pour instruire les Juifs. Les Arabes et les Turcs ne sont venus que pour corriger ce peuple, Il faut avouer qu’il a eu une excellente éducation ; jamais on n’eut tant de précepteurs, et jamais on n’en profita si mal.

On serait aussi bien reçu à dire que Ferdinand et Isabelle ne réunirent les provinces d’Espagne que pour chasser une partie des Juifs, et pour brûler l’autre ; que les Hollandais n’ont secoué le joug du tyran Philippe II que pour avoir dix mille Juifs dans Amsterdam, et que Dieu n’a établi le chef visible de l’Église catholique au Vatican que pour y entretenir des synagogues moyennant finance. Nous savons bien que la Providence s’étend sur toute la terre ; mais c’est par cette raison-là même qu’elle n’est pas bornée à un seul peuple.

  1. Le commencement de ce chapitre avait déjà paru aussi au mot Histoire, dans l’Encyclopédie, en 1765, tome VIII.
  2. Au lieu d’Eurybiade, Renouard a mis Alcibiade, et a ajouté en note :

    « Plusieurs éditions portent Eurybiade ; mais l’auteur paraît avoir eu la simple volonté de faire ici mention de deux généraux d’un mérite différent, et non pas de faire, entre Eurybiade et Marc-Antoine Colonna, un rapprochement que n’autorise pas l’histoire. »

    Nous nous sommes conformé au texte de l’Encyclopédie et des éditions de Kehl.

  3. Dans l’Encyclopédie, en 1765, c’était immédiatement après cet alinéa que Voltaire parlait de Thucydide en ces mots : Thucydide, successeur d’Hérodote, etc. ; voyez ci-après, chap. VIII.