Le Roman de Renart/Aventure 22

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Traduction par Paulin Paris.
Texte établi par Paulin ParisJ. Techener (p. 127-129).

VINGT-DEUXIÈME AVENTURE.

Comment Renart eut un songe effrayant qui fut expliqué par Hermeline, et comment il déçut la Corneille.



Renart, à quelque tems de là, reposoit tranquillement dans son château de Maupertuis, près de sa femme Hermeline. Vers le matin, il eut un songe étrange (qui par malheur rappelle beaucoup celui de Chantecler). Il croyoit être seul près d’un bois ; il avoit une pelisse de rouge futaine trouée en plusieurs endroits et bordée vers le col d’une garniture entièrement blanche. Cette bordure, il avoit eu grand’peine à la passer, elle lui serroit tellement le cou qu’il s’en falloit de peu qu’il n’étranglât.

Tout effrayé, Renart s’éveille en sursaut et cherche ce qu’un pareil songe peut signifier. Hermeline de son côté ouvre les yeux et reçoit la confidence de la vision que nous venons de rapporter.

« Renart, » lui dit-elle tristement, « votre « songe m’inquiète, et me donne de vives appréhensions pour vous. C’est assurément l’annonce de grands ennuis et douleurs ; la rouge futaine trouée çà et là ne présage rien de bon, et cette longue bordure blanche est la double rangée de dents qui doit vous briser les os. Je n’aime pas non plus cette entrée étroite que vous ne pouviez passer, et j’en conclus que vous vous trouverez bientôt mal à votre aise. Heureusement je sais un charme dont la vertu vous soutiendra dans les dangers qui vous menacent. Le jour qu’on en fait usage, on ne peut ni mourir ni perdre un seul membre. Le voici : Quand vous sortez d’un asile, par le fossé, par la fenêtre ou par la porte, il faut tracer trois croix sur le seuil du fossé, de la fenêtre ou de la porte : on est ensuite assuré de revenir sain et sauf. »

Renart, ranimé par ces bonnes paroles, se lève, ouvre l’huis et fait le charme qu’Hermeline vient de lui apprendre. Il gravit une montée dans le bois, et de là ne tarde pas à distinguer une corneille qui après s’être plongée dans une eau limpide, réparoit avec son bec le désordre de ses plumes. Renart pour attirer son attention s’étend sur le dos immobile, les yeux fermés, et la langue tirée. Il espère que l’oiseau, dès qu’il le verra, croira pouvoir s’abattre sur lui et voudra s’emparer de cette langue friande. La corneille en effet jette çà et là les yeux, puis les arrête sur Renart qu’elle suppose avoir été récemment victime d’un assassinat. La langue rouge et humide éveille sa convoitise ; elle agite ses ailes, descend à plomb sur le prétendu cadavre ; mais quand elle va donner le premier coup de bec, Renart s’élance, l’arrête par les ailes, et sans autre cérémonie fait un premier déjeuner du corps de l’imprudent oiseau.