Le Roman de Renart/Aventure 25

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Traduction par Paulin Paris .
Texte établi par Paulin Paris J. Techener (pp. 137-140).

VINGT-CINQUIÈME AVENTURE.

Comment Renart devenu pèlerin fait rencontre de damp Frobert le grillon, lequel disoit ses heures, et comment il ne put le décider à lui donner son livre.



Le voilà donc en semblance de pèlerin, allant par monts et par vaux près de la forêt, séjour ordinaire d’Ysengrin. Un matin, il s’arrête devant un village, pénètre dans l’enclos du prêtre, et là, trouve abondance de chairs fraîches et salées. « J’ai bien fait, » se dit-il, « de venir ici : mais gardons-nous ; il y a souvent de mauvais piéges tendus. » En furetant partout avec précaution et en prêtant l’oreille, il entend quelque bruit et tremble aussitôt d’être dénoncé. C’étoit Frobert le grillon qui déclinoit gaîment sa chanson ordinaire à l’entrée du four. En apercevant Renart il se tut. « Ah ! vraiment, » dit Renart quand il le reconnut, et après avoir allongé ses pieds en avant, « il n’y a que les clercs pour bien chanter. Continuez votre psautier, damp Frobert, je veux en faire aussi mon profit. — Par Dieu ! » répond Frobert, « vous n’avez guères la mine d’un pèlerin contrit, et je serois assez curieux de voir de quel pied vous clochez. » Il trottine alors à pas pressés vers Renart qui jette aussitôt sur lui la manche de sa pelerine. Il croyoit le tenir et le faire bientôt passer par son gosier ; mais il manqua son coup, et Frobert trouva par bonheur une sortie au travers de l’enveloppe : « Ah ! Renart ! je t’avois reconnu, » dit-il, « tu n’as pas changé de nature en changeant de vêtement. Ce sont pelerins du diable ceux qui guettent les gens sur la route ; mais heureusement Dieu m’est venu en aide. — Damp Frobert, » répond Renart, « n’avez-vous pas un peu trop bu ? Moi vous guetter ! ne voyez-vous pas que j’en voulois seulement à votre livre ? si j’avois pu le saisir, j’y aurois appris, assurément, de beaux cantiques. J’avois grand besoin d’en chanter, car je suis en mauvais point : les pelerinages m’ont épuisé, je n’ai plus longtemps à vivre, et je n’ose penser sans effroi à tous les péchés que j’ai commis. Encore si j’avois un confesseur ! Vous plairoit-il, damp Frobert, de m’en servir ? car, vous le savez, je ne dois pas espérer rencontrer ici le prêtre que je venois voir ; il est, m’a-t-on dit, au synode.

— Patience ! » répondit Frobert, « le prêtre ne peut tarder longtemps à revenir. » Au même instant on entend les aboiements de plusieurs mâtins escortés de piqueurs, d’arbalestiers et de chasseurs. Renart aussitôt de jouer des pieds ; mais il est aperçu, les veneurs découplent leurs chiens. Le goupil ! le goupil ! crient-ils à qui mieux mieux. « Holà ! Tabaus, Rigaus, « Clarembaus ; eh ! Triboulé ! eh ! Plaisance ! » Mais Renart, de son côté, ne s’endormoit pas ; dans la crainte d’être cerné, il revient, se tapit sur le haut du four, y demeure blotti jusqu’à ce que la meute se soit éloignée, en croyant toujours se rapprocher de lui. Or cette meute réveilloit en même temps Ysengrin, dont elle avoit reconnu les traces. On le poursuit, on l’atteint, on le déchire à belles dents : lui se défend avec courage ; plus d’un chien est mis hors de combat, les entrailles déchirées. Du haut de son four, Renart se faisoit juge du camp. « Ah ! bel oncle, » crioit-il, « voilà le profit du bacon que vous avez refusé de partager. Vous seriez moins lourd et plus dispos « si vous aviez été moins glouton. » Mais ces mots, au lieu de décourager Ysengrin, redoublent son ardeur : il étrangle le premier chien d’un coup de dent ; les autres, plus ou moins déchirés, ensanglantés, abandonnent enfin la partie.

Ysengrin regagne péniblement son logis : mais son plus grand mal est le chagrin de ne pas en avoir fini avec Renart, et de ne l’avoir pas étranglé, quand l’occasion s’en présentoit.

Il n’est pas encore à bout, et l’Ascension ne passera pas sans le rendre victime des nouvelles méchancetés de son beau neveu.