Le Tiers Livre/14

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Le songe de Panurge & interpretation d’icelluy.

Chapitre XIIII.



Sus les sept heures du matin subsequent Panurge se præsenta davant Pantagruel, estans en la chambre Epistemon, frère Ian des entommeures, Ponocrates, Eudemon, Carpalim, & aultres : es quelz à la venue de Panurge dist Pantagruel. Voyez cy nostre songeur. Ceste parolle, dict Epistemon, iadis cousta bon, & feut cherement vendue es enfans de Iacob. Adoncques dist Panurge, i’en suys bien ches Guillot le songeur. I’ay songé tant & plus, mais ie n’y entends note. Exceptez que par mes songeries i’avoys une femme ieune, gualante, belle en perfection : laquelle me traitoit & entretenoit mignonnement, comme un petit dorelot. Iamais home ne feut plus aise, ne plus ioyeux. Elle me flattoit, me chatouilloit, me tastonnoit, me testonnoit, me baisoit, me accolloit, & par esbattement me faisoit deux belles petites cornes au dessus du front. Ie luy remonstroys en folliant qu’elle me les debvoit mettre au dessoubz des œilz, pour mieulx veoir ce que i’en vouldroys ferir : affin que Momus ne trouvast en elle chose aulcune imperfaicte, & digne de correction, comme il feist en position des cornes bovines. La follastre non obstant ma remonstrance me les fischoyt encore plus avant. Et en ce ne me faisoit mal quiconques, qui est cas admirable. Peu après me sembla que ie feuz ne sçay comment transformé en tabourin, & elle en Chouette. Là feut mon sommeil interrompu, & en sursault me resveiglay tout fasché, perplex, & indigné. Voyez là une belle platelée de songes, faictez grand chère là dessus. Et l’exposez comme l’entendez. Allons desieuner Carpalim.

I’entends (dist Pantagruel) si i’ay iugement aulcun en l’art de divination par songes, que vostre femme ne vous fera realement & en apparence exterieure cornes au front, comme portent les Satyres : mais elle ne vous tiendra foy ne loyauté coniugale, ains à aultruy se abandonnera, & vous fera coqu. Cestuy poinct est apertement exposé par Artemidorus comme le diz. Aussi ne vous sera de vous faicte metamorphose en tabourin, mais d’elle vous serez battu comme tabour à nopces : ne d’elle en Chouette : mais elle vous desrobbera, comme est le naturel de la chouette. Et voyez vos songes conformes es sors Virgilianes. Vous serez coqu : vous serez battu : vous serez desrobbé.

Là s’escria frère Ian, & dist. Il dict par Dieu vray, tu seras coqu home de bien, ie t’en asceure : tu auras belles cornes. Hay, hay, hay, nostre maistre de cornibus, Dieu te guard, faiz nous deux motz de prædication, & ie feray la queste parmy la paroece.

Au rebours (dist Panurge) mon songe presagist qu’en mon mariage, i’auray planté de tous biens, avecques la corne d’abondance. Vous dictez que seront cornes de Satyres. Amen, amen, fiat, fiatur, ad differentia pape. Ainsi auroys ie eternellement le virolet en poinct & infatiguable, comme l’ont les Satyres. Chose que tous desirent, & peu de gens l’impètrent des cieulx. Par consequent, coqu iamais, car faulte de ce est cause sans laquelle non, cause unicque, de faire les mariz coquz. Qui faict les coquins mandier ? C’est qu’ilz n’ont en leurs maisons de quoy leur sac emplir. Qui faict le loup sortir du bois ? Default de carnage. Qui faict les femmes ribauldes ? Vous m’entendez assez. I’en demande à messieurs les clers, à messieurs les presidens, conseillers, advocatz, proculteurs & aultres glossateurs de la venerable rubricque de frigidis et maleficiatis.

Vous (pardonnez moy si ie mesprens) me semblez evidemment errer interpretant cornes pour cocuage. Diane les porte en teste à forme de beau croissant. Est elle coqüe pourtant ? Comment diable seroyt elle coqüe, qui ne feut oncques mariée ? Parlez de grace correct, craignant qu’elle vous en face au patron que feist à Acteon. Le bon Bacchus porte cornes semblablement : Pan : Iuppiter Ammonien, tant d’aultres. Sont ilz coquz ? Iuno seroit elle putain ? Car il s’ensuyvroyt par la figure dicte Metalepsis. Comme appelant un enfant en præsence de père & mère, champis ou avoistre, c’est honnestement, tacitement dire le père coqu, & sa femme ribaulde. Parlons mieulx. Les cornes que me faisoit ma femme sont cornes d’abondance, & planté de tous biens. Ie le vous affie. Au demourant ie seray ioyeulx comme un tabour à nopces, tousiours sonnant, tousiours ronflant, tousiours bourdonnant & petant. Croyez que c’est l’heur de mon bien. Ma femme sera coincte & iolie : comme une belle petite Chouette. Qui ne le croid, d’enfer aille au gibbet. Noel nouvelet.

Ie note (dist Pantagruel) le poinct dernier que avez dict, & le confère avecques le premier. Au commencement vous estiez tout confict en delices de vostre songe. En fin vous esveiglastez en sursault fasché, perplex & indigné. (Voire, dist Panurge, car ie n’avoys poinct dipné) Tout ira en desolation, ie le prevoy. Sçaichez pour vray, que tout sommeil finissant en sursault, & laissant la personne faschée & indignée, ou mal signifie, ou mal præsagist. Mal signifie, c’est à dire maladie cacoethe, maligne, pestilente, oculte, & latente dedans le centre du corps : laquelle par sommeil, qui tousiours renforce la vertu concoctrice (scelon les theoremes de medicine) commenceroit soy declairer, & mouvoir vers la superficie. Au quel triste mouvement seroyt le repous dissolu, & le premier sensitif admonnesté de y compatir & pourveoir. Comme en proverbe l’on dict, irriter les freslons, mouvoir la Camarine, esveigler le chat qui dort. Mal præsagist, c’est à dire, quant au faict de l’alme en matière de divination somnialle, nous donne entendre que quelque malheur y est destiné & preparé, lequel de brief sortira en son effect. Exemple on songe & resveil espovantable de Hecuba. On songe de Eurydice femme de Orpheus, lequel parparfaict, les dict Ennius s’estre esveiglées en sursault & espovantées. Aussi après veid Hecuba son mary Priam, ses enfans, sa patrie occis & desdestruictz : Eurydice bien tost Æneas songeant qu’il parloit à Hector defunct : soubdain en sursault s’esveiglant. Aussi feut celle propre nuict Troie sacagée & bruslée. Aultre foys songeant qu’il veoyt ses dieux familiers & Penates, & en espouvantement s’esveiglant, patit au subsequent iour horrible tormente sus mer. En Turnus, lequel estant incité par vision phantasticque de la furie infernale à commencer guerre contre Æneas, s’esveigla en sursault tout indigné : puis feut apres longues desolations occis par icelluy Æneas. Mille aultres. Quand ie vous compte de Æneas, notez que Fabius pictor dict rien par luy n’avoir esté faict ne entreprins, rien ne luy estre advenu, que preallablement il n’eust congneu & præveu par divination somniale. Raison ne default es exemples. Car si le sommeil & repous est don & benefice special des Dieux, comme maintiennent les philosophes, & atteste le poete disant.

Lors l’heure estoit, que sommeil, don des Cieulx,
Vient aux humains fatiguez, gracieux.

Tel don en fascherie & indignation ne peut estre terminé, sans grande infelicité prætendue. Aultrement seroit repous non repous : don non don : Non des dieux amis provenent, mais des diables ennemis, iouxte le mot vulgaire : ἐχθρῶν ἄδωρα δῶρα. Comme si le perefamile estant à table opulente, en bon appetit, au commencement de son repas, on voyoit en sursault espoventé soy lever. Qui n’en sçauroit la cause s’en pourroit esbahir. Mais quoy ? il avoit ouy ses serviteurs crier au feu : ses servantes crier au larron : ses enfans crier au meurtre. Là failloit le repas laissé accourir, pour y remedier, & donner ordre. Vrayment ie me recorde, que les Caballistes & Massorethz interpretes des sacres letres, exposans en quoy l’on pourroit par discretion congnoistre la verité des apparitions angelicques (car souvent l’Ange de Sathan se transfigure en Ange de lumiere) disent la difference de ces deux estres en ce, que l’Ange bening & consolateur apparoissant à l’homme, l’espovante au commencement, le console en la fin, le rend content & satisfaict : l’Ange maling & seducteur au commencement resiouist l’home, en fin le laisse perturbé, fasché, & perplex.