Le Tourbillon/03

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Traduction par Louis Postif.
Les Éditions G. Crès & Cie (p. 18-24).


CHAPITRE III

BILLY ROBERTS


On dîna en plein air, dans une salle & manger de verdure. Saxonne remarqua que Billy payait l’addition pour les quatre. Ils avaient reconnu beaucoup d’amis parmi les couples de dîneurs ; d’une table à l’autre s’échangeaient des salutations et des plaisanteries. Bert affectait avec Marie des façons douteuses et lui serrait les bras d’une poigne de propriétaire ; il allait jusqu’à lui enlever ses bagues et refuser indéfiniment de les lui rendre. Par moments, quand il lui passait le bras autour de la taille, elle se dégageait vivement ; d’autres fois, elle le laissait faire en affectant un air d’absence qui ne trompait personne.

Saxonne parlait peu, mais observait Billy Roberts avec beaucoup d’attention. Elle était déjà convaincue qu’il s’y prendrait tout autrement pour faire sa cour, si jamais il la faisait. De toute façon, il ne tripoterait jamais une jeune fille avec la rudesse de Bert et de beaucoup d’autres. Elle mesurait du regard la carrure de ses fortes épaules.

— Pourquoi vous appelle-t-on le grand Bill ? demanda-t-elle. Vous n’êtes pas d’une taille extraordinaire.

— Non, reconnut-il. Je n’ai que cinq pieds huit pouces trois quarts. Je suppose que ce doit être à cause de mon poids.

— Il est classé pour les assauts à cent quatre-vingts, remarqua Bert.

— Oh, la ferme ! dit vivement Billy, une nuance de mécontentement dans les yeux. Je ne suis pas un champion. Je ne me suis pas battu depuis six mois. J’ai envoyé promener cela. Ça ne paie pas.

— Tu as touché deux cents dollars le soir où tu as mis à mal le Balafreur de Frisco, proclama fièrement Bert.

— La ferme, encore une fois !… Dites-donc, Saxonne, vous n’êtes pas bien grosse vous non plus. Mais vous pouvez dire que vous êtes bien bâtie si quelqu’un vous le demande : rondelette et mince en même temps. Je parie que je pourrais deviner votre poids.

— Tout le monde me croit plus lourde que je ne le suis, avertit-elle, tout en se demandant intérieurement pourquoi elle était à la fois heureuse et fâchée qu’il ne se battît plus.

— Pas moi, disait-il. Je suis calé pour deviner les poids. Vous allez voir.

Il l’inspecta des pieds à la tête : une chaude approbation entrait évidemment en lutte avec son jugement critique.

— Attendez une minute.

Il lui palpa les biceps. L’encerclement des doigts, ferme et franc, fit vibrer Saxonne. Il y avait de la magie chez ce grand garçon. Si Bert ou tout autre en eût fait autant, elle n’aurait éprouvé que de l’irritation. Mais celui-ci ! Est-ce l’homme qui m’est destiné ? se demandait-elle au moment oh il formula sa conclusion.

— Vos vêtements ne pèsent pas plus de sept livres. Et sept ôté de… hum !… mettons cent vingt-trois… Vous pesez cent seize livres déshabillée.

Mais, au dernier mot, Marie se récria d’une voix aiguë :

— Oh, Billy Roberts, on ne dit pas des choses pareilles !

Il la regarda, sans comprendre, avec une surprise croissante.

— Quelles choses ? demanda-t-il enfin.

— Oh ! finissez ! Vous devriez avoir honte de vous-même. Regardez ! Vous avez fait rougir Saxonne.

— Pas du tout ! s’écria Saxonne avec indignation.

— Si vous continuez, Marie, vous me ferez rougir moi-même, gronda Billy. Je crois savoir ce qui est convenable et ce qui ne l’est pas. Ce qui compte, ce n’est pas ce que dit un type, c’est ce qu’il pense. Et mes pensées sont honnêtes, Saxonne le sait bien. Elle et moi ne pensons pas du tout ce que vous pensez.

— Oh ! oh ! s’écria Marie, vous devenez encore pire. Je ne pense jamais des choses comme ça.

— Bah ! Marie, en voilà assez ! ordonna Bert d’un ton péremptoire. Tu fais fausse route. Billy ne commet jamais d’impairs de ce genre.

— Mais il n’a pas besoin d’être si cru, s’obstina-t-elle.

— Allons, Marie, soyez bonne fille et laissons cela, conclut Billy. Et se tournant vers Saxonne : Étais-je loin de la vérité ?

— Cent vingt-deux, répondit-elle ; et, regardant Marie en face : Cent vingt-deux habillée.

— C’est égal, protesta Marie, vous êtes terribles, vous deux, et toi aussi, Saxonne. Je n’aurais jamais cru cela de toi.

— Écoute, ma poulette, commença Bert d’un ton conciliant, en lui glissant son bras autour de la taille.

Dans l’excitation factice où elle-même s’était mise, Marie repoussa rudement son amoureux ; mais bientôt, craignant de l’avoir froissé, elle se remit au diapason de ses taquineries et railleries. Elle toléra que son bras reprît sa place, et, leurs têtes penchées l’une vers l’autre, ils se parlèrent en murmures.

Par discrétion, Billy engagea une conversation avec Saxonne.

— Dites, votre prénom est drôle, savez-vous ? Je ne l’avais jamais entendu donner à personne auparavant. Mais il est très bien et je l’aime.

— C’est ma mère qui l’a choisi. Elle avait de l’éducation et connaissait toutes sortes de mots. Toujours plongée dans les livres, elle a lu presque jusqu’à sa mort, et a écrit des quantités de choses. J’ai quelques-unes des poésies qu’elle a publiées voilà longtemps dans un journal de San José. Quand j’étais petite, elle m’expliquait tout ce qui concerne les Saxons. C’est une race de l’ancien temps, des sauvages, comme les Indiens ; seulement ils étaient blancs, avec des yeux bleus et des cheveux jaunes ; et c’étaient de terribles batailleurs.

Billy l’écoutait solennellement, la regardant bien en face.

— Je n’en ai jamais entendu parler, avoua-t-il. Est-ce qu’ils vivaient quelque part dans ces environs ?

Elle se mit à rire.

— Non, ils vinrent en Angleterre. C’étaient les premiers Anglais, et vous savez que les Américains descendent des Anglais. Nous sommes donc des Saxons, vous et moi, et Marie et Bert, et tous les Américains qui sont de vrais Américains, vous savez, et non des étrangers ou des Japonais.

— Ma famille a vécu depuis longtemps en Amérique, déclara lentement Billy, en train de digérer les informations qu’il venait de recevoir et essayant de s’y rattacher. Du moins les parents de ma mère. Ils avaient traversé jusqu’au Maine voilà des centaines d’années.

— Mon père était de l’État du Maine, interrompit-elle avec un petit gloussement de joie. Et ma mère était née dans l’Ohio, ou dans le pays qui est actuellement l’Ohio ; elle appelait cela la grande Réserve de l’Ouest. D’où était votre père ?

— Je n’en sais rien, fit-il en haussent les épaules. Et il n’en savait rien lui-même. Personne ne l’a jamais su, bien qu’il fût Américain, pour sûr et certain.

— Son nom est tout ce qu’il y a de plus vieil américain, suggéra Saxonne. Il existe en ce moment un grand général anglais du nom de Roberts. Je l’ai vu dans les journaux.

— Mais Roberts n’était pas le nom de mon père. Il n’a jamais su quel était son nom. Roberts était le nom d’un chercheur d’or qui l’avait adopté. Voici comment. Quand il y eut la guerre contre les Indiens Modocs, beaucoup de chercheurs d’or et de colons s’enrôlèrent pour prêter main-forte. Roberts était le capitaine d’une équipe ; un jour, après une bataille, ils firent quantité de prisonniers, des squaws, des enfants, des bébés. Et mon père était du nombre de ces enfants. On estima qu’il avait cinq ans environ. Il ne connaissait d’autre langue que celle des Peaux-Rouges.

Saxonne battit des mains, et ses yeux étincelèrent.

— Il avait été capturé dans un raid indien ?

— C’est ce qu’on a pensé, acquiesça Billy. On se rappelait qu’un train de chariots de l’Orégon avait été pris par les Modocs quatre ans auparavant, et que tous les émigrants avaient été massacrés. Roberts adopta mon père, et c’est pourquoi j’ignore son véritable nom. Mais vous pouvez parier qu’il avait traversé les prairies.

— Le mien de même, dit fièrement Saxonne.

— Ma mère aussi, ajouta Billy, avec une légère intonation d’orgueil. Du moins, on peut bien dire qu’elle les a traversées, étant née dans un chariot, près de la rivière Platte, pendant le voyage.

— Et la mienne également, s’écria Saxonne. Elle avait huit ans, et elle fit presque toute la route à pied quand les bœufs commencèrent à manquer.

Billy ouvrit la main.

— Mettez-y la vôtre, petite, dit-il. Nous sommes comme de vieux amis, ayant le même genre d’ancêtres.

Les yeux brillants, Saxonne tendit la main, et leur étreinte fut grave.

— N’est-ce pas merveilleux ? murmura-t-elle. Nous sommes tous deux de vieille souche américaine. Et s’il y a jamais eu des Saxons, vous en êtes un. Vos cheveux, vos yeux, votre peau, tout l’indique. Et vous êtes un batailleur aussi.

— Je crois que tous nos ancêtres étaient des lutteurs, si vous allez par là. C’était naturel chez eux, et, sacredié, il fallait bien qu’ils se battent, sans quoi ils n’auraient jamais passé.

Le tintamarre joyeux des assiettes augmentait à mesure que se remplissait la salle. Ça et là des voix entonnaient des bribes de chansons. On entendait de petits cris aigus et des protestations féminines parmi les graves volées de rire masculin. L’éternelle escarmouche se déroulait entre garçons et filles. Chez quelques hommes, les signes de l’ivresse étaient déjà manifestes. Des jeunes femmes, d’une table voisine, se mirent à appeler Billy. Et Saxonne, chez qui le sentiment d’une possession temporaire était déjà fort, remarqua avec des yeux jaloux qu’il représentait pour elles un objet de faveur et de convoitise.

À la table voisine, de l’autre côté, un jeune homme avait remarqué Saxonne. Son habillement était grossier, et grossiers aussi ses compagnons mâles et femelles. Il avait le visage allumé, et, dans les yeux, une lueur de sauvagerie.

— Hé ! toi, là-bas ! la petite aux pantoufles de velours ! j’suis ton homme ! cria-t-il.

La fille à ses côtés lui passa un bras autour du cou et essaya de le faire taire. Sous son copieux embrassement on l’entendit gargouiller :

— J’te dis qu’elle a un chic épatant. Tu vas me voir tout à l’heure aller l’enlever à ces pannés-là.

— Des gens du quartier des abattoirs, renifla Marie.

Les regards de Saxonne rencontrèrent ceux de la jeune femme qui la transperçaient de haine. Et dans les yeux de Billy elle vit courir une braise de colère. Plus sombres, plus beaux que jamais, alternativement nuancés de lumière et voilés d’ombres fuyantes, leur bleu s’approfondissait jusqu’à donner le vertige. Il avait cessé de causer, et ne faisait aucun effort pour renouer la conversation.

— Ne fais pas de grabuge, Bill, avertit Bert. Ce sont des gens de l’autre côté de la baie, et ils ne te connaissent pas, voilà tout !

Bert se leva vivement, s’avança vers l’autre table, murmura quelques brèves paroles et regagna sa place. Tous les visages de la table étaient maintenant tournés vers Billy. L’offenseur se mit sur pied avec difficulté, repoussa la main de la fille qui voulait le retenir, et s’approcha. C’était un homme corpulent, aux traits durs et mauvais, aux yeux amers. Mais c’était un homme dompté.

— Vous êtes le grand Billy Roberts, dit-il d’une voix épaisse, se retenant à la table en titubant. Je vous tire mon chapeau. Je vous fais mes excuses. J’admire votre goût en fait de cotillons, et prenez ça comme un compliment de ma part. Mais je ne savais pas qui vous étiez. Si j’avais su que vous étiez Billy Roberts, pas un pépiement ne serait sorti de ma trappe à mouches. Vous comprenez ? Je vous fais mes excuses. Voulez-vous me serrer la main ?

D’un ton renfrogné, Billy répondit :

— Ça va bien, oublions-ça, vieux copain.

Il donna une poignée de mains maussade, et, d’un mouvement lent et massif, repoussa l’autre vers sa propre table.

Saxonne était radieuse. C’était un homme, un protecteur sur lequel on pouvait s’appuyer, dont la canaille même des abattoirs avait peur, rien qu’à entendre prononcer son nom.