Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein XI

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DESSEIN VNZIESME.


Epinoyſe n’y penſant point, ſe laiſſa ſurprendre à l’amour, pour le ſuiect de Caualiree, auquel elle le declare, & il s’en excuſe.



LEs violens efforts d’amour fourniſſoiét d’in uentiös aux amâs à trouuer allegemēt à leurs fantaiſies, & appaiſer leurs douleurs, ou biē leur donnent occaſion de rechercher & auſſi de trouuer les moyens de ſe venger des ſuiects qui les ont irritez, ou contre leſquels ils s’irritent. Epinoiſe la Fee de la Fontaine des amoureux, qui ſi longtemps a veſcu en l’honneur & reputation d’eſtre vnique, ſage, ſans que paſſion aucune ayt eſmeu ſon ame deſraiſonnablement, receut en ce temps cy vn reuers d’amour qui fut cauſe de pluſieurs nouuelles trauerſes, & de nous faire vieillir en nos recherches. L’amour a traicté ceſte Dame, & qui eſt-ce qui eſchappe le traict de ce vif eſprit qui penetre tout ? Où le Soleil peut luire, il paſſe des traicts d’amour, & meſmes il en gliſſe infinis és lieux où lon ne cognoit point la lumiere, & où iamais les eſtincelles du iour n’ont reſplendy, ceſte vigueur a demonſtré ſes effects : Epinoyſe eſtoit aſſez belle pour eſtre deſiree, d’aſſez bon lieu pour eſtre la practique d’vn bel eſprit, & de trop de merites pour n’eſtre point recherchee. Auſſi l’amour auoit par elle fait ſouſpirer en vain tāt d’amās, qui la craignoiét, elle qui le ſçauoit biē (pour ce que les belles ſçauēt biē leurs merites quand elles ſont ſans paſſion) ſe meſloit de brauer l’amour, faiſant gloire de triōpher des cœurs, & de reſiſter puiſlamment aux forces de l’affection, & elle ſe tenant à l’œr pacifique de ſes penſees, voyoit les affaires des autres, qui ne l’eſmeurent point : d’autant que l’effort qui examine tous autres courages paſſe loing d’elle. Amour indigné va ſe recompenſant autre part, & ne pouuant encor ſe vanger ſupporte ſa honte, tant qu’il ayt la commodité de donner quelque trauerſe, eſtant meſpriſé, il baiſſe la teſte, & ſe retient : mais auſſi quand il trouue l’occaſion de vēgeance, il en vſe inſolemment, quand il en attrape l’opportunité il s’y exaggere auec toute vehemence, & n’eſpargne rien. Or il auoit fait forger vn nouueau traict, & l’auoit trempé dans les douceurs de la meſme delicateſſe dont couloit le ſuc amoureux qui glutinoit les ames de Cambile & de Caualiree : De ce traict Amour inconſiderément offenca le cœur d’Epinoiſe, à laquelle il ne penſoit plus, & n’auoit intention de s’addreſſer : car le voulant eſſayer, il l’auoit enfoncé en intentiō d’en alterer vne vnique beauté qui eſtoit toute innocente encor, & laquelle pourtant a faict ſouſpirer le heraut de cez paſſions cy, & de fortune, le coupeſtant languiſſant & non ſoudain, la Fee paſſant le receut par hazard, & s’en trouua atteinte, eſtant en diamettre aux yeux de Caualiree : à ce coup elle eft reueillee, & comme en ſurſaut reſſent quelque nouneauté qui l’eſguillonne, & cherchant ce que ce pouuoit eſtre, ſon œil aduiſa Caualiree dōt la ſource de feu luy ſaillit en l’ame, & y mit tant de feux, qu’elle ſe trouua toute autre qu’auparauant, & toute brillante d’ardeurs qu’elle eſtoit, ſe vid interieurement toute en flamme. Elle ſe cōmuniqua à ſoy-meſmes, & conſultant le Cabinet de ſes fantaiſies, raiſonne ce qu’elle peut en ceſt accidēt, elle demeure quelque temps en deliberation de laiſſer couler ce nuage, & ſi arreſte ſi fermement qu’elle s’y reſout, en volonté d’arracher ce mal : toutes-fois venant à le repenſer, elle s’y propoſe vn certain beau contentement qui la flatte tant que contraincte, oubliant ſa genereuſe reſolution, elle s’y abandonne, & comme elle auoit eſté violente à s’en vouloir diſtraire, elle fut obſtinee à s’y precipiter, ſe donnant vehementement en proye à l’amour. Quoy ? qu’vne Princeſſe ſupplie vn eſtranger : Qu’vne belle tant de fois deſiree de pluſieurs s’offre à vn qui ne l’a point requiſe ? qu’elle s’humilie deuant celuy qui deuroit auec crainte de n’eſtre exaucé, ramper deuant elle en prieres pour obtenir ſa grace à il n’y a point de moyen, ceſte couſtume ſeroit nouuelle, la tache en ſeroit trop deſ-honneſte, & il y pourroit aller trop au deſaduantage des Dames. Ce conſeil luy cauſe beaucoup de trouble, elle ſe veut diſtraire & faire mourir ceſt inique deſir, auant qu’il croiſſe : Puis elle repenſe qu’il ſeroit impoſſible (veu que l’amour eſt equitable) qu’elle eut receu ce feu ſi vif en ſon ame d’vn œil dont la vie n’eut point d’affection pour elle, & que puis que ce mouuement l’intereſſe, il faut qu’il vienne de luy : C’eſt ainſi que les amans s’abuſent pour auoir excuſe de leurs extrauagances. Elle gratifie ſon aiſe d’imaginations, eſtimant qu’on luy veut du bien, puis auſſi toſt elle ſe rauiſe & croid qu’elle ſe trompe, & que ce n’eſt pas Amour qui occupe ſon object ; Mais en fin, eſprouuant au vif les pointes qui l’inquiettent, elle ſ’abandonne au conquerant abſolut des cœurs, & delibere ſi elle peut de faire amitié auec le Fortuné. Quelques iours auoyent paſſé depuis la premiere atteinte, meſmes ils ſ’eſtoyent entre-veus à la Fontaine, & elle plus reſpectueuſe que de couftume, l’auoit veu d’vn œil, qui pourtant n’oſoit rien declarer que par des elancemens languiſſans qui ſuppliēt. Elle qui penſe deuoir eſtre aymee ſ’eſtonne qu’il ne lui fait quelque demonſtration d’amour, veu qu’il peut auoir remarqué ſes requeſtes oculaires, mais le malheur pour ceſte amante, il n’auoit pas alors l’eſprit d’intelligence amoureuſe à ſon ſujet. Il eſt vray que par temps & les actions, il ſ’apperceut bien de l’alteration de l’ame de la Fee, qui n’auoit pas l’humeur brillante comme parauāt, eſtoit moins familiere en diſcours, plus reſpectueuſe en conuerſation, nō tant aſſeuree en approches, ayant l’eſprit comme empeſché. Elle de ſon coſté fait les excuſes de Caualiree qui ne parle gueres à elle, & elle ſe veut faire croire que pourtāt il l’aime : mais qu’il ne luy oſe dire, craignant de troubler ſon vœu de fille, ſi elle en a fait ainſi que par auēture il le penſe. Ces petites penſees luy fourniſſent des ombres de contentement, mais elles ſ’eſcoulēt trop viſte, & l’attirent peu s’en faut au deſeſpoir, iugeant par l’effet, qu’il ne penſe point en elle, toutesfois ſe flattant de ſon aiſe eſperé, ſeremet en vn peu d’eſpoir, & conclud qu’il le faut reueiller. Et puis ſe ſentant outree d’affection, ſe dōne toute licence de prendre la voye de reſolution qui ſ’offrira, parquoy apres pluſieurs debats en ſon ame, ſ’eſtant ſouuēt mutinee puis rapaiſee, & en fin voulāt eſprouuer ce qui lui doit auenir, ſe de termine à renuerſer l’ordre, donques prenant l’occaſion de diſcourir auec le Fortuné, le fit aiſément venir à tel propos qu’elle continua ainſi. Vous ſçauez qu’il n’y a pas moyen d’eſchapper, & qu’il ne ſe peut, que l’on ne ſente quelquefois vne petite eſmotion de bien-vueillance pour vn ſujet de merite, i’ay autrefois penſé que ce fuſſent aers friuoles, que ceux qui emportent les amans, mais ie me recognois, & me dedis des propos que i’en ay maintemus, car ie cōfeſſe qu’il y a veritablement vn amour qui peut ſur les courages, certainement ie l’ay eſſayé, & en porte les impreſſions en mon cœur, ie ne ſcay ſi vous vous en eſtes apperceu ? Or quoy qu’il m’ē auienne, & que l’on me reproche mon deportement inuſité en cela, ou que l’on m’accuſe d’eſtre plus deſireuſe que deſiree, ie franchiray pourtant le terme que ma volonté ſ’eſt reſolue de paſſer, & reſpondray que ce n’eſt point moy qui recherche, mais bien que ie manifeſte que ie ſuis capable d’aymer & d’eſtre aymee, & le dis pour autant que pluſieurs penſent qu’aucunes de nous qui ſommes Fees, ſoyōs aſtreintes par vœux, tellement que pluſieurs qui voudroyent nous aymer, n’oſent ſe defcouurir à nous : Or il ne faut point que pour moy on ait ceſte conſideration, & partant ſi vous auez eu quelque opinion ſemblable, ie vous prie la leuer à ceſte heure que ie vous declare les conceptions de mon ame, vous diſant que ie deſire eſtre autant aymee que i’ayme : Et ſi voſtre cœur eſt capable d’amitié, ayez ceſte gloire que ie vous ay prié, ie n’en ſuis point honteuſe, & deſire en cecy diminuer ma reputation, pour m’augmenter en bien d’amour par voſtre courtoiſie ; Penſez donques d’auoir pitié de celle qui vous ſoulageroit, ſi vous la suppliez, qui vous accepteroit, ſi vous ſouſpiriez pour elle, ne fraudez point le deſir de celle qui vous ouure ſon ſecret qui ſera ſecret à iamais, ſi vous ne le deſcouurez trop indignement. Cavaliree. Ma propre miſere me reduit à telle extremité, qu’il faut que ie ſois tant malheureux, que ie ne puiſſe recognoiſtre le bien que vous me faites : Ie vous prie croire que ie ne ſuis ny glorieux, ny deſdaigneux, ny meſcognoiſſant & encor moins ingrat, vous me faites vn hōneur qui ſurpaſſe de trop ma fortune, & ſ’eſleue infiniment au deſſus de mon eſpoir. Si ce bien me fut apparu premierement, ie fuſſe au ſouuerain bon heur, ce qui ne peut eſtre : d’autant que ie ſuis obligé de foy à vne autre, que ie n’oſerois tromper, encor que ie le vouluſſe, pour autant que ie ſuis homme d’honneur, partāt Madame, ſi c’eſt pour ſcauoir mes conceptiōs qu’il vous a pleu ainſi parler à moy, ſoyez contente que ie les vous ay declarees, que ſi veritablement vous me deſirez pour ſeruiteur d’amour, ie vous ſupplie de m’en excuſer : car ie ne puis & ne veux faire aucune meſchanceté, que ſi i’eſtois ſi laſche de vous promettre, ie meriterois d’eſtre puny : d’autāt que ie ne puis legitimemēt eſtre à vous, il eſt vray qu’encor que ie ſois à vne autre, ſi eſt-ce que pour la grād faueur, & hŌneur qu’il vous a pleu me faire, ie ſeray à iamais voſtre cheualier, & d’affection, en ceſte ſorte ie vous aymeray & ſeruiray fidelement & vniquement. La Fee. C’eſt que vous me dedaignez que vous parlez de la façon, & meſpriſez ce qui ne vous couſte gueres, mais ſi eſt-ce que vous faudrez bien à trouuer vne maiſtreſſe, qui fit cas de vous comme ie feray : car ayant ce nom, l’effect, ſeroit en fin que ie ſerois voſtre bonne ſeruante : Ie ſcay bien à ceſte heure, que i’ay fait vne faute, de vous auoir manifeſté mon courage, il falloit que ie vous fiſſe venir, & teinſſe en langueur, adonques vous l’euſſiez trouué bon, la pierre en eſt iettee, ainſi qu’il conuient à ceux qui ont tiré l’eſpee cötre leur Roy, d’en ietter le fourreau au feu, auſſi ayant commis ceſt erreur de vous auoir manifeſté mon dommage, & comme amour m’a reduite, il faut que la premiere hôte de fille eſtāt perdue, ie me commette au reſte de la fortune d’amour, tant que l’honneur me le permettra, & que ie ſois voſtre, pour eſtre autant aymee qu’Amante : Cavalir. Il faut obeir aux Dames & ne les irriter iamais, ie feray ce qu’il vous plaira, ſi vous iugez qu’il ſoit raiſonnable, & que vous trouuiez bon d’obtenir vn cœur qui eſt engagé : Et puis ie penſe recognoiſtre que ce deſſein eſt vn beau paſſe-tēps que vous faignez pour vous eſbatre & faire preuue de mon eſprit. La fee, ie parle d’affection, & en verité, & le vous feray paroiſtre. La departie contrainté, fut cauſe que la Fee qui eut d’auantage moleſté le Fortuné, le laiſſa, ainſi ſe ſeparerent-ils tous deux diuerſement ennuyez. Caualiree deſcouurit cet affaire à ſes freres qui pour l’euiter, haſtoyēt le plus qu’ils pouuoyentlevoyage de Nabadonce.