Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein X

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

_________________________________________________________________


DESSEIN DIXIESME.


Les Fortunez reuenus conſolent l’Empereur. Fonſteland fait vne belle partie pour l’amour de Lofnis. Les Fortunez cōcluent auec l’Empereur le voyage en l’hermitage d’Honneur.



CE nous eſtoit vn grand ennuy d’eſtre en ce pais durāt la maladie de l’Empereur, laquelle effaçoit le luſtre de la beauté des ſujets où pretendoyent les ſectateurs de curioſité qui voyageoyent en ſes terres, pourtant noſtre principal deſplaiſir eſtoit, que nous ne trouuions pas ce que nous cherchions. Toutesfois hous temporiſions : d’autant que ſelon le cours des affaires, & nouuelles certaines, les Fortunez eſtoiēt pres de retourner en bref : Ils eſtoyēt le ſujet qui nous retenoit, en eux eſtoit le but de nos pourſuites, pource que pour acheuer noſtre entrepriſe il ne falloit que les ſuiure. Les Fortunez donques tant attendus, ayās deuëment fait leur legation retournerēt en Glindicee, auec l’Ambaſſadeur de la Royne de Sobare : à leur arriuee tout rioit deſia, les eſprits attriſtez reprenoyent lieſſe, auſſi l’Empereur fut tout conſolé de les voir. Et bien qu’ils ſentiſſent quel que incommodité de cœur, pour la maladie de ce Monarque, fi ne laiſſerent-ils de paroiſtre en l’egalité de leur belle humeur, tellement que leur apparence fit conceuoir des fruits de contentement. L’Ambaſſadeur de Sobare fut receu honrablement, & magnifiquement, & l’Empereur au clair iour, de l’aſſeurance qu’il tiroit de la lumiere des Fortunez ſe fit paroiſtre non triſte hypochondriaque, mais galād monarque & Prince, accompli ſur tous ceux qui pretendent à la reputation : Ayant donné iour d’audience à l’Ambaſſadeur accompagné des Sages de Sobare, l’Empereur faſſit en # majeſté, & apres les diſcours, propos d’eſtat & declaration d’affaires il receut d’eux le Mirouër de iuſtice, & ratifia tout ce que les Fortunés auoyent agi, puis apres la bien-ſeance obſeruee les Sobarites furent venuoyés comblez de courtoiſies, & accompaignez de riches preſens.. L’Empereur ſe voyât ſeul auecles Fortunés, leur conta naifuement l’eſtat de ſa fortune amoureuſe, la leur deduiſant auectant d’amertumes qu’ils en auoyent compaſſion, & encor plus viuement lors qu’ils l’entendoyent redire ſouuent ceſte repriſe d’Elegie,

Pauure Etherine helas ! toutes graces periſſent,
Car auec ta ruine elles s’enſeueliſſent.

L’Empereur les pria d’employer toute leur induſtrie pour ſon ſoulagement, & ils le conſolerent, l’aſſeurans de prouuoir ſi bien à ſon affaire, qu’il en auroit du contentement : Et afin de donner luſtre à leur bel artifice, ils demanderent ſecours de temps pour conſulter enſemble, de ce qu’ils deuoyent faire, ce qu’il leur accorda, non ſans ſ’eſtre reſerué la liberté de les enquerir ſouuent, ſi ſes affaires amoureuſes viendroient à fruits de lieſſe : Leur conſeil eſtoit tout pris, & ne reſtoit qu’à l’effectuer : Ce qu’attendant & ſe refraiſchiſſant ces beaux eſprits frequentoient la Fontaine, que Fonſteland viſitoit de bon cœur, pour y voir ſa maiſtreſſe, à quoy ſes freres l’aſſiſtoyent comme tous trois mutuellement ſ’exerçoyent à l’auancement de leurs fortunes : Eſtans à la fontaine auec la Fee qui cōduiſoit les chaſtes amours, de Lofnis & de Fonſteland, chacun prenoit à ſon gré parti de recreation, & ce chaſte amant ſe ſeruant du temps opportun, rendoit à ſa Dame cōte de ce qu’il auoit eſté abſent d’elle, & de quelles meditations ſon cœur ſ’eſtoit repeu, n’ayant pour obiet en la memoire que ſes perfections : Et ainſi glorieux de ſon preſent contentement lui baiſoit ſes belles mains qu’elle retiroit par feinte, le repouſſant mignonnement vers la bouche aymant aymee, l’humble paſſionné luy deduiſoit ſes actions eſcoulees, & elle luy diſoit : A ceſte heure que vous auez faict preuue de l’abſence, ie vous prie de me dire comment vous eſtiez, à ce que par la cognoiſſance de voſtre eſtat ie iuge du mien : car s’il eſt ainſi que ie le veux croire, que vous ayez de l’affection pour moy, il n’y aura pas eu moyen de repos : Fonsteland. Madame, le plus difficile accident qui trouble nos cœurs, eſt la ſeparation du ſuiet où nos ames ont arreſté leur entier contentemēt, & ie le vous dy en la meſme verité que ie la croy, que c’eſt ceſte ſeule cruelle aduanture qui m’affligeoit trop incommodément abſent de vous. C’eſt le mal qui m’a tant & ſi importunément agité, que preſque mes plus belles penſees en eſtoient diſſipees, pource que ie n’auois que des imaginations toutes triſtes qui m’enueloppoiēt en des tenebres trop obſcures, & ſans la valeur dont vous eſueillez mon courage, ie me fuſſe deſeſperé. Mais quand ceſte malignité preſumoit d’eſteindre ma belle eſperance, le ſouuenir de vos vertus ſi doux obiet de mes heureuſes conceptions, me repreſentoit le bien que i’av receu, en m’obligeant à voſtre ſeruice, & me releuoit auec tant de confiance, que i’effacois tout ce trouble, par la felicité que i’ay d’eſtre voſtre, & cōme cet heur eſtoit ma conſolation, ie vous ſupplie ma belle pour continuer mon bien, que vous ayez agreable que touſiours & en tous lieux il me ſoit permis de croire de meſme. Lofnis. Si ie pouuois lire en voſtre cœur, ie ſerois plus preſte de ſcauoir ce qui en eſt, que ie n’eſtois lors que vous eſtiez eſloigné, toutesfois ie ne ſcay ce que ie doy penſer, ou ſi ie me doy perſuader que loing du feu on n’eſt pas tant eſchauffé. Fonst. Ie vous prie me faire mourir plus doucement, & ne cōtinuer pas en ceſte triſte perſuaſion, vous eſtes le feu qui plus eſloigné, m’a plus fait ſentir de flāmes ; Auſſi eſtes vous mon vnique eſperance. Il vous a eſté agreable que celà fuſt, ie m’aſſeure que vous le voulez encor : ie vous prie par ce pouuoir qui m’a rendu voſtre, faire eſtat de ma perſeuerance, en laquelle ie m’entretiendray tant que i’auray du courage : l’abſence qui à men grād deſplaiſir a eſté trop longue, n’a rien effacé du ſainct caractere de vos perfections, au contraire, redoublant le feu de mes viues affections, en a cauteriſé l’impreſſion en mon cœur, qui en eſt tout tranſmué. Ie ne me ſuis point obligé à voſtre ſeruice par deſſein, vn diſcours formé ſur des entrepriſes temeraires ne m’a point conduit à ceſte heureuſe auanture : mon bon deſtin m’y a mené, & vos beaux yeux guides eternelles de mes penſees, m’induiſans à mon bonheur, m’ōt eſtably ceſte rencontre, par laquelle vous m’auez façonné au deuoir où vous me reduiſez. Quand ie vous vy, vne force ſouueraine me fit ſentir vne nouuelle forme s’eſbaucher en mes affections, & ie fus preparé à vne nouuelle volonté, laquelle depuis s’eſtant multipliee, s’eſt tranſmuee en vn amour qui ſera l’extreme de mes paſſions, & le terme de mes fortunes : i’en ay mis ma foy entre vos mains, & ie l’y mets encor, ſans iamais vouloir ou pouuoir la reuoquer : Et c’eſt auiourd’huy que ie iuge plus parfaitement de mon courage : car l’abſence qui m’a propoſé quelle difference il y a de voir ſon Soleil, & d’eſtre en tenebres, a examiné mes opinions, & me faiſant apprehender le mal que i’ay trop violentement reſſenti, m’a fait peſer mon deſir, & ma douleur, & cognoiſtre ce qui en eſt. Ma belle, ie ne veux point vous repreſenter l’eſtat de ma peine quand i’eſtois loing de vous, d’autant que vous la ſcauez bien, auſſi vous l’eſtimerez par mon affection, dont ie vous rendray tant de preuues, que le teſmoignage vous la manifeſtant, vous vous aſſeurerez que mon humble amitié n’eſt point vn proiect inutile pour ſe plaire, ſelon les volages fantaiſies des eſprits legers, mais vn effect ſubſtanciel à l’égal de la verité, laquelle ſans changer continuant en mon ame, ne me fera reſpirer autre cōtentement que de me diſpoſer de plus en plus au ſeruice que ie vous doy. La Fee les vint interrompre. A la verité les amans ne ſçauent que dire & ont tant à dire que les paroles croiſſent en leur bouche, ſans qu’ils le penſent, leurs diſcours coulent infiniment, pource que leur affection eſt ſans fin, & puis ils ont tant de choſes à déduire iuſques à l’effect, qu’ils ne ſe laſſent iamais d’en parler, & qu’on vienne à leur en demander, tout eſt qu’ils ont dilaté leur ame ſur l’aër infini de leurs pensees : Ces deux reſueillés de ce beau ſonge, car, l’amour n’eſt autre choſe d’autant qu’il ne vieillit point, & n’effectue rien, ils vindrent ouyr la Muſique preparee ſous la tonnelle, ce qui fut mis le premier ſur le tapy eſtoit vn aër que Fonſteland auoit arreſté ſous ces paroles meſurees, leſquelles pourtant ne peuuent meſurer ſon affection.

Mon cœur eſtoit ouuert, mon ame humiliee,
Mon eſprit en priere, & mes yeux en deuoir,
Lors que voſtre beauté doucement ſuppliee,
Me daigna par pitié voſtre me receuoir.
Que de bonnes douceurs dedans moy s’eſtablirent,
Combien ſentiſ-ie en moy de conſolation !
Tout ce que les amans en leurs amours ſonſpirent,

Pres de ces ueritez ne ſont que des fictions.
Mais ma belle eſt-il vray, eſt-il vray que ma vie
Vous ſoit en quelque eſtime ,& qu'en ayez pitié ?
La ſaincte verité de vos leures ſortie
Fontfoy que vous auez (receu mon amitié.
Que i'ay de gloire en moy, que ma vie eſt contente,
Qu'vn ſuiet ſi parfait ſoit la loy de mon cœur,
Auſſi ie vy pour vous d'vn amour ſi conſtante,
Que tout vous me verrez de deuoir & d'ardeur.
Telle ſera ma foy conduicte par ma flame,
Que des conſtans amans la guide elle ſera,
Comme la cauſe en eſt grade és yeux de Madame,
Le grand effet en moy touſiours en paroiſtra.

Ce pendant qu'ils repaſſoient ces accords ſous l'examen de la doctrine des conuenances, voicy arriuer vn ballet de Bergers & Bergeres, accordans les inſtrumēs, les pas & les voix, l'entree fut de deux pairs de Bergers & Bergeres, vn Berger triſte, vne Bergere triſte, vn Berger content, vne Bergere contente.

LE TRISTE.

I'aymois vne bergere
Cent fois plus que mon cœur,
Mais ſon ame legere
L'a faict changer d'humeur.
c'eſt vn malheur extreſme
De patir ſous l'amour,
Malheureux eſt qui ayme
Plus longuement qu'vn iour.

LA TRISTE.

Pauurette deſolee,
I'aymois trop vn Berger,

Mais ie ſuis affolee,
Car ſon cœur eſt leger :
C’eſt la cruauté meſme.
Que s’obliger d’amour :
Malheureuſe eſt qui ayme
Seulement demy iour.

LE CONTENT.

Vne bergere belle
Eſt Dame de mon cœur,
D’vne ame humble & fidele
Ie luy ſuis ſeruiteur :
La felicité meſme
Eſt de viure d’amour,
Bien-heureux eſt qui ayme
Juſqu’à ſon dernier iour.

LA CONTENTE.

Amante bien heureuſe,
I’ayme bien mon berger,
De mon amour ioyeuſe
Ie le veux ſoulager.
La felicité meſme
Eſt de viure en amours,
C’eſt vn plaiſir extreſme
De s’entraymer touſiours.

Ils chantoient ainſi les vns apres les autres, les triſtes commencoient & les contents apres continuans de meſme.

LE TRISTE.

L’amour eſt un corſaire
Abuſeur de nos ans,
Il fait ſemblant de plaire,
Mais ſes feux ſont tourmens.
C’eſt vn malheur.

LA TRISTE.

Nos deſirs ſont folie,
Nos deſſeins ſont erreurs,
Malheureux qui ſe fie
A ſi folles humeurs
C’eſt la cruauté.

LE CONTENT.

Les belles ſont la vie
De tout courage aymant,
Leur douceur eſt vnie
A tout contentement :
La felicité.

LA CONTENTE.

Les deſſeins plus aymables,
Sont ceux là des amans,
Touſiours ſont veritables
Leurs fideles ſermens :
La felicité.

LE TRISTE.

Les ames des Bergers
Sont vn aer deceuant,
Et leurs amours legers
S’euaporent au vent.
C’eſt vn malheur.

LA TRISTE.

Si les Bergers nous ayment,
C’eſt pour nous abuſer,
S’ils iurent ils blaſphement,
Pour nos cœurs amuſer.
C’eſt la cruauté.

LE CONTENT.

Le bonheur de la vie.
Eſt de ſe uoir aymer,

Et de ſemblable enuie,
Se ſentir conſommer :
Lafelicité.

LA CONTENTE.

D’vne amour vehemente
sans ceſſe i’aymeray,
Et ie ſeray contente.
Quand aymant ie mourray :
La felicité.

Le ballet acheué & ces parties diuerſes ayans dācé & chanté, tous ſe meſlerent & paſſerent outre, & puis apres vn chœur de bergers & bergeres entremeſlez d’vn nouuel ordre, s’aduança, & ſur les meſmes accords, mais en tons diſſemblables ces vers furent dits trois fois,

Soit amant ou amante
Iamais on m’a du bien,
Si on ne ſe contente,
On ne iouyſt de rien.
Gay, gay liberté viue,
Uiue l’amour auſſi,
Et qui voudra le ſuiue
Comme on le ſuit ici.
L’opinion ſans ceſſe
En nos affections
Eſt celle qui nous preſſe,
Sans autres paſſions.
Gay, gay liberté.

Ceſte ioyeuſe bāde eſtoit ſuiuie d’vn chœur parfaict de toutes ſortes d’inſtrumens qui eſtoient touchez de deux ſortes diuerſes, l’vne, ſelon ce qui eſt cómun, & l’autre à l’Aſiatique, qui eſt que ceux qui n’ont pas bōne voix, mais ſçauēt biē accorder, ont des cors au milieu deſquels y a vne ouuerture à mettre la bouche, laquelle y eſtant ioincte, on peut librement & naifuement prononcer les paroles, lesquelles s’entonnent dedans le ventre de l’organe, qui donne de bons & beaux ſons moyens, entre ceux des inſtrumens & les voix naifues des perſonnes, le tout eſtoit accompagné d’vne bande de Nymphes deliberees, qui d’vn aer galand faiſoient retentir ces accens

Hommes ſexe volage
Retirez-vous d’icy,
Nous auons le courage
Franc d’amoureux ſoucy :
La vertu nous conuie
A plus parfaite vie.
Nous rions de vos feintes
Filles de legerté,
Et ne ſommes atteintes
De telle vanité,
Car noſtre ame conſtante
De l’honneur ſe contente
Or allez temeraires
Souſpirer autre part,
Car vos cœurs volontaires
N’ont point en nous de part,
Vos façons importunes
Ne ſont que trop communes.
Vous brauez d’inſolence
Foibles nous eſtimans.
Mais nous auons puiſſance
Deſſus les cœurs aymans :
Si nous voulions paroiſtre,
Nous le ferions cognoiſtre.

Uos petits artifices
Ne ſont rien que du vent,
De vos triſtes ſeruices,
On nous rebat ſouuent,
Mais nous auons l’addreſſe
D’en preuoir la fineſſe.
Vos ſouſpirs & vos flammes
Sont des inuentions,
Dont vous troublez vos ames
Par trop d’opinions :
Mais nous ne faiſons conte
De vos peines de honte.
Contez donc vos folies
Aux eaux & aux foreſts,
Nos ames diuerties
N’oyent point vos regrets,
Nous ſommes eſlancees
De meilleures penſees.

Ces belles ſe mocquoiēt de l’amour & des amãs, pource que poſſible elles n’eſtoiēt pas encores capables de belles affectiōs, ou pource que quelque dépit les faiſoit ainſi dire, ou qu’elles en eſtoient raſſafiees par le bienheureux accōpliſſement de leurs deſirs : car c’eſt l’ordinaire de taſcher a brauer ce qui a gauchi nos entendemēs, lors que no° le pouuons, & que l’obligation eſt eſteinte : les amans m’entendent bien. Et ſemble qu’il en ſoit comme ie le penſe, parce que ces Nymphes portoient ſur leurs cheueux des guirlandes de fleurs contrefaictes, à quoy ſe raportoit ce que chantoit le dernier chœur, qui ſe presēta de douze bōs & des plus parfaits muſiciēs accordās ſelō les plus exquiſes pratiques de ceux qui ont remarqué la perfection des tons & de leurs mutuelles conuenances, les oyans, il m’eſt aduis qu’ils diſoient mon intention à ces belles ſur ce ſuiet, & ſeulement pour ce coup.

On recognoit aſſez les feintes
Que vous cachez dedans vos cœurs,
Sans vous parer de ces fleurs peintes
De la couleur de vos humeurs.
Ces fleurs ſur vos cheueux volantes,
Sont les teſmoignages conſtans
Que vous eſtes trop plus changeantes
Que ne ſont les fleurs en tout temps.
Ceux qui vou offrent leur ſeruice
Contraints bien ſouuent ſont menteurs,
Puiſque vous aymez l’artifice,
Ils ſe font vos imitateurs.
Plus ne vous pleignez doncques belles,
Quand comme vous on ſe feindra,
Le plus fidele des fidelles,
Eſt tel que ſa Dame voudra,
S’il vous en aduient du dommage,
Accuſez en vos legertez,
Les feintes de voſtre courage
L’artifice de vos beautez.

Toutes ces diuerſitez ſans noiſe, ſans difficulté, mais d’vn conſentement, paſſans en ioye, eſtoiēt teſmoignage de belles humeurs de ce beau monde, qui ne pretend qu’au contentement legitime, lequel ſi on rencontre, on ſe tient en la douce fortune que lon a commencee, autrement on ſe debande ſouuent ſtimulé par le dépit, le deſeſpoir, ou la honte. Qui eſt-ce qui meut infinis à laiſſer la conuerſation des peuples, ſinon le deſplaiſir de ne ſe voir honorez comme ils deſirent, ou gratifiez d’eſtats qu’ils pretendent, ou n’auoir entree écharges ambitieuſes qu’ils appetēt, ou n’obtenir pas la bonne grace des Dames aymees ? Que ſi quelqu’vn contriſtant la bonne fortune iouyſſant à gré de tout vient tomber és accez de ceſte tranchee, ou melancholique ou diuine, nous dirons que c’eſt vne maladie ſuperieure, qui l’a fait mourir au mōde, & le laiſſerōs ſuiure ſes bonnes fantaiſies, toutesfois quoy que ce ſoit on choppe à quelqu’vn des eſtos que nous auōs recognus. Tandis qu’on ſe preparoit pour ſe retirer, Fonſtelād prenoit ainſi cōgé de Lofnis : Madame, ie ſuis en peine, pource que l’amour ſollicite mon cœur auec des paſſions eſtrāges, biē que ie ſois viuemët perſuadé, que mes deuotions vous ſont agreables. Et puis cognoiſſant mō peu de merite, ie brāſle en I’incertitude de pouuoir vn iour emporter le prix des fidelités qui m’exercerōt ſuiuāt la fortune que ie me ſuis propoſee en vo° ſeruāt : c’eſt l’amour qui me fait extrauaguer. Ie rōps le cours à ces penſees, puis que mō courage qui me presēte le fruict de la conſtāce, me promet que ie perſeuereray en vous aymāt. Et pourtāt mō ſouuerain biē eſt ordonné en l’eſtat de mes belles penſees, & mō bonheur eſt eſtabli és meditatiōs que ie fay apres la perfectiō que i’honore. Dōc maintenu par ce bon contētemēt, ie cōſole mō ame, qui autremēt deffaudroit preſſee des rigueurs de l’afflictiō qui tātoſt m’oppreſſera quand ie ne ſeray plus aupres de voº. toutesfois ie ſupporte l’aigreur de ceſte petite abſence, pource qu’elle me donne du cōtentemēt vo° repreſentant à moy plus auātageuſemēt, & ciſelāt voſtre pourtraict en mō cœur auec plus de force : Et puis eſtant à vous, & aſſeuré qu’il vous eſt agreable, ie ſuis tout cōſolé. Lofnis. Voſtre propre fidelité vous rendra teſmoignage de tout, & de ce que ie vous deuray, pour à quoy m’obliger plus expreſſement, ie ne vous demande ſinon que vos paroles ſoient ſans ceſſe conſentantes à la verité, & ie vo° tiēdray auſſi cher que ma vie, pourueu que la vertu vous retire aux limites de voſtre deuoir.

Le temps que les Fortunez auoient pris eſtoit pour auoir la cōmodité d’aduertir leurs amis qui eſtoient en l’iſle de Quilmalee, à ce que tout meurement deliberé, rien ne ſuccedaſt que ſelon leur deſſein, à quoy il ſembloit que tout ſe preparoit : Ce temps expiré, ils ſe preſenterent à l’Empereur pour luy declarer ce qu’ils vouloient executer pour ſon bien. Cavaliree. Sire, vous nous auez faict l’honneur de vous fier en nous d’affaires de grande conſequence, & concernantes voſtre vie, que nous tenons ſi chere, qu’il n’y a rien que nous ne vouluſſions tenter & hazarder pour la cōſeruer : & pource que nous voyons qu’il vous plaiſt vous rapporter à nous touchant ce dernier accident qui vous faſche, & met en telle triſteſſe, que voſtre ſanté en eſt incommodee : Nous vous conſeillons comme vos treſ-humbles ſeruiteurs, que vous tenant au rang de Maieſté ſuyuant voſtre couſtume, vous dreſſiez vn equipage digne de voſtre grandeur, & que façiez vn voyage au Royaume de Nabadonce en l’hermitage d’honneur, il eſt certain ſi vous le faictes, que ſans doute vous y aurez des nouuelles d’Etherine, car elle y ſera au temps meſmes que vous vous y trouuerez. Fonsteland. Ce qui fait que nous vous dōnons ce conſeil, Sire, eſt pour ce que dans peu de moys on commencera à ouurir le grand anniuerſaire, où tous les vrays amans doiuent vn voyage, & ſur tout, ceux qui depuis cinq ans ont couru des trauerſes d’Amour, & là eſtans ils ſerōt iugez & recompenſez, d’autant qu’en ce lieu il y a remede aux amours ou par conſeil, ou par proprieté. Vivarambe. Sire, quand vous ſerez là, vous oyrez vne raiſon d’amour qui vous plaira, & ſerez aſſeuré de ce qu’il faudra faire pour voſtre deſir : car il ſe trouue vn grand & admirable ſecret en la belle figure dont vous ſerez fort ſatisfaict : d’auantage vous y verrez dans l’Iris de cognoiſſance où a eſté, où eſt, & ſera Etherine : parquoy eſtant certain de ce qui ſera, vous diſpoſerez voſtre cœur, & par la liqueur de benediction, vous vous rendrez content. L’Empereur leur tendit la main gracieuſe, leur dit, qu’il ne vouloit autre reſolution que la leur, qu’il s’eſtoit mis entre leurs mains, pour les croire, & meſmes leur obeyr en ce qui concernoit ſa ſanté : Parquoy, qu’il feroit ce qu’ils auoient determiné, & donneroit ordre à tout, & ce pendant qu’ils luy aidaſſent & prouueuſſent. Tandis que l’equipage ſe faiſoit, & qu’ō accommodoit les neceſſitez, ils ſuruindrent de terribles & dangereuſes affaires, les propoſitions furent eſtrangement deſtournees, & y eut des diſpoſitions de ſi pernicieuſe conſequence, que tout en deſordre, & nous, & nos eſperances & l’Empereur auſſi, fumes en point de perir, & de ne gouſter iamais le fruict de nos deſſeins.