Le Voyage des princes fortunez de Beroalde/Entreprise I/Dessein XVIII

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DESSEIN DIXHVICTIESME.


Les Fortunez arriuez en Glindicee ſe deſguiſent. La vieille Lycambe medecine vient à l’Empereur pour le guerir. Epinoiſe malade, par l’art de la vieille eſt guerie, & marquee en la cuiſſe, un ancien marchand la vendicant, elle luy eſt deliuree.



LEs Fortunez ayans pris port en Glindicee, ſe deſguiſerēt & retirerēt en vne petite ville, ſe feignans marchands de pierreries, muſc, ambre, & rares drogues qu’on apporte d’Aſie, & d’Orient : ayans reſolu ce qui eſtoit à faire pour leur honneur, à fin de ſçauoir la verité de la cauſe de ce qui s’eſt paſſé contre eux, & recouurer vne infinité de precieuſes & non communes beſongnes qu’ils auoient laiſſees en leur logis, auec des memoires de grande conſequence que l’Empereur auoit mis en ſeure garde, apres les auoir reuiſitez ſans y rien entendre, d’autant que la pluſpart eſtoient diſcours ſtœganografiques, & y auoit auſſi entre autres de petits tableaux des fortunes qu’auoit eu l’Empereur, ce qui luy toucha tellement le cœur, qu’il eut regret de ce qu’il auoit fait ſans auoir parlé à eux. Or les Fortunez ayans conclu leur affaire, ils aduiſerent que Viuarambe iroit à la Court, pour deſcouurir ce qu’il pourroit, afin de prouuoir au reſte. Or ſçauoient-ils de grands ſecrets, & en auoient encor appris auec la Dame de l’iſle des ſerpens. Caualiree auoit eu le ſecret de pouuoir muer l’apparence, & deſguiſer les lineamens du viſage, & les proportions du corps de teint, & ſemblance de ſexe & figure, & regard, & de voix : Par ce moyen il tranſmua Viuarambe, & luy fit rendre la ſimilitude d’vne vieille femme, & luy & ſon autre frere furent deſguiſez en marchands Mores, & en ceſt eſtat ils vont prendre logis en vne hoſtellerie pres le Chaſteau, & la vieille ſe loge aux faux-bourgs, où elle ſe dict eſtre Lycambe la medecine de l’iſle de raport, qui eſtoit venuë pour guerir l’Empereur, qu’elle auoit ouy dire eſtre malade. Celà fut incontinant ſçeu, & deſia chacun parloit de la grande Medecine qui eſtoit en pays, on le raporta à l’Empereur, qui voulant tenter tous moyens l’enuoye querir par la Fee Epinoyſe. Celà vint fort à propos, car c’eſtoit ce que Lycambe deſiroit. Eſtant deuant l’Empereur elle le ſalua, & l’Empereur la priant de s’approcher, & luy ayant fait careſſe, cōme il eſtoit fort courtois & gracieux, l’enquit de la cauſe de ſa venue, elle luy dit librement que ſa principale intention eſtoit pour le voir : ſurquoy l’Empereur ayant reparti & elle repliqué, print la main de ſa Maieſté, & le conſidera auec grande attention, puis luy dit, Sire, les choſes ſecrettes ſont celles qui ſont en l’eſprit, & qui ne doiuent eſtre declarees, parquoy ie vous prie que ces gens ci ſe reculēt vn pcu, & ie diſcourray de voſtre mal plus à mon gré, & diray de voſtre ſecret ce que i’en ay deſia cogneu, puis ayant deſcouuert voſtre maladie, ie viēdray bien toſt aux remedes. Le mal qui vous tient en l’inquietude où vouseſtes, eſt vne profonde melancholie, qui n’eſt point eſmeue par l’indiſpoſitiō des humeurs, mais par vn ſignalé deſplaiſir qui vous eſt arriué d’vne cauſe amoureuſe, par le meſlange d’vne colere trop vehemēte, qui depuis s’eſt régregee pour vn nouueau deſplaiſir : Et ne pouuez eſtre deliuré de ce mal ſi toſt que vous deſireriez, & que ie voudrois bien, d’autant que le remede ne peut eſtre diligēment preſt, & puis il y a vn autre fait que ie iugerois fort biē, ſi vous m’auiez declaré naifuement ce dont ie me doute, parquoy, Sire, contez moy naifuement la verité de tout, & ie vous ſoulageray. Alors l’Empereur luy fit l’entier diſcours des affaires d’Etherine, & adiouſta cöme depuis il auoit perdu tout eſpoir de guerir, ayāt non ſeulement diſgracié les Fortunez, mais les ayant perdus. Lycābe ſçachant vne partie de ce qu’elle deſiroit, outre ce qu’elle en ſçauoit, & entendant par le reſte de ce diſcours le regret que l’Empereur auoit pour les Fortunés, luy promit ſecours le pluſtoſt qu’il luy ſeroit poſſible, & le pria de s’en aſſeurer : ainſi elle ſortit luy promettant de le viſiter ſouuent. Epinoiſe ſcachāt cōme Lycambe auoit conſolé l’Empereur, qui eſtoit fort content d’elle, delibera de l’entretenir, & ſe deceler à elle. Ceſte deſolee Fee euſt voulu, que la maudite fureur de vengeāce qui l’auoit incitee à la trahiſon qu’elle auoit cōmiſe, ne luy fuſt iamais entree au cœur, d’autant que pour ce qui eſtoit ſuruenu, l’amour ne laiſſoit de la flageller auec des pointes plus aigues & qui ſe faiſoiēt plus importunes par le deſeſpoir. Prenant donc occaſion de diſcourir auec Lycambe, elle luy raconta ſes amours, & comme elle s’eſtoit en fin malheureuſement vengee, & que pour tout celà ſon mal au lieu de s’appaiſer ſe rengregeoit. Lycambe eſclaircie de tout, luy dit, que la premiere fois qu’elle le verra, elle luy donnera de l’eſpoir & de l’alegeance. Cependant elle pourpenſa en ſoy-meſme ce qui eſtoit de faire, & le lendemain la voyant luy dit, que le vray moyen de deſtourner ces malignes fantaiſies conſiſtoit en l’vſage de quelque aſſeuré Taliſman, & que ſi elle vouloit elle luy feroit celuy d’oubliance, tellement que iamais ne penſeroit au paſſé qui l’afflige. La Fee le refuſa, & luy dit qu’elle aymoit mieux celuy de ſonges volōtaires, pour ſe donner du contentement, Lycambe luy promit, & qu’elle l’auroit dans deux iours. Or vouloit elle la punir de ſa meſchanceté, mais de telle ſorte, que celà luy donneroit plus d’ennuy, de crainte & d’affliction d’eſprit que de mal. Lycambe fit donc le Taliſman de ſonge, mais elle y meſla d’vne liqueur inſipide, qui eſtant eſchauffee en la teſte touche au principe des nerfs, & dans le dixſeptieſme iour apres, ſans qu’on penſe que celà en ſoit la cauſe, fait tomber en l’iſquion vne douleur intolerable, qui ne ſe peut guarir que par le remede cogneu à celle qui a occaſionné le mal. La Fee ayant eu le Taliſman s’en ſeruit vne nuict ſelon l’ordre & la raiſon, & ſongea ce qui luy pleut, & toutesfois eſtant reſueillee trouue que celà ne la pouuoit contenter, d’autant que la perfection n’y eſtoit pas, parquoy reuoyant Lycambe luy rendit, & la pria deluy donner celuy d’oubliāce qu’elle luy auoit offert. Elle luy dit qu’elle le vouloit biē, mais qu’il falloit neceſſairemēt attēdre à l’autre lune, à cauſe que les Taliſmans imprimēt leur force pour toute la lune à tout le moins : Lycambe faignant auoir des affaires, s’en alla auec promeſſe donnee à la Fee, de la venir reuoir dans peu de iours. Le temps expiré de la future ſciatique, voilà qu’Epinoiſe reuenant du chaſteau brōcha à vn petit caillou, à quoy elle ne prit aucunement garde, & ſur la nuict vne douleur commença à la faſcher, elle penſa que ce fut ce petit pas faux qu’elle auoit fait, parquoy elle enuoya querir vne vieille reuendeuſe qui ſe meſloit de remettre, & luy monſtra ſa iambe : la vieille qui doit touſiours faire valoir le meſtier, dit qu’elle eſtoit bleſſee, & la racouſtra, puis la laiſſa bandee, & emplaſtree d’herbes : celà n’y ſeruit de riē, car la douleur s’augmenta de telle ſorte, que la cauſe en fut miſe ſur le faict de la rabilieuſe, & la douleur ſe multiplia tant, qu’elle deuint preſques inſupportable. Les Medecins appellez n’y cogneurent rien, les Chirurgiens aſſemblez l’ignorerent, & les Empiriques n’y virent goutte, & cependant la pauurette perdoit patience, il n’y auoit perſonne qui peut y rien faire, tellement que la vieille Lycambe fut deſiree, qui vint auec les ſouhaits de la deſolee, laquelle deſia auoit pati quatre iours en expiation de l’offence faite à quatre perſonnes innocentes. Quand elle fut pres de la Fee elle fut inuoquee auec larmes & doleances qu’elle recueilloit en commencement de ſatisfaction pour la faute commiſe. La dolente Epinoiſe ayant conté toute l’hiſtoire de ſon mal & des remedes monſtra à la medecine l’endroit plus grief où ſa douleur l’offençoit le plus, l’ayant viſité & touché luy dict, Mamie, ie cognoy que voſtre mal ira en grand longueur, & ſera d’vne conſequence fort faſcheuſe, ſi vous n’y prouuoiez, & n’i a qu’vn moien de reſtituer voſtre ſanté, lequelie vous dirai ſecretement, comme auſſi il faut qu’il ſoit ſecretement executé, ce moien eſt vn cautere actuel qu’il vous faut appliquer au muſcle reſpondant à ceſt endroit, ce cautere ſera d’vne piece plate que i’appoſerai moi meſme, & auſſi toft voſtre douleur ceſſera ſans plus retourner, & n’i a autre remede. La deſolee malade fut en grande perplexité n’aiant point enuie d’i condeſendre, mais penſant a ſa douleur tant forte, qui ſans relaſche la conduiroit iuſques au tombeau, ſe delibera, toutesfois elle lui dict, Helas ! ma bonne mere, ce mal ne peut-il eſtre autrement guari, pourrai-ie endurer la violence de ce feu ? Lycambe. Le feu de ſoi eſt ſi pur, qu’il paſſe auſſi toſt, & ne laiſſe point de maligne impreſſion, & puis la platine eſt d’or, qui eſt vn metal gracieux, aduiſez y, il y a bien de la difference entre vne douleur momentaire, & vne inquietude douloureuſe qui ne finit point, & conuient que vous preniez viſtement auis par ce qu’il me faut bien toſt aller où i’ay affaire pour le faict de l’Empereur. Apres pluſieurs petites difficultez, la Fee s accorda, parquoy Lycambe s’eſtant enfermee ſeule auec elle, fit chauffer ſa platine, & ayāt fait paroiſtre au iour la belle cuiſſe, remarqua l’endroit où il falloit poſer le feu, & voyant ceſte rondeur potelee qui rioit aux appetits d’amour, auoit preſque regret d’executer ſon entrepriſe, toutesfois elley enfonça le chiffre premedité, & vn peu apres, la pointure du feu, & toutes les autres douleurs ceſſerent, & la Fee ſe trouua auſſi gaye & diſpoſte que iamais, horſmis le petit regret de ceſte marque de feu, qui deſlors l’interdiſoit de la compagnie des Nymphes qui ſe baignent nues. Lycambe vint voir l’Empereur accompagnée d’Epinoiſe, qui le iour de deuant n’eſtoit pas en ſemblable diſpoſition, car il l’auoit eſté voir : parquoy l’ayant deuant ſoy en telle & ſi belle ſanté, luy en demanda l’occaſion : Elle luy dit que la ſage Medecine l’auoit guarie, ce qui fut cauſe qu’il eut encor plus de creance en elle qu’auparauant. La vieille ayant deuiſé auec l’Empereur print congé de luy, luy promettant de le uoir en bref auec certaines & aſſeurees aydes pour le recouurement de ſa ſanté, & l’accompliſſement de ſes deſirs. Entre autres preſens que l’Empereur luy fit, il luy donna vne perle bien ronde, vraye, fine, & de la troiſieſme grandeur, ceſte perle auoit vne proprieté que la regardāt des deux yeux, de ſorte que l’angle des deux rayons viſuels finiſſans à neuf poulces loing de ſon corps elle paroiſſoit toute verde, il y auoit vn petit inſtrument fait expres lequel eſtoit de verre blanc, & on y poſoit la perle, & on l’aprochoit & reculoit tant que lon fut bien, & lors l’aparēce ſe manifeſtoit, ſi on la mettoit en de l’eau roſe, où il y eut vn grain de muſc, elle paroiſſoit toute rouge, ce ioyau eſtoit pretieux & notable. Lycambe ayant auerti les deux marchāds de tout ce qui s’eſtoit paſſé, ils retournerent à Sepor en leurs logis, où ils ſe tindrēt quelque tēps & autāt que beſoin eſtoit pour leur entrepriſe. Cependant que l’Empereur attendoit la venuë de la vieille, il ſe re ſolut de reprendre ſon ancien courage, & de fait il parut en la meſme conſtance qu’il auoit accouſtumé, & ſe formant auec ſa propre raiſon pour eſtre tel qu’il luy eſtoit decent, ſe ſeoit ſouuent en ſon lict de iuſtice pour faire droict à ſon peuple. Quelques iours eſtoient deſia eſcoulez depuis le depart de Lycambe, que voici vne fortune nouuelle : Ainſi quel’Empereur tenoit le ſiege en ſon Palais, il arriua vn beau & venerable vieillard, tel que ſont ceux qui ont longuement trafiqué és terres loingtaines, qui ſe preſentant humblement deuant l’Empereur, luy dict qu’il auoit vne treſ-humble requeſte à luy faire. D’où eſtes vous ? dict l’Empereur, Il reſpond, Sire, ie ſuis de l’iſle de la Fee Oris. L’emperevr. Comment auez vous nom ? Il dit, Sire, ie fuis nommé le triſte Guiſdee. L’Emperevr. Dites ce que vous deſirez obtenir, & s’il eſt raiſonnable, vous aurez le contentement que vous ſouhaittez. Gvisdee. Sire, ie ſuis vn deſolé marchand, & qui depuis dix ans ay fait vne perte notable, i’auois par rencontre & hantiſe des nations recouuré vne ieune fille aſſez belle que i’auois inſtruite en toutes ſortes de perfections, & tellemēt accomplie, que la voyant en eſtat d’eſtre bonne pour en tirer vn grand & honneſte profit, ie me propoſé de la mener en Leuant és lieux où encores le trafic ſe fait d’eſclaues, & ſeruiteurs eſperāt d’étirer plus de ſix mille pieces d’or : En ceſte de liberatiō ie me mis ſur mer, le vēt apres quelques iours nous ietta en la coſte de Preſange, où ie pris terre, & vins loger envne hoſtellerie amenāt ma fille auec moi, l’ayāt miſe au logis, i’eu enuie d’aller prendre langue & ſcauoir des nouuelles, pour auiſer à me gouuerner auec les marchāds du pais, touchant quelques marchandiſes que i’auois, & dont ie cuidois faire argent pour ſuruenir à mon voyage : Helas ! à la malheure pris-ie terre, ayant fait quelques tours, & parlé à quelques vns, ie retourné à l’hoſtellerie où ie trouué vn grand peuple amaſſé, dont il y en eut qui vindrent à moy auec l’hoſte, me dire, que ma fille eſtoit ſortie du logis, & qu’il eſtoit paſſé vn gentilhomme bien monté qui l’auoit enleuee, ſans qu’on eut peu y mettre ordre, tant cela fut fait diligemmēt. Ie me mis à lamenter ainſi qu’vn de ſes peres, ne ſcachant que faire : car chacun me diſoit que la faute n’en eſtoit point à l’hoſte, contre qui ie ne pouuois auoir action pour ceſte perte : parquoy tout promptement i’allay, & veins m’enqueſtant pour auoir des nouuelles, mais ie n’ay rien ſceu apprendre que ma perte. Il y en eut qui me dirent des enſeignes apparentes, ſuiuantes leſquelles ie donné iuſques à vn haure, où l’on me dit, qu’il y auoit eu vn perſonnage de la ſorte que ie le demandois, ie trouué vn vaiſſeau qui eſtoit preſt de ſuyure la meſme route, ie m’y embarqué, & le vent fut ſi bon, que le premier vaiſſeau moüilloit l’ancre ainſi que nous arriuions, ie vis le gētilhomme & la Belle qu’il emmenoit, mais ce n’eſtoit pas la mienne, bien qu’elle luy retiraſt & d’habits & de geſtes, ie m’enquis de quel ques vns qui elle pouuoit eſtre, & on me dit que c’eſtoit la fille du Duc de Pragence, qui luy auoit eſté rauie par l’induſtrie d’vn magicien : cela ne me touchant point ie ſuiuis autres erres, & n’ay ceſſé depuis ce temps-là de tournoyer en cherchant ma fille par infinies terres, & bien que i’aye eſté en pluſieurs endroits, ie n’ay rien recognu de ce que ie cherchois, qu’en ce pais dont i’ay eu telles indices, que ie ſuis venu ly chercher, & on m’a aſſeuré que faiſant requeſte à voſtre Majeſté, ie ne ſeray point fruſtré. Donques, Sire, ie vous ſupplie tres-humblement par voſtre iuſtice meſme, qu’il me ſoit permis de recognoiſtre mon bien, pour en apres l’obtenir par voftre cōmandement. l’emp. Il eſt equitable & ie veux que cela ſoit, parquoy prenez de ces officiers tāt qu’il faudra & recouurez ce qui eſt à vous, pourveu qu’en donniez ſi bonnes enſeignes, que vous ſoyez trouué veritable. Gvisdee. Sire, ie vous remercie tres-humblemenr, ſans que ie dōne tāt de peine à ces gens de bien, & ſans que i’inquiete dauantage voſtre Majeſté, puis que i’ay voſtre parole, & vous mō corps pour me punir ſi ie fay faute, ie vous dis qu’il y a la bas vn beau lieu, où eſt vne belle fontaine, dont eſt cōcierge vne qui ſe dit Fee, & voſtre parēte, c’eſt elle, Sire, c’eſt elle meſme celle que ie cherche, & ſ’il vous plaiſt qu’elle ſoit appellee, ſans qu’elle ſache cet affaire, ie prouueray deuant vos yeux, qu’elle eſt ceſte mienne tant & ſi longtemps cherchee. L’Empereur oyāt cela ſe mit en colere : car il n’y a riē tant aiſé à mettre en fureur & ire qu’vn cœur melancolique, & paſſiōné : parquoy tout à l’inſtāt il enuoya querir la Fee qui ſoudain arriua. Alors le marchād la prit par la main & lui dit, ha ma chere Haſebie, que tu m’as donné de trauaux, voilà, l’Empereur a iugé que vous reuiēdrez auec moy Qui eſtes vous, dit-elle, ie ne vous cognois point. Sire, dit le marchād, qu’elle ſoit viſitee à la cuiſſe gauche, & on y trouuera ceſte marque, ce diſant il preſenta vn chifre d’or qu’il portoit, attaché à vne cheſne d’or pendante à ſon eſcarcelle. La Fee vouloit debattre, le marchand inſiſtoit, l’Empereur commanda que cela fut, à ce que s’il y auoit faute, le marchand qui ſ’y ſubmettoit fut puni à l’inſtant. Les valets du marchand l’empoignerent & firent voir la marque, dont tout au meſme moment elle lui fut liuree, & ſoudain il la mit ſur vn chameau & l’enleua, ſus plaintes larmes & ſouſpirs, ne ſeruirent de rien, & ſes remonſtrances inutiles ne perſuaderent perſonne, & n’empeſcherent qu’elle ne fut tenue pour vne affronteuſe, ſ’eſtant ſuppoſee pour la Princeſſe de Pragenſe le marchand tira droit au port où vn vaiſſeau l’attendoit, il y mit donc la Fee ſous le nom de Haſebie, le vaiſſeau eſtoit à la Royne de Sobare, & il reuenoit de Nabadonce querir du bois de Guioſulum, qui ſert en medecine aux infirmitez, pour auſquelles ſuruenir les medecins enuoyent aux bains ou aux eaux : Le Capitaine du vaiſſeau auoit vn peu ſeiourné, pour faire plaiſir aux Fortunez qui ſe deſcouurirent à luy, & le prierent de bailler à la Royne ceſte demoiſelle qu’ils luy enuoyent, luy diſant qui elle eſtoit : mais qu’elle ne fit autre ſemblant que la tenir pour Haſebie, qu’elle en fit pourtant cas, & luy pleut la garder tāt qu’ils lui māderoyent le plaiſir qu’ils deſiroyēt qu’elle en eut. Le vaiſſeau parti, Viuarambe qui ſ’eſtoit ainfi deguiſé en marchand, reprit en lieu opportun la figure de la vieille Lycambe, pour ſuiure le reſte des affaires.